Le FN, un grand cadavre à la renverse

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« J’embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer ». (Racine, Britannicus, IV, 3)

 

Rappelez-vous le Kairos — l’Occasion que vous présentent parfois les Dieux, et qu’il faut saisir par le bout des cheveux, sous peine de la voir s’envoler… « A la ocasion la pintan calva », disent les Espagnols.
Le Kairos, Marine Le Pen l’a eu trois fois à portée de main, et trois fois elle l’a laissé passer.
Il n’y en aura pas de quatrième.

Trois fois. Elle aurait pu pousser papa dans les escaliers de Montretout — après tout l’Histoire romaine et les drames shakespeariens sont pleins de ces initiatives de bon sens dynastique qui poussent les héritiers à sacrifier leurs pères sur l’autel d’une plus haute ambition. Elle aurait pu changer — à temps, en 2012 sans doute — le nom de son parti, qui reste un épouvantail bien commode, surtout dans un pays de médias paresseux. Elle aurait dû gagner son débat imperdable contre Emmanuel Macron — mais là, les Dieux lui ont donné l’Hubris, ce sens de la démesure et de la suffisance qui vous pousse à croire que « ça ira », au moment même où rien ne va plus.
Quant au prétexte d’une migraine ophtalmique — un symptôme psychosomatique s’il en fut jamais —, quand on est la fille d’un chef borgne, il signifie seulement le désir profond, chez la rejetonne comme chez le patriarche, de ne pas gagner. Tant pis pour le dernier carré de fidèles qui croient décrocher quelque chose le jour où le FN parviendra au pouvoir : il n’en a jamais eu et n’en aura jamais l’intention.

Pour clore une si belle série, elle vient de virer Philippot pour se recentrer sur ses fondamentaux — en clair, sa nièce et le clan de lapins crétins qui s’agitent autour d’elle. Maître Collard vient d’adhérer : ils sont sauvés !

Le FN a donc fait un grand trou dans ses poches et dans ses prétentions, un trou par lequel s’écouleront, dans les mois à venir, un bon nombre des 11 millions de voix qui s’étaient portées au second tour sur Marine Le Pen. Je parierais presque que dans un an, il ne restera dans ce parti « recentré sur ses fondamentaux », c’est-à-dire sur l’ultra-libéralisme, la francité blonde et l’obsession xénophobe, que la poignée de militants fidèles à Jean-Marie et à Marion. Entre les 4 millions de voix qui s’étaient portées sur le FN en 1988 et les 1,5 millions qui constituent son socle historique. Pas plus. Jamais plus.
Je n’ai pas d’intérêts particuliers dans la maison Philippot qui vient de s’effondrer sous la poussée de ce que le FN a de plus bête — le dégagisme façon coup de pied des ânes, dit en substance Polony. Voilà un garçon dont la stratégie souverainiste de méfiance européenne a attiré un électorat qui n’avait jamais voté et qui ne votera plus Le Pen.

Reste à savoir où vont s’égayer ces partisans d’une France souveraine.
Laurent Wauquiez, qui n’est pas aussi bête que ce que Valérie Pécresse le pense, en glanera quelques-uns : autant veauter pour un parti qui vise de revenir aux affaires que pour un groupuscule aux ambitions ludiques. Jusqu’à ce qu’ils comprennent que le libéralisme à la Wauquiez est le même que le libéralisme sauce hollandaise, qui est le même que… Ces citoyens-là n’ont rien a priori contre une Europe sociale — on en est loin, en ces temps où les plombiers ou les chauffeurs polonais — ces Sri-Lankais de l’Europe — opérant en France sont payés en droits sociaux polonais. Peut-être même, hors nostalgie du franc Poincaré, n’ont-ils rien contre l’euro, même si la monnaie unique est le lubrifiant d’intérêts supra-nationaux qui empapaoutent les citoyens européens. Ils se rappellent le gaullisme social de Seguin, le souverainisme de Chevénement, ils ont parfois crié « Debout la France » comme Dupont-Aignan. En bout de compte, ils ont voté Marine, parce que Philippot était à ses côtés et incarnait une ligne sociale patriote (sans être forcément xénophobe) et mettait un peu de finesse dans le marigot clodoaldien.
Game over. Marine revient à Le Pen. Elle peut compter sur sa nièce et ses amis pour lui savonner la planche. Rien de mieux qu’un revers pour que les ambitions des seconds couteaux reluisent au soleil de la défaite.

Reste à construire un vrai pôle souverain, face aux tentations mondialisées des uns et des autres. Aucun des battus d’hier ou d’avant-hier n’est plus crédible. Il faut trouver une personnalité nouvelle — et nombre de clubs se créent, çà et là, pour y penser. Aux Patriotes de Philippot s’additionneront les anciens amis de Dupont-Aignan, rassemblés pour le moment sous l’étiquette Unité nationale citoyenne (trois des vice-présidents de Debout la France et son secrétaire général — entre autres), les amis d’Henri Guaino qui vient de fonder Notre France, les mélenchonistes revenus du lyrisme creux du petit Castro de la Canebière, chevénementistes de République moderne, républicains des deux rives, solitaires plus ou moins résignés mais toujours prêts à seller leurs chevaux pour une dernière cavalcade. Et tous les déçus périphériques, tous les cocus de la mondialisation — hors Paris, cela fait du monde —,
artisans étranglés par les stratèges de la malbouffe et de la malfaçon,
paysans hésitant entre la corde et le fusil,
chômeurs ubérisés jusqu’au troufignon,
étudiants oubliés par le tirage au sort,
« fainéants » des Comores et d’ailleurs,
militaires qui se remettraient d’une balle mais jamais d’une insulte,
laïques sommés d’ouvrir leurs portes à tous les communautarismes,
féministes harcelées de voiles,
mal-pensants de toutes obédiences courbés sous le politiquement correct,
Français qui préfèrent parler français que globish,
journalistes virés au moindre battement de cils,
fonctionnaires oubliés,
ouvriers désindustrialisés,
ceux qui croyaient à l’ascenseur social et n’ont même pas trouvé l’escalier,
cadres prolétarisés,
prolétaires sous-prolétarisés,
et miséreux de toutes origines…

Cela fait du monde. Le souverainisme a vocation à rassembler non seulement les mécontents de cette France en miettes, mais tous les croyants en une France forte. Oui, cela fait du monde, et il est nécessaire dès aujourd’hui de penser à un leader pour mener la bataille — ni un septuagénaire éructant, ni un battu des dernières guerres, mais une personnalité nouvelle, assez fringante pour concurrencer Macron aux yeux des plus jeunes, assez intelligente pour écraser la concurrence, et assez déterminée pour emporter dans une seule vague tous ces Français en déshérence qui errent dans ce pays moribond dont le cœur bat encore.

Jean-Paul Brighelli

Jennifer Cagole n’est pas dans les clous !

Capture d’écran 2017-09-24 à 10.38.18La grammaire, c’est mal : d’ailleurs, les programmes l’ont soigneusement étalée sur les quatre ans de collège. Désormais, c’est en Cinquième qu’on est censé repérer les verbes de la phrase (qu’est-ce qu’ils ont fichu exactement en Primaire ?). Et en Quatrième on se « propose de commencer par l’étude d’un élément essentiel de la phrase : le verbe ». Sic ! Afin de « comprendre la cohérence textuelle et l’énonciation ». Re-sic ! Je mets les liens sinon personne ne me croira. Reprendre sans cesse la même chose — c’est ça sans doute, la « progression spiralaire » dont se gargarisent les programmes Najat — toujours valides en cette rentrée 2017. Personnellement, quand je tourne « en spirale » autour d’un rond-point, c’est que je suis perdue, — et que je vais m’écraser bientôt.
Faire de la grammaire pour elle-même — la « grammaire de phrase », opposée à la « grammaire de texte » qui a la faveur des pédagos et des crétins diplômés — c’est l’horreur.
Et en Sixième, me demanderez-vous ? Eh bien mon tuteur m’a recommandé de commencer par l’étude… du verbe. « Toujours lui ! Lui partout ! » comme disait Hugo. Au commencement était le verbe, et à l’arrivée aussi. Pour le groupe nominal, on verra plus tard. Donc, dans la phrase « le chien a mordu l’inspecteur », ce qui compte, c’est « a mordu »… T’as rien compris, Jenny ! D’abord, « Mordre » est un verbe du troisième groupe, c’est pour plus tard, beaucoup plus tard. Et le passé composé suppose que l’on maîtrise « avoir » ou « être » selon les cas. Mais ils ne sont pas supposés maîtriser les auxiliaires, en Sixième.
Seul le verbe importe, parce que si vous changez de verbe, vous changez la phrase. Ah bon. « Le petit garçon est méchant » / « Le petit garçon est une fille ». Toujours le même verbe, donc toujours le même sens, si l’on part du principe surréaliste qu’ils savent tous que « est » est le verbe être. Et que « il a » ne s’écrit pas « il la », ni « ilà », ni « il l’a », ni « i la » — variante « y la ». Toutes trouvailles de mon premier paquet de copies.
Ben voilà, t’as tout compris Jenni ! Quel jet d’ail que tu t’es pas pris !

Pourtant… Je me souviens d’avoir vu — je devais avoir dix ans — un excellent documentaire intitulé justement Etre et avoir où un instituteur émérite, Georges Lopez (JPB, qui lit sur mon épaule, me souffle qu’il a participé à un débat avec lui, et que c’est vraiment un enseignant remarquable) apprend les fondamentaux de la grammaire et de la langue à sa classe unique, de la Maternelle au CM2, quelque part dans le Massif Central. Mais ça, c’était avant : le film remonte à 2001, a été couvert de prix et de distinctions, mais désormais, c’est le Mal. Dans les Bouches-du-Rhône, « être et avoir », c’est plus tard. Beaucoup plus tard. Aux calendes phocéennes. Surtout au passé simple, ce temps bourgeois. Pourquoi pas à l’imparfait du subjonctif, alors, ce mode lepéniste ?
Que pour moitié au moins mes élèves sachent conjuguer correctement les auxiliaires (parce qu’enfin, il y a encore des instits qui font leur boulot), ce n’est pas le problème, ce n’est pas le programme. C’est ce que pense mon tuteur, qui tient absolument à être dans les clous de l’IPR de secteur, qui fait des siennes depuis des années — même que certains profs s’en sont émus. En 2013 déjà, un stagiaire notait, au sortir d’une réunion pédagogique : « La chargée de mission du rectorat (elle a pris du galon, depuis quatre ans, en reconnaissance de ses compétences) s’est empressée de nous expliquer qu’il ne s’agissait en aucun cas de la leçon de grammaire telle qu’elle se faisait en des temps anciens. Non, c’est une leçon qui repose sur l’observation et la manipulation. En effet, avec « Et si on était des grammairiens » — la dénomination officielle de cette fabuleuse méthode —, les élèves sont acteurs de leur apprentissage. Ils nomment eux mêmes les différents composants de la phrase. L’exemple nous a été donné pour la reconnaissance des verbes conjugués, les mots subordonnants avaient été nommés par les élèves: « machin », « truc », « bidule »… Cette dénomination commune étant adoptée, il est nécessaire pour le professeur de conserver la même dénomination jusqu’à la fin de l’année. De plus, avec cette méthode, dans la mesure où les élèves manipulent la langue, il n’est pas nécessaire qu’ils apprennent par cœur : « cela ne sert à rien et d’ailleurs cela n’a jamais fonctionné ». »
Ben voyons.
Et c’est de cette pédagogue au-dessus de tout soupçon, comme disait jadis Elio Petri à propos d’un flic criminel, que dépend, in fine, ma titularisation…

Ma foi, depuis 2013 (vous vous souvenez ? Le ministre, c’était Peillon et l’école était en pleine « refondation »), rien n’a changé. À quoi ça sert que Blanquer, il se décarcasse ?

