Une photo de Noir est-elle un Noir ?

Il fut un temps où Roland Barthes estimait que Elle était un inestimable fournisseur de mythologies modernes. C’en est bien fini : le Monde peut aujourd’hui revendiquer cette distinction.
Le 25 septembre dernier, le « quotidien de référence » de la boboïtude et du politiquement correct se demandait doctement, sous la plume de son rédacteur en chef, Michel Guerrin, « Un Blanc peut-il photographier un Noir ? » Le prétexte de cette question fondamentale était l’exposition, à la Fondation Cartier-Bresson, des images de l’Américain Gregory Halpern — par ailleurs d’un vrai intérêt plastique. Intitulée Let the Sun Beheaded Be (traduit en « Soleil cou coupé » par référence au recueil homonyme d’Aimé Césaire paru en 1948 — qui s’appropriait un vers d’Apollinaire, et il avait bien raison, la poésie n’a pas de couleur de peau), elle dévoile les images fixées par le photographe à la Guadeloupe. Libé, l’autre quotidien de référence de la bien-pensance, voit dans ces images une vision « nimbée d’une ambiguïté souvent aux confins du malaise, solidement ancrée, par-delà les clichés ensoleillés, dans l’histoire complexe et douloureuse du territoire ultramarin marqué par plusieurs siècles de colonisation ». Diable !
Le chroniqueur du Monde, dans le plus pur style crypto-catho, s’interroge gravement : « Un artiste blanc peut-il encore photographier des Noirs ? Ou une autre communauté que la sienne ? » Et il justifie sa problématique aberrante : « En contact avec le réel, la photographie est au cœur du débat, pour le moins crispé, sur l’appropriation culturelle. »
Des Blancs qui photographient des Noirs, il y en a depuis lurette. On sent bien que les deux journaux de la boboïtude triomphante pensent aux cartes postales de beautés bronzées et dénudées dont le prétexte ethnologique permettait, dans les années 1900-1930, d’outrepasser les normes étroites de la décence et de faire les beaux jours de l’exposition coloniale de1931 à la Porte Dorée. Par exemple cette très belle « Bédouine tunisienne » photographiée vers 1910 par Rudolf Lehnert — transposition de l’orientalisme qui sévissait déjà depuis un siècle et montrait volontiers des beautés dénudées, y compris nombre de Blanches vendues comme esclaves :Capture d’écran 2020-10-08 à 17.31.49

Dans l’exposition de la Fondation, ces cartels explicitent les images. Le Noir tenant une Blanche dans ses bras, dans l’eau,cc15ffc_903917621-unnamed

n’est pas en train de la secourir (ou de la noyer), il « pratique un massage par flottaison ». Et il est bien précisé qu’aucune de ces photos n’a été extorquée — nombre de modèles ont d’ailleurs posé. Sait-on jamais…

Que des Noirs s’imaginent que des Blancs qui les photographient leur volent quelque chose (leur âme, peut-être bien) est déjà stupéfiant et témoigne d’un recul culturel abyssal. Les diverses négresses nues de Rembrandt, Manet ou Marie-Guillemine Benoist — des Blancs colonialistes certainement — ne seraient plus politiquement correctes, d’ailleurs le tableau de Benoist a changé de nom lorsqu’il a été exposé à Orsay, il est devenu Portrait de Madeleine. Interdire de fixer des images de corps noirs sous prétexte que l’image serait « colonialiste » témoigne d’une bêtise saisissante.
Pourquoi ? Parce que c’est croire que la représentation est l’objet représenté. Ah oui ? « Ceci n’est pas une pipe » — eh non, on ne peut pas la fumer. C’est l’image, rien qu’une image. Pour parodier Spinoza, l’image d’un chien ne mord pas. Ou comme disait Godard, « le plus con des cinéastes suisses pro-chinois » (dixit je ne sais plus quel situationniste), « Ce n’est pas une image juste, c’est juste une image ». Et il avait raison, le bougre…
L’image d’un Noir n’est pas un Noir. C’est une image. C’est le regard du spectateur qui restitue à l’image le poids du réel primitif. Par manque de culture. « Ciel, un Noir ! » dit le béotien — quelle que soit sa couleur — en voyant l’image d’un Noir.
Admettons un instant qu’il y ait un soupçon de vérité dans cette perception du crétin ordinaire. Admettons même qu’il y ait chez certains photographes la volonté de heurter les représentations figées que le spectateur se fait de la réalité. Ruth Bernhard, en 1962, photographie ainsi l’étreinte de deux femmes nues, l’une blanche et l’autre noire — en pleine ségrégation, et à une époque où les lesbiennes s’affichaient fort peu. Cela s’intitule Two Forms.ruth-bernhard-two-forms

Volonté de choquer l’Amérique bien-pensante, certainement. Mais au final, une magnifique combinaison de formes, qui renvoie à d’autres images de la photographe qui intitule « Sand » un corps de femme allongée, allant au delà de l’anecdote : avant d’être un Blanc ou un Noir, ou une pipe, une image est une combinaison de formes et de couleurs en un certain ordre assemblées, et c’est tout. De même les fabuleuses photos des Noubas réalisées par Leni Riefenstahl en 1974. Ah mais c’était une ex-nazi, bla-bla-bla… Justement : la Beauté, que Riefenstahl avait exaltée dans les 10 premières minutes des Dieux du stade, est partout — et pas seulement chez les belles brutes blondes. Elle est dans une certaine combinaison de lignes et de proportions. Qu’importait à la photographe que les Noubas fussent noirs ?
On en revient toujours au même problème culturel. Ce n’est pas l’image qui est problématique, c’est le regard de l’hilote qui se pose sur elle. Ce n’est pas la jeune fille en crop top qui est provocante, c’est le regard lascif du mâle mal éduqué qui se pose sur elle — comme une limace glisse sur une fleur. Ce n’est pas le Noir qui est capturé par le photographe blanc, c’est le Noir (ou le Blanc) qui croit qu’il n’y a entre Noirs et Blancs que des rapports de domination. Peut-être est-ce là son fantasme…

Il en est d’ailleurs de même avec les photos de corps nus, quel que soit leur sexe : il faut être extraordinairement barbare et mal éduqué pour y voir un prétexte à surexciter sa libido — ou la preuve du machisme ambiant.
Le pouvoir du mâle ne s’exprime pas sur la photo qu’il fait. Il s’exprime bien davantage dans l’écart de salaire persistant entre hommes et femmes, dans l’assignation à domicile et à vocation matrimoniale qui va de soi dans certaines cultures, dans les sifflets qui accompagnent les mini-jupes et les pantalons dans nombre de rues de ce pays, voire dans les agressions que subissent des femmes simplement parce qu’elles sont habillées… en femmes.

Jean-Paul Brighelli

République versus démocratie

louis-collageNous sommes, paraît-il, en démocratie. Et c’est, paraît-il, le meilleur des régimes : ses partisans tentent de faire honte à Xi Jinping, si chien avec les Oïgours, ou à Poutine, si vache avec les Tchétchènes.
La démocratie fonctionne sur un grand principe, que l’on nous serine volontiers : la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. Quand on prononce rapidement la phrase, elle paraît fondée sur une réciprocité dans la tolérance et sur une common decency tout à fait séduisante. Mais si vous tentez de la figurer, il en va tout autrement.
Imaginez un cercle, qui représentera votre espace de liberté. Puis un second cercle, représentant l’espace d’un autre démocrate. Ces deux cercles ne se confondent pas (ce serait supposer que nos désirs sont absolument identiques), ils sont forcément sécants. La zone commune empiète donc par définition sur votre espace de liberté, et l’ampute. Imaginez ensuite tous les cercles de 67 millions de Français, et vous comprenez vite que dans ce merveilleux système démocratique, il ne vous reste aucun espace de liberté. Partout ailleurs, on appellerait cela une contrainte dictatoriale. Mais en démocratie, on appelle cela la loi, où l’individu s’efface devant le collectif.
La loi par exemple empiète en ce moment avec mon désir d’aller prendre un café le matin au Bar de la Marine en lisant le journal. Et je ne suis pas prêt de pardonner cet empiètement sur un minuscule espace personnel que je croyais avoir préservé. Puis la loi m’exhorte à me masquer pour marcher dans une ville parfaitement déserte. Puis elle m’oblige…
Quant à la démocratie, c’est ce régime qu’enfourche l’exquis Geoffroy de Lagasnerie lorsqu’il explique qu’il est favorable à une censure préalable de tout ce qui n’est pas conforme à ce que pensent lui et ses amis.
Quant à savoir s’ils pensent… Il y a beau temps que la pensée n’est plus à gauche.

