Du voile comme cheval de Troie

VoileDepuis dix jours que les médias dissertent sur le morceau de tissu avec lequel certaines musulmanes cachent leur chevelure et exhibent leur aliénation, très peu de femmes voilées ont été invitées dans les débats — ce que d’aucuns regrettent.
Pourtant, les chroniqueurs et les journalistes ont bien raison : inviteriez-vous, dans un débat sur l’abolition de l’esclavage, des esclaves contents de l’être ? Il est temps d’appeler un chat un chat, et le voile islamique une marque de soumission de la femme. « Une antique aliénation », disait très bien Mohamed Kacini en 2003 dans Libé (je crois que jamais un journal n’a régressé aussi vite, et aussi loin) Et rien d’autre.

Aliénées : j’ai dans l’idée que dans leur inculture massive (quand on est l’homme ou la femme d’un seul livre, on est inculte profond), certaines musulmanes ignorent le sens du terme. Est aliéné quelqu’un qui ne s’appartient plus, c’est pourtant simple. Qui a abandonné son libre-arbitre et son autonomie. Inutile d’invoquer les mânes de Marx pour savoir que la religion est l’un des plus grands facteurs d’aliénation. L’opium du peuple, hein…

Une femme voilée est une soumise, comme on dit dans les rituels SM. Qu’elle y trouve du plaisir la regarde. Qu’elle aime mourir de chaud l’été, pendant que son seigneur et maître se pavane en bermuda à fleurs, ça la regarde aussi. Mais qu’elle ne vienne pas nous dire que c’est une obligation religieuse.

D’abord parce que ce n’est pas vrai. Les femmes du prophète n’étaient pas voilées, et nulle part dans le Coran il n’est question de voile. Comme l’a rappelé ce cher Georges Frêche en 2001 (c’était l’époque où ils avaient encore des opinions, parfois, au PS, au lieu d’avoir des états d’âme et Raphaël Gluksmann comme apôtre), la seule obligation était la décence — « se couvrir la poitrine » — et c’est une obligation copiée dans le Talmud par la congrégation de chrétiens et de juifs plus ou moins convertis qui en deux ou trois siècles ont abouti à la version dernière du Coran — voir le Dictionnaire du Coran, dans la collection Bouquins.

Mais ce que j’accepte dans les jeux de domination entre adultes consentants — des jeux qui se déroulent en privé, notez-le bien — est inacceptable dans l’espace public. Blanquer a eu raison (et je connais une foule de profs dont ça écorcherait les lèvres de le dire) de noter qu’en l’état de la loi, une accompagnatrice peut être voilée — mais que les enseignants qui l’acceptent s’interrogent un peu sur l’exemple de servitude qu’ils imposent ainsi aux mômes qui leur sont confiés — nos enfants ! Il est en tout cas remarquable que ces femmes, en vrais missiles téléguidés, soient si volontiers volontaires pour escorter les enfants lors de ces « sorties scolaires » qui sont devenues l’alpha et l’oméga de la pédagogie.
Il faut être bête comme peut l’être un élu du RN à l’Assemblée de Bourgogne pour ne pas comprendre qu’une femme voilée venue assister aux débats avec des mômes n’est là que par provocation : il faut la voir rire pendant que ce Julien Odoul l’apostrophe. Et ses plaintes sur le traumatisme causé à son fils sont un pur artifice rhétorique. Au passage, j’attends que les belles âmes qui s’en sont émues évoquent les centaines d’orphelins pas du tout traumatisés par l’assassinat de leurs parents, depuis quatre ans que l’islamisme est passé en version violente. À commencer par ceux des quatre policiers tués par un extrémiste à la Préfecture de police — et dont personne ne parle.

Le voile n’est pas un vêtement, ni même un signe religieux : c’est un signe politique. Or, la loi républicaine interdit toute discrimination entre les sexes, ce qui rend le voile, qui est signe de soumission, parfaitement illégal. La République est donc en droit de demander à ces malheureuses soumises d’ôter ce symbole de leur conformité à la charia, que trop de musulmans placent désormais devant la loi républicaine.

Parce que l’islam ne se contente pas d’être une religion : c’est une machine de guerre. Et une femme voilée est un cheval de Troie visant à pénétrer les murailles de notre république. Qu’auraient fait les révolutionnaires de 1793 avec des femmes refusant de se plier à la loi ? Qu’ont-ils fait, par exemple, des Carmélites de Compiègne ?
Nous n’en sommes pas là, mais les éminences qui nous gouvernent devraient oublier leurs soucis électoralistes — de toute façon, croient-ils sincèrement que les islamistes à qui ils déroulent des tapis rouges voteront pour eux ? — et penser à éviter des débordements fâcheux. Nous devons viser l’intégration et l’assimilation des six ou sept millions de musulmans français. S’ils ne l’acceptent pas, qu’ils partent.
Comme l’a remarqué Chevènement il y a quelques jours, « le Conseil français du Culte Musulman [de plus en plus noyauté par des extrémistes] réclame, à juste titre, le droit à l’indifférence pour les musulmans. Il ne devrait pas chercher, en toute logique, à donner à une signalétique vestimentaire qui marque la différence une force qu’elle n’a pas. » D’autant qu’il est paradoxal que des sunnites profitent de la révolution iranienne et de son déluge d’horreurs pour faire du voile l’étendard de leur insoumission communautariste.

Les femmes du monde musulman, d’Iran au Maghreb en passant par l’Egypte (écoutez le rire de la salle et celui de Nasser, parce que les Frères musulmans voulaient imposer le voile aux Egyptiennes !), étaient plus civilisées et plus modernes dans les années 1950-1970 qu’aujourd’hui. L’islam wahhabite est une régression — et nous qui sommes habités par les Lumières, pouvons-nous accepter que la nuit soit imposée aux femmes ? Et que des gardiens de la pureté islamique obligent des femmes désireuses de s’émanciper de la tutelle familiale et clanique, de faire des études, de s’allier à qui elles désirent et de croire en ce qu’elles veulent, ou de ne pas croire du tout, de renoncer à leurs droits et à obéir à leurs commandements ? La religion a été pendant des siècles le dernier carcan par lequel les hommes tentaient de conforter un pouvoir inique sur les femmes. Eh bien, s’ils y tiennent tant que ça, mesdames, faites-le leur porter — ça nous changera. Ou faites-le leur bouffer.

Jean-Paul Brighelli

Filmer la légende

Amsterdam-couv-Filmer-la-legendeComme ce n’est pas tous les jours que vous tombe entre les mains un excellent livre, ne boudons pas notre plaisir : Filmer la légende est un très bon livre, que tout amateur d’Histoire / de cinéma / des Etats-Unis, ou des trois à la fois, se doit d’avoir lu et de conserver dans sa bibliothèque, au gré des bobines que vous verrez ou reverrez.

Le titre, bien sûr, est une fine allusion à ce que j’ai appelé déjà le Principe de Liberty Valance, tel qu’il est formulé par John Ford en 1962 : « This is the West, Sir. When the legend becomes fact, print the legend »valance-ford Ou plutôt, expliquent Florence Arié et Alain Korkos, faisons un film.
C’est que les Etats-Unis sont un pays jeune, qui ne s’appuie sur les épaules d’aucun géant incontournable — les Pères fondateurs ont tout au plus 250 ans, des jeunots à l’échelle historique européenne, où nous comptons en millénaires. Exit donc la littérature : quand on n’a rien de plus vieux que la Constitution (1776) à se mettre sous la dent, on n’est pas pris au sérieux chez les archivistes. Exit aussi la peinture, dont l’Europe (et la France particulièrement) a fait un support magnifique pour entériner ses légendes et construire quelque « roman national » qui faisait se pâmer d’aise Mallet & Isaac, et fulminer Laurence de Cock et autres révisionnistes multi-culturalistes. Voir, parmi mille autres, les Dernières cartouches — ou la guerre de 1870 revue et corrigée par Alphonse de Neuville.1024px-Alphonse-Marie-Adolphe_de_Neuville_-_Les_dernières_cartouches_(1873) Quand on pense que ce fut, un temps, le tableau le plus cher jamais vendu en France…
Côté tableaux, quand on n’a à se mettre sous la dent que Robert J. Onderdonk pour la Chute d’AlamoFalloftheAlamo Ou Frederic Remington pour la marche de Coronado vers le NordCoronado-Remington on est un peu démuni. Un grand peintre américain comme Thomas Cole a préféré, pour décorer la Société d’Histoire de New York (à l’angle de la 77e Rue et de Central Park West), représenter le même paysage de convention, très nettement romanisé, pour symboliser « le Destin des empires ».Cole_Thomas_The_Consummation_The_Course_of_the_Empire_1836

C’est que l’Amérique, comme l’explique très bien le livre, c’est l’espace.