J’ai bien tenté de faire cours selon les bonnes intentions du ministre. Que n’avais-je pas fait ! Mon tuteur est venu assister à une « séance » (« cours », c’est ringard, ça pue la blouse grise), et il s’est fendu d’une longue diatribe de deux pages, écrite dans un français approximatif (j’ai utilisé le mot « symbolise » « sans m’assurer que les élèves en maîtrise — sic — le sens ») et pleine d’agressions gratuites (il me reproche par exemple de ne pas avoir lu le texte étudié moi-même, ce que j’avais fait dans la première heure de cours, mais évidemment, il n’avait pas le temps de venir deux heures, donc il a pensé qu’en son absence, il ne s’était rien passé) et d’erreurs manifestes : ainsi, il n’a pas vu que j’avais écrit au tableau ce qu’il me reproche de ne pas avoir écrit. Par exemple un « ô » vocatif — que mes élèves ont d’ailleurs correctement réemployé à l’écrit pour la plupart, mais va faire comprendre à un observateur passé en coup de vent qu’un cours se prolonge parfois à la maison, en ré-appropriation de ce qui a été fait en classe… Ah oui — « aucune présentation de la progression annuelle » — du coup, il exige que je passe mon week-end à prévoir la totalité des « séquences » sur un an : que je pense tenir compte des acquis successifs, des manques, des redites nécessaires, et de mes erreurs, ça n’existe pas pour lui : il faut décrire le parcours et s’y tenir aveuglément.

C’est ça, la pédagogie ? Ce ne serait pas plutôt de l’idéologie, au sens que Hannah Arendt donne au mot – « est idéologie ce qui n’a aucun point de contact avec la réalité » ?
Ce qui me choque le plus, c’est cette haine de la grammaire. À moins qu’ils ne tiennent compte, à l’ESPE, du niveau des stagiaires, formés eux-mêmes dans leur enfance et leur adolescence sans cours réels de grammaire, puisqu’à vingt-cinq ans (en moyenne), ils appartiennent tous à cette génération Jospin qui a construit ses savoirs toute seule… Mais moi, le constructivisme, ce n’est pas ma tasse de thé. Je cherche juste à apprendre quelque chose à mes loupiots — sans les lasser, et en tenant compte des disparités de niveaux. C’est mal, je le sais…
Si ça continue comme ça, si je persiste à vouloir transmettre des savoirs, je sens bien que je ne serai pas prof à la fin de l’année. Virée, la Cagole ! Déjà on me conseille de feinter, de ruser, de faire semblant de marcher dans leurs clous — et en attendant, je saborde les deux classes qui m’ont été confiées ? Ça se passe assez bien, j’ai le contact, ils travaillent volontiers — mais pas selon les diktats de l’Institution et de ses sbires. Blanquer, au secours, ils sont devenus fous !

Jennifer Cagole

Mort aux vaches, ou la dernière lagasnerie

Capture d’écran 2017-09-18 à 16.56.31Sociologue et philosophe, cela vous pose un homme. Evidemment, Kant ou Hegel se contentaient d’être philosophes. Mais la sociologie ayant envahi le champ de l’immanence, nous n’avons plus besoin de penser la transcendance. Encore que « penser » soit un terme excessif.
Enter Geoffroy de Lagasnerie. La « reproduction » au sens pur du terme, que ce soit en valeur économique ou simplement bourgeoise. Il n’a pas dû avoir trop de mal à intégrer l’ENS Cachan — à 22 ans quand même, le surdoué a pris son temps.
Il a commis un certain nombre d’ouvrages que je ne commenterai pas (sur Foucault, nous avions certainement besoin d’un commentaire de plus sur le pape de la déconstruction, et sur Bourdieu, cela permet de faire oublier qu’on est un « héritier », quasi caricatural même), et a accumulé les prises de position « de gauche ». Sûr qu’avec ce garçon-là, la révolution a de beaux jours devant elle.Capture d’écran 2017-09-18 à 16.50.41Donc, « sociologue et philosophe », dit l’oracle du Web. Sauf qu’à demander aux philosophes (« Qui ça ? Geoffroy quoi ? ») et aux sociologues (« Un faux poids », me dit mon ami T***C***, « un type qui s’agite sans produire aucun résultat »), il semble  que notre cher Geoffroy est bien, comme disait Marcel Gauchet (que notre intello à deux balles a tenté de refouler des Rendez-vous de l’Histoire de Blois en 2014, sous prétexte qu’un intellectuel « réactionnaire » n’a pas à s’exprimer sur la rebellitude de Geoffroy, Edouard, Didier et les autres) un spécialiste des « pignolades parisiennes », marqueur zéro de la « bêtise rétrograde d’une extrême-gauche en délire ».

Notre héros-zéro vient donc de signer (dans Libé, où vouliez-vous qu’il écrivît ?) une défense des « accusés du Quai de Valmy », du nom de cet aimable rive du canal Saint-Martin où le 18 mai 2016 quelques cagoulards tentèrent d’incendier une voiture de police avec ses occupants — un joli coup que d’autres réussirent cinq mois plus tard à Viry-Châtillon.Capture d’écran 2017-09-18 à 16.55.19Il faudra demander à Vincent et Jenny, qui se sont offert quelques semaines d’hôpital avec des brûlures au troisième degré, ce qu’ils pensent de notre ami Geoffroy.

Les (pas si) jeunes, qui ont agressé à coups de barre de fer le flic qui s’extirpait de la voiture — un colosse qui a courageusement résisté à l’envie de répliquer à hauteur de l’attaque, version longue ici, version courte — passent en procès aujourd’hui 20 septembre à Paris. De quoi les accuse-t-on ? Pff, pour certains de « violences aggravées sur policiers en réunion ». Une pignolade. Dix ans de taule tout au plus.
Et Geoffroy de les excuser. Ils se battaient contre l’inique loi El Khomry. Ils avaient donc tous les droits. « Dans l’excitation et la colère, certains individus agressèrent les policiers et attaquèrent la voiture, qui brûle. » Oh, ce passage du passé simple, si bourgeois que les ESPE l’interdisent désormais, au présent de narration ! La marque d’un grand écrivain !
Et Victor Hugo le Petit ne s’arrête pas là. « Il faut se souvenir de la tension qui régnait lors du mouvement contre la loi travail… » « Il faut se souvenir aussi des violences policières… » « Et il faut se souvenir enfin du sentiment d’indignation qui nous traversait alors, avec un Etat dont le comportement se situait de plus en plus aux limites de la démocratie. »
Aïe aïe aïe ma mère, l’anaphore ! On dirait un discours de Sarko, dis ! Un de ces jours on apprendra que Geoffroy était le nègre d’Henri Guaino… Et puis l’envolée finale — Jaurès n’a qu’à bien se tenir : « Quand nous regardons les images de l’agression quai de Valmy, plutôt que d’orienter notre regard vers les quelques individus agissants, nous devons voir la violence d’une séquence politique, d’un mode de gouvernement, liée à la violence du vallsisme, mais aussi à celle de la privation démocratique et des pratiques policières. Quai de Valmy exprime les affects inscrits dans la politique contemporaine : ne pas avoir envie de subir ça, d’être gouverné comme ça, et ne pas pouvoir agir. Etre pris malgré soi dans une situation contre laquelle on ne sait pas quoi faire. Ces expériences de la dépossession et de l’impuissance, qui peut dire qu’il ne les a pas ressenties ? Réagir de manière politiquement juste à ce qui s’est passé le 18 mai devrait consister à affronter ces questions et à en tirer les leçons, pas à s’indigner, ou à distribuer quelques années de prison à des militants qui n’ont au fond fait qu’exprimer par leurs actes une inquiétude et une colère collective. »

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C’est beau quand même, ces graffiteurs qui ont assez de temps et de jugeote bien-pensante pour respecter la graphie « genrée » à la mode…

Notre pseudo-sociologue pseudo-philosophe pseudo-révolutionnaire ne bâtirait-il pas tout un raisonnement marxisant juste pour faire oublier qu’il est, comme il l’a dit lui-même, l’antithèse de ceux qu’il défend : « Moi, comme jeune blanc, bourgeois, de milieu culturel, j’ai été consacré par l’école, j’ai fait les classes préparatoires, les grandes écoles etc. Mais le même système scolaire a fait de la violence symbolique, de la violence culturelle sur les enfants des classes dominées, sur les Noirs, sur les Arabes. Qui, eux, se sont déscolarisés. (…) Ma vie est définie par le fait qu’elle organise aussi l’exclusion et l’emprisonnement d’un certain nombre d’individus. »

Quand même, en arriver à légitimer la tentative de crémation des flics afin d’éviter de se payer une psychanalyse et effacer l’image du père et de sa classe d’origine, c’est un peu violent. Dans la pénible rhétorique appliquée de Geoffroy, on flaire le désir de s’auto-convaincre qu’il est un rebelle. Son pote Edouard Louis, qui a écrit Histoire de la violence, le récit de son viol par un certain Reda, devrait lui expliquer mieux ce qui arrive lorsqu’on fréquente des gens qui ne sont pas de votre milieu — et qu’on n’a pas les biceps appropriés aux rencontres du troisième type.
Tous ces bobos douillets — ah ciel, si la police leur cassait un ongle ! —, tous ces Geoffroy, Eddy, Didier, Annie et quelques autres, constituent une clique bien particulière. Des athlètes de salon, qui n’hésitent pas à fustiger tout ce qui n’appartient pas au conformisme de gauche et au confort intellectuel du VIème arrondissement. C’est ainsi qu’Annie Ernaux, écrivain estimable avec le bon sens politique d’une vache, a signé une pétition en défense de Houria Bouteldja, la présidente du Parti des Indigènes de la République, auteur ( même pour célébrer ces jobards je n’écrirai pas « auteure ») de Les Blancs, les Juifs et nous, qui n’est pas du tout un pamphlet raciste et communautariste. Un micro-événement parisien qui a fait sortir de ses gonds le bon Jack Dion : il a signé pour Marianne une tribune qui remet les pendules à l’heure et les gauchistes-à-bon-compte à leur place.

Notre ami Geoffroy se bâtit une jolie carrière qui lui vaut l’admiration de ses semblables et le mépris de tous les sociologues. Jamais l’opposition entre Paris-ville-monde et la « France périphérique » n’a paru si violente. Mélenchon devrait se faire du souci, si c’est ça la Gauche qu’il veut rassembler. Reviens sur la Canebière, Jean-Luc, ici le monde est réel, là-haut ils sont devenus fous.

En attendant l’issue du procès, je m’étonne un peu que les syndicats de policiers ne s’indignent pas de cette légitimation de la violence anti-policière — et ne demandent pas le droit à l’avenir de riposter à hauteur des attaques.