Je ne suis pas démocrate. Je suis républicain.
Encore faut-il s’entendre sur le terme. J’ai expliqué tout récemment à des élèves qui doivent en fin d’année disserter sur la Révolution que lorsque Saint-Just dit « République » dans ses discours, il fait allusion à la république romaine — suggérant d’être aussi tranchant envers Danton que Brutus le fut pour ses enfants.
Ce n’est pas exactement à ce genre de république que je pense.
Ma république, j’en ai reçu la définition la plus simple quand j’avais 8 ans.
Nous n’avions pas la télévision, et mes parents m’amenaient parfois au cinéma. Ce jour-là, dans une grande salle de la rue de Rome, à Marseille, qui n’existe plus et permettait alors de voir des films en 70mm, j’ai entendu la déclaration suivante :

« République ! C’est un nom qui sonne très bien… Ça veut dire qu’on peut vivre libre, dire ce qu’on veut, aller et venir où on veut, boire à en prendre une cuite si ça vous chante… Il y a des mots qui vous font de l’effet. République est l’un de ces mots qui me donnent des picotements dans les yeux, un serrement de gorge comme lorsqu’un homme voit son premier-né commencer à marcher… Ces mots-là quand on les prononce, ça vous échauffe le cœur… « République » est l’un de ces mots. »

On pourra si l’on veut mettre sur le compte de mon jeune âge l’effet prodigieux de ce discours, articulé par un acteur que j’admirais — et dudit film en général. Un film où 175 hommes meurent comme étaient morts les 300 Spartiates des Thermopyles — ou le petit Bara face aux contre-révolutionnaires : au nom de la Liberté.
Ils auraient été bien surpris si on leur avait expliqué que 180 ans plus tard, un gouvernement pourrait les empêcher non seulement de « boire à en prendre une cuite », mais simplement d’avaler un café. Qu’auraient-ils fait du gouvernement qui aurait tenté de les museler ? Ce que, dans le film susdit, ils firent à Santa-Anna, dictateur du Mexique. Ils l’auraient chassé.
Les démocrates ont, assez habilement, mis le mot « Liberté » au pluriel, afin de l’émietter. Un truc de rhétoriciens malhabiles. Tout comme ils ont accolé des adjectifs au mot « Laïcité » — et une laïcité à géométrie variable, ce n’est plus une laïcité du tout. C’est comme le « Je t’aime ». Accolez-lui un adverbe (un peu, beaucoup), et le sens est subitement édulcoré.
Il y a des mots absolus. Liberté est de ceux-là. République aussi.
Démocratie est désormais un mot de politiciens avides et corrompus. Un mot de trouillards aussi — mais la trouille, en langage rhétorique contemporain, se dit désormais Altruisme et Respect d’autrui. Sauf que le mot Respect, tel qu’il est articulé aujourd’hui, appartient lui aussi à la gamme des renoncements. Les seuls individus respectables sont les hommes libres. Mais où sont-ils désormais ?

Jean-Paul Brighelli

PS. Si l’on doute de la version française, dont j’ai repris exactement les termes, on peut toujours se référer à l’original américain, dont voici la version intégrale : « Republic. I like the sound of the word. It means people can live free, talk free, go or come, buy or sell, be drunk or sober, however they choose. Some words give you a feeling. Republic is one of those words that makes me tight in the throat — the same tightness a man gets when his baby takes his first step or his first baby shaves and makes his first sound as a man. Some words can give you a feeling that makes your heart warm. Republic is one of those words.»

Les Aérostats : quand Amélie Nothomb s’intéresse à la lecture

Les-aerostatsJ’ai une vieille faiblesse pour Amélie Nothomb. J’avais lu en son temps Hygiène de l’assassin, un roman-conversation plein de promesses. Puis quelques autres — pas tous, elle écrit à un rythme infernal. Et dans les années 1990, quand je m’occupais de la partie Littérature du Dictionnaire Larousse, j’ai fait entrer la dame aux chapeaux dans le Petit Larousse. J’espère qu’elle est depuis dans le « Robert des noms propres »…
C’est une interview pêchée à la fin de l’été dans le Midi-Libre qui m’a donné envie de lire les Aérostats — un titre qui s’éclaire à la lueur des zeppelins en flammes, mais chut, ne divulgâchons pas l’intrigue.
Que disait la plus célèbre des romanciers belges d’aujourd’hui ? Qu’elle avait « passé son adolescence dans les livres, et qu’elle n’avait réussi à se greffer au monde, malgré son immense solitude, que grâce aux livres ». Puis l’auteur (et non auteure, je suis presque sûr qu’elle répudie ces barbarismes modernes) se faisait pédagogue, expliquait qu’il « faut briser ce malentendu qui veut que lire soit un truc de vieux », alors que « c’est l’absolu contraire ».
Alors sonna à mes oreilles une délicieuse musique. « Dans beaucoup de lycées et de collèges, on considère qu’il n’est pas possible de faire lire un roman en entier à des élèves. Quand j’en ai été témoin, j’ai été effarée. Mais on m’a répondu : « Faire lire un livre en entier ? Mais vous n’y pensez pas ! » Je crois qu’on m’a prise pour une toquée. Et après on s’étonne que les jeunes ne lisent plus. » Et de conclure : « C’est pour moi le comble du mépris et de la condescendance à l’égard de la jeunesse ».
Je contresignerais volontiers ces dernières lignes. L’inaptitude de la plupart de mes collègues à proposer aux élèves quoi que ce soit qui dépasse en longueur la nouvelle (la Vénus d’Ille, c’est presque trop long, essayons la Chevelure, quatre pages, « ils » doivent y arriver) fait partie de ces a priori pédagogiques qui tuent le métier de prof, et flinguent concurremment les jeunes inintelligences qui leur sont confiées.

Les Aérostats parlent donc de la lecture. De l’accès aux livres. Une étudiante enseigne à un lycéen peu porté sur la littérature les beautés du Rouge et le noir (il n’aime pas) ou de l’Iliade (il adore — à ceci près qu’il hait les Grecs et s’identifie à Hector, le perdant magnifique). Puis quelques autres chefs d’œuvre qui sont tous, explique la pédagogue (qui a lu Queneau, qu’elle cite sans le nommer, car Nothomb ne verse pas dans la pédanterie) à son élève, des Iliades ou des Odyssées — qu’il a détestée, car, dit-il fort justement, Ulysse mène Nausicaa en bateau…
Retour à la politique éducative. « « Qu’avez-vous dû lire, au collège ? » Expression stupéfaite, comme s’il ne comprenait pas la question. Je reformulai avec des termes différents : « Vous rappelez-vous vos lectures obligatoires ? » « Des lectures obligatoires ? Jamais ils n’auraient osé un coup pareil. » »
Quand je pense que j’avais fait lire et étudier en Cinquième, à la fin des années 1970, le Comte de Monte-Cristo, 1500 pages en Poche, et que les néoprofs dépassent rarement, à cet âge où les programmes français suggèrent d’étudier le Monstre en littérature, la Belle et la bête… Et encore, disent les mômes, à quoi ça sert, on a vu le dessin animé…
Ouais. Comme ils ont vu le Bossu de Notre-Dame et croient dur comme fer qu’Esméralda se marie à la fin de l’histoire avec le beau Phœbus pendant que le Bossu fatal saute de joie…
D’où la curieuse épidémie de dyslexie signalée depuis quelques années. « Nous vivions une époque ridicule où imposer à un jeune de lire un roman entier était vu comme contraire aux droits de l’homme ».