Reste donc le cinéma, pour s’approprier justement l’espace, et pour bâtir la légende d’un pays peuplé de gens qui, initialement, ne devaient pas savoir lire autre chose que leur Bible. Lorsque sort le premier western, The Great train Robbery, en 1903, la conquête de l’Ouest se termine à peine, la « frontière » (excellentes remarques dans le bouquin sur la façon dont certains présidents US très contemporains ont su jouer avec ce mythe si ingénieusement composé par des nanars jadis spectaculaires et aujourd’hui invisibles comme la Conquête de l’Ouest) est à peine atteinte, et la Horde sauvage, qui va mourir en 1913 dans les soubresauts du Mexique de Pancho Villa, n’en est qu’à ses premiers exploits — et tout le monde sait ici l’amour immodéré que je porte au film de Peckinpah.

Le livre est bâti sur la chronologie historique, et à chaque chapitre les films qui ont utilisé ce segment d’Histoire, et l’ont recomposé d’un bout à l’autre en mentant effrontément, sont analysés en détail. Les auteurs ont pensé aux dîners en ville où les bobos aiment briller, et ils parsèment leur étude d’inserts sur tel ou tel détail peu connu qui permettra effectivement d’en mettre plein la vue à ceux qui croient que Little Big Man est l’alpha et l’oméga du western révisionniste.

Parce que — et c’est là que ça devient passionnant — le contre-discours qui se tient à partir des années 1950 (disons avec la Flèche brisée, ce si beau film de Delmer Daves avec une Indienne aux yeux bleus nommé Debra Paget — coupable de « redface », selon les critères contemporains) est lui aussi une fabrique de l’Histoire, tout aussi tendancielle que la précédente, qu’elle prétend combattre. Au bon général Custer de Cecil B. De Mille (1936) ou de Raoul Walsh (1941 — cette fois, c’est Anthony Quinn, le Sitting « redface » Bull), voire de sa version hétéronyme (il s’appelle Thursday dans le Massacre de Fort-Apache de Ford en 1948, et si John Wayne sait à quoi s’en tenir sur la bêtise crasse de Thursday / Henry Fonda, il accrédite néanmoins la légende dans la dernière bobine) succède l’abominable Custer d’Arthur Penn en 1970, ou les exactions sanglantes de la cavalerie du Colorado dans Soldat bleu (1970 aussi). A toute légende succède une fiction transfuge qui l’inverse — ce qui revient au même : Démocrate ou Républicain, l’Américain vit dans un songe en 24 images / seconde.

Ce qui est plaisant, et peu conforme au canon des thèses et autres artifices universitaires, c’est que les auteurs, qui écrivent avec beaucoup de verve et parfois de drôlerie, intègrent dans leur analyse la qualité proprement esthétique des films. Leur répertoire des « modèles et variations » des « fusillades de légende » glisse avec élégance du modèle prototypique de Ford (la Poursuite infernale) jusqu’au dernier avatar (le Pale Rider d’Eastwood — j’ai regretté l’absence d’Open Range, le très beau film de Costner en 2003) en passant par High Noon ou l’inévitable Règlements de comptes à OK Corral, et signale non sans perfidie que le modèle « historique » de tous ces chefs d’œuvre est le massacre de Tombstone — 20 secondes au compteur, pas de quoi faire un film de deux heures. Mais la légende, c’est la sauce, qui nappe ingénieusement les petits bouts mesquins de la réalité.

Ce que j’ai particulièrement apprécié, c’est l’attention portée à la double historicité. Bien sûr, High Noon (le Train sifflera trois fois) est un western anti-macarthiste. Mais qui avait remarqué, à part eux et moi, que le camp de G.I’s des Bérets verts, inénarrable nanar de John Wayne himself, s’appelait justement « Dodge City », la ville où officiait Wyatt Earp, le héros lancastarien de OK Corral ? Wayne qui n’avait pas voulu faire High Noon, parce que le côté gauchiste du film de Fred Zinneman ne lui avait pas échappé. Mais je n’en veux pas à Wayne, qui a fourni une prestation magnifique lors de la Cérémonie des Oscars de 1953, quand c’est lui qui a reçu pour Gary Cooper l’Oscar du Meilleur acteur (pour High Noon, quelle dérision !) décerné à l’acteur absent ce jour-là.
Les Etats-Unis, à travers leur cinéma, écrivent donc une double légende — en gens pressés qu’ils sont. Celle du passé, et celle du présent — parce que le présent pour eux n’est vu qu’à travers le prisme de la légende. « Action », après tout, est le mot qui anime la caméra avant de lancer l’événement.
D’où la relative faiblesse du cinéma dans la décennie 1990, chapitre intitulé avec humour « Veuillez nous excuser pour cette interruption momentanée de l’image et du son » : personne n’a encore trouvé le moyen de mettre du glamour dans l’étui dans lequel Bill Clinton humidifiait ses cigares. Quant à la première guerre du Golfe, elle s’est révélée beaucoup moins cinématographique que la seconde — tout juste de quoi en faire un court métrage. Peut-être les auteurs auraient-ils pu évoquer Elephant, le film de Gus Van Sant (2003° à propos de la tuerie de Columbine — mais un bon livre, c’est aussi un livre que l’on a envie de compléter.

Au final, une étude d’une érudition plaisante — le genre de livre, se dit-on en le lisant, que l’on aurait aimé écrire, si l’on avait eu le savoir et le savoir-faire des deux auteurs. Profitez, je suis pour ainsi dire le seul à en avoir parlé. Honte aux chroniqueurs de Télérama et du Monde, ces deux institutions de référence culturelle, comme chacun sait.

Jean-Paul Brighelli

Florence Arié et Alain Korkos, Filmer la légende, Editions Amsterdam / les Prairies ordinaires, 2019

« Ça ne s’est pas bien terminé pour la marmotte »

Youngqing Bao a reçu le prix du Wildlife photographer of the year 2019

Youngqing Bao, photographe chinois, a reçu grâce à cette photo le prix du Wildlife photographer of the year 2019 pour son travail sur une colonie de marmottes de l’Himalaya. « Ça ne s’est pas bien terminé pour la marmotte », a-t-il précisé.
Ce qui dans cette image a fasciné le (piètre) photographe amateur que je suis, c’est la possibilité de voir littéralement l’instant — l’instant d’avant le moment où le renard a mangé la marmotte. L’instant d’avant la fin — comme chaque instant. L’instant fatal entre l’instant d’avant et l’instant d’après — « miam » a dit le renard.
Et c’est tout ce qui fait le prix de quelque photographie que ce soit. Imaginez Faust — soumis, quoi qu’il dise, à la tentation de dire à l’instant : « Arrête-toi, tu es si beau ! » — disposant d’un appareil-photo, pour fixer les jolis traits de Marguerite — ou la beauté du diable…
Oui — mais arrête-t-on le diable ? Arrête-t-on le temps ?