Jean-Paul Brighelli

Jennifer Cagole écrit au ministre de l’Education

jean-michel_blanquer_sipaMonsieur le Ministre, cher monsieur Blanquer,

Pensez si j’ai applaudi à vos récentes déclarations ! On va réintroduire de la chronologie dans l’étude des textes, en Français, obliger les instits à enseigner le Lire / Ecrire / Calculer selon le programme du SLECC / GRIP (oui, je me tiens au courant de ce que le Primaire propose de mieux, n’en déplaise au SNES / SGEN / UNSA) dont vous devriez bien vite imposer les manuels, rétablir la primauté des grands textes sur le gloubi-boulga que constitue l’essentiel de l’oral des élèves, sans compter quelques bonnes idées sur la laïcité, qui nous éviteront, à l’avenir, d’entendre des énormités, en classe, sur les rapports garçons / filles, le fanatisme selon Voltaire ou la théorie de l’Evolution. En parallèle, j’ai bien compris que vous reformatez les programmes de Najat VB  : ainsi, les EPI sont vidés de leur fonction, puisqu’ils n’ont plus de référent précis, une bonne idée dont les Cahiers pédagogiques se désolent — à propos, avez-vous vraiment résolu, comme le bruit en a couru, de sucrer les subventions énormes de ces idéologues ?
Une grammaire intelligible où l’on renoncera au « prédicat » cher à Michel Lussault (qui serait, paraît-il, sur siège éjectable, oh oui !), une grammaire où l’on reviendrait à des concepts clairs — COD ou COI — parce que ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et « structure la pensée »… « Le mot grammaire était presque devenu un mot tabou » — vous allez nous changer tout ça.
Vous avez expliqué tout cela sur LCP, et j’y ai vu une éclaircie dans l’océan de brumes où m’enfoncent l’ESPE et mon tuteur…
Oui, j’ai applaudi…
Et puis j’ai demandé leur avis aux divers formateurs dont ma titularisation dépend étroitement — ESPE et dépendances…
« Il faut suivre les programmes officiels décidés en 2016 », ont-ils dit. Les déclarations du ministre vont à l’encontre de la loi de refondation votée sous Peillon. Le ministre s’agite, mais rien de ce qu’il dit ne sera mis en place : la pédagogie est reine, le ministre est son valet, et nous sommes ses hérauts » — ou « héros », c’était à l’oral, l’ambiguïté était possible.
Tel que.

J’ai donc passé deux semaines en allers-retours entre les deux classes que l’on m’a (imprudemment) confiées et la formation à l’ESPE, même si, titulaire, comme tant d’autres, d’un Master 2, je ne saisis pas le besoin de passer en plus cette année un Master MEEF comme on voudrait m’y obliger. Le plus agréable, au fond, ce sont les élèves. Parce que les collègues sont inénarrables, et les parents ont trouvé moyen de se plaindre, dès la première semaine, parce que j’avais donné « le Corbeau et le Renard » à apprendre du mardi pour le jeudi — les gosses sont des éponges, mais on préfère les maintenir sèches.. Pour le reste, j’ai appris de bien belles choses dont j’ai pensé qu’elles vous amuseraient — moi, je rigole si peu que je pense très sérieusement poser ma démission avant même d’être (ou ne pas être) titularisée.
En sixième, l’objectif du trimestre est de leur enseigner qu’une phrase commence par une majuscule, et se termine par un point. Ah oui, et leur apprendre qu’ils n’ont pas, eux, à commencer leurs textes, à l’écrit, par une lettrine gigantesque, copiée sur ce que font les éditeurs sur leurs manuels. L’alinéa, ce sera en 5ème ou en 4ème — parce que la construction en paragraphes reste au programme de 3ème. Une chose à la fois — je ne m’étonne plus que le SNUIpp ait fermement condamné votre suggestion d’apprendre les autres opérations au CP, comme cela s’est fait durant une siècle ou deux. La division en CM1, ils y tiennent — sinon, ils devraient revoir leur enseignement et se remettre en cause, trop dure la vie…
Et à propos de grammaire… « Savoir par cœur « avoir » et « être » ne sert à rien — sinon, dit mon tuteur, ils commenceront leurs phrases par de longues litanies de « il a » et « il est ». Apprends-leur des verbes différents — mais au présent, hein, parce que sans avoir et être, ils risquent de ne pas savoir les conjuguer, et il ne faut pas les mettre en difficulté… »
J’ai fini par comprendre qu’apprendre quoi que ce soit à un élève c’est, pour ces gens-là, « risquer de le mettre en difficulté ». Et l’ignorant, dites-moi, il n’est pas en difficulté pour le reste de son existence ?

Ça n’a pas fait tressaillir d’un poil mes co-stagiaires, dont je me suis aperçu que la plupart pensaient que le mot « orthographe » était masculin (« Sur tel mot, me dit l’un d’entre eux, j’ai eu tous les orthographes possibles »). Ils doivent déjà l’avoir, eux, le Master MEEF.

Et au lycée — où la promesse de revenir à un enseignement chronologique m’avait fait tressaillir d’aise : à moi les Lagarde & Michard, les Textes & Contextes et autres collections des années 1980 (dont celle commise par votre ancien ministre, Xavier Darcos), quand on ne prenait pas encore les élèves pour des crétins…
Mais non : « En Seconde, c’est déjà beau s’ils vous ressortent, d’une séance à l’autre, ce que vous avez dit précédemment. Du coup, vous pouvez très bien leur refaire un texte déjà donné en contrôle, pour voir s’ils ont bien compris les questions et les thématiques vues en cours. »
Et « prohibition » — ce fut le mot — de toute question sur la lecture des textes étudiés : rien de plus subjectif, n’est-ce pas, et la lecture de l’élève a autant de légitimité que celle du maître. À la rigueur, demander « qu’avez-vous pensé ? » — mais pas la date de rédaction ou le sens du pronom de troisième personne. Le questionnaire de lecture « à l’ancienne » pénalise ceux qui ont lu le texte sans repérer les mêmes détails que vous, mais valorisera ceux qui n’ont lu qu’un bon résumé sur Internet. Commencer plutôt par des résumés successifs des chapitres, en misant sur le fait que ledit résumé donnera aux élèves qui n’ont rien lu l’idée d’aller y voir. Rousseau, vous dis-je. L’homme est bon, et le petit d’homme aussi. Fini, l’époque où La Fontaine, qui vous est cher, Monsieur le Ministre, constatait : « Cet âge est sans pitié ». Les nouveaux pédagogues ont lu l’Emile et n’en sont jamais revenus.

Alors, ne vous cassez pas la tête — vous n’êtes pas là pour faire de la littérature, mais de la garderie aménagée. Un tiers d’oral, un tiers d’écrit, et un tiers de grammaire — mais attention : la grammaire ne doit pas faire l’objet d’un cours spécifique, elle doit partir du texte — grammaire de texte pédago contre grammaire de phrase des grammairiens sérieux et du ministre réunis. Les élèves se doivent de réinventer les règles en les déduisant des fragments qu’ils ont sous les yeux — fastoche ! Après tout, Pascal est bien arrivé à retrouver tout seul à 10 ans les 12 premiers principes d’Euclide…
Et l’essentiel : changer d’activité toutes les dix minutes. Le zapping évite la surcharge cognitive — sur TF1 aussi, ils ne chargent pas trop…
Enfin, pour tenir compte de l’hétérogénéité des classes, faire de la « pédagogie différenciée », et travailler en îlots : cela ne consiste pas à faire des groupes de niveau, mais à concocter des sous-ensembles harmonieux où les meilleurs — les rats ! — auront à cœur de former leurs camarades plus déshérités, lesquels, pleins d’émulation cognitive, les rattraperont aisément. Même Rousseau n’y avait pas pensé.

Alors, Monsieur le ministre, vous conviendrez que l’on peut sérieusement se demander d’abord qui a le pouvoir, et ensuite si ça vaut bien la peine de s’incruster dans un système où les Grands Nuisibles se sont infiltrés à tous les échelons, et pourrissent la vie des profs et des élèves — et la mienne.

Jennifer Cagole.

PS. Je suis en train de remplir divers documents à renvoyer à la Fac — en particulier la « Convention CIF » (pour « Convention Individuelle de Formation »). J’ai cherché partout, dans tous les papiers récupérés — jusqu’à ce que je comprenne qu’Aix-Marseille Université a baptisé le document « Individual Training Contract ». C’était bien la peine que Brighelli écrive C’est le français qu’on assassine : il est mort depuis belle lurette.9782846287340

Sofia Coppola is a fraud

les-proies-affiche-987435Disons-le tout net pour commencer — et en finir : les Proies, le film de Sofia Coppola, est d’une nullité absolue. Pas un navet (ça peut être drôle, un navet, il y en a même pour lesquels on a une sorte de tendresse), mais un film de degré zéro, à partir duquel nous étalonnerons désormais le cinéma contemporain. Un zéro qui malheureusement multiplie parce que le réalisateur est une femme : c’est devenu un gage de qualité pour certains médias abonnés au politiquement correct — d’autant que pour se dédouaner devant de grotesques accusations de racisme, elle a déclaré avoir voulu faire un film sur les « genres ». Un zéro multiplicateur parce qu’elle est la fille d’un homme de génie, auquel je ne reprocherai pas d’avoir contribué à la naissance d’une buse : on n’est jamais trop responsable de ses enfants, et la mode actuelle consistant à promouvoir les « fils et filles de » n’est qu’une perversion typique de ces temps de crise où l’état-civil sert de passeport bien davantage que le talent. Curieux, quand on y pense, que tous ces progressistes qui exaltent la fille de son père croient au fond à une fatalité génétique à l’ancienne.
Alors, nul ?
Nul.

Savez-vous ce qu’est un chromo ? C’est une reproduction lithographique d’un paysage de carte postale. Le genre dont Flaubert se moque quand, se mettant dans le regard post-coïtal d’Emma, il écrit : « Les ombres du soir descendaient ; le soleil horizontal, passant entre les branches, lui éblouissait les yeux. Çà et là, tout autour d’elle, dans les feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris, en volant, eussent éparpillé leurs plumes. Le silence était partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbres ». Vous voyez le genre — mauvais genre. Pour y arriver, on est allé chercher un directeur photo français, Philippe Le Sourd — le même qui a filmé Gordes et Cucuron comme une collection de chromos dans l’un des plus mauvais films de Ridley Scott, Une grande année. Pour bobos du Luberon only.
Eh bien, le film de Sofia C*** (on est bien obligé de lui donner un prénom, puisque Coppola tout court, c’est son génie de père) est bourré de ces cartes postales à épingler sur le buffet de votre arrière-grand-mère. La réalisatrice s’est dit que son film se passant pendant la guerre de Sécession, elle devait copier les tableaux de Corot de cette période, style Mortefontaine, jeunes filles et bouquets d’arbres traversés de lumière.Capture d’écran 2017-09-09 à 14.34.06 On y a droit dans le film toutes les sept à huit minutes. Ça lasse vite. Une fois, on pourrait croire à de l’ironie. Mais rien dans le film ne permet de supposer que la réalisatrice prend un peu de distance avec son style ampoulé. Sans oublier la musique, dégoulinante à l’unisson.
À moins que la distance ne découle du jeu terriblement faux de tous les personnages. Même l’immense Kidman en arrive à jouer à plat. Sans doute lui a-t-on donné pour consigne : « Montre bien que tu refoules tout, hein ! Le désir doit se déduire de ton absence de désir » — et le spectateur en arrive à ne pas désirer Kidman. Un comble.