La romancière n’est pas dupe. Elle sait bien que l’imprégnation à la lecture vient des parents, et que l’on arrive à l’école enclin ou rétif aux livres. « Ma mère me lisait les Contes de Perrault [où le petit chaperon rouge est mangée par le loup, et c’est tout] au chevet de mon lit et il allait de soi que je découvre par moi-même le mode d’emploi de ces grimoires. Dès mes huit ans, j’étais devenue dépendante de ces immersions dans l’univers miraculeux des enchanteurs que sont Hector Malot, Jules Verne et la comtesse de Ségur. L’école n’avait eu qu’à s’engouffrer dans la brèche ».
Vous vous rappelez peut-être le petit Poulou, dans les Mots : « Etait-ce lire ? Non, mais mourir d’extase. »

Et sachant que son livre risque d’en froisser plus d’un, parmi les pédagogues qui désormais ne l’inviteront plus, Nothomb prévient : « La littérature n’est pas l’art de mettre les gens d’accord. Quand j’entends des lecteurs dire « j’adhère à Madame Bovary », je soupire de désespoir ». Ai-je tort d’entendre dans ce propos l’écho de l’Evangile selon Matthieu : « Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre : je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. » Un romancier qui ne choque pas les bonnes consciences — et l’Education s’est construite ces dernières années sur le consensus universel — est nul et non avenu.
Et ce n’est pas par sa vulgarité qu’il choque. Nothomb n’éprouve aucun besoin d’écrire comme Despentes, en vomissant sa bière. D’ailleurs l’héroïne (19 ans) vouvoie le héros, qui en a 16, au lieu d’adopter le tutoiement de rigueur entre adolescents (et entre profs…). Le « Tu » m’évoque à chaque fois la réplique de Cyrano : « Tu ? Qu’est-ce donc qu’ensemble nous gardâmes ? » Nothomb écrit un français sévèrement châtié, jusque dans son oralité. Après tout, comme elle le souligne elle-même, « les meilleurs grammairiens de cette langue sont belges » — si l’on était chez Gérard de Villiers, l’auteur noterait : « Ici passa soudain un ange qui ressemblait à Maurice Grevisse ».

J’ai particulièrement aimé — à propos des modes vestimentaires dans la Princesse de Clèves — quelques réflexions rapides sur les « sublimes crevés narratifs » du roman de Mme de La Fayette. « Aujourd’hui, quand les habits ont des plis creux, c’est sans aucun intérêt. À l’époque, à l’intérieur des plis creux, on dissimulait des étoffes somptueuses ». Rarement lu une plus belle métaphore de ce que devrait être la littérature. Pas pour rien que j’ai finalisé récemment pour mes étudiants une étude sur le pli et le voile qui développe celle de Starobinski sur « le voile de Poppée ». Qui s’étonnera que le plaisir du texte soit dans la fente ?
Un pli que ce roman ne forme pas tout à fait. Il court sur Amélie Nothomb une légende : elle écrirait plusieurs livres par an, livrant impitoyablement à Albin Michel le plus abouti. Peut-être est-il temps qu’elle se consacre entièrement à un seul texte, qu’on lira, celui-là, par plaisir, et qu’on relira par jouissance, pour deviner la soie au-delà des crevés. On en arrive à se dire que l’auteur ne croit pas à son public, et juge inutile — un certain « mépris d’avance » affleure çà et là — d’en donner davantage. Mais par les fentes de son texte, on devine des chatoiements lointains.

Jean-Paul Brighelli

Voici revenu le temps des assassins de l’Ecole

coronavirus-5088470_1920-1Que les patrons profitent du coronavirus pour supprimer les 35 heures, réduire le salaire minimum, licencier des milliers d’employés et restructurer sauvagement et quasi impunément parce que les Français, obnubilés par la situation sanitaire réinventée chaque jour, ne peuvent peser deux problèmes à la fois, passe encore : ils agissent dans leur intérêt.
Mais que des enseignants profitent de la même crise supposée pour exiger des conditions d’enseignement qui descendront encore le niveau, et revendiquent du coup une modification des programmes à la baisse, voire une fermeture des établissements, c’est plus scandaleux — car où est leur intérêt, sinon dans leur psychose ?

La rentrée a eu lieu, et tous constatent combien les élèves sont revenus déscolarisés par six mois de vacances forcées — preuve par l’absurde que le confinement scolaire était une gigantesque erreur. Incapacité à rester assis, graves lacunes (sont passés ainsi en CE1 des milliers d’élèves qui n’avaient pas profité des derniers mois de CP pour faire ce bond qualitatif si souvent constaté d’avril à juin), programmes parfois à peine entamés, difficulté de concentration, tout se conjugue pour rendre la pédagogie d’après-crise bien incertaine. Un bon prétexte pour certains pour perdre du temps en papotages de resocialisation…

Surfant sur les inquiétudes des hypocondriaques, qui prennent en ce moment en otages des dizaines de millions de Français qui vont très bien, ou qui sont asymptotiques (rappelons que le Covid est cette étrange maladie qui n’empêche pas Kylian M’Bappé de courir comme un zèbre et de marquer un but en match international), les syndicats, toujours désireux de se payer le ministre pour des motifs de plus en plus troubles, ont bondi sur le stress médiatique pour critiquer le protocole sanitaire de rentrée — déjà bien exagéré : car pourquoi imposer le masque en classe, quand il n’est soudain plus nécessaire en EPS ou à la cantine ? Pourquoi cloîtrer les enseignants sous un chiffon inopérant, au moment où ils ont besoin de toutes les ressources de l’expression pour rattraper tant de semaines perdues ?

À quelques jours des élections professionnelles (et ceci explique cela), le SNES par exemple suggère de diviser les classes en groupes, qui viendraient alternativement dans les établissements — ce qui suppose, expliquent Saint Jean Bouche d’Or et Frédérique Rolet, de réécrire les programmes dans un sens moins exigeant. Plus bas, toujours plus bas ! Faisons donc en Seconde le programme de Troisième, cela permettra de mieux critiquer la nouvelle répartition / orientation de Première… Le SNALC, quant à lui, par la bouche de son ineffable président, propose de sanctionner les enseignants qui n’appliqueraient pas à la lettre les précautions maximalistes réclamées par les hystériques du Covid. Allez, Jean-Rémi, comme si je ne savais pas qui tu vises !

Et je ne citerai que pour mémoire ceux qui, bondissant sur la récente décision de fermer les centres sportifs, suggèrent de fermer les gymnases des lycées en supprimant les cours d’EPS. Et tant qu’à faire, puisqu’aller au restaurant est désormais une menace, selon les critères d’Olivier Véran, comment tolérer que des élèves se démasquent pour fréquenter la cantine ?
Alors que l’on pourrait tout aussi bien en conclure qu’il ne sert à rien qu’ils soient masqués en classe…

Nous sommes pourtant quelques-uns à critiquer ces excès qui font du Malade imaginaire le grand gagnant des protocoles scolaires. Il est si urgent de rattraper les élèves — particulièrement les plus déshérités, mais pas seulement — que nous devons utiliser toutes les ressources du geste, de la voix et du visage (ou alors, il faut changer de métier). « Prof bashing ! » clament aussitôt dans un français exquis tous ceux qui se sentent breneux, au Café pédago ou ailleurs.

Je vais tâcher d’être clair.
Ce métier est plus qu’une vocation : un sacerdoce. Bien sûr que nous ne devons rien à l’institution en tant que telle, qui nous a fort bousculés depuis trente ans, de réformes imbéciles en diminutions de salaires (mais Jospin ou Vallaud-Belkacem, largement responsables de la gabegie scolaire actuelle, n’ont guère été critiqués par ces mêmes syndicats qui veulent la peau de Blanquer, qui pourtant n’a pas inventé le coronavirus). Mais nous devons tout aux enfants et aux adolescents que l’on nous confie.
C’est pour eux que nous sommes là. C’est à eux que nous devons penser. C’est à eux que nous devons transmettre nos savoirs.
Et particulièrement aux plus fragiles.

Et là, nous touchons le point aveugle de la société libérale et des revendications syndicales.
Vouloir diminuer les ambitions des programmes, c’est sacrifier à nouveau ceux qui sont déjà sacrifiés. Vouloir réduire de moitié le temps scolaire, c’est abandonner à nouveau ceux que nous avons abandonnés à la mi-mars — et encore en mai, par la grâce de protocoles sanitaires absurdes, les gosses passant majoritairement à travers l’épidémie sans s’en apercevoir.
« Oui, mais nous ? » protestent les enseignants.
Soyons clairs. Le modèle d’un enseignant, ce n’est pas Philippe Meirieu, c’est Vincent de Paul — en version laïque. Ni Belsunce ni le chevalier Roze, qui en 1720 ont combattu la peste à Marseille, l’un au nom de la foi et l’autre au nom du roi, ne se sont posé la question de savoir s’ils pouvaient être victimes d’un agent infiniment plus pathogène que le coronavirus d’aujourd’hui. Ils le devaient à leurs ouailles ou à leurs concitoyens, et voilà tout. À noter que l’un et l’autre ont survécu : le courage est le meilleur antidote aux germes pathogènes. Tout comme le stress leur ouvre la porte.