Toute photo de fête est une photo du convive des dernières fêtes, comme disait Villiers de l’Isle-Adam. Le visage des bébés roses d’Anne Geddes en instance de vieillissement, celui des amours adolescentes à deux secondes des amours mortes, les mariages immortalisés sur le bord du divorce, les succès éphémères et les beuveries aux lendemains nauséeux, tout est image de l’instant saisi sur le vif — juste avant que le mort ne saisisse le vif.
J’ai fait pour mes élèves un PowerPoint résumant l’histoire de la photographie, en insistant sur ce point : que s’est-il passé l’instant d’après ? Par exemple la célébrissime photo du Che par René Burri (« Cette photo est connue grâce au type avec le cigare, pas grâce à moi », a dit l’artiste non sans raison) — et j’ai une belle collection de fumées de cigarettes ou de cigares, qui agrémentent les images d’un parfum de temps qui passe et ne reviendra pas, jusqu’à ce que le même Che soit photographié, percé de balles…

René Burri « Cette photo est connue grâce au type avec le cigare, pas grâce à moi » Ou celle, à quelques millimètres de la dernière balle, d’un certain Nguyen Van Lem, soldat viet-cong, par le chef de la police sud-vietnamienne Nguyen Ngoc Loan :Eddie Adams Eddie Adams, auteur du cliché, déclara à la mort de Ngoc Loan en 1998 : « Ce type était un héros. L’Amérique devrait le pleurer » — et pourtant, la photo circule depuis 50 ans comme la preuve des exactions des alliés de l’Amérique…
Ou encore, les fabuleux clichés de Marilyn par Bert Stern, en 1962, quelques jours avant la mort de l’actrice. Savoir que 72 heures plus tard, on la retrouverait inanimée à jamais dans sa chambre donne à la photo un arrière-plan particulier, comme si la métaphysique prenait le pas sur le physique…Bert Stern

Et c’est bien ce qui se passe dans toute photographie. Quand Nadar, en 1859, photographie Delacroix,435px-Félix_Nadar_1820-1910_portraits_Eugène_Delacroix_restored le peintre, qui avait l’œil du maître pour voir l’au-delà de la représentation, écrit au photographe : « Monsieur, je suis si effrayé du résultat que nous avons obtenu, que je viens vous prier dans les termes les plus insistants et comme un service que je sollicite d’anéantir les épreuves que vous pouvez avoir ainsi que le cliché. » Et deux ans plus tard, le cancer qui le rongeait déjà et que l’on voit sur l’image quand on la scrute l’emportait.

La photographie prétend abolir le temps — pour un instant. Quand en 1992 les photographes de Playboy flashaient Stephanie Adams,20060314b_Stephanie_Adamsils ne savaient pas que 25 ans plus tard, elle pousserait son fils, âgé de sept ans, par la fenêtre de son 25ème étage, avant de s’y précipiter elle-même… Une solution adoptée aussi par Ruslana Korshunova, top model dont on ne sait trop si elle s’est jetée ou a été poussée :Ruslana_Korshunova

Un nombre sidérant de mannequins de l’un et l’autre sexe (mais plus de femmes que d’hommes) se sont suicidés quand ils ont réalisé que les belles images sur papier glacé étaient des tentatives dérisoires pour immobiliser le temps qui, dans leur miroir, s’obstinait à les défaire, à les découdre, à les désassembler. L’album de photos est aussi thanatophore que les monuments d’un cimetière. J’ai très peu de photos de moi, mais quand je les compulse, « je hume ici ma future fumée », comme dit le poète. En fait d’abolition du temps, chaque cliché, surtout les plus heureux, fonctionne comme une Vanité, un memento mori qui m’engage à cueillir l’instant — parce qu’il ne s’arrête pas, tout beau qu’il soit.

Jean-Paul Brighelli

Pardon pour cette méditation douce-amère ; En fait, je voulais faire une recension d’un roman tout récemment paru, Mécanique de la chute, de Seth Greenland (chez Liana Levi), dont une interview enthousiaste réalisée il y a trois jours dans le Figaro par Eugénie Bastié m’avait laissé espérer que… Mettez-vous à ma place : l’auteur y est comparé à Tom Wolfe, puis carrément à Philip Roth. L’histoire — un milliardaire blanc et juif tue accidentellement un Noir, et, réseaux sociaux et rivalités raciales aidant, est précipité dans l’abîme — était tentante. Mais cette écriture au présent de narration, visant à persuader un réalisateur futur qu’en deux jours, on vous transformera cette histoire en scénario, le style « pas un détail ne m’échappe », ni la marque des voitures ni celle des vêtements, dont Bret Easton Ellis a concocté le modèle indépassable avec American Psycho, m’ont découragé. C’est un livre de plage — sauf que ce n’est plus la saison de la plage. C’est l’automne — the fall, disent très bien les anglophones. Le temps de penser à la chute prochaine des feuilles :

« Comme elles tombent bien !

Dans ce trajet si court de la branche à la terre,

Comme elles savent mettre une beauté dernière,

Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,

Veulent que cette chute ait la grâce d’un vol ! »

C’est dans Cyrano, bien sûr — à la fin.

 

 

Etiquette, politesse, et autres vieilleries à l’âge du Smartphone

00phones-sub-jumboC’était au milieu du larghetto du Concerto pour violon de Beethoven. La soliste, Anne-Sophie Mutter, s’est arrêtée de jouer et a apostrophé une femme, au deuxième rang, pour lui demander de cesser de l’enregistrer sur son Smartphone. La dame s’est levée en bougonnant pour répondre, et le président du Cincinnati Symphony Orchestra — la scène avait lieu dans l’Ohio — l’a escortée en dehors de la salle. Et le concert a repris — après une salve nourrie d’applaudissements adressés à la soliste irascible.
Presque au même moment, off Broadway, Joshua Henry, qui jouait dans une comédie musicale intitulée The Wrong Man, a opéré de même avec un spectateur du premier rang : il est descendu de scène, sans cesser de chanter, et lui a confisqué son portable. Là encore, au milieu des applaudissements des spectateurs.

Saisir l’instant sur son portable est devenu commun dans les concerts de rock — au grand dam des musiciens, qui tiennent en général à garder les droits de reproduction de leurs œuvres. Madonna ou Rihanna utilisent d’ailleurs en concert les services de Yondr, une pochette à verrouillage magnétique dans laquelle vous glissez votre portable lors des concerts : elle ne déverrouille qu’à la fin, en passant devant une borne idoine. Florence Foresti a été l’une des premières Françaises à l’utiliser dans son spectacle. Au moins vous n’aurez pas une forêt de bras entre vous et la scène.
Anne-Sophie Mutter a mis en avant l’argument de la propriété artistique — en le nuançant de remarques esthétiques: « Je me suis sentie agressée dans mes droits de propriété artistique. Un artiste prend tant de soin lorsqu’il enregistre — avec son propre ingénieur du son, afin d’équilibrer exactement le mixage. Le son fait partie de soi, vous voulez que votre voix soit reproduite exactement comme vous l’entendez — conformément au travail d’une vie entière… »
Jusque là…

Mais des voix discordantes se sont immédiatement élevées. Comme le rapportent Michael Paulson et Michael Cooper dans le New York Times, « le théâtre et la musique classique ont une base de fidèles vieillissante, et ont le désir d’attirer des publics plus jeunes et plus diversifiés. Du coup, certains insinuent qu’insister sur les restrictions comportementales est une forme camouflée et décourageante d’élitisme… »
Et Kirsty Sedgman, universitaire spécialisée en théâtre à l’Université de Bristol, auteur d’une essai intitulé The Reasonable audience, d’ajouter que l’idée que le public doit être policé ne remonte qu’au XIXe siècle, et qu’à l’époque de Shakespeare ça chahutait ferme…
Ouais. À l’époque de Shakespeare, on assassinait les grands dramaturges dans des tavernes, on ne demandait pas aux filles l’autorisation de les violer, et les criminels d’Etat étaient « hanged and quartered », ce qui chatouille pas mal. Toutes sortes de choses qui ne se pratiquent plus guère, et nous nous en réjouissons.

La politesse est montée de façon continue tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, et c’est une bonne chose. On a appris à se découvrir devant les dames, à leur tenir la porte, à mâcher la bouche fermée, à ne pas élever la voix en public, et autres merveilles de la civilisation avancée.
Mais qui l’apprend encore aux gamins ? À voir la façon dont ils se grattent les couilles en classe, et dont ils jettent dans la rue les boîtes en polystyrène de chez McDo, on finit par se demander ce que leurs parents leur ont appris. Et il y a déjà quelques années, une mienne collègue m’a agressé (et je maintiens le terme) parce qu’en lui tenant la porte, j’avais fait attention, disait-elle, au fait qu’elle était une femme, et qu’il y avait dans ma soi-disant politesse une intention machiste qui frisait l’intention  de viol. Si.