Mais le clou (le clou dans la chaussure), c’est Colin Farrell. Rappelez-vous, c’est lui qui jouait Alexandre dans le nanard terrible d’Oliver Stone. Il a la même personnalité vibrante qu’un caillou. Ce type dont toutes les héroïnes du film sont supposées tomber raides dingues a le potentiel érotique et la variété d’expression d’un monolithe. Rendez-nous Clint Eatswood !
Parce que Sofia Coppola, faute de trouver un sujet digne de son talent, s’est crue autorisée à faire un remake du film génial de Don Siegel (1971).thebeguiled-french Mais certaine de son génie, elle en a supprimé le relent d’inceste que traîne derrière elle la maîtresse des lieux — tout comme elle a effacé la servante noire, qui rasait le héros et faisait ressurgir le beau Clint d’un nuage de mousse à barbe,beguiled-shaving ou le fait que le héros couche avec une mineure. Et, surtout, le chaos initial, la guerre dont la vieille maison sudiste hantée de virginités frustrées sera le contrepoids — et l’autre théâtre : voir le parallèle fort intelligent réalisé par Susan Wloszczyna. D’un film magnifiquement transgressif Sofia C*** a fait une bleuette touche-pipi pour minettes pan-américaines et journalistes du référent vespéral. Un navet devant lequel la plupart des commentateurs bavent d’émotion. Ça donne le niveau des commentateurs.
Don Siegel avait fait un film magnifique, encensé par la critique (particulièrement en France, où l’on a découvert avant le reste du monde qu’Eatswood était bien autre chose qu’un cow-boy au cigarillo fatal).Sofia C*** s’y est cassé les quenottes.

Si l’on réfléchit trois secondes sur la notion de remake…
Ça n’existe pas en littérature. On peut à la rigueur reprendre un sujet (les 37 versions d’Amphitryon avant celle de Giraudoux), ou adapter une trame réduite à son anecdote (Phèdre reprise par Zola dans la Curée), à la rigueur décontextualiser, comme Régine Deforges l’a fait en adaptant Autant en emporte le vent en Bicyclette bleue. Mais il faut avoir la perversion d’un Borgès pour affirmer que le Quichotte de Pierre Ménard, copie fidèle de celui de Cervantès, est supérieur à l’original — c’est dans Fictions.
Au cinéma, ça ne les dérange pas. On prend un film et on le recopie plan par plan — et chose étrange, le résultat est invariablement plus mauvais que la première version. Damned ! Le talent ne tient donc pas au cadrage…
Il est toujours difficile de revenir sur un film remarquable. Prenez Richard Gere et Valérie Kaprisky, vous n’en ferez jamais les doubles du couple fatal Belmondo / Seberg (dans À bout de souffle Made in USA, remake 1983 du film de Godard). Prenez Alec Baldwin et Kim Basinger, ils n’arriveront jamais à la cheville de Steve McQueen et Ali McGraw (The Getaway de Roger Donaldson, en 1994, pâle copie — plan par plan — du chef d’œuvre de Peckinpah). Et tout l’amour que je porte à Jessica Lange ne m’empêche pas de penser que le King Kong de John Guillemin (1976) est une grosse bouse, et que le remake du Facteur sonne toujours deux fois, en 1981, signé Bob Rafelson (qui n’est pas n’importe qui) est très inférieur au modèle de Tay Garnett (pour une comparaison systématique des deux versions, voir ici). Le roman de James Cain a été adapté sept fois — mais il n’y a guère que Visconti, dans Ossessione, qui soit supérieur à Garnett (qu’il a précédé d’ailleurs, comme si le niveau descendait à chaque remise en scène). Non, Jessica Lange ne m’a pas fait oublier Lana Turner — comment pourrait-on oublier Lana Turner ?
Tout comme les Sept mercenaires, quelque bien que j’en pense, reste inférieur aux Sept samouraïs — mais John Sturges avait pris la peine de mexicaniser sérieusement le film originel. Quand Sergio Leone (Pour une poignée de dollars) a adapté le Garde du corps du même Kurosawa, il l’a fait en transposant le Japon pré-Meiji en Ouest hispano-américain ; et quand Walter Hill, réalisateur non négligeable, a repris encore une fois la même histoire, il l’a transposée dans le temps et l’espace, dans un Texas poussiéreux saisi par la débauche et la Prohibition (Last man standing, 1996).
Mais bon, il s’agit là de très grandes pointures. Pas de Sofia Coppola.

Jean-Paul Brighelli

PS. Quitte à aller au cinéma, allez donc voir Que Dios nos perdone,que_dios_nos_perdone-230971747-mmed qui est une pure merveille qui ne vous donnera pas envie de retourner à Madrid. Et surtout Wind River,MV5BMTUyMjU1OTUwM15BMl5BanBnXkFtZTgwMDg1NDQ2MjI@._V1_UX182_CR0,0,182,268_AL_ qui ne vous donnera pas envie de visiter le Wyoming au début du printemps — mais heureusement, nous n’en avions pas l’intention. Une pure merveille.

Les aventures pédagogiques de Jennifer Cagole, II

diapo-st-charles-4Après la grand-messe inaugurale vinrent les messes basses — je ferai tout aussi bien de renoncer au passé simple, dont l’usage est désormais prohibé par les pédagogues qui ont fait réécrire le Club des Cinq au présent de narration, ou au passé composé, qui fait plus « peuple ». Donc, reprenons :
Après la grand-messe inaugurale sont venues les messes basses — encore que cette inversion du sujet soit un peu tirée par les cheveux, puisqu’elle suppose un accord du participe avec un mot qui n’est pas encore apparu. Donc, reprenons :
Après la grand-messe, les messes basses…
Hmm… La métaphore est-elle bien compréhensible ? Désormais, évitons les métaphores — surtout celles qui, comme ci-dessus, puent la culture bourgeoise. Sans parler du fait qu’elle fait directement référence au christianisme, et que cela laisse sur la touche (ça, c’est une bonne métaphore populaire ! Le peuple, on ne s’en foot pas, quand on est pédagogue !) nombre de nos concitoyens, ceux qui ont obtenu du maire de Marseille la suppression de la grande crèche installée chaque hiver dans l’ancienne Bourse, au bas de la Canebière, parce qu’elle choquait leurs convictions religieuses.
Donc, reprenons :
Après la réunion de rentrée, c’est le début de la formation proprement dite. Les six IPR de Lettres étaient alignés derrière la table, au bas de l’amphi, accompagnés du responsable ESPE de tous les formateurs. Ça promet, côté organigramme. Ledit responsable nous a expliqué qu’il allait falloir, cette année, conforter les savoirs savants en littérature et en grammaire, acquérir des savoirs didactiques et pédagogiques généraux et disciplinaires, connaître le système éducatif et apprendre le sens de l’EQUIPE, et enfin « conduire une réflexion sur le métier et la mise en œuvre didactique et pédagogique des savoirs savants littéraires et linguistiques. Ôtez « pédagogie », « didactique » et autres mots en –ique de son discours, il reste peu de chose. Quoi qu’il en soit, ma formation a commencé et j’ai fait des progrès : j’ai appris que plus un discours est creux, plus il s’emplit de mots ronflants. Comme disait Valéry : « Savoir et Devoir, vous êtes donc suspects ? »
À vrai dire, tout cela est centré sur le Master MEEF — titulaire d’un M2 de Lettres, je n’existe pas dans leur discours. Je subodore que qui que ce soit qui n’est pas passé sous leurs fourches caudines n’existe pas pour eux.
« En cas de difficulté, l’ESPE vous enverra un bulletin d’alerte qu’il ne faudra pas négliger, afin que les formateurs viennent dans votre classe. » Chouette mégateuf en perspective !
Mais avant tout, il nous faut lire et relire les préambules des programmes, qui sont l’esprit des programmes. C’est là que l’on apprend, par exemple, que « le langage oral, qui conditionne également l’ensemble des apprentissages, continue à faire l’objet d’une attention constante et d’un travail spécifique » : je connais quelqu’un qui sort cette semaine un livre intitulé C’est le français qu’on assassine, où il explique que cette attention à l’oral est en train de tuer (intentionnellement, dit-il) le français, qui est fondamentalement, même à l‘oral, une langue écrite, à qui cela ne fera guère plaisir.
Bien sûr, « il faudra tenir compte que nombre de nos futurs élèves, surtout en PACA, sont issus de milieux défavorisés et souvent allophones. D’où le prédominance de l’oral (ça me rappelle un vieux bouquin de Fruttero et Lucentini intitulé la Prédominance du crétin — même que c’est là que Brighelli a jadis trouvé ce terme de « crétin »). Ah bon ? Moi, j’aurais cru qu’un étranger progresserait plus vite si on le frottait de La Fontaine, Hugo et Verlaine que de « nike ta mère la putin de ça rasse ». J’en apprendrai tous les jours, à l’ESPE.
En même temps, parce qu’ils ne sont pas à une contradiction près, ils nous serinent qu’il faut les faire lire, sinon ils ne seront jamais professeurs de Lettres. Certes, mais… ils préfèrent peut-être se faire pianiste dans un bordel ? Si on m’avait appris la musique…
Puis nous sommes entrés dans le dur : l’enseignement de la grammaire au collège. Parce que c’est en grammaire que les nouveaux programmes ont imposé les changements les plus importants — « nous avons essuyé les plâtres l’année dernière, cette année nous allons consolider. Ils ne savent pas, apparemment, que Blanquer a remplacé Vallaud-Belkacem. Le temps pour eux s’est arrêté en mai dernier, et court sur son erre.
Une Inspectrice Pédagogique Régionale dont j’ai déjà oublié le nom (j’ai tort, c’est d’elle que pourrait bien dépendre ma titularisation en juin prochain) nous a alors longuement sermonnés sur les exigences du programmes de Français en Sixième. « Lire les programmes stabilo en main », surligner toutes les recommandations », — et projection immédiate d’un PowerPoint sur lequel étaient listés les grands principes : programmes de cycles, programmes resserrés (ah ça, on ne se noiera pas dans les détails !), programmes spiralaires (Word souligne le terme en rouge, c’est un joli mot nouveau pour expliquer que l’année prochaine on reviendra sur ce qui aura été dit cette année, sûr que les gosses vont trouver ça stimulant), des « programmes qui préconisent une approche explicite et réflexive de la langue » : voir ce que je disais plus haut sur la façon de remplir un discours creux. « Les élèves, dit-elle, revoient plusieurs fois les mêmes notions dans des situations différentes, avec un léger décalage à chaque fois ». C’est beau, c’est même Boléro (de Ravel).
Ce qui compte, ce sont les démarches — pas les contenus. Bref, le verre, pas le liquide. On se sent déjà mieux.
Et là…
« La grammaire nouvelle insiste sur les régularités, et uniquement les régularités ». Que la langue française soit truffée d’exceptions, et que des foules de grammairiens, depuis Port-Royal, se soient échinés à rendre compte des subtilités de la langue, rien à battre. « Les programmes ne visent pas l’exhaustivité ». Ça me rappelle le français appris aux premiers temps des colonies : « Oui, pat’on », « oui, pat’onne ». Et ça suffit. Ces gens de gauche sont stupéfiants.
« Pour la première fois, ces programmes vous donnent la liste des notions à travailler et vous indiquent les démarches pour y arriver ». Najat nous tient toujours la main. Nous sommes des assistés — des « cadres » bien encadrés.