Nous nous devons à nos élèves. Ils n’ont que nous — tous ceux en tout cas qui ne sont pas sortis de la cuisse de Jupiter ni d’un foyer d’enseignants. Leur faire cours par quinzaine, ou les reconfiner en misant sur un enseignement « distanciel » dont on a vu ce qu’il donnait trop souvent, ne pas utiliser toute la gamme des moyens d’expression normalement utilisés pour faire classe, c’est les condamner définitivement.
Notez que ça ne m’étonne guère, de la part de « pédagogues » qui sous des prétextes divers ont renoncé depuis lurette à tout enseignement explicite et exigeant, et qui pensent qu’« élitisme républicain » est un gros mot. Ça l’est certainement pour eux, chacun pense selon ses moyens. Mais si nous voulons récupérer au plus vite tant d’élèves perdus, il faut en finir avec les simagrées, reprendre des cours normaux, et en donner davantage à des gosses qui ont rarement sucé Kant et Pythagore avec le lait de leur mère.

« Oui, mais nous ? Et nos proches ? » Merveilleuse hypocrisie qui camoufle une inappétence pédagogique et un égoïsme peureux sous un prétexte altruiste — comme si la bête humaine était altruiste ! Quelle est l’importance collective de chacun de nous ? L’enseignant, en tant qu’individu, ne compte pas : il n’existe que comme passeur de savoirs. Y renoncer, c’est renoncer au métier — autant faire autre chose.
Je signale en passant à ceux qui sont allés dénoncer de façon anonyme à l’administration ma façon très personnelle de porter un masque qu’on embauche dans la police.
Voilà 45 ans que j’enseigne. Pendant 45 ans, c’est le métier qui m’a permis de rester en vie, dans les pires moments de ma vie. Le job ! Rien que le job ! Au mépris de tout le reste. Et c’est encore le cas aujourd’hui — dussé-je mourir sur scène, comme… le malade imaginaire en 1673. Tant qu’à me choisir un modèle, je préfère Molière plutôt qu’Olivier Véran.

Jean-Paul Brighelli

Tenue correcte exigée

PF006702Va-t-il falloir lancer une seconde « journée de la jupe » ? Dans un grand nombre d’établissements scolaires l’administration, qui a pourtant ces temps-ci autre chose à faire que de traquer les nombrils, bloque à l’entrée les élèves habillées de façon « provocante », et appelle les parents en leur demandant d’amener d’urgence des vêtements « décents ». Le nombril visible, qui donnait jadis des sueurs froides au sénateur William Hays, inventeur du code de décence qui sévit sur le cinéma américain de 1934 à 1966, est à nouveau réprouvé. Peut-être nos censeurs modernes pensent-ils, comme Hays, que c’est par là que l’on fait les bébés ?
Les règlements intérieurs des établissements portent tous les marques d’un « dress code », comme on dit en boîtes de nuit spécialisées. Mais tandis qu’à Cris et chuchotements (rue Truffaut, dans le XVIIe) on impose un « code » basé sur l’indécence du noir, les collèges et lycées sont un tant soit peu plus pudibonds — non sans raison.
Encore faut-il s’entendre. Que l’on proscrive les tongs est une mesure de bon sens appuyée par des impératifs de sécurité — les nu-pieds constituent un danger réel dans les escaliers des établissements. Que l’on interdise le voile islamique va de soi : ce n’est pas un vêtement, c’est une déclaration de guerre, et tout prosélytisme est interdit par la loi depuis 2004. Mais pour le reste…

Jean-Michel Blanquer a imprudemment comparé tenues religieuses et indécence vestimentaire : « J’ai à me battre contre les élèves qui veulent venir voilées à l’école et ceux qui veulent venir avec des tenues provocantes ». C’est malheureusement le parallèle même qu’utilisent les gamines pour justifier le port du tchador (argument du « c’est mon choix », alors que les jeunes filles voilées le sont sous la pression, parfois inconsciente, de leur entourage). La vérité est que les deux n’ont rien à voir. Quant à l’idée soulevée par le ministre de comportement vestimentaire « républicain », chacun s’interroge. La Marianne selon Bardot ferait-elle l’affaire ? Ou la Liberté de Delacroix, peut-être…
Le seul point qui rapproche ces deux modes, c’est qu’elles ne concernent que les filles. Bien peu de garçons ont été refoulés pour débordement du caleçon — alors même que le string dépassant de la ligne de flottaison du jean fait hausser le sourcil des CPE, soudain mués en dragons de vertu.

Tout cela ne date pas d’hier. Le string brésilien est apparu discrètement en Europe dans les années 1970, puis de façon plus prononcée à partir de 1985, où il évolue en tanga. Dans les années 1990, l’engouement est général — quel que soit le type de postérieurs, dont il faut remarquer que certains ne sont pas coupés « à la brésilienne »… D’ailleurs, la concurrence du boxer est alors là pour montrer que toutes les femmes ne cèdent pas à l’inconfort de la ficelle inter-fessière…
J’ai assisté, en classe, dans ces années-là, à des scènes burlesques. Les adolescentes, qui pratiquent la provocation de façon spontanée à 14 ou 15 ans, se tenaient légèrement vautrées sur leurs pupitres, le dos bien cambré, le string remontant habilement sur 10 cm de peau nue au bas du dos. Et les garçons assis juste derrière elles s’énucléaient à imaginer dans quelles profondeurs s’abîmaient ces ficelles colorées. Ils n’écoutaient plus, tout agités de flux hormonaux que l’on peine à discipliner à cet âge. C’était drôle, et un peu irritant, à cause de la répétitivité.
Mais la supériorité des filles dans le domaine scolaire — une vérité reconnue par les analystes — ne tient évidemment pas à cela.

S’ajoutent aux questions de mode des considérations météorologiques. Il fait très chaud dans le Midi en ce moment, et qui demanderait aux jeunes collégiennes de venir collet monté ? Enfin, ces reproches ne touchent que les filles, éternelles Lilith provoquant les malheureux Adam qui, sans elles, en seraient toujours à compter les pommes dans le jardin d’Eden sans même penser à les croquer…

Puis vint la modernité.
J’ai déjà conté comment une jeune femme se promenant en short (et pas du genre ultra-moulant) dans le centre-ville de Marseille à quatre heures de l’après-midi un 30 août avait été agressée par deux gardiens de la vertu. Comme elle avait répliqué vertement, cela se termina en pugilat, un passant intervint pour la ceinturer, elle, lui expliquant : « Mais enfin, mademoiselle, c’est leur culture ! » On en revient à la dichotomie être la maman et la putain : soit tu es un modèle de vertu, soit tu es une salope.
Les demoiselles n’ont pas tort d’affirmer que c’est le regard masculin qu’il faut ré-éduquer, et lui apprendre à ne pas poser sur les vêtements, quels qu’ils soient, un œil contaminé par des superstitions d’un autre âge et d’une autre culture. Un homme, a dit à peu près Camus, ça s’empêche de bander. Mais est-il inutile pour autant de leur expliquer que se déguiser en bimbos n’est pas du meilleur goût ? Et que toute provocation obéit à la règle action / réaction ?

En fait, c’est le goût qu’il faut rééduquer — vaste programme. La tolérance aux idées impulsée par la loi Jospin puis par les pédagos qui l’ont enfourchée comme un cheval de Troie pour infiltrer tous les niveaux du système a fondé l’abominable génération « J’ai le droit », « C’est votre avis, ce n’est pas le mien », variantes du topos usagé « Tous les goûts sont dans la nature ».

Oui — le mauvais goût particulièrement. Parce que le bon goût est culturel, et qu’il faut sérieusement revenir à des critères de beauté plus immuables que l’anarchie esthétique qui sévit aujourd’hui. Penser qu’H&M fait de jolis vêtements, c’est croire que Virginie Despentes vaut Racine.