J’ai l’année dernière, après un petit déjeuner traumatisant au Caffè Florian relaté ici-même, stigmatisé cette génération d’autistes qui ne jouit de la nourriture, des spectacles, du prochain coucher de soleil ou des fesses de ses partenaires qu’à travers l’écran d’un portable. Vouloir abaisser le standard de politesse pour se mettre au niveau de ces malappris serait une erreur majeure. Il vaudrait mieux avoir recours à la technique Tontons flingueurs et leur administrer une décoction de phalanges — ou une bonne fessée, façon Comtesse de Ségur — sauf que la fessée est désormais interdite.
Après tout, quand les Dieux eux-mêmes étaient mécontents de ce polisson d’Eros, ils rossaient ferme :Bartolomeo Manfredi (1582-1622), Mars punissant Cupidon

Alors plutôt que de baisser sans cesse la barre et nos exigences, il convient sans doute de les remonter, et de faire comprendre aux petits derniers qu’ils ont du portable un usage infra-humain. Et que ma foi, s’ils tiennent absolument à rester sur ce plan-là, on les traitera de façon adéquate.

Jean-Paul Brighelli

Le tableau ci-dessus, Mars punissant Cupidon, est de Bartolomeo Manfredi (1582-1622), et date des premières années du XVIIe siècle — cette belle époque où Kirsty Sedgman veut nous faire retourner — à quatre pattes.

Jacques Attali a vu jouer Joker !

Vicente Blasco IbáñezJacques Attali sortit du Gaumont-Opéra, et se retrouva sur le Boulevard des Italiens. Il était 20h15, les gens se pressaient en peu en relevant le col de leurs impers. Il ne pleuvait pas encore, mais un vrai Parisien sentait la rumeur, de la bruine qui arrivait par l’ouest.
Attali constata, non sans amertume, que personne ne paraissait le reconnaître, et, dépité, remonta vers la rue de Richelieu. Il était attendu pour dîner, mais justement, il savait se faire attendre. « L’exactitude est peut-être la politesse des rois, pensa-t-il dans l’une de ces réflexions brillantes dont il avait l’habitude et le privilège, mais c’est surtout la caractéristique des larbins ».
Il marchait à pas lents, peaufinant les formules dont il gratifierait les convives, tout à l’heure. « Ce n’est pas un film, c’est une mauvaise action. Un appel au meurtre. Les « petits Blancs » américains se reconnaîtront immanquablement dans ce personnage poly-traumatisé, qui tue trois yuppies dans le métro de Gotham et s’en trouve très bien. Quelle invraisemblance ! Comme si les yuppies prenaient le métro ! En tout cas, cela ne m’étonnerait pas si des incidents se multipliaient, à l’image de ce qui se passe dans les 15 dernières minutes… Qui sait si l’on ne va pas attenter aux jours de Cyril Hanouna, en prenant modèle sur ce que Joaquim Phoenix fait subir à Robert De Niro… » Il se sourit à lui-même, l’un de ces sourires surchargés d’intelligence narquoise dont il s’était fait une spécialité : « Un sourire, pensait-il, est encore une manière de parler, alors qu’un rire n’est jamais qu’une façon de se taire… »

Il était allé voir ce film parce que le New York Times — son seul vrai journal, avec le Financial Times et Libé, les quotidiens qui lui rappelaient qu’il avait jadis été inscrit au PS — avait publié sur ce film des avis si contradictoires qu’il avait décidé d’en avoir le cœur net. Après tout, le FBI avait émis un avis d’alerte sur ce film, craignant des tueries de masse perpétrées par des « incels » — ces « involuntary celibate », presque tous des Blancs, misogynes et racistes…

L’idée du racisme le ramena à l’article que cette grande courge de Polony avait publié deux jours auparavant sur lui (il haïssait, tout sourire, la directrice de Marianne, qui, talons compris, le dépassait de 15 bons centimètres, alors qu’avec son mètre soixante-quatorze il n’était pas petit pour un Pied-Noir de sa génération)… De surcroît, s’il avait le sourire fin — « florentin », disaient ses thuriféraires —, elle avait le sourire carnassier, et il se sentait malgré lui, en sa présence, comme le Petit Poucet devant l’ogre.
Oui, sous prétexte qu’il avait, sur son propre site, assimilé les « souverainistes » — mesuraient-ils bien le ridicule d’un tel mot ? — à des antisémites à force d’être islamophobes, Polony s’était déchainée. « Une mauvaise foi proche du sublime », écrivait-elle. « La peur de la démocratie »…

Qu’avait-il donc écrit de si pendable ? « Quand on parle de « souverainisme », beaucoup de gens veulent croire qu’on ne parle, en Europe, que d’une maîtrise des importations et d’un refus des disciplines communautaires. En réalité, en plus d’un souverainisme purement économique ou politique, en Europe en tout cas, ceux qui en font l’apologie parlent en fait souvent, à mots couverts, en premier lieu, d’un refus des migrants, et plus largement, d’un refus des musulmans. »

Lui, Attali, était l’ami des migrants et des Musulmans ! Il sourit à nouveau, avec une telle expression d’ambiguïté qu’une dame qui passait, en sens inverse, en donnant la main à sa fille, tira inconsciemment l’enfant à elle en le croisant. Il épinglait Zemmour (que la même Polony avait pourtant habillé pour l’hiver, le qualifiant de « rentier de l’apocalypse » — mais peu importe, elle devait le chérir, au fond !), Goldnadel, Finkielkraut. Un Attali — le pluriel d’Attal — pouvait se permettre de fustiger des Juifs !
Ce qui l’irritait, chez Polony, c’était qu’il se sentait peu ou prou attaqué sur le terrain de l’intelligence. On n’en était plus à se planter des épées dans le ventre, mais on aiguisait ses propos, guettant chez l’autre la moindre ouverture, la moindre faille idéologique qui permettrait de glisser sa lame…
« Mon attaque sur le souverainisme n’était pas une erreur ! » murmura-t-il en pressant le pas — non pour arriver à l’heure, mais parce qu’il commençait à bruiner. « Ces gens sont insupportables ! Et cette grande quille qui se croit un destin national ! »
Il faillit éclater de rire, et se retint tout juste. « Pff ! Elle n’a pas vingt millions d’euros à mettre dans une campagne ! Nous les avons trouvés pour mon poulain, en 2017, parce que c’était nécessaire. Et ça le sera encore en 2022 — de toute façon, c’est déjà joué, 2022, je me demande bien pourquoi nous perdrons du temps à convoquer un vote des Français… La démocratie, au fond, c’est l’art de s’en passer… »
Et le Joker déboulait dans ce paysage pacifié, étêté, un beau paysage de mondialisation heureuse… Qui était ce Todd Philips qui avait concocté de mauvais coup ? Le réalisateur de Very bad trip ! Qui aurait attendu ça de lui ? L’expression de toutes les rancœurs, de tous les traumatismes encaissés par les laissés-pour-compte de la mondialisation et de la croissance infinie…

Il se remémora soudain une fiche que lui avait glissée l’un des agrégés dont il faisait ses hommes de main — sur un ouvrage universitaire de Philippe Saint-Gelais, les Fictions transfuges. Ou la façon de se servir dans les mythes et légendes pour en faire son miel, les détourner, les inverser même parfois. Le réalisateur-scénariste de Joker avait saisi le personnage du Joker, et avait juste renversé l’instance narrative : ce n’était plus le Bien qui parlait — Bruce Wayne —, mais le camp d’en face. Dark Vador au pouvoir, révélant que Thomas Wayne, le père de ce petit crétin de Bruce qui se prendrait plus tard pour Batman, était un sale con de politicien arrogant et arriviste…
À croire que, comme le disait Jérôme Blanchet-Gravel dans Causeur, le Joker ne faisait que rendre — comme on rend un plat indigeste — la violence reçue au quotidien d’une société impitoyable… « Mais quelle violence ? » s’insurgea-t-il. « Nous vivons dans une société si douce, si bien policée… »
Mais le film brassait d’autres lignes de fiction. L’hosto où séjournait le Joker s’appelle l’« Arkham County Hospital » — souvenir croisé de Bob Kane et de Lovecraft. Ce tueur remontait des abysses, de la fange de la ville-monde rêvée, et il tuait au nom de tous ceux qui avaient été rejetés sur sa périphérie.
Attali ne put s’empêcher de frissonner — mais sa puissante intelligence et son ego surdimensionné mirent ce léger tremblement sur le compte de la bise, qui s’insinuait sous son imper. Si le peuple d’en bas se rendait compte qu’il n’y avait plus que la violence…

Heureusement, il arrivait. Les lumières de l’escalier le réconcilièrent avec son monde, et il laissa sur le trottoir où il les avait croisées les créatures de la nuit et de la frustration, tous ces Jokers qui arpentaient les mêmes boulevards que lui, la doigt sur la détente.