Retour au PowerPoint et au Bulletin Officiel de 2015-2016. Blanquer, au secours ! Je vais devenir folle !
Je suis la seule à prendre des notes — faudra faire attention, à l’avenir, sinon Jennifer sera vite grillée, et moi crucifiée par la même occasion.
Les mots à rallonge se précipitent dans sa bouche. « Complexification », « approfondissement », « connaissances solides » — et « ensemble » : ça tient de l’incantation et du chant scout.
Qu’est-ce qu’une progression ? « Ce n’est pas un empilement de leçons de grammaire ». Mince alors, j’ai appris l’italien, l’anglais, l’allemand, et le coréen en empilant des connaissances ! J’ai tout faux, j’ai l’illusion de parler ces langues, mais en fait j’ai juste « empilé ». Honte à moi ! Mea culpa ! Mea maxima culpa !
Stendhal dessinait des pistolets en marge de ses lettres d’amour — probables symboles de décharges et d’instinct suicidaire. Moi, sur mes feuilles de note, j’ai dessiné ça :Capture d’écran 2017-09-02 à 22.11.00(comme Brighelli adore l’art pompier, je lui rajoute la source de mon inspirationave-maria-movie-poster-1984-1020744876 — mince, elle a beaucoup plus de nichons que moi !)
« Bref, a-t-elle conclu, il ne faut pas faire en classe ce que je suis en train de faire avec vous » : pas d’activités magistrales, pas de « verticalisme » (celui-là non plus, Word ne l’aime pas). « Evitez la mémorisation de règles, évitez les étiquettes grammaticales, évitez les batteries d’exercices que proposent les manuels ».
ET de glisser soudain sur la déploration entonnée par les conservateurs sur le COD antéposé et ses p*** de conséquences. « En Sixième, il ne faut pas parler de COD mais de complément de verbe. On leur reparlera du COD en Cinquième. Il ne faut pas confondre programme et progression : avec ce nouveau programme, l’interchangeabilité des notions permet l’appropriation de savoirs. »
Je vais conserver toutes ces notes au propre, et proposer en premier exercice à mes loupiots de barrer tous les mots de plus de trois syllabes. On y verra plus clair ! Et pourtant, c’est la même qui dit que « l’inflation terminologique doit être évitée » — ah oui, mais elle parle du couple fatal COD-COI, pas de son propre jargon.
En résumé, la grammaire doit se résumer au schéma suivant :
Groupe sujet -> groupe complément de verbe -> groupe complément de phrase.

Parce que « la notion de groupe est essentielle — comme en société, quoi ! » — je crois être revenue aux heureux temps des maths modernes et de la théorie des ensembles ! « Il ne faut pas concevoir la phrase comme une suite de mots, mais comme une suite de groupes. Bâtir une grammaire, et non enseigner « la » grammaire ».
Et la voici — je jure que je ne galèje pas — qui sort des legos © de son sac, tout en remarquant : « Les legos © utilisent les quatre mêmes couleurs que les stylos » : serait-ce un complot ?
Et de bâtir sous nos yeux extasiés de symboles de groupes sujets (rouges !), de groupes verbe (en bleu !) et de compléments de phrase — en jaune.
Je veux bien. Le musicien entend les notes. OK. Mais avec « il ne les entendait pas », comment fait-on ?
Alors là, elle s’est surpassée. « Comme on ne peut pas dire qu’il y a un COD, puisque l’usage de la notion est interdit, il faut ruser. Il faut dire que « les » est un pronom collant — un pronom amoureux, comme l’a nommé devant moi un professeur de cette Académie ».
Je crois que j’ai décroché à partir de ce moment-là.

Jennifer Cagole

Principal de collège ou imam de la république ?

9782366583878« Le cri d’alarme d’un ancien principal de Marseille », titrait la Provence du samedi 26 août, rendant compte du livre de Bernard Ravet, tout récemment paru (éd. Kero). Et le reste de la presse, du Figaro à l’Express en passant par Valeurs actuelles, a fait chorus (et il est invité sur BFM.TV à l’instant même où je mets en ligne cet article, mercredi 30, 19h et des broutilles) Curieusement (non, je blague), je n’ai rien trouvé dans les journaux de gauche, ce qui doit peiner l’auteur, qui n’a guère de sympathies pour la Droite — sans doute sans l’étonner. La Gauche serait-elle dans le déni ? Je ne peux le croire.

Je me suis souvent demandé ce qui fait qu’un livre arrive à l’heure — à l’heure où il sera lu. Il ne faut pas arriver trop tôt, c’est sûr — sinon on entre a posteriori dans la catégorie du « prémonitoire », sous-rubrique « Cassandre » : ceux qui parlent mais que l’on n’entend pas. Depuis les Territoires perdus de la République (2002 — quinze ans déjà, coucou les revoilà !), combien d’oiseaux de malheur ont dénoncé la mainmise de l’islam sur la société française en général et l’Ecole en particulier ? Le rapport Obin, dont Bernard Ravet parle longuement parce que le collège dont il était alors principal (« qui porte ce nom totalement improbable, « Versailles » — dans le IIIème arrondissement de Marseille) a été visité par Jean-Pierre Obin, avait été enterré par François Fillon, et il avait fallu toute une équipe, sous la direction de mon ami Alain Seksig, pour l’éditer (l’Ecole face à l’obscurantisme religieux, 2006) en l’étayant d’articles qui corroboraient le propos alors « inaudible » (dit Ravet) de l’Inspecteur général — dont un essai sur les filles musulmanes à l’école, paru peu avant sur Bonnet d’âne. Des filles dont Bernard Ravet fait grand cas (« la seule bouée de secours dont s’emparent certaines de ces jeunes filles, dit-il des jeunes Comoriennes, c’est la réussite scolaire »), mais dont il a vu, au fil de sa carrière, les minois obscurcis par les voiles : pour ne pas être emmerdées par les suppôts d’Allah qui font régner l’ordre, c’est-à-dire le désordre, et aussi pour grignoter le terrain. Leurs voiles les protègent et nous assiègent.
Parce que tout est question de territoire — les islamistes accroissent leur empire, les caïds (qui sont parfois les mêmes) définissent leur secteur de vente (où la police n’entre pas), et même le Principal, présent à la grille le matin, « marque son territoire, tous les jours ». « Le sas matérialise le fait qu’on pénètre dans un territoire où prévalent d’autres règles que celles du quartier ». Fort bien. Demandons-nous comment envahir l’espace des caïds et du wahhabisme. Comment les éradiquer.

Mais on peut arriver trop tard, et c’est le cas du bon livre de Bernard Ravet, auquel Emmanuel Davidenkoff, jadis pilier journalistique du pédagogisme triomphant, mais revenu pour l’essentiel des meirieuseries de sa jeunesse, a donné un coup de main. Ce qu’il dénonce, parce qu’un Principal retraité a récupéré son droit de parole, c’est ce qui est dénoncé depuis plus de quinze ans — y compris par moi-même avec Une école sous influence (2007). Le cri d’alarme est un dernier cri de détresse.
Que dit notre beau moustachu ? Qu’« il y a urgence » — c’est la première phrase. Ah oui ? Il y avait urgence il y a quinze ans — et tout ce que nous avons déduit de cette urgence, c’est une loi sur les signes religieux ostensibles mi-chèvre mi-chou, conçue pour ne pas empêcher la déferlante islamiste dans les universités (ou dans les hôpitaux). Comme le remarquait il y a quelques jours notre envoyée spéciale en Pédagolie, Jennifer Cagole, le personnel de l’Education nationale est soumis à la neutralité la plus stricte. Mais les élèves, les parents, le quartier, Marseille tout entier et le reste de la France ont le droit de proférer des menaces ou d’éructer des mots d’ordre, de boycotter les minutes de silence, de manifester leur fanatisme et d’étaler leurs superstitions. De voiler Voltaire.XVM0c14f7b6-8cd9-11e7-8851-28a86c911c0f Notre Principal moustachu se voit en « défenseur du territoire ». À ses côtés, des enseignants débordés, régulièrement agressés parce que certaines osent porter une jupe ou avoir les bras nus, le Conseil général de Jean-Noël Guerini (comme quoi on peut être un homme politique aux finances douteuses et un élu responsable), et des flics, ses seuls interlocuteurs pendant toutes ces années de violence sociale et confessionnelle (dans cet ordre). Parce que de l’institution Education Nationale, rien à attendre. Il a consciencieusement signalé tous les faits et méfaits, des années durant, quitte à faire passer ses collèges successifs pour des refuges de terroristes en devenir, sans que cela n’émeuve qui que ce soit au rectorat ou plus haut. « Pas de vagues » est le leitmotiv de tous ces couards écouillés qui occupent la hiérarchie du système éducatif.

Il y a des propositions dans ce livre. Raser ces collèges « enkystés dans des zones impossibles à réhabiliter ». J’ai adopté cette solution il y a 12 ans, lorsque dans la Fabrique du crétin je parlais des Zones d’Exclusion Programmée, et des ces ghettos éducatifs élevés au milieu des ghettos sociaux (mais il a fallu « attendre dix ans pour qu’un Premier ministre, Manuel Valls, ose appeler un chat un chat et parler d’apartheid »). « On y vieillit deux fois plus vite qu’ailleurs, J’allais découvrir qu’à Versailles, on vieillissait quatre fois plus vite. » Il faut réorganiser le premier cycle à l’intérieur des lycées de centre-ville, en organisant une carte scolaire en tranches d’orange — comme autrefois. Sinon, on continuera à avoir, à Versailles, à « Izzo » ou à Manet, des collèges sociologiquement purs — 100% barbares. Sinon les familles (maghrébines ou comoriennes) les mieux informées continueront à exfiltrer leur progéniture dans le privé — qui fonctionne bien mieux, figurez-vous, parce qu’il rassemble des enfants qui ont choisi, et non la lie de la boue.

On y vieillit d’autant plus vite que, comme je l’ai expérimenté dans mes 12 années de ZEP aux Ulis et à Corbeil-Tarterêts, le turn-over des enseignants, d’une année sur l’autre, est impressionnant. « 30 à 40% », dit Bernard Ravet. Il subsiste un noyau dur de missionnaires en terrain hostile, mais les p’tits jeunes capotent rapidement. Alors cessons d’imaginer que des enseignants expérimentés viendront spontanément se faire caillasser (c’est l’anecdote de départ du livre) dans ces sites de gestion des désastres. Il faut envoyer les mômes là où sont les profs — et les y noyer. Evidemment, sur une ville comme Marseille qui est déjà une wilaya algérienne, c’est compliqué — mais c’est faisable. Parce que l’auteur témoigne de la difficulté à constituer des îlots de savoirs dans des quartiers perdus. Ce qu’un élève gagne dans la journée, il le perd en 10 minutes en chouffant (faire le guet, je précise pour les puristes) pour les dealers du coin. Ou en remettant leurs voiles. S’obstiner à concentrer dans le même collège « 700 piles électriques, des gamins incapables de se parler autrement qu’en hurlant, hypersensibles à la moindre critique, éruptifs, impulsifs, imprévisibles ». Oui, il faut les noyer — non pas comme des petits chats, mais en les immergeant dans un grand bain de culture — avec une tolérance zéro : notre Principal de gauche (c’est évident) invoque Rudolf Giuliani et la façon dont il a remis de l’ordre à New York. Il faut décontextualiser les élèves, si l’on veut qu’ils cessent de dire, quand on évoque des études longues et complexes, « Ce n’est pas pour nous ».
Certaines anecdotes sont susceptibles d’une double lecture. Ainsi, un casse a permis de débarrasser le collège de tous les ordinateurs flambant neufs dont on venait de l’équiper. Bonne idée, pédagogiquement parlant. Les pays qui arrivent en tête dans le classement PISA ne laissent pas leurs élèves jouer avec l’intelligence artificielle : ils préfèrent qu’ils développent la leur, tout comme les ingénieurs de la Silicon Valley inscrivent leurs loupiots dans des établissements sans informatique. L’ordinateur devrait être un cadeau de fin d’études.