Et il faut sévir chez les garçons comme chez les filles. Si j’étais chef d’établissement, je virerais d’abord ceux qui arrivent en survêtement, avec le bas du pantalon fourré dans les chaussettes. Une règle non écrite, à Marseille, voulait que l’on se rhabillât en quittant la plage. Mais de plus en plus de petits mâles font allègrement torse nu le trajet Catalans / Canebière, y compris en bus. L’exhibition de poils follets et de bustes maigrichons exhale des relents de sueur qu’ils ne tolèreraient pas chez leurs sœurs ou leurs copines, s’ils en ont. L’intolérance aurait-elle un double standard ?
Je virerais pareillement les démonstrations tétonesques : un crop top associé à une absence de soutien-gorge permet aux glandes mammaires des ballottements d’une vulgarité absolue. Le modèle pornographique s’est imposé, et Lolita, la nymphette qui chez Nabokov est une exception rarissime, est devenue le modèle à suivre. C’est ce que démontre avec finesse le film de Maimouna Doucouré, Mignonnes. La sexualisation des enfants que l’on reprochait à Irina Ionesco quand elle photographiait sa fille s’affiche sans complexe dans des magazines de mode : voir ce reportage paru en décembre 2010 dans Vogue où des gamines de 7 ou 8 ans étaient déguisées en putes et offertes en cadeaux au pied d’un arbre de Noël. À l’usage du Père Fouettard, sans doute.
Mais dans un monde où l’on montre en exemple des gamines délurées maquillées à la truelle qui comptent sur YouTube le nombre de leurs « followers », à quoi peut-on s’attendre, sinon au pire ? Est-il bien évident que Thylane Blondeau, qui posait en 2010 pour ce numéro de Vogue, est un modèle à suivre ?

Revenons-en à une conception plus éclairée de la beauté et du charme. Ce n’est pas en se dénudant que l’on aguiche, bien au contraire. Une plage de nudistes est un souverain remède à l’amour. Les tenues les plus strictes sont parfois les plus provocantes. Encore faudrait-il prendre le temps d’expliquer — par les œuvres, car les romanciers et les peintres travaillent sur le voile et le désir depuis quelques millénaires — qu’un nombril en soi n’a aucun charme, que la mini-jupe ne va pas à tout le monde, que le nichon baladeur finit fatalement par obéir à la loi de la pesanteur, et que l’on peut s’habiller chic et léger sans s’habiller vulgaire. Bref, que la « sobriété », comme dit le ministre, ne nuit pas à l’image.

À noter que les enseignants feraient bien de montrer l’exemple. Les jeans troués, les sandales de moines du SGEN ouvertes sur des orteils douteux, les jupes remontées sur des jambons d’York, tout cela donne une légère nausée, et n’indique pas aux élèves la bonne marche à suivre. Ah oui, mais « c’est mon droit », vont dire certains. Mais alors, c’est mon droit de penser qu’ils n’ont rien à faire dans l’Education nationale.

Jean-Paul Brighelli

L’origine du monde d’après


db6dcb52-f379-11ea-b8ad-02fe89184577« Jeanne » a donc été interdite à Orsay : une robe bien coupée au décolleté trop profond, des seins trop omniprésents selon l’avis des vigiles, et vous voilà refoulée. Sans qu’on lui dise, comme elle l’a précisé dans un compte-rendu fort bien écrit (si les Vénus callimastes — à partir de μαστός, le sein — ont du style, où allons-nous ?) déposé très vite sur Twitter, ce qui était choquant : « Ça », disaient les sbires de la Vertu.« Jeanne » a donc été interdite à Orsay : une robe bien coupée au décolletté trop profond, des seins trop omniprésents selon l’avis des vigiles, et vous voilà refoulée. Sans qu’on lui dise, comme elle l’a précisé dans un compte-rendu fort bien écrit (si les Vénus callimastes — à partir de μαστός, le sein — ont du style, où allons-nous ?) déposé très vite sur Twitter, ce qui était choquant : « Ça », disaient les sbires de la Vertu.
Où commence l’indécence ? Nous sommes désormais fixés : au bonnet D. À C, « ça » se discute encore, A ou B sont acceptés : « Les femmes dos nu, en brassière ou en crop-top », cela passe sans problème tant qu’elles sont « toutes minces et avec très peu de seins ». Comme Jeanne l’a dit elle-même, « cachez ce sein que nous ne saurions voir » : si les indécentes (aux Enfers) s’approprient Molière, où allons-nous ?
La société privée à laquelle Orsay a délégué la gestion de la Vertu ne recrute manifestement pas des athlètes de l’intellect.
La direction du musée s’est d’ailleurs excusée devant le tollé. Peut-être Laurence des Cars, qui préside l’institution, et qui, lectrice attentive des œuvres de son grand-père Guy, a dû apprendre dans l’Impure (1946) ou dans l’Entremetteuse (1970) ce qu’est une femme de petite vertu, devrait-elle organiser, pour les personnels chargés de la sécurité et de la sauvegarde des visiteurs à moralité étroite, une visite guidée de son établissement. Leur expliquer qu’un musée qui s’enorgueillit (à juste titre) de posséder le Déjeuner sur l’herbe ou l’Olympia a des vues assez larges sur ce qu’est la provocation. Leur rappeler qu’en 2014 la plasticienne Deborah de Robertis est venue s’exposer, cuisses ouvertes, un jeudi de l’Ascension, juste en dessous de l’Origine du monde, sexe noir contre sexe roux.deborah-de-robertis Que l’on ne peut défendre une morale rigoriste quand on expose la Femme piquée par un serpent d’Auguste Clésinger Statue-Orsay-10— en fait la « présidente »Sabatier : Théophile Gautier, qui connaissait assez bien la jeune femme pour lui écrire d’Italie des lettres polissonnes dont elle faisait la lecture publique dans son salon, disait que c’était « le pur délire orgiaque, la Ménade échevelée qui se roule aux pieds de Bacchus, le père de liberté et de joie » et qu’un « puissant spasme de bonheur soulève par sa contraction l’opulente poitrine de la jeune femme, et en fait jaillir les seins étincelants ». Mazette ! Cela laisse assez loin, dans l’obscénité, le sillon d’ombre fort décent où se devinent les seins de Jeanne.
Cela ne dépasserait pas le stade de la bévue si l’événement ne venait après l’expulsion d’Agathe chez Leclerc ou celle de Marion chez Casino. À chaque fois des vigiles tatillons ont refoulé des jeunes femmes sous prétexte de tenues légères : que diable, tout le monde ne peut pas s’habiller en burka… Et « ça » s’ajoute à l’intervention de gendarmes sur une plage à Sainte-Marie-la-Mer, venus demander à des femmes qui bronzaient seins nus de remettre leur soutien-gorge, car leur nudité gênait une famille installée tout à côté sans doute pour mieux s’offusquer — elle fait des kilomètres, la plage de Sainte-Marie-la-Mer.

Tout cela participe d’une grande vague de puritanisme qui est en train de déferler sur notre pays. Chaque fois que cela est arrivé dans l’histoire, que ce soit dans la Florence de la fin du XVe siècle (avec l’épisode calamiteux de Savonarole) ou dans l’Angleterre des Stuarts, c’était en réaction à une décadence ressentie, une fin de monde, une peur subite d’être entraîné vers l’Enfer — et le canyon vertigineux entre les seins de Jeanne est sans doute la voie de la damnation. En ces temps d’épidémie, quelque chose doit se payer : notre licence supposée, notre indécence intellectuelle, l’abus de liberté — un concept familier à ceux qui préfèrent le carcan et le corset des règles à la démarche vaporeuse des créatures venues faire de la retape pour Satan ou Iblis.

Jeanne a dû visiter Orsay emmitouflée dans une veste qui cachait l’objet du délit. La dernière fois que j’ai vu exiger ce genre de camouflage, c’était dans un monastère des Météores, et dans la mosquée bleue d’Istanbul, où un pantalon, ostentation des vénus callipyges, doit être camouflé sous un tissu faisant jupe. On ne peut que répéter à ces sicaires de la vertu deux autres vers de Tartuffe : « Vous êtes donc bien tendre à la tentation / Et la chair sur vos sens fait forte impression ». L’obscénité est dans le regard du puritain, pas dans les courbes de Jeanne.

Jean-Paul Brighelli

Je voudrais être noir !