Jean-Paul Brighelli

« Tu vas voir ce que dira ton père quand il rentrera ! »

1280px-Cour_des_comptes,_Paris,_plafond_du_2e_étage_de_l'escalier_d'honneur,_Allégorie_de_la_Justice,_Henri_Gervex,_1910_(2)La Justice a toujours été représentée, dans ses allégories, par une déesse. Elle a été, en Grèce et à Rome, Thémis, Eunomie, Dicé, Tyché, Némésis, Fortuna… Toutes des femmes. Chacune de ses incarnations mythologiques lui a légué tel ou tel de ses attributs — la Balance, le Glaive, ou le Bandeau. Elle est en tout cas essentielle aux états démocratiques. Voir Pascal sur le sujet : « La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique ». On n’a jamais mieux défini le nécessaire équilibre des pouvoirs — même si le philosophe note assez vite que « ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste ». Eh oui, la force prime le droit.
C’est là sans doute qu’elle acquiert un côté masculin… Après tout, on a rarement vu de femmes bourreaux. La Mère était donc la Loi au quotidien (« va te laver les mains ! »), et le Père était le dernier recours, la Voix qui descendait des cimes, comme dans Bambi ou le Roi Lion. Deux instances valent mieux qu’une.
Mais ça, c’était avant.

Dans la grande frénésie féministe, ces dames, sentant qu’elles ont désormais la force, et qu’elles ont donc tous les droits, se mêlent désormais de critiquer les décisions de justice. Hier, c’était l’affaire sauvage, qui alimenta si bien leurs diatribes que François Hollande se dépêcha de gracier une meurtrière — que la Justice, dans un premier temps, refusa de libérer. Acharnement de mâles, probablement. TF1, qui fait en quelque sorte la loi dans ce pays, se dépêcha de mettre en chantier un téléfilm où l’inépuisable Muriel Robin incarna ce déni de justice — n’en déplaise à mon ami Régis de Castelnau, un mâle blanc hétéro, donc récusé a priori. Aujourd’hui, c’est la condamnation de Sandra Muller (celle qui a initié le mouvement #Balancetonporc), condamnée pour diffamation envers le type qu’elle a publiquement traîné dans la boue, qui suscite les passions outragées. Quelques centaines de citoyennes indignées ont signé une pétition affirmant qu’elles ne respecteraient pas cette loi scélérate.

Je me fiche de savoir, sérieusement, si Mike Brant, lorsqu’il hurlait « Laisse-moi t’aimer / Toute une nuit… » se rendait ou non coupable de harcèlement : pas à l’époque en tout cas. Et qu’Eric Brion ait ou non dit à Sandra Muller : « Je vais te faire jouir toute la nuit » relève, à la rigueur, du mauvais goût ou d’une grande prétention — pas de la loi de Lynch.
Pourtant, nous y sommes. En novembre dernier, Georges Tron, l’obsédé du pied, est acquitté ; aussitôt Juliette Méadel, ex-secrétaire d’Etat chargée de l’aide aux victimes, affirme que ce verdict est « désespérant pour les doits des victimes » et que « le doute ne doit pas bénéficier aux accusés ».
Même l’Obs, rarement en retard au niveau sociétal, a trouvé qu’elle envoyait le bouchon féministe un peu loin.
Mais le mouvement était lancé. Désormais, tout le monde s’invente un Droit à sa mesure.

C’est le dernier état de l’éparpillement façon puzzle de la conscience collective, diffractée en une infinité de consciences individuelles. La démocratie se dissout très bien dans le narcissisme.
La règle était simple : quelles que fussent les décisions de justice, nous étions censés les accepter. Faire appel, éventuellement, se pourvoir en Cassation, pourquoi pas, mais in fine, accepter la Loi.
Ce n’est plus le cas. Chacune (et chacun, car ce mouvement de dynamitage de la loi commune n’a rien de strictement féminin, au fond) s’invente désormais son petit droit privé. Et, conformément à la doctrine pascalienne, cherche la force qui lui permettrait de l’imposer. Et éventuellement, comme l’avait prévu l’auteur des Pensées, substitue la force à la justice. C’est le grand retour au Far West.

Faut-il que notre démocratie soit à l’agonie pour que de telles affirmations dépassent les comptoirs de bistros où elles se cantonnaient jusque-là ! Les féministes enragées veulent leur loi : les arguments surréalistes sur le « féminicide » (nous vivons des temps acculturés où plus personne ne sait ce que signifie le préfixe « homo » d’« homicide », et où une foule de gens croient qu’il s’agit de l’homme par opposition à la femme) donnent une idée des lois sur mesure que ces dames, soudain spécialistes « naturelles » du Droit, prétendent tailler — alors qu’il est évident que toute loi spécifique affaiblit, à chaque fois, le Droit général. Les LGBT voudront la leur, alors que la Loi prévoit déjà la répression de toute discrimination basée sur le sexe ou la sexualité : ce qui a amené la police, comme chacun sait, à mettre à l’écart ceux de ses membres qui depuis des mois ou des années refusaient de serrer le main des femmes — mais cela est une autre histoire. Au nom de l’intersectionnalité des luttes, ces dames n’attaquent pas systématiquement, comme elles devraient le faire, les islamistes convaincus que les femmes sont régulièrement impures, ce qui est pourtant un délit au regard des lois républicaines — sans parler des pratiquants de l’excision ou de la polygamie.
Mais voilà : la République a laissé flotter les rubans de sa propre loi, en refusant de l’exercer à fond. Etonnez-vous que d’aucuns se substituent à elle…

Au nom du droit désormais inaliénable à se faire justice soi-même, pourquoi les femmes auxquelles ces illuminés ne veulent pas serrer la main (ou passer derrière elle dans un bus de la RATP ou de la RTM, ou utiliser un clavier qu’elles ont touché) ne giflent-elles pas ces énergumènes ? Pourquoi ne poursuivent-elles pas de leur vindicte les fanatiques qui obligent leurs épouses à marcher un mètre derrière eux, empaquetées comme de sacs-poubelles ?

Nous vivons des temps compliqués. Si l’on commence à accepter les dérives autoritaires de tel ou tel groupe, qui garantira demain que tel ou tel autre groupe n’aura pas le droit d’exercer sa justice au nom de ses principes ? Les Anglais tolèrent déjà des tribunaux islamiques pour régler les affaires courantes de certains quartiers. Mais demain, tel disciple illuminé de Zemmour ou de Savonarole fera à son tour régner un ordre nouveau, et les bûchers refleuriront. Est-ce bien ce que souhaitent nos pétroleuses ?

Jean-Paul Brighelli

Alice et le maire

4985388Michel Pariser se donne de faux airs d’Eric Rohmer dans cette comédie (on rit vraiment, de bon cœur, à ces dialogues très bien écrits) qui parvient sans fracas à être un vrai film politique français.
Pas si simple, et j’ai assez déploré que les Américains ou les Coréens soient les seuls à être capables d’en faire pour ne pas bouder mon plaisir quand je sors d’une salle où pendant une heure et demie, le spectateur a assisté au frottement de la philosophie (c’est plus ou moins la spécialité d’Alice, l’héroïne, Normalienne sortie depuis quelques années de l’Ecole — Anaïs Demoustier, efficace) et de la politique politicienne — le destin de Paul Théraneau, supposé maire de Lyon, épuisé, vidé, à court d’idées — Fabrice Luchini, impeccable, encore plus grand que d’habitude parce qu’il a débarrassé son jeu de ces tics qui amusent dans les interviews télévisées mais qui ont tourné depuis lurette au procédé.

Oui, les dialogues sont très écrits, mais ce n’est pas Ma nuit chez Maud : on s’amuse beaucoup. Lorsque la chargée de communication introduit la nouvelle promue dans la salle du conseil municipal et lance : « La Droite est à ma gauche, et la Gauche, à ma droite », le ton est donné.
Non que Paul Théraneau ne se veuille socialiste — si la chronologie semble floue, nous sommes visiblement sous le septennat Hollande. Non que Nicolas Pariser ne soit de sensibilité de gauche… Mais en cours de film, il comprend et nous fait comprendre que Gauche et droite sont des mots vides de sens : ce qui compte, c’est l’exercice du pouvoir.