L’un des points intéressants de l’ouvrage est l’analyse psychologique de ces enfants perdus de la République. Ils sont au premier stade de l’état d’esprit du terroriste : ils se sentent victimes. Ce qu’ils font n’est, dans leur esprit, que réaction à une violence antérieure. Le discours sur le colonialisme n’a fait qu’accentuer ce sentiment (et l’islam, n’a-t-il pas colonisé des territoires gigantesques en réglant la question religieuse par le fer et par le feu ? N’a-t-il pas mis en esclavage plus d’Africains que la traite atlantique ? Que des enseignants collaborent avec la déviation des faits est intolérable). Les savoirs que l’on tente — difficilement — de faire passer sont pour eux la culture de l’ennemi. Darwin, Voltaire, Molière, Corneille, tous pourris. Et les obligations d’EPS aussi. N’importe quel enseignant sait désormais que les garçons, en classe, opèrent une auto-ségrégation vis-à-vis des filles — toutes impures, toutes des salopes sauf ma mère et ma sœur qui sont des saintes. Ce qui autorise l’oncle et le cousin d’une gamine à la violer consciencieusement, raconte Ravet, parce qu’elle a déjà fauté, selon eux — et qu’elle n’est plus qu’un hangar à bites : sachons-lui gré d’avoir collaboré avec la police pour faire tomber ces salopards.

J’ai pris pas mal de notes sur ce livre, mais finalement, je préfère que vous le découvriez vous-mêmes (il est déjà en réimpression, m’a dit mon libraire). J’ai pris contact avec l’attachée de presse de l’auteur, en demandant un rendez-vous pour préciser certains points — après tout, nous habitons l’un et l’autre Marseille. On verra bien — auquel cas, je vous en imposerai une deuxième tranche.

Jean-Paul Brighelli

PS. Comme l’a remarqué l’un des fidèles de Bonnet d’Âne, la couverture reprend, dans le contraste des couleurs / valeurs et des graphismes, celle de mon livre sur Voltaire ou le jihad.voltaire-ou-le-jihad-de-jean-paul-brighelli-1102286446_ML Bah, soyons généreux, accordons-lui le bénéfice du doute, puisqu’après tout nous défendons la même école, et le même savoir-vivre (non, non, pas le « vivre ensemble » !).

Les aventures pédagogiques de Jennifer Cagole, I

Jennifer Cagole ne pensait pas être un jour enseignante. Elle avait d’abord pensé se faire pute, mais quel avenir dans ce métier avec un 85 A ? L’armée et la police la refusèrent, elle n’avait pas la taille requise. Technicienne de surface à la voirie marseillaise ? L’atmosphère de franche camaraderie du syndicat FO la rebuta. En désespoir de cause, elle a passé l’année dernière le CAPES de Lettres — difficilement, car malgré d’excellentes notes à l’écrit comme à l’oral dans sa discipline, elle fut fusillée par les didacticiens, qui suspectaient en elle une amoureuse des Belles-Lettres, péché impardonnable pour les pédagos qui chapeautent le système.
Je l’ai connue par hasard. Elle a accepté de livrer à Bonnet d’âne, tout au long de cette année de stage qui promet d’être fertile en belles découvertes, le récit de ses aventures pédagogiques.
Vendredi dernier, se tenait donc, à la Fac Saint-Charles, la grand-messe initiale, réunissant autour du recteur les IPR, les responsables de l’ESPE locale (prononcez E.S.P.E., comme eux) et le grand trésorier.
À noter que si elle sait dans quel collège elle officiera cette année, Jennifer ignore toujours, en cette fin août, qui sera son tuteur.
Je lui laisse la parole, sans y mettre mon grain de sel.Capture d’écran 2017-08-27 à 11.40.25

Capture d’écran 2017-08-27 à 11.38.49Six cents personnes (600 là, et à la même heure un même groupe sur le site de la fac de Droit) massées autour de la cafétéria dès 9h, futurs profs de collège et des écoles, quelques agrégés perdus dans le flot, peu de conversations puisque les gens ne se connaissaient pas, et semblaient marcher en terrain miné. Pour l’essentiel, des quadras dont les années d’études appartenaient à un passé trépassé. Des femmes, majoritairement. L’enseignement serait-il la soupape des divorces ratés ?
Une demi-heure après, entrée dans le grand amphi Peres de la fac. Derrière la table installée sur la tribune, l’Inspecteur d’Académie ouvre le feu avec une longue intervention de bienvenue.
Nous avons donc appris que nous étions désormais des cadres A de la fonction publique — payés sur la base du salaire moyen français, soit 1500 € / mois après cinq ans d’études : que gagne pendant ce temps un cadre du secteur bancaire, Mister Macron ?… Appris qu’un cadre A devait avoir une tenue correcte, car le vêtement a une fonction mimétique — avoir un jean bien coupé empêchera donc les gamins / gamines d’avoir des jeans déchirés… De même au niveau vocabulaire : ne pas jurer (il faudra que j’explique le mot à mes futurs élèves, tiens !), ne jamais s’énerver. Ça les empêchera sûrement d’éructer de leur côté.
Appris aussi que nous avions passé le concours car nous avions reconnu l’excellence du modèle éducatif français (ben non, c’est pour le fric — quelle autre option avec un Master de Lettres, quand on n’est pas un héritier, comme disait Bourdieu ?). Appris enfin qu’avec Jean-Michel Blanquer, c’était la confiance restaurée qui était entrée rue de Grenelle. Hmm… L’année dernière, le même Inspecteur d’Académie a dû expliquer qu’avec Najat, c’était la confiance perpétuée. Les ministres passent, les IA-DASEN restent. D’ailleurs, on nous précisera plus loin que « si vous avez une classe de Quatrième, pour l’élève, c’est la seule quatrième de sa vie » : la latitude récemment donnée par le ministre pour opérer à nouveau des redoublements est apparemment ignorée.

« Il faut que vous fassiez confiance aux familles de vos élèves » — évitons de penser que certains parents viennent, de temps en temps, agresser un prof ou un directeur d’école. « Il faut aimer — platoniquement bien sûr — vos élèves » : c’est curieux cette insistance du système sur la pédophilie, le médecin qui m’a délivré mon permis physique et psychique d’enseigner m’a demandé aussi, avec une foule de soupçons, pour quelle raison pathologique je voulais fréquenter des gamins.
« Et il faut laisser à vos élèves assez d’espace pour qu’ils deviennent des citoyens éclairés » : la formulation m’a paru énigmatique, mais un IPR, prenant la parole peu après, a explicité le propos : « Vous avez un devoir de neutralité en tant qu’enseignants qui oblige à respecter la laïcité, corollaire de l’égalité ; les élèves n’ont pas ce devoir : c’est par la prise de parole qu’ils forment le futur citoyen éclairé qu’ils deviendront infailliblement ». Ça, c’est de la loi Jospin remise au goût du jour : liberté d’expression, etc. Donc, si j’ai bien compris, je dois rester neutre, supporter les discours les plus fanatisés de mes loupiots, et excuser le fait qu’ils manifestent pendant les minutes de silence. Bon.
Le même IPR a utilisé la métaphore de la matriochka pour caractériser ce qu’était, selon lui, l’ancien système, où chaque classe succédait à la précédente sans lien organique. « Mais grâce au système des cycles, désormais, tout est lié — et le CM2 est organiquement lié à la Sixième ». Il n’a jamais dû voir une matriochka, parce que tout s’y emboîte. Et manifestement, la réforme Najat est toujours d’actualité. C’est bien la peine que Blanquer, il se décarcasse !

« La liberté pédagogique, ce n’est pas n’importe quoi », a précisé l’IPR ; « reprenons les textes ». Et de projeter sur l’écran (manifestement, les IPR maîtrisent le C2i, ce pré-requis de connaissances informatiques bien plus crucial, désormais, que les connaissances disciplinaires) les Bulletins officiels expliquant en quelques déterminants fléchés (« Professeur => éducateur ») le cadre dans lequel nous devons évoluer. Ainsi, nous avons appris qu’un fonctionnaire est tenu au secret professionnel et en même temps, comme dirait Emmanuel, se doit d’informer le public — ce que je m’empresse de faire ici-même.
« Si vous faites venir un éditeur dans votre établissement (ces gens-là supposent donc que le prof lambda connaît des éditeurs…), vous devez faire aussi venir un éditeur concurrent » : il est temps que j’étoffe mon carnet d’adresses !

À propos d’éducateur… Nous avons trouvé sur les travées des imprimés où était notifiée une question, à laquelle nous devions répondre, ce qui faciliterait in fine le dialogue avec les experts attablés au bureau. J’ai donc planché sur Capture d’écran 2017-08-27 à 12.34.20 et demandé si le « ou » était inclusif ou exclusif (comme dans le Mariage de Figaro). À quoi l’on m’a répondu qu’aujourd’hui, enseigner, c’est éduquer et vice versa. Ils n’ont pas dû lire Condorcet, au rectorat. À moins que le projet final soit de transformer n’importe quel prof en gardien de fauves.

L’après-midi, c’est à la fac de Droit de Marseille, sur la Canebière, que la messe s’est continuée — avec le discours du recteur. Après un long historique de l’Académie depuis 1808, il s’est lancé dans le dur : « L’école il y a trente ans ne luttait pas contre le décrochage scolaire, au contraire elle le favorisait. N’êtes-vous pas les témoignages vivants de ces progrès de l’école ? » En voilà un bon petit soldat du collège unique !
Le discours public autorise-t-il toutes les hyperboles ? « L’école française accueille plus de nationalités que l’ONU » — hmm, difficile à concevoir, une nationalité hors ONU — ou peut-être fait-il allusion aux « communautés », comme on dit désormais ? Les métaphores viennent au secours de ses hyperboles : « Le sage voit les pétales de la rose, mais l’imbécile en voit les épines » — Brighelli, vous êtes repéré ! Le recteur a spécifié qu’il utilisait un proverbe arabe à cause du public qu’à Marseille, nous avions toutes les chances d’accueillir. Il ne doit pas sortir souvent à Belsunce, où les Chinois commencent à supplanter les Maghrébins : il convient donc d’actualiser les métaphores : « Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde Meirieu. »
« On ne peut plus dire que vous êtes partis pour un long fleuve tranquille, vous faites même partie des toutes premières promotions qui allez connaître des évolutions considérables dans votre carrière » : maître de Jiu-jitsu comme Néo(prof) dans Matrix ? Cibles humaines ?

Et cerise sur le gâteau, « vous êtes des intellectuels, vous n’êtes pas des exécutants ». Oui — pour 1500 € par mois pour nous faire cracher à la gueule, nous sommes presque des exécutés.
Le recteur, bon petit soldat nommé par Najat et toujours là, a obligeamment rappelé les quatre priorités de l’actuel ministre : le dispositif « devoirs faits » — afin de pallier les différences d’environnement familial, c’est un serpent de mer depuis cinquante ans, le grand dada de l’égalitarisme. La nécessité du « bien-être » — est-ce la version Blanquer du « vivre ensemble » najatien ? Nous n’en saurons pas plus. Les ajustements de la réforme du collège — qui n’est donc pas supprimée, pour les cours de latin, voir la planète Mars : et comment allons-nous faire, puisque dans le collège où je suis nommée en stage, ils utilisent en français un manuel de 2009 (programmes Darcos) réalisé par une certaine Brigitte Réauté ? Et la priorité donnée à la sécurité — est-ce une allusion au plan Vigipirate ? Devons-nous fouiller les élèves ? Interdire les compas et les gommes bicolores ?
« Ayez confiance en moi, confiance dans votre hiérarchie » : tu parles que je vais raconter à mon Principal les problèmes que je rencontrerais — il me signalerait tout de suite aux autorités de l’ESPE, et je serais tricarde à tout jamais. « Soyez créatifs, inventifs, soyez cet enseignant dont on se souvient toute sa vie », « et ce soir, quand vous rentrerez chez vous, évitez de twitter « le recteur m’a nommé ministre de l’Education nationale, vous serez désavoué, je pense » (ah, l’humour ! Toujours l’humour !). Cerise sur la cerise : « Et voici ma première commande, a-t-il lancé en guise de péroraison : essayez de penser à un moyen de réformer le Bac et la première année de Licence » — ça, c’est ce qui s’appelle consulter la base !