1-DSNBQ6ChMkhLjY27ekuebgPeut-être vous rappelez-vous :

« Hey hey hey, Monsieur Wilson Pickett
Hey hey hey, toi Monsieur James Brown
S’il vous plaît dites-moi comment vous faites
Monsieur Charles, Monsieur King, Monsieur Brown
Moi je fais de mon mieux pour chanter comme vous
Mais je ne peux pas grand-chose, je ne peux rien du tout
Je crois que c’est la couleur, la couleur de ma peau
Qui n’va pas
Et c’est pourquoi je voudrais
Je voudrais être noir… »

Le malheureux Nino Ferrer chantait cela en 1966, désespérant d’avoir un jour la voix de Ray Charles — dont il avait assuré la première partie au festival d’Antibes. Et l’année suivante, Claude Nougaro constatait :

« Armstrong, tu te fends la poire
On voit toutes tes dents
Moi, je broie plutôt du noir
Du noir en dedans
Chante pour moi, louis, oh oui
Chante, chante, chante, ça tient chaud
J’ai froid, oh moi
Qui suis blanc de peau… »

Ah, ces Blancs qui prétendaient chanter comme des Noirs ! Depuis Gershwin qui faisait du jazz comme Duke Ellington, depuis Elvis Presley, qui se déhanchait comme James Brown (« Read my hips ! »), nombre d’artistes blancs avaient fini par arracher à la musique noire tous ses champs spécifiques. A chaque fois d’ailleurs les Noirs inventaient un nouveau style, dont les Blancs, sales colonialistes de l’intérieur, maîtrisaient bientôt les codes. Lire sur le sujet le livre de Jean-Louis Comolli et Philippe Carles (deux Blancs, au passage) intitulé Free Jazz Black Power. Ça date de 1971, quand les révolutionnaires blancs que nous étions s’apercevaient, effarés, qu’en écoutant Chet Baker ou Paul Bley, ils s’appropriaient une musique noire. Fatalitas !

Mais on peut aller plus loin dans le fantasme. Jessica Krug l’a fait.

Pendant des années, cette Blanche de culture juive née à Kansas City a prétendu qu’elle était Noire — oh, pas tout à fait, juste ce qu’il faut pour bénéficier de l’affirmative action et des subsides du Schomburg Center for Research in Black Culture. Puis, un mensonge en entraînant un autre, elle a pondu un livre, Fugitive Modernities, où elle évoque avec lyrisme « ses ancêtres, inconnus, innommés, qui ont souffert toute leur vie pour un futur auquel ils ne pouvaient croire… » C’est beau. Ça émeut. Ça lui a valu un poste de professeur d’Histoire des Noirs américains à la prestigieuse université George Washington. Et en juin, sous l’identité latino de Jessica Bombalera, elle tenait une conférence à Harlem sur les brutalités policières. Black Lives Matter — et ça peut rapporter gros.

Jessica Krug a fini par reconnaître il y a quelques jours qu’elle n’avait en elle pas une goutte de sang noir. C’est pile ce que faisait l’apartheid sud-africain, qui mesurait la dose de sang « kaffir », comme ils disaient élégamment à Pretoria, pour savoir dans quel collège électoral vous inscrire — guettant le moment fatal où l’individu passerait la ligne et serait majoritairement Blanc. Les deux racismes se regardent et s’épaulent.
Krug n’est d’ailleurs pas la première. En 2015 Rachel Dolezal, une activiste notoire du NAACP, National Association for the Advancement of Colored People, une Fondation qui n’oublie pas de très bien payer ses dirigeants, dont elle faisait partie, a reconnu pareillement être Blanche de la tête aux pieds. Ce sont ses parents qui l’ont dénoncée, fatigués de la voir se prétendre noire. Cette arnaqueuse de la race est retombée sur ses pieds en prétendant être le premier « trans-black case » : on ne naît pas Noir, on le devient.

Quand Boris Vian s’amusait en 1946 à inventer un psychopathe noir mais blanc de peau (dans J’irai cracher sur vos tombes), c’était un jeu, une parodie des romans noirs qu’il traduisait par ailleurs, et une façon astucieuse d’éditer un bouquin érotique sous prétexte de combat anti-racial. Quand John Howard Griffin, entre 1959 et 1960, se déguisait en Noir, c’était pour faire connaître à ses contemporains Blancs ce qu’était l’existence d’un Noir dans l’Amérique ségrégationniste. Nous avons fait le tour, désormais des Blancs se prétendent Noirs — et en encaissent les dividendes.
Mais ce n’est pas parce que le racisme s’inverse qu’il disparaît. Se vouloir Noir, se croire Blanc, c’est persister dans l’essentialisation de la personne, réduite à son épiderme. Et n’en déplaise à Danièle Obono, ce qui compte, c’est l’intellect qu’il y a sous la peau — et c’est en quoi la plaisanterie de Valeurs Actuelles à son égard était non seulement de mauvais goût, mais intrinsèquement nulle. Oui, mais à privilégier l’intellect, qui prendrait encore Danièle Obono au sérieux ?

Jean-Paul Brighelli

JPB note Danièle O***

afp-1d906ef9070aceea7ae40a44195768e727c078b2J’ai fait un jour une émission de radio avec Philippe Vandel, ex-présentateur sur Canal + du Journal du hard. Il est officiellement prosopagnosique — si, si, ça existe : il ne parvient pas à reconnaître les visages. C’est un travers (gênant quand même dans son métier) qui est plus répandu que l’on ne croit. À la fin de notre entretien, comme il me demandait — cela faisait partie du rite de l’émission — quel souvenir amusant je pouvais lui raconter, j’ai expliqué avoir été un jour arrêté dans la rue par une fort jolie personne qui m’a félicité pour ma performance de la veille à la télévision. N’étant pas passé depuis un certain temps dans l’étrange lucarne, je me suis creusé la tête pour deviner avec qui elle pouvait bien me confondre. Je n’osais demander, quand tout à coup, un détail qui l’avait frappée m’a mis sur la voie : elle me confondait avec Roberto Malone, vedette italienne du X — passé effectivement la veille sur Canal… J’ai donc exprimé à la dame ma profonde reconnaissance, si je puis ainsi m’exprimer, à cette dame qui n’était physionomiste que de l’hémisphère sud — et nous avons repris chacun notre route…

Je suis moi-même atteint de ce mal mystérieux : j’ai le plus grand mal à identifier mes élèves. Cela me prend des mois, et souvent je suis incapable, dans un conseil de classe de fin d’année, d’identifier telle ou tel — sinon avec l’aide d’un trombinoscope soigneusement camouflé, parce qu’enfin, me suis-je fait expliquer maintes fois, cela ne se fait pas d’ignorer qui est qui. Et encore je n’ai jamais eu que trois classes, au maximum. Comment font les profs de Musique ou d’Arts plastiques, qui se coltinent en collège une bonne quinzaine de classes différentes minimum ?

J’ignore donc l couleur de peau de la petite Danièle O***. Un patronyme ne suffit pas, même s’il indique une prévalence. Oui, je suis prosopagnosique au point d’ignorer si un élève est noir ou blanc — ou ce que vous voulez. Et dans nombre de cas, je ne sais même pas, en corrigeant des copies, si c’est un garçon ou une fille : l’écriture donne des indications qui ne sont pas entièrement fiables.

Et vous savez quoi ? Je me contre-fiche de savoir si la petite Danièle O*** est d’origine africaine ou suédoise. La couleur de sa peau n’interfère pas sur les notes que je lui mets. J’ai un vague souvenir qu’un élève un jour m’a lancé : « Ouais, vous me mettez de sales notes parce que je suis noir ! » Je l’ai observé attentivement, et oui, il était manifestement d’origine africaine. « Mais non, je vous saque juste parce que vous êtes nul. »
Et l’instant d’après, j’avais oublié son visage.

Je suis là pour apprécier les performances de mes élèves. La couleur de leur peau, leur origine, leur religion, leur milieu social, passent largement en dessous de ma ligne d’horizon. Il ne me viendrait pas plus à l’idée de surnoter quelqu’un parce qu’il arrive d’un quartier pauvre que de le sous-noter parce qu’il habite un arrondissement chic : la discrimination positive n’est pas le style de la maison. Je resterais assez ahuri si une imbécile quelconque revendiquait aujourd’hui l’héritage de ses ancêtres esclaves (et encore, comment sait-elle qu’elle était du groupe des opprimés, et pas des oppresseurs ?) ou contestait mon analyse de Voltaire au nom de je ne sais quel préjugé racial. Ceux qui mutilent les statues de Colbert ont le même QI déficient que cet émeutier qui, dans un célèbre poème de Hugo, vient d’incendier la bibliothèque — et qui ne sait pas lire : contrairement à ce que sous-entend alors « l’homme-siècle » (quel con !), l’ignorance n’est jamais la circonstance atténuante d’un comportement excessif. Je ne suis pas de ceux qui croient, comme Edwy Plenel, que le fait d’avoir été élevés dans un quartier misérable donne aux frères Kouachi une quelconque excuse dans la tuerie de 2015. Ni à eux, ni à qui que ce soit. Un salopard n’a pas d’excuse, qu’il s’appelle Koulibaly ou Traoré.