Et ce pouvoir fonctionne comme les machines célibataires de Raymond Roussel dans Locus Solus : de l’énergie pour rien, de la parlote pour pas grand-chose, des rivalités mesquines quant à la taille d’un bureau, des milliardaires prêts à investir dans un méga-projet idiot histoire de faire parler d’eux et sonner les portables des autres…
Alice demande à Théraneau un peu plus d’humilité. Elle lui demande de prendre le temps de réfléchir — et de lire, alors que 99% des politiques aujourd’hui, comme le dit fort bien le film, sont d’une inculture accablante — j’en ai parlé par ailleurs. A la fin, quand il n’y a plus rien à dire ni à faire, quando consummatum est, elle lui offre Bartleby, l’autre grand roman de Melville (c’est une longue nouvelle, en fait, ça ne vous demandera pas un immense effort si vous ne l’avez pas encore lue), où le héros répète, pour justifier son refus d’accomplir certaines tâches : « J’aimerais mieux pas ». « I would prefer not to ». End of the story.

Pariser nous épargne la romance — la scène la plus hot du film consiste à voir Théraneau enfiler des sandales Birkenstock — pour mieux se concentrer sur le langage. Nous sommes la bête qui parle, et le politique est cette sous-espèce qui parle sans cesse, en se faisant croire que sa parole est performative alors qu’elle est totalement vide de sens. Face aux communicants de tout poil, Alice laisse peu à peu son bureau être envahi par des livres, de vrais livres. Elle prend d’ailleurs feu et flamme pour un petit imprimeur qui tente, dans la furie des tablettes et des écrans, de fabriquer encore de vrais livres à l’ancienne. Elle en évoque quelques-uns — l’Etrange défaite de Marc Bloch, le premier grand récit sur la démission des politiques vautrés dans la procrastination pré-pétainiste —, elle en offre aussi à son maire : on sait le goût de Luchini pour les mots, pour la langue, et le voir, l’entendre lire les premières lignes des Rêveries du promeneur solitaire est un plaisir de gourmet. « Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âme sensible, et ils ont brisé violemment tous les liens qui m’attachaient à eux. J’aurais aimé les hommes en dépit d’eux-mêmes. Ils n’ont pu qu’en cessant de l’être se dérober à mon affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu’ils l’ont voulu. Mais moi, détaché d’eux et de tout, que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher. » La grande séquence paranoïaque du Philosophe de Genève. Ces mots infuseront dans la conscience du maire, jusqu’à son silence final.

Il ne faut pas introduire les philosophes dans le dernier cercle du pouvoir. Soit ils se plantent gravement, comme Platon chez Denys de Syracuse. Soit ils se contentent de former des politiques, et d’Alcibiade inculqué par Socrate jusqu’à Emile (Robespierre ? Saint-Just ?) éduqué par Rousseau, en passant par Alexandre élevé par Aristote ou Néron formé par Sénèque, on ne peut pas dire que ce furent des succès. Ni les conseils de Voltaire à Frédéric II, ni ceux prodigués par Diderot à la Grande Catherine (pour Descartes, on ne sait pas, à peine arrivé chez Christine de Suède, il a trouvé opportun de mourir de froid — mais il reste leurs lettres). Et je ne parle pas des histrions prétendument philosophes qui induisent en guerre des présidents de la République tout en soignant leurs cols de chemise.
Alice redonne des idées à Théraneau, certes — essentiellement l’idée de s’en aller. Ce qui est philosophiquement intéressant, mais politiquement incertain — surtout quand on sait à qui il abandonne le pouvoir.

Langage et éducation forment le versant le plus creusé du film. Vers la fin, Alice et son maire écrivent à deux mains le discours que ce dernier devrait prononcer devant les Socialistes réunis en congrès. Et d’y déplorer « des écoles d’ingénieurs qui ne fabriquent plus d’ingénieurs, mais des banquiers ; cette Ecole Nationale d’Administration qui ne fabrique plus de grands commis de l’Etat, mais des banquiers ; ces écoles de commerce qui ne fabriquent plus d’entrepreneurs, mais des banquiers… » — je cite de mémoire. Ça vous a une autre gueule que « Mon ennemi, c’est la finance » — juste avant la nomination de Macron à l’Economie.

Mais ce discours, il ne le prononcera pas, et il ne sera pas le candidat de ce parti qui tient désormais ses congrès dans une cabine téléphonique. Quand trois ans plus tard, à la fin du film, Théraneau est hors jeu ; que ses camarades ont choisi Benoît Hamon comme candidat et mode de hara-kiri collectif ; et que visiblement Macron est au pouvoir, il ne lui reste plus qu’à relire Bartleby : « I would prefer not to. »
Pariser comprend (en fait, il a compris dès le départ, et son film est aussi, en filigrane, son itinéraire) qu’il n’y a plus de Gauche ni de Droite : juste une machine emballée qui produit du texte sans se soucier du sens, pourvu que ça rapporte. Et qu’il faudrait sans doute penser la politique autrement — dans la rue, peut-être. Là où ne descendent plus les philosophes.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le film a été pour moi l’occasion de retrouver à l’écran, dans le rôle de la Directrice de cabinet, Léonie Simaga, vue en 2005 à la Comédie française (dont elle fut sociétaire de 2010 à 2016) dans l’Amour médecin, cette merveilleuse pochade de Molière sur laquelle je travaille cette année. Un régal — et toute la tristesse du monde dans ses yeux quand elle comprend qu’elle ne sera jamais chef de cabinet du Président de la République.

Ad Astra, Brad Pitt et la PMA

imagesJ’ai hésité à aller voir Ad Astra, le dernier film de James Gray. La présence de Brad Pitt, dont vous avez compris depuis ce que j’ai écrit récemment sur lui et Tarantino, qu’il était le parangon du paresseux, ne m’y encourageait guère. Par ailleurs un censeur scrupuleux qui sévit sur Bonnet d’Âne me reproche chaque chronique sur un film américain, insinuant que je suis payé par l’industrie cinématographique US pour en parler…

Si seulement…

Et puis un excellent article du New York Times m’a convaincu que je ne perdrais pas mon temps. Et de fait, c’est un bon film, dont le décor de science-fiction inter-stellaire n’est qu’un prétexte pour aborder un sujet autrement grave que de savoir s’il y a ou non des petits hommes verts au-delà de Neptune : les relations fils / père, et les infinis (de tristesse, de remords et de solitude) que nous nous coltinons entre les tempes.

En ces temps étranges où le gouvernement, au prix de quelques acrobaties législatives, impose à ses députés tétanisés le vote d’une loi autorisant la PMA pour toutes, supprimant d’un trait de plume la présence du Père, il ne m’a pas paru mauvais de me remémorer les diverses combinaisons de cette relation complexe entre le géniteur et le rejeton.

Il fut un temps où les pères étaient absents. Mais qu’ils courussent après un bison, une gueuse ou une promotion, leur absence était aussi une présence : ils étaient là, en filigrane, comme une promesse ou une menace (« Tu vas voir ce que dira ton père lorsqu’il rentrera ! », clamaient les mères). Et la dialectique Père / Fils s’élaborait alors selon deux schémas antithétiques — quoique…
Premier cas, la solution Sophocle. Le Fils tue le Père, et lui pique son épouse, qui se trouve être sa mère. Quatre enfants plus tard, Tirésias ramène sa fraise…
Deuxième cas, la solution Rostam. L’omniprésence, depuis les divagations du barbichu autrichien à la fin du XIXe siècle, du schéma œdipien ne doit toutefois pas nous faire oublier cette antithèse, parfaitement parallèle : le Père tue le Fils.
Le modèle, c’est l’histoire du guerrier fameux de la légende iranienne, Rostam, qui tue son fils Sohrab — et le reconnaît trop tard.The British Library - IO Islamic 1256 f.102bLes mythologues nous enseignent que c’est un scénario indo-européen, qui se retrouve dans nombre de cultures — par exemple dans le Chant d’Hildebrand, au IXe siècle. La synthèse est dans la relation entre Arthur et Mordred, son fils et son neveu à la fois — puisqu’issu d’un inceste avec Morgane (ou Morgause, sa demi-sœur, tout dépend des versions). Dans le récit primitif, Arthur tue Mordred lors de la bataille de Camlann, et il est si dangereusement blessé lui-même qu’il lui faut abandonner Excalibur (Ciel ! Serait-ce un objet phallique que cette épée enchantée…) et partir avec les fées se faire rafistoler sur l’île mystérieuse d’Avalon, où il est toujours, pour autant que nous sachions. Mais d’autres traditions, tout aussi respectables, prétendent qu’ils se sont entretués — voir la magnifique illustration d’Arthur Rackham…How_Mordred_was_Slain_by_Arthur Voire même que Morded seul a survécu, ce qui lui a permis in fine d’épouser Guenièvre, après la disparition de Lancelot.