Eh bien, faisons du Bac un certificat de fin d’études, autorisons les universités à sélectionner comme elles l’entendent, ça m’aurait éviter de croiser à la fac des glandeurs venus là pour toucher leur bourse pendant que moi, sans ressources, je n’y avais pas droit, toute bonne élève que j’aie été, et dissocier les deux premières années du reste du cursus universitaire — sur le modèle des prépas, et survive qui peut ! Je ne dois pas être la seule à y avoir pensé. Mais le ministère est-il capable de l’entendre ?

La directrice adjointe de l’ESPE a pris la parole après le recteur, pour expliquer les problèmes spécifiques de Marseille — la différence entre quartiers Nord et Quartiers Sud, le 13-14ème d’un côté, les bourgeois du 8ème de l’autre. Un moyen sain de ne pas alimenter les dissensions dans la ville. Pas pu m’empêcher de penser que quatre jours auparavant un véhicule parti des quartiers Nord a renversé plusieurs personnes intentionnellement, et tué une brave dame à un arrêt de bus, avant de finir sur le Vieux-Port, devant la Criée. Oui, effectivement, il y a de légers problèmes dans cette ville.
Elle nous a parlé aussi des quatre domaines du tronc commun — le premier étant « les gestes professionnels liés aux situations d’apprentissage » : la manchette sur la nuque ou le cri qui tue ? Après tout, n’envisageais-je pas plus haut de devenir maître d’arts martiaux ?
L’assiduité à l’ESPE est bien entendu requise, que l’on ait ou non déjà un Master. Mais elle produit une « formation intégrative » — quoi que cela veuille dire — « qui doit permettre de confronter les apports théoriques aux situations réelles, creuset de la décortication des situations effectives. » Sic. Bonjour à la langue de bois. Je me suis crue transportée au discours des comices agricoles de Madame Bovary. Qu’aurait pensé Flaubert de cette directrice adjointe ? Et elle, que pense-t-elle de Flaubert ? L’a-t-elle lu, d’ailleurs ?

Résumons. Les mots les plus fréquents, toute cette journée, furent « félicitations » (pour un concours « exigeant » — j’en parlerai aux didacticiens quand je les croiserai), « projet », « unité dans la diversité », « cadre », « confiance », et « mutations » : non, pas celles du personnel, celles du système éducatif favorisées — forcément — par l’usage massif du numérique, dont on sait ce qu’on peut penser : les pays qui caracolent en tête des classements PISA, Chine, Japon, Corée, n’utilisent pour ainsi dire pas le numérique. Mais les pédagogues de chez nous ne doivent pas le savoir, ils ne lisent pas les articles de Natacha Polony.

To be continued…

Jennifer Cagole

Aventuriers des mers : le MUCEM tel qu’en lui-même

Capture d’écran 2017-08-21 à 16.12.10Je venais de traverser le Panier, qui comme son nom l’indique est une colline au-dessus du port de Marseille, et en redescendant, je suis tombé sur l’immense esplanade désespérée qui mène au MUCEM. « Aventuriers des mers » : un programme d’autant plus alléchant que l’Inspection générale a eu la bonne idée de décréter que le thème des prépas scientifiques, cette année, serait justement l’Aventure (Homère, Conrad, Jankelevitch).
Quoiqu’échaudé déjà par quelques expositions médiocres montées dans ce cube de dentelles noires construit lorsque Marseille était capitale européenne de la culture (non, non, ne riez pas), ce MUCEM dont les collections permanentes n’ont ni rime ni raison — une juxtaposition d’objets hétéroclites et ethniques —, je me suis risqué.
La citation d’Albert Londres, à l’entrée, faisait bon genre — beau sujet de dissert en perspective : « Dans le même voyage, l’homme de terre et l’homme de mer ont deux buts différents. Le but du premier est d’arriver, le but du deuxième est de repartir. La terre nous tire vers le passé, la mer les tire vers le futur. » C’est dans Marseille, porte du sud, publié en 1927. J’aime beaucoup Albert Londres, qui pensait que le métier de journaliste consiste à « porter la plume dans la plaie ». Tout un monde — disparu. Londres mourut dans l’incendie du Georges Philippar, quelque part au large d’Aden, en 1932, peut-être allumé pour lui : notre grandeur se mesure à la taille des bûchers qu’on nous prépare. C’est ça aussi, l’aventure — le risque du naufrage.
Bref, je suis entré plus avant dans l’expo animé des meilleures intentions.

J’aurais dû me méfier en constatant que le premier « document » présenté était un extrait du Coran. J’aurais dû préparer ma visite en me rendant sur le site du MUCEM, où Vincent Giovannoni, conservateur du musée et commissaire de l’exposition, déclare : « L’exposition débute par la mise en place, au VIIe siècle, d’un empire des deux mers, celui des Omeyyades qui, régnant sur la mer Méditerranée et l’océan Indien, va permettre le développement du commerce maritime entre ces deux mondes. » Cet intéressant garçon, ethnologue (qui ne l’est pas ?) spécialiste des techniques de pêche dans l’étang de Thau, continue sur sa lancée : « Et puis, en commerçant, on rencontre « l’autre ». De l’histoire de ces rencontres, l’exposition n’élude ni l’esclavage, ni les tentatives d’évangélisation entreprises par les Européens. Elle raconte mille ans de projets commerciaux et, au final, de guerres économiques entre l’Orient et l’Occident. » C’est sûr que seul l’Occident (les « tentatives d’évangélisation », hein…) s’est rendu coupable d’esclavage et de colonisation. Que les Arabes aient conquis au VIIème siècle un immense empire par le fer et par le feu ; que les Turcs le leur aient subtilisé en appliquant les mêmes méthodes, en pire ; que les uns et les autres aient pratiqué les conversions forcées, les massacres, le pal en série, l’esclavage à bien plus grande échelle que l’Occident négrier, tout cela ne compte pas. La culpabilité sera chrétienne ou ne sera pas. Ici les bourreaux et là-bas les pauvres victimes.
J’aurais surtout dû savoir que l’exposition était la reprise — avec moins d’ampleur, d’intelligence et d’objets présentés — d’une exposition présentée à l’Institut du Monde Arabe (IMA) en 2016.

Or, quel était le fil conducteur de l’expo parisienne ? « Guidés par Sindbad le marin de légende, al-Idrîsî le géographe, Ibn Battûta l’explorateur et bien d’autres encore, embarquez au côté des Arabes, maîtres des mers, et des grands navigateurs européens qui empruntèrent leurs routes, pour un fabuleux périple en Méditerranée et jusqu’aux confins de l’océan Indien. Des débuts de l’islam à l’aube du XVIIe siècle, une aventure en mer à voir et à vivre, au fil d’un parcours immersif exceptionnel mêlant son, images et procédés optiques. D’extraordinaires récits de voyages ont conté la richesse des échanges maritimes entre les mers de l’Ancien Monde. Les plus fameux des témoins-voyageurs partagent avec vous ces fabuleux récits, fils d’Ariane de l’exposition. Ils vous emmènent à la croisée de l’or d’Afrique et de l’argent d’Occident, des monnaies grecques et des diamants de Golconde, des verreries d’Alexandrie, de Venise ou de Bohême et des porcelaines, des soieries et des épices venues de Chine et des Moluques. »
Ainsi parlait le prospectus de présentation, en toute logique . Explorateurs et aventuriers ont peut-être des pensées de commerce et de lucre, mais l’inspiration initiale leur vient des mythes littéraires. L’Occident s’est enté sur Ulysse et Enée, l’Odyssée et l’Enéide, l’Orient sur Sindbad et les 1001 nuits. On « fait comme » — puis on dépasse la légende pour construire la sienne. Les navigateurs arabes sont partis eux aussi à la poursuite d’un rêve, des démons et merveilles comme cet oiseau Rukhkh (ou Roc, dans les traductions françaises) qui s’en prend justement au navire de Sindbad.Capture d’écran 2017-08-22 à 12.49.17Mais que nous dit l’illustrissimo facchino Vincent Giovannoni ? « Le Mucem étant un musée de civilisations, plutôt que de valoriser les « héros », nous faisons la part belle aux cultures, aux civilisations et aux échanges. (…) Ce qui nous importe enfin, c’est les relations interculturelles, les échanges entre les civilisations. »
Le voyez-vous pointer le bout de son nez, notre spécialiste de la pêche du loup aux leurres ? Des produits d’artisanats divers, des casiers pleins d’épices, des bouts de tissus et des tapis persans. Mais de héros et de grands voyageurs, peu de nouvelles.
On y présente par exemple l’extraordinaire mappemonde de Fra Mauro, réalisée vers 1450 et à lire tête bêche, à l’époque on mettait le sud en haut (si vous voulez en savoir plus, lire le Rêve du cartographe, de James Cowan, Ed. Hozholi, 2015),Carte de Fra Mauro d’une précision qui suppose une enquête minutieuse, sans nous dire que le moine vénitien — aidé d’un marin et cartographe de la ville, Andrea Bianco — s’est appuyé entre autres sur le récit de Nicolò de’ Conti, qui entre 1414 et 1440 parcourut le Moyen-Orient, navigua sur le golfe persique, passa le détroit d’Ormuz, atteignit les Indes, descendit à Ceylan, puis Sumatra, le golfe du Bengale, la Birmanie, la Malaisie — et retour, un homme que les gentils Musulmans de l’époque obligèrent, lui et sa famille, à se convertir à l’islam sous peine de mort. C’est même à cette apostasie pas du tout imposée que l’on doit le récit de son voyage, car le pape auquel il était allé demander pardon du sacrilège consentit à le ramener dans le sein de la chrétienté pourvu qu’il raconte son périple à son secrétaire, Poggio Bracciolini. D’où la mine d’informations dont a bénéficié Fra Mauro pour établir sa carte.
Et Nicolò de’ Conti n’était pas le seul, splendides aventuriers qui ne devaient rien — mais alors, rien — à l’expansion arabe.

Je ne veux pas avoir l’air de dénigrer. L’exposition du MUCEM est encore riche d’objets précieux, comme ce bézoard (la panacée, l’anti-poison miracle, le remède des remèdes, comme la corne de rhinocéros pilée ou les poils de tigre) ramené des Indes :Bezoard, Inde © Khm museumsverbandOu cette tapisserie monumentale illustrant l’arrivée de Vasco de Gama à Calicut :image+vasco+de+gama+voyageA la fin de l’expo — mais on ne comprend pas pourquoi elle finit là si l’on ne sait pas, depuis le début, qu’elle ne se préoccupe en fait que de l’expansion musulmane —, un tableau vénitien magistral, quoiqu’un peu fouillis, célèbre la bataille de Lépante, « la meravigliosa gran vitoria data da Dio », comme dit la légende au bas de la toile,Capture d’écran 2017-08-22 à 12.55.10 où les bateaux de Don Juan d’Autriche ont flanqué la raclée aux galères turques. À côté de moi, une jeune femme accrochée au bras d’un monsieur un peu plus âgé murmura à son compagnon :
« Et à votre avis, il est où, Cervantès, dans ce fatras ? Et est-ce qu’il a déjà perdu son bras ? »

J’ai acheté le catalogue, splendide et intelligent, qui vous dispensera de l’expo, et je suis ressorti. Il faisait toujours beau. Sur la façade du MUCEM était annoncée la prochaine manifestation culturelle :Capture d’écran 2017-08-21 à 16.12.57Je gage que celle-là sera 100% marseillaise, et qu’y officiera peut-être Christian Bromberger, prof d’ethnologie à la fac d’Aix — c’est lui qui a dirigé la thèse aquatique de Vincent Giovannoni. Il a une double spécialité : l’Iran moderne et le foot. Deux beaux sujets pour célébrer la paix et la fraternité.