J’ai donc noté la petite Danièle O*** en fonction de ce qu’elle a produit : absence de raisonnement construit, recours à l’invective faute de vocabulaire, fautes de français, argument d’autorité sans justification de la compétence, ton de voix hésitant toujours entre le larmoyant — sans cause — et l’imprécation — sans raison. 2/20, tout au plus.
J’ai dans la même classe (virtuelle) une certaine Houria B***, qui prétend que les Blancs sont comme ci et les Juifs comme ça. Mêmes erreurs, mêmes préjugés, même évaluation. 2/20. Le prix du papier et de l’encre. Dans le conseil de classe national, mon collègue sociologue, Edwy P***, plaide pour l’une et pour l’autre, expliquant, ergotant, vitupérant. Ma foi, si j’avais à le noter lui aussi, il ne vaudrait pas plus cher.

Il y a… quelques années, faisant passer le Bac au lycée Turgot à Paris, j’ai mis une petite moyenne à une élève dont j’ignorais tout, et dont je ne me rappellerais pas plus le nom que le visage, si entre midi et deux, son père, un écrivain du nom de Pascal B***, ayant obtenu de l’administration (qui n’aurait jamais dû céder à sa demande, mais à Paris, ça se passe comme ça) mon numéro de portable, ne m’avait incendié en m’expliquant que sa fille était un pur joyau dont je n’avais pas apprécié le brillant. Ma foi, sur ce coup, elle était très moyenne, et même médiocre. 10/20, c’était bien payé. Soit le prof est souverain, dans un jury, soit il peut refuser de siéger et partir cueillir des pâquerettes.
Deux ans plus tard, rebelote au lycée Corot de Savigny-sur-Orge. Me voici face à un loulou dépenaillé, hirsute, mal réveillé, blouson de cuir et colifichets de motard, à qui je donne à expliquer une page des Provinciales — à 8h du matin, c’était tout de même assez vache. Il m’a regardé d’un air égaré, Pascal apparemment ne lui disait rien du tout. Mais il s’est vaillamment colleté à un texte fort difficile, je l’ai regardé en souriant suer sur son brouillon pendant sa demi-heure de préparation. Enfin, il se retrouva devant moi, lut le passage assez bien — c’était l’une de ces diatribes sauvages que Pascal adresse aux Jésuites — et à la fin, redressa la tête et me dit :
– Qu’est-ce qu’il leur met ! »
Je l’encourageai à poursuivre en ce sens, et il fit une explication quelque peu rock’n’roll, mais sans contresens, et avec des intuitions fines : le baston, c’était sa culture, comme on dit. Que cela se passât au XVIIe siècle ne le troublait en rien.
Tout au fil de la matinée, j’interrogeai quelques greluches de sa classe — même liste de textes —, jolies et bien peignées, qui me racontèrent sur Racine des banalités impardonnables. Je suis plutôt gentil, dans ces examens qui ne signifient plus grand-chose, je les notai toutes entre 8 et 10. Et c’était bien payé.
À 14h, une prof en furie m’interpella comme j’allais recommencer mes oraux. « Comment avez-vous pu sous-noter mes élèves, je me suis fait communiquer les bordereaux (ce que l’administration n’aurait jamais dû faire), et l’autre, là (elle aussi avait manifestement oublié son nom), 15 / 20 sur Pascal — alors qu’il n’a même pas assisté à mes cours ! »
Elle m’avait chauffé les oreilles. « Il n’est pas venu à vos cours ? C’est peut-être pour ça qu’il s’en est mieux sorti que vos petites chéries… »
Elle est partie outrée.

Je me fiche entièrement de l’apparence des gens, de leur appartenance à telle ou telle coterie, à telle communauté. Je me contrefous de leurs origines. Je note du point de vue de Sirius, avec autant d’objectivité que possible. Et si un sociologue tentait de me persuader que mon objectivité est nécessairement faussée par la couleur de ma peau, ma culture, mon histoire ou mes options politiques, je crois que je lui conseillerais d’aller se faire voir — chez les Grecs, qui pourtant ne méritent pas ça.

Jean-Paul Brighelli

La double contrainte du professeur masqué

big-1309429a83Dans un article récent paru sur le FigaroVox, j’évoquais le double bind, la double contrainte chère à Gregory Bateson et à l’école de Palo-Alto. « La double contrainte, écrivais-je, est au cœur des processus tragiques : si Phèdre parle, elle meurt, et si elle ne parle pas, elle meurt. Ou, si l’on préfère un exemple moins dramatique, c’est ce qui arrive à ce légionnaire romain sommé, dans Astérix en Corse, de dire que la sœur du chef corse lui plaît (et alors on le tue) ou qu’elle ne lui plaît pas — et alors on le tue. »
On me pardonnera de me citer : j’ai pensé à cette double contrainte lorsqu’à l’occasion de la rituelle réunion de rentrée, le proviseur, bien dans son rôle de transmetteur des décisions officielles, nous a rappelé, à propos du port du masque, que c’était une décision ministérielle, et qu’en tant que fonctionnaires, nous étions sommés d’appliquer lesdites décisions.
Certes. C’est au nom de cette docilité de principe que les enseignants ont jadis appliqué comme un seul homme les programmes débiles édictés par l’équipe de branquignols pédagogistes grouillant autour de Vallaud-Belkacem — ah oui, mais elle était de gauche…

Peu importe. Le ministre, qui se dispense pourtant d’en porter un dans ses conférences de presse, veut qu’élèves et enseignants soient masqués. Même s’il n’a pas pensé à tout : par exemple, dans les devoirs surveillés qui durent souvent six heures dans nombre de disciplines, en classes préparatoires, il ne serait pas permis aux élèves de se restaurer ni de boire — ni à nous, ou alors en nous cachant. Ah bon ? Pas permis non plus aux élèves de déjeuner d’un repas apporté de la maison dans les salles de classe — ni ailleurs. La cafétéria est là pour ça — sauf qu’elle accueille 50 personnes en serrant. Evitez de distribuer des photocopies que vous auriez pu toucher. Dé-ma-té-ria-li-sez. Quant aux trombinoscopes que nous réalisons nous-mêmes en début d’année, pas question de s’y risquer, l’administration nous en fournira à partir des photos fournies par les élèves.
Mais ça ne servira à rien, puisque face à nous, nous aurons une marée de masques parfaitement anonymes. À quoi allons-nous identifier nos élèves ? À leur coiffure ? Aux boutons d’acné qui leur trouent éventuellement le front ? À moins qu’ils n’écrivent leur nom sur leur maque — mais il paraît que ça en diminue l’efficacité, qui n’est déjà pas garantie…

Ce sont des problèmes techniques qui vont se décanter — quand les profs, comme l’a souligné l’un d’entre eux, s’apercevront à l’usage qu’il est impossible de parler fort avec un masque plus de 10 minutes. Alors, pendant quatre heures…
Ainsi pensent les technocrates, qui ne viennent jamais sur le terrain.
Ce n’est pourtant pas faute de leur expliquer.

Mais là n’est pas le nœud de la question. Le vrai problème, c’est notre devoir d’enseignants.
Parce qu’au-dessus de la question anecdotique du masque, qui n’est porté, soyons sérieux, que pour faire plaisir au lobby des hypocondriaques et des médicastres qui nous gouvernent, il y a la question de l’enseignement.
Parce que mon devoir principal d’enseignant, c’est de transmettre, de la façon la plus efficace possible, le plus grand nombre d’informations de qualité à des élèves qui, après cinq mois de confinement exigés par le même lobby, sont dans un état proche de l’Ohio, comme chantait jadis Isabelle Adjani…
Voilà le hic : si les conditions dans lesquelles on prétend me faire enseigner vont à l’encontre de ce qu’il est nécessaire de faire pour bien enseigner, lequel de mes devoirs vais-je choisir ? Faire plaisir à l’administration ou former mes élèves ?
Parce que comme je l’ai expliqué déjà au mois de mai, les deux sont largement incompatibles. Le langage silencieux, celui grâce auquel nous faisons passer les informations et surtout celui par lequel nous voyons si elles passent, en miroir sur le visage des élèves, est aboli par le masque. Les zombies parlent aux zombies !