Plus près de nous (et je l’avais oublié, misère…), le Papet de Jean de Florette découvre, à la fin de Manon des sources, que Jean, qu’il a positivement poussé à l’accident fatal en cachant la source qui arrosait sa propriété, était en fait son fils. Et que du coup, Manon qu’il a tant persécutée est sa petite-fille — mais la lettre qui le lui apprenait, trente ans auparavant, s’est perdue… Il en meurt de remords. Pagnol était allé chercher son histoire dans les plus vieux mythes — et c’est bien pour ça que ça fonctionne.

C’est ce même retour au mythe, comme on me l’a fait remarquer, qui fait si bien fonctionner l’affrontement entre Luke Skywalker et son père — Dark Vador. Si vous cherchez un scénario, inutile de vous creuser la tête : allez donc fouiller dans les légendes indo-européennes, elles sont calibrées pour s’adresser par en dessous au substrat humain le plus primitif.

Dans tous les cas, quel est l’enjeu de ce conflit, que James Gray a fort bien perçu ? Le Père est l’enracinement dans la tradition, dans un temps immobile où le Fils, pour adulte qu’il soit (Brad Pitt, 56 ans bientôt), reste éternellement mineur. Le Fils, lui, aspire à écrire sa propre histoire — et même, en s’opposant au mythe, à écrire l’Histoire. Lorsqu’il est tué par le Père (c’est ce qui manque d’arriver à Thésée, que son père Egée, qui ne l’a pas reconnu, veut faire empoisonner, sur les conseils de son épouse, Médée), l’Histoire est stoppée net, et le mythe se mord la queue.
Si je puis dire.
Brad Pitt retrouve son père du côté de Neptune. Un Père absolument fou, joué tout en sobriété par un Tommy Lee Jones halluciné. Un Père qu’il devra abandonner dans l’espace, en coupant (littéralement) le cordon.
Le Fils en est-il satisfait ? Il se retrouve sur Terre, seul et silencieux, accoudé à un bar comme un oiseau de nuit dans une toile de Hopper (voir Nighthawks). Bon, Gray nous a tricoté une happy end qui ne trompe personne. La mort du Père le livre à lui-même et à ses démons.

On n’en finit pas de tuer le Père — et je me demande à quoi vont pouvoir s’occuper ces gosses nés sous PMA, orphelins d’un géniteur qui n’existera même pas sur le papier. On n’en finit pas de se confronter à lui, quand bien même il serait parti chasser les bisons dans les plaines célestes. Il est la référence, le pôle d’excellence quand on est gamin, la créature à éliminer plus tard (parce que si ce n’est pas lui, c’est nous). Il est celui dont on porte le nom — et dans le film, les gens innocemment (?) lancent à Brad Pitt : « Ah, Roy McBride, le fils de Clifford McBride ? » Fatalitas !

Le père est celui qui vous affirme, quand vous n’avez pas 12 ans : « Jamais tu n’auras autant de femmes que moi » — et qu’il faut dépasser sur sa gauche, sur ce plan-là comme sur tous les autres. Il est celui qui vous bat à la course ou au tennis, et à qui on rêve de flanquer la pâtée. Ou celui qui vous apprend à déchiffrer le code, en vous lisant le Journal de Mickey — ou Pilote, ou Pif Gadget : j’aimerais savoir combien de petits garçons aujourd’hui quadras ou quinquagénaires ont ânonné « Rahan » avant de savoir lire « Maman », un mot rarement présent aux Editions de Vaillant. Le Père est celui que la NASA a consacré comme héros, le modèle sur lequel s’est aligné le Fils, mais un modèle indépassable. De toute façon, il est fou, et il ne reviendra pas au bras de son fils comme un gentil caniche.

Alors, tous ces petits garçons nés de Joséphine et de Daphné, ou de Daphné toute seule, qui vont-ils tuer ?
Ah, j’entends d’ici les féministes protester : « Justement ! Ils ne tueront plus ! Ils cesseront d’alimenter le cycle sans fin de la violence, patati-patata… »
Notez que je ne m’inquiète pas : ces Amazones feront surtout des filles, d’ici peu elles choisiront ce qu’elles garderont, et ces donzelles leur règleront leur compte — puis tomberont amoureuses de quelque père de substitution : on n’échappe pas au schéma, c’est même justement pour ça qu’il est schématique.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’ai hésité entre rendre compte d’Ad Astra et vous parler du dernier livre — très plaisant — de Jonathan Coe, le Cœur de l’Angleterre.G02566 Mauvaise traduction de Middle England, référence peut-être intraduisible à la « Terre du Milieu » de Tolkien. Coe est familier des titres intraduisibles, rappelez-vous What a carve up ! traduit vaille que vaille par Testament à l’anglaise. Peut-être le fait-il exprès, d’autant qu’un long passage à Marseille, dans ce dernier roman, me donne à supposer qu’il maîtrise fort bien notre langue.
C’est le type même du grand livre politique enrobé dans une histoire à plusieurs personnages que nous sommes désormais incapables d’écrire en France. Ma seule réticence est l’aspect terriblement « upper class » des personnages, tous passés par Oxford (on apprend au passage que Boris Johnson, qui y fut lui aussi, était à l’époque assez snob pour ne fréquenter que ceux de ses condisciples qui avaient auparavant transité par Eton — ainsi devient-on un vrai-faux leader populiste). Dans tous les cas, c’est trois heures d’ambiance 100% anglaise. Jusqu’au final, où ces partisans du « remain » préfèrent s’exiler en France — mais bon, dans le Luberon.

FCPE mon amour

FCPE0La FCPE aurait-elle décidé de tester nos limites ? C’est une stratégie d’idéologues : on pousse un pion, puis un autre, on regarde si ça réagit, et on s’avance plus loin.
Il y a deux scandales dans cette affiche qui fait jaser depuis trois jours : d’un côté un mépris de la loi de 2004, qui interdit tout signe religieux ostentatoire dans l’enceinte scolaire — et une classe qui sort hors les murs de l’école transporte ces murs avec elle, même Chatel, qui n’était pas un grand spécialiste en matière éducative, ne s’y était pas trompé. Blanquer non plus, d’ailleurs, qui a qualifié cette campagne d’« erreur », et qui devrait réagir en coupant les subventions (près de 500 000 €) à cette association qui ne représente personne (280 000 adhérents, par rapport à 12 millions d’élèves, c’est dérisoire). Déjà en 2015-2016 la FCPE avait été suspectée de « rembourser » l’augmentation de sa subvention en soutenant le réforme du collège, alors qu’elle était conspuée par 80% des enseignants : bonne idée de dresser les parents contre les profs !

Mais ce qui me révulse davantage, c’est le texte : « La laïcité, c’est accueillir à l’école tous les parents sans exception ».

Depuis quand l’école a-t-elle vocation à « accueillir les parents » ? L’école accueille les élèves (pas les « enfants » — et ce n’est pas une distinction pour rire). Comme disent les pédagos dans leur jargon, un parent est un « géniteur d’apprenant ». L’enfant n’existe pas, à l’école ? L’enfant, connais pas ! Nous avons des élèves — et hors les murs, ces élèves redevenus enfants ou adolescents ont des parents. Mais ce n’est pas notre affaire.
Depuis trente ou quarante ans, les parents ont lentement grignoté les murs de l’école. Ils attendaient dehors, ils sont désormais dedans. Ils accompagnent les sorties scolaires, organisent les goûters, les anniversaires — et ils manifestent lorsque la cantine est insuffisamment halal à leur goût.