Jean-Paul Brighelli

Une vie violente

Capture d’écran 2017-08-16 à 05.48.41Un mien cousin de province, « continental » s’il en fut, moitié blagueur, moitié dragueur, « au demeurant le meilleur fils du monde », est allé voir Une vie violente, le film que Thierry de Peretti vient de consacrer aux derniers soubresauts de l’indépendantisme armé en Corse, au tournant des années 2000 : nonobstant son pré-générique, le film commence en 1994 — Nirvana vint de sortir In Utero, Kurt Kobain, entr’aperçu fugitivement à l’écran, va se tirer une balle dans la tête, c’est un ancrage ingénieux — collatéral en quelque sorte — dans la violence — et se termine vers 2001, quand le jeune Nicolas Montigny, jeune indépendantiste qui a servi de modèle au héros joué par Jean Michelangeli (la démarche chaloupée de Charlot, les mêmes jambes arquées, quelque chose du pitre tragique), assassiné de 11 balles cette année-là dans un cybercafé de Bastia.
Ledit cousin n’a manifestement pas tout compris, je l’en excuse volontiers, mais il m’a envoyé un mail où il tentait de rendre compte du film avec une réelle verve, pas mal de mauvaise foi et un peu d’embarras sémantique.
Vous trouverez donc ci-dessous le récit de son demi-coup de cœur, et plus loin quelques explications nécessaires aux pinzuti qui iraient voir le film — ou qui attendront sagement de le regarder à la télévision, Canal + et Arte étant co-producteurs, la télédiffusion sera sans doute prochaine. Car le scénario, intelligemment écrit, est parfois si allusif qu’une lecture préalable ne peut faire de mal à ceux qui ignorent les arcanes de la pulitichella corse et des jeux mafieux associés.

En sortant de la séance de deux heures, la première réflexion qui m’est venue à l’esprit c’est que le mâle Corse souffre génétiquement de deux maux : un excès de testostérone et une absence d’humour qui confine au pathétique. C’est la race sans doute qui veut ça !
Pour commencer, le sort des femmes est vite réglé: hors-jeu d’entrée ! Telles des choreutes, elles ne sont là que pour déplorer mais accepter la règle de la vendetta qui veut que « le sang réponde au sang » : comme elles le disent dans une scène hallucinante où diverses épouses expliquent à a ère du héros qu’elle peut préparer les funérailles de son fils, « c’est la règle ». On comprend donc rapidement qu’on est dans un film de gonzes ayant moins de cervelle que de pilosité — encore qu’ils dégueulent facilement leur figatelli sous prétexte qu’ils viennent d’abattre un copain. En fait de gonzes, ils ne seraient pas un peu gonzesses ?
Comme, faute de réponse à cette question fondamentale, je me suis rapidement ennuyé, j’ai rentabilisé mon ticket de ciné en faisant un peu de tourisme en Corse où je n’ai jamais mis les pieds, et mon regard s’est ainsi attardé sur Bastia où finalement depuis Colomba on se dit que peu de choses ont dû changer.
Le réalisateur, Thierry de Peretti, fait pourtant de son mieux pour nous amener à partager les sentiments de son héros avec un montage parfois percutant, une musique qui colle bien aux situations (un mélange de rock dur, des Muvrini chantant Cresce la voce, et quelques notes des Doors — the End, œuf corse), et quelques bonnes idées de mise en scène : en particulier une insistance sur le plan subjectif à hauteur d’homme, comme si l’on ne voyait que ce que voient les flingues (pardon : « les calibres », car nous voici sur une île où l’on sort « calibré » — sinon, on est tout nu).
En quelques mots : Stéphane vient d’une tranquille famille bourgeoise, il est sur le point d’achever ses études de Sciences-Po à Aix-en-Provence (lui, la faculté de Corte, jamais, surtout qu’en 1994, Jacques Brighelli n’en est plus président depuis lurette et que lui a succédé un emplâtre humain qui se croit prof de fac…), mais en raison d’un trauma qu’il raconte seulement à la fin du film, il a une furieuse envie de militer avec les nationalistes. Pour moi, nationalisme et crétinisme riment parfaitement, mais j’ai peut-être tort s’agissant de la Corse qui est un cas à part. Hommage soit rendu aux nationalistes sans lesquels, nous serine le film, les paysages de Corse seraient entièrement bétonnés, selon le plan imaginé dans les années 1960 qui prévoyait 25 millions de touristes par an.
Le Stéphane passe donc ses soirées à l’ambiance virile et alcoolisée dans des rades pourris avec ses copains, délaissant forcément sa petite amie. Un jour, un bon pote demande à Stéph de garder pour lui un sac rempli d’armes, et bien sûr ce con accepte avec enthousiasme et se retrouve fissa au gnouf, sans d’ailleurs que l’on sache vraiment comment il y est arrivé, mais peu importe. En taule, il se radicalise grave et une fois sorti il milite à donf.
Problème : je n’ai compris qu’une partie des dialogues. C’est peut-être à cause de l’accent et du phrasé, ou à cause du mec qui bâfrait bruyamment des pop-corns derrière moi. Sortir calibré peut avoir du bon, surtout dans une salle obscure.
Bref, les gonzes avec leurs mines patibulaires (mais presque) qui ne se déplacent qu’en groupe sont résolus à libérer leur île de beauté de l’infamie du colonialisme (les colonialistes c’est vous, les gros benêts qui payez vos impôts en France sur le continent), le tout au nom du Peuple. Là on est dans le côté marxiste de l’affaire. Le Peuple, comme d’hab, n’est pas très bien défini, mais tout ce qu’on fait péter aux explosifs, tous ceux qu’on flingue, c’est pour son bien. Dont acte !
Il y a d’autres groupes qui ont des objectifs moins nobles, disons plus vénaux ou carrément siciliens, mais vous vous en doutez, ça pète chez eux aussi.
Mon second problème avec ce film c’est que je ne comprenais jamais qui était qui, ni ce qu’ils voulaient. Mais les acteurs eux, avaient l’air de s’y retrouver, c’est le principal.
Jamais, en deux heures de film, Stéph n’arrive à rigoler, ni même à avoir le sourire aux lèvres. Tu m’étonnes que sa copine aille voir ailleurs. Alors que tout s’effondre autour de lui et que sa vie est sérieusement menacée, il nous explique enfin qu’il a la rage depuis qu’il a vu jadis dans la rue… Mais je ne vous le dirai pas !
Bon, il est clair qu’après Eschyle, Sophocle et Euripide il est difficile de faire de la bonne tragédie, surtout avec un rôle principal qui, se prenant toujours au sérieux, ne joue que sur une seule note, alors qu’avec la triade grecque antique, au moins on rigole de temps en temps.
Dire qu’avec une bonne séance chez un psychologue pour enfants tout cela aurait pu nous être épargné, et j’aurais gardé pour une bonne bière les 10 brouzoufs que j’ai dû lâcher pour voir ce film survendu par la critique (Télérama ici et , Libé, l’Express qui en a mis une couche puis une seconde, les Echos, etc.), mais qui est loin d’être inévitable.

HC

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Fort bien.
J’y suis allé, et j’en sors quand même beaucoup moins négatif que mon cousin.
C’est supérieurement non-joué (aux quelques réserves émises plus haut sur le personnage principal) par des gens auxquels on n’a eu à expliquer ni la langue ni la gestuelle corses. Mais surtout, c’est un magnifique exposé de l’errance dernière du FLNC, que j’ai racontée entre autres dans Pur porc, réalisé par Antoine Santana sous le titre Main basse sur une île.Capture d’écran 2017-08-16 à 05.55.11Remontons donc à… Charles Pasqua.
Ministre de l’Intérieur de Balladur (1993-1995), Charles a engagé un dialogue qu’il espérait constructif avec les autonomistes, qu’il supposait las de se flinguer entre eux au cours des « années de plomb » (depuis 1991 — entre 40 et 50 morts par an pendant six ou sept ans). Le problème, c’est qu’il a fait le mauvais choix en 1995 en soutenant Balladur, et que Chirac, élu, ne l’a jamais laissé revenir aux affaires.
Pendant ce temps, la Gauche qui espérait prendre le pouvoir avait elle aussi pris langue avec les autonomistes — via le Grand Orient de France, dont un Corse, Philippe Guglielmi, sera grand-maître de 1997 à 1999.
La divine surprise de la dissolution, en 1997, et l’arrivée de Jospin renforcent l’éclatement du FLNC entre le « canal historique » (autour de François, Santoni — « François » dans le film, sauf que sa calvitie précoce a été distribuée à un certain « Marc-Antoine » —, pour l’essentiel des militants du Sud, même si Jean-Michel Rossi était d’Île-Rousse) et le « canal habituel » (autour de Jean-Guy Talamoni, dont j’éviterai de dire tout le bien que je pense, et des Bastiais). Le Canal historique, proche de la Droite (Santoni sortait de la corpo de Droit de Nice, pas tous des poètes, et c’étaient des anciens de l’OAS qui avaient posé les premières bombes dans les années 1970) s’invente alors une petite sœur de gauche, Armata corsa. C’est l’histoire de ce groupuscule pseudo-dissident que raconte le film, parfois de façon très précise. Ainsi au tout début le meurtre dans une voiture incendiée par la suite de deux militants, Dominique Marcelli et Jean-Christophe Marcelli (sans lien de parenté), ou vers la fin l’assassinat de Santoni lors d’une noce — sauf qu’il a été tué au M16 par un tireur vraiment remarquable — il aurait été formé par les Services secrets dans la base d’Aspretto, en face d’Ajaccio, qu’il n’aurait pas mieux tiré, comme me l’a raconté sa veuve, qui était à son bras quand la balle lui a fait éclater le cœur.
Les références au « marxisme » du héros sont donc à la fois réelles, et en même temps factices : les notions de Gauche et de Droite ne sont pas fonctionnelles en Corse, où tout se joue — le film l’explique précisément — en fonction des amitiés, des engagements claniques, des services rendus, etc.. Quant au « peuple » corse, c’est une entité sans doute réelle, mais indéfinissable.
Précisons pour faire bon poids que le Canal habituel « bastiais » s’est appuyé sur le célèbre gang de la Brise de mer (du nom du bar où se réunissaient ces natifs de l’Ampugnani, regroupés autour des frères Guazzeli — entre autres), lesquels ont bénéficié d’une étrange complaisance des services de l’Etat pour régler de façon définitive la question du Canal historique (voir ce que raconte Santoni dans Contre-enquête sur trois assassinats, le livre qu’il a eu le temps d’écrire avant de se faire abattre — après Pour solde de tous comptes, rédigé avec ce journaliste de Libé évoqué dans le film, mon ami Guy Benhamou). Le mélange des sentiments nationalistes et des intérêts mafieux est parfaitement raconté par Thierry de Peretti — en filigrane.
Bref, une fois que vous avez les codes, le film s’éclaire rapidement, et vous le trouvez même d’une grande finesse. Il faudra prévoir un petit temps de débat explicatif préalable le jour où la télévision le diffusera. Mais franchement, quand on est un peu au courant, on ne peut qu’aimer ce mélange de documentaire documenteur et de fiction réelle.

JPB