Alors, et je pose sérieusement la question à celles et ceux qui sont des partisans déclarés de la servitude volontaire — sous prétexte d’altruisme, l’un des plus sidérants mensonges qu’aie jamais produit l’égoïsme humain : préférez-vous des élèves instruits à fond, à l’ancienne si je puis dire, ou des ectoplasmes n’absorbant que la moitié, au mieux, de ce que nous distillerons ? Où est le vrai devoir de l’enseignant, monsieur Blanquer ?
Et ne me dites pas qu’il faut faire au mieux, etc. Nous avons fait « au mieux » pendant le confinement, et nous avons perdu, de l’aveu de tous les spécialistes — moins optimistes que vous — plus de 15% des élèves. Perdus-perdus, Petits poucets dévorés par Olivier Véran, et ses clones. Probablement irrécupérables. Merci beaucoup aux médecins qui ont poussé le gouvernement à décréter le confinement, ils sont responsables de l’abêtissement de millions d’élèves. En d’autres temps, on les aurait accusés de trahison envers la patrie, et on les aurait guillotinés. Ces temps-ci, 93 me titille.
C’est d’ailleurs la première fois que l’on donne autant de pouvoir à ces imbéciles. Ni pendant la grippe espagnole (des millions de morts), ni pendant la grippe de Hong-Kong ou la grippe asiatique (près de 100 000 morts à chaque fois), ni même pendant que le SIDA tuait tous ceux qu’il touchait — et il en a tué 40 millions, le Covid est un tout petit joueur. J’espère bien que c’est la dernière fois qu’on les prend au sérieux. Salopards, va ! Une génération quasi anéantie.

Reformulons la question. Dois-je me contenter de gérer l’existant — la perte de sens, l’incapacité à suivre, le défaut de culture — en expliquant aux élèves que je leur donne moins par ordre ministériel alors que je pourrais leur donner plus, ou dois-je faire fi des consignes (qui entre nous ne servent à rien, plus vite nous aurons acquis une immunité collective et mieux nous serons armés face aux prochaines vagues des années à venir) et faire de mon mieux pour transmettre ce que j’ai de savoir ?
Parce que les deux sont incompatibles.
Evidemment, j’ai choisi — je vais encore me faire mal voir de ma hiérarchie : mais j’œuvre pour le bien des élèves. Au détriment même de ma propre santé, ajouterais-je, si je voulais faire jouer la corde sensible. J’œuvre pour leur futur, pas pour mon présent, qui est derrière moi. Pour eux, et pas pour un ministre qui sera passé depuis jolie lurette quand ils seront encore empêtrés dans leur ignorance masquée.

Jean-Paul Brighelli

Le virus du puritanisme

monokini-bikini-topless-plages-ete-femmesIl n’existe pas de virus ou de microbe libertin : chaque fois qu’une épidémie a déferlé, les populations se sont réfugiées dans la vertu la plus stricte, la plus étroite, la plus rétrograde. La peste de 1666 à Londres a redonné un élan aux anciens puritains que la Restauration avait fait taire — pensez, une capitale détruite en l’an Mille + 666, le chiffre de la Bête, sous le gouvernement d’un roi catholique et / donc débauché. On pendit un boulanger français, suspect d’avoir embrasé la ville.

Parfois, malgré la virulence de l’épidémie, quelque chose des anciennes mœurs surnage. L’épidémie de SIDA n’a pas incité tout le monde à renfourner dans sa culotte ses bonnes intentions — pas même à sortir systématiquement couvert. Les ex-soixante-huitards, qui avaient pourtant bien des débauches à se faire pardonner, n’ont pas rengainé leur libido. C’est qu’ils arrivaient d’une époque où la révolution leur fournissait un élan et une transcendance.

La récession, en revanche… Le coronavirus déboule dans un univers d’individualisme vide. Les marchands ont cru que les promesses informatiques suffiraient à faire rêver les nouveaux jeunes. Peine perdue. Nombre d’entre eux se sont réfugiés dans les jupes des religions les plus rétrogrades, l’islam ou les églises évangéliques, quand il ne s’agit pas carrément de sectes qui promettent le bonheur ici et le nirvana là-bas.

A donc germé dans les têtes les plus faibles l’idée que la dernière épidémie à la mode était une punition (divine, forcément divine) de nos débauches passées. « OK, boomer ! », le cri de ralliement de tant de jeunes imbéciles, n’a pas d’autre sens : ils en veulent terriblement à ces sexagénaires qui se sont tant amusés.

Il est tout de même frappant que conjointement à la contagion en cours (qui n’est pas l’abomination dont les médias nous rebattent les oreilles, mais c’est une autre histoire) des initiatives bien étranges, dans un pays aussi libéré que le nôtre, témoignent d’une étroitesse d’esprit à proprement parler puritaine. Un décolleté trop plongeant dans un supermarché ? Un vigile, outré dans sa croyance en la vertu des femmes, rembarre la jeune femme qui voulait faire ses courses. Des seins nus sur une plage ? Des gendarmes verbalisent la dame, qui n’a pourtant commise aucune infraction. On a appris à cette occasion que nombre de communes avaient passé des décrets municipaux interdisant ces exhibitions obscènes — forcément obscènes.

Le port obligatoire du masque dans des lieux ouverts où il n’a aucun intérêt — en admettant qu’il en ait un dans les lieux fermés — participe de la même contrainte. On n’affiche plus ses lèvres purpurines. On les camoufle. Les adeptes féminines de la religion de paix et d’amour se sont saisi de l’occasion pour se masquer jusqu’aux yeux — au mépris de la loi. Mais ce sont celles qui n’en portent pas que l’on verbalise. Rennes renonce à être ville-étape du Tour de France (qui n’est jamais que la manifestation sportive la plus suivie au monde) sous prétexte que deux pin-ups en maillot de bain font la bise au vainqueur — mais autorise désormais le burkini dans les piscines municipales. C’est ça aussi, l’écologie.

La décision d’obliger bars et restaurants marseillais à fermer à 23 heures participe de la même vague puritaine. Peu importe au gouvernement que coulent des commerces qui étaient parmi les plus respectueux des règles d’hygiène et de prophylaxie. Il s’agit d’éliminer le monde de la nuit, où se passent toujours des choses louches, peu conformes au monde rêvé d’Olivier Véran et de ceux qui l’écoutent. Paris-by-night, terminé. La Tour Eiffel brille vainement sur les avenues mortes dès 21 heures — et elle cesse de scintiller après minuit.

Les noctambules fortunés, ces jours-ci, se rendent à Berlin, où la vie nocturne continue à battre son plein. Mieux : la municipalité allemande a voté un plan de 900 millions d’euros pour soutenir l’activité des établissements qui perpétuent la mémoire du Berlin festif. 900 millions !

En France, passé neuf heures du soir, ce sera bientôt le silence. La police dresse des contraventions aux automobilistes non masqués — à Nice. Bientôt, elle viendra dans les chambres à coucher vérifier que vos galipettes sont dûment masquées — une recommandation appliquée désormais à New-York.

On apprend dans le dernier ouvrage de Jean-Pierre Obin (j’en parlerai bientôt en détail) que des élèves musulmans s’opposent désormais à ce que l’on étudie Madame Bovary en classe : pensez, une femme qui pense par elle-même, trompe son mari, et se suicide. Le procès jadis perdu par les procureur Pinard est désormais gagné chaque année face à des professeurs intimidés par les petits Savonaroles.

Parce que la religion offre une transcendance, quitte à remiser Coquette dans son pantalon. Les hommes du XVIIIe siècle (eux aussi refusés en classe par les mêmes puritains intransigeants) avaient érigé la Raison en transcendance. Mais l’inculture aidant, et la passion remplaçant la réflexion, le retour au religieux le plus obtus, au puritanisme le plus étroit — et bientôt aux châtiments les plus barbares — est la marque de ces années 2020. La vraie épidémie n’est pas dans un virus qui s’atténue chaque jour, au fur et à mesure que se construit une immunité collective (dont aucun officiel ne veut, pensez, ils ont des futurs vaccins à imposer). La vraie épidémie est vertueuse. Elle sermonne, elle réprime, elle châtiera bientôt.

Jean-Paul Brighelli

PS. À propos de la religion de paix et d’amour… Un site qui en fait la promotion s’est permis de souligner quelques propos de bon sens que j’ai récemment tenus sur CNews. Je tiens à dire à l’« Emilie » qui signe cette diatribe qui permet amplement de m’identifier que la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe, et que je méprise son inculture accablante, ses insinuations et ses menaces à peine voilées.