Essayons d’être clair : un « enfant », chez lui, fait ce que ses parents lui disent de faire — fort bien, c’est leur problème. Mais l’institution scolaire repose sur l’idée qu’ils nous transmettent leurs pouvoirs quelques heures par jour. La blouse que nous mettions (et l’uniforme porté dans certaines écoles ou certaines régions — aux Antilles par exemple — en témoigne) nous instituait « élèves » — et nous l’abandonnions dès que nous étions sortis, pour marquer le fait que nous changions d’espace et de statut. Un enfant, chez lui, mange ce que ses parents lui donnent — mais à l’école, un élève mange ce que la cantine lui sert. C’est si difficile à comprendre ?

La FCPE crie depuis quelques jours en protestant : ses intentions sont pures, et ceux qui la critiquent n’ont en tête qu’un agenda électoral. Pas elle, bien sûr ! Fanatiques de tout poil, votez pour moi ! Tel est le sens du message — et la « mère » voilée de l’affiche racole de futurs électeurs pour la centrale. Son sourire est électoral jusqu’au bout des canines.
Quant au regard admiratif que la petite fille porte, en contre-plongée, sur sa supposée génitrice, on se demande s’il s’adresse à cette jeune femme souriante ou au chiffon qu’elle porte sur la tête. Ce ne sont donc plus les escarpins de leur mère qu’essaient les gamines, c’est leur burka ?

Autre point litigieux : c’est faire de la sortie scolaire, comme je l’écrivais jadis dans la Fabrique du crétin, « le must, le sésame, le nec plus ultra, le schibboleth de l’éducation : centrale nucléaire, savonnerie, forum des métiers, musée, chocolaterie, plage mazoutée, salon de l’étudiant, parc naturel régional, Comédie-Française, marais salants, Futuroscope, raffinerie de pétrole, ciné-club, Schtroumpfland, élevage de ratons-laveurs — tout est bon, même et surtout n’importe quoi… »
(C’est triste de se relire et de constater que malgré tous mes efforts et ceux de bien des Républicains, le système se délite de plus en plus vite — et que mon livre n’a pas pris une ride)…

Je ne savais pas encore, à l’époque — on venait de voter la loi de 2004, et on la respectait globalement — que ces jolies excursions qui évitent de s’ennuyer en classe se feraient accompagnées de mères voilées. ET à la piscine, elles viennent en burkini accompagner les bambins ?

Enfin, invoquer la laïcité pour laisser venir à soi les petits musulmans est une honte absolue. La laïcité (la vraie, hein, pas la laïcité à géométrie variable de Jean-Louis Bianco) est comme la République : elle ne reconnaît et ne subventionne aucun culte. Afficher une femme voilée (eh non, un voile ce n’est pas comme une mini-jupe, ce n’est pas « mon choix » — c’est le signe d’un asservissement), c’est instiller dans les crânes fragiles l’idée que la France peut très bien se fragmenter en communautés — et par voie de conséquences en communautés antagonistes. C’est une affiche de guerre civile, sous prétexte d’être une affiche de réconciliation.

Les parodies ont immédiatement fleuri, certaines fort drôles,EFLNiEnXkAEWZUu d’autres d’un goût plus douteux, ce qui a amené immédiatement la FCPE à porter plainte. C’est typique : on produit une affiche qui est une agression à la fois contre le bon sens et contre la loi et on se pose en victime.
Mais on sait depuis lurette que tous ces gens qui crient à la brimade dès qu’on leur réplique sont en fait les fossoyeurs de la République.

Jean-Paul Brighelli

Un jour de pluie à New York

4483487Un soir de 1966 ou 1967, mes parents m’ont emmené au Théâtre du Gymnase, à Marseille, où se produisait Erroll Garner, en trio — avec un contrebassiste impavide et un batteur imperturbable. Ma mère aimait le jazz, et elle écoutait « Misty » en boucle, sur l’électrophone de la maison. Et aussi Armstrong jouant Fats Waller, et quelques autres. Du jazz classique — je devais découvrir quelques années plus tard Parker, Mingus, ou Miles Davis.

« Misty » est l’un des morceaux de jazz qui rythment Un jour de pluie à New York, le dernier film (à ce jour) de Woody Allen. Autant vous dire tout de suite : c’est un pur joyau, et le fait qu’il est interdit de fait aux Etats-Unis (mais quel ramassis de connards…) doit vous inciter davantage encore à aller le voir. Le film entier est un hymne à New York — le New-York de Gershwin dans Rhapsody in blue, le New-York des grands et des petits bars où officie un pianiste mélancolique (pléonasme !), comme celui que joue Jeff Bridges dans Suzie et les Baker Boys… Un hymne à sa ville, comme il en a fait déjà dans Annie Hall ou Manhattan. Une ville sous la pluie de fin d’été, qui plonge New York dans une brume légère — misty, c’est ça.

Mais ça, c’est la toile de fond. Quant à l’intrigue, c’est du Marivaux revu sur la Cinquième Avenue ou sous l’horloge-carillon du zoo de Central Park, avec chassés-croisés amoureux, déambulations inquiètes, jeune écervelée provinciale séduite par la ville et les grands prédateurs qui y rôdent, parties de poker, soirées très arrosées, tentations à portée de main, fuite sous la pluie en petite tenue — tout ça en une heure et demie, parce qu’un morceau de jazz qui dure trop longtemps, ce serait vite répétitif…

Mais ce n’est pas ça encore qui m’a cloué à mon fauteuil (inconfortable). Ce qui m’a scotché, c’est l’évidence d’une virtuosité qui ne s’exhibe pas, une virtuosité tranquille due peut-être à l’âge, le même genre que Clint Eastwood dans tous ses derniers films : à peine s’il joue, il se contente d’être, et c’est parfait, dès la première prise. Là, de même — mais derrière la caméra : un vieillard s’amuse à filmer, il est sûr de ses cadrages, de sa lumière, sûr de ses acteurs (Allen a fort bien panaché des p’tits jeunes — Elle Fanning ou Timothée Chalamet —, de grands acteurs — Jude Law — et des comédiens de théâtre, par exemple Cherry Jones, qui fait un numéro inoubliable de mère révélant à son fils — mais chut !). Le réalisateur multiplie d’ailleurs les plans-séquences virtuoses comme on n’ose plus s’y risquer, aujourd’hui — Elle Fanning en gros plan pendant deux minutes, la nunuche Disney parfaite propulsée soudain dans la cour des grands. Allen n’essaie pas de nous en mettre plein la vue : il filme comme Fred Astaire dansait — tout en grâce.

Quant aux polémiques que des demeurées en peine de notoriété tentent de relancer à chaque film de Woody Allen… Certains des acteurs du film, dans la fournée de #MeToo, ont dit qu’ils renonçaient à leur cachet, l’offraient à des organisations LGBT, qu’ils ne tourneraient plus jamais avec Allen, etc. Pauvres petits, préoccupés par le politiquement correct et les Oscars à venir  : dans les années 1950, en pleine hystérie maccarthyste, ils auraient dénoncé les activités supposées communistes de Chaplin, Dmytryck ou Losey, des réalisateurs dont ceux qui les ont black-listés ne méritaient pas de baiser les semelles.

Je sens bien que des grincheux me reprocheront encore une fois de parler d’un film américain. Mais je n’y suis pour rien, si le cinéma français n’est nulle part — ne comptez pas sur moi pour dire du bien de Bienvenue chez les Ch’tis. Après tout, il y a deux jours, j’ai regardé sur DVD un merveilleux film japonais de 2015, les Délices de Tokyo, avec cette merveilleuse actrice septuagénaire, Kirin Kiki, dans l’un de ses tout derniers rôles. Et qui avait la même évidence tranquille, le même bonheur. Un bonheur mélancolique, certes, mais un peu de mélancolie ne gâche pas le bonheur, bien au contraire. Après tout, dans la dernière phrase du film d’Allen, il est surtout question du printemps à venir, le printemps dont un octogénaire rêve, et pendant lequel sortira Rifkin’s Festival, le prochain film de Woody Allen, tourné cet été en Espagne.

Jean-Paul Brighelli