C*** de classiques !

246985-capture-d-ecran-2011-02-16-a-12-_1297857336« Qu’est-ce qu’un Classique ? » est depuis Sainte-Beuve (priez pour moi !) l’un des sujets les plus donnés en Lettres, les plus commentés sur le Web. J’ai gardé dans mes archives une bonne copie d’élève qui commence ainsi :

« « J’espère un jour ne plus être à la mode pour devenir un classique », avoue Pedro Almodovar : singulier aveu pour un spécialiste de la provocation. Mais peut-être ne faut-il pas s’en étonner. La notion de « classique », en cinéma, en littérature comme dans tous les arts, pose un problème épineux. Si le Classique au sens restreint — entre le début du règne de Louis XIV et la Révolution — se définit assez aisément (à ceci près qu’à l’époque ces Classiques étaient des Modernes), l’œuvre classique — toute œuvre primordiale, quand bien même elle ne serait pas primitive — est plus complexe à cerner. Quoi de commun entre Ruy Blas, Phèdre, ou Du côté de chez Swann ? »

On voit le genre, très khâgnal. L’accroche décalée n’empêche pas de citer, très rapidement, quelques titres hétérogènes qui assurent le correcteur que l’étudiant appartient bien à son monde culturel, et a appris deux ou trois choses à fréquenter ses cours… Et je ne dirai rien de ce « en même temps » induit — un modèle exportable sur la longue durée…

Mais ça, c’était hier.

Un Classique désormais est une œuvre littéraire qu’il est recommandé de charcuter jusqu’à ce qu’elle soit méconnaissable. Un quartier de bœuf que le prof-équarisseur jette sur la table des élèves-bouchers pour qu’ils la réduisent en purée. Dans le McDO, ça passe mieux.
C’est de la littérature tartare, comme le steak du même nom. Ce n’est plus Flaubert disséquant Madame Bovary — dont on se souciait de savoir, il y a deux ans, si elle mangeait équilibré, grâce aux programmes de Najat. C’est Kevin et Yasmina atomisant Flaubert.Caricature-dAchille-Lernot-parue-dans-La-Parolie.-Flaubert-dissèque-Madame-Bovary.-1869.-230x300 Par exemple…

Vous vous rappelez sans doute ces déclarations à l’emporte-pièce de Nicolas Sarkozy contre la Princesse de Clèves. C’était le 23 février 2006, à Lyon. Promettant d’en finir avec « la pression des concours et des examens », il avait lancé : « L’autre jour, je m’amusais — on s’amuse comme on peut — à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de La Princesse de Clèves. Imaginez un peu le spectacle ! » Sensation. Deux ans plus tard, en juillet 2008, le chef de l’Etat faisait l’apologie du bénévolat qui, disait-il, devait être reconnu par les concours administratifs — « car ça vaut autant que de savoir par cœur La Princesse de Clèves. J’ai rien contre, mais… bon, j’avais beaucoup souffert sur elle ». L’une de ces formulations d’une ambiguïté équivoque qui font que l’on pardonne beaucoup de choses à Sarko, tant il nous fait sourire.
N’empêche que dans les mois qui suivirent, de nombreuses lectures de la Princesse s’organisèrent dans des lieux publics. Et les ventes s’envolèrent — une façon intelligente, enfin, de protester…1499528_3_c696_lecture-publique-de-la-princesse-de-cleves

Fini de rire.

Enter Florence Charravin, aujourd’hui IPR de Lettres en PACA, qui lorsqu’elle était encore enseignante, au lycée Aubanel d’Avignon — c’est plein de populations déshéritées, Avignon, elles valent bien un enseignement particulier et pédagogiquement constructif, et même constructiviste —, avait travaillé avec ses Premières sur le roman de Mme de Lafayette en créant un compte Facebook sur lequel les élèves pouvaient échanger leurs impressions de lecture.Capture d’écran 2018-05-05 à 15.51.00 Ah, ces « pratiques orales numériques » appliquées à la littérature, c’est trop beau ! Elle avait fini par leur suggérer de réécrire le chef d’œuvre dans leur langage, en modifiant l’intrigue de façon à ce que ça leur parle. On appelle cela s’approprier une œuvre, chez les didactichiens du Français. Alors, à la fin, elle se tape Nemours, cette pétasse ?

Les Cahiers pédagogiques, bible du pédago, s’en sont enthousiasmés. À propos, ça avance, cette suppression de subvention ?

Notez que ce n’est pas plus délirant que la proposition faite par une prof du lycée de l’Iroise, à Brest — qui travaillant sur le Jeu de l’amour et du hasard, a suggéré à ses élèves de doter les personnages d’un Smartphone et de modifier l’œuvre en fonction de ce paramètre auquel cet abruti de Marivaux n’avait pas pensé en 1730. Sûr que c’était trop compliqué de les initier au marivaudage, au rococo et aux mœurs de l’après-Régence, quand Louis XV laissait le cardinal de Fleury gouverner pour pouvoir s’amuser tout à son aise. Je suis ravi que la plate-forme officielle EDUSCOL recommande l’idée. Il n’y en a pas de meilleure.Capture d’écran 2018-05-04 à 02.41.44

D’autant qu’il n’y a pas de raison de s’arrêter là. On peut aussi institutionnaliser le contresens, histoire de faire mode. J’ai raconté, en rendant compte des horreurs imprimées dans le Nouveau magazine Littéraire (commandé dans tous les CDI qui se respectent) comment une enseignante de Paris III, Sophie Rabau, suggère de traquer dans la littérature toutes les traces de viol antérieures aux histoires que racontent les œuvres. Si. Médée ? Violée — c’est pour ça qu’elle cède à Jason. Ne cèdent sans doute que des femmes pré-violées. Nausicaa ? Violée itou — par Ulysse, aussi désemparé soit-il quand il aborde les côtes phéaciennes. Mélisande ? Violée — c’est pour ça qu’on la prend aux cheveux sans doute… Et Manon Lescaut, et la Célimène du Misanthrope, toutes violées antérieurement…
Et Carmen, dont Leo Muscato, à Florence, a revisité l’opéra avec le succès que l’on sait ? Violée aussi — chez les Gitans, hein…
Et notre universitaire (auteur d’une Carmen comme « figure queer » — pourquoi diable se gêner, Mérimée ne portera plus plainte) de suggérer qu’une « action collective des lecteurs lectrices et personnages mette au jour la violence enfouie dans les pages de la littérature mondiale ». En attendant sans doute de les réécrire — voir ci-dessus. Voir ci-dessous.

Pour cela, prenez les conseils de Patrice Jean dans l’Homme surnuméraire, dont j’ai rendu compte ici-même. Le héros est chargé de supprimer des œuvres tout ce qui pourrait choquer le politiquement correct, en les réduisant à des proportions acceptables en nos temps frénétiques. Ainsi Céline. « Lorsque Beaussant m’informait qu’il avait céliné une œuvre, c’est qu’il n’en restait, dans le volume et dans l’esprit, presque rien. Le verbe, on l’aura compris, se référait à Céline : Voyage au bout de la nuit, gros roman de plus de six cents pages, avait subi une cure d’amaigrissement, de sorte qu’il se présentait, dans notre collection, sous la forme d’une petite plaquette d’à peine vingt pages, dont le contenu printanier, guilleret et fleuri, n’aurait pas choqué les séides les plus soumis au politiquement correct. »

Voilà qui devrait satisfaire le collectif Lettres vives, qui vient de se fendre d’un manifeste de protestation contre les diktats (quel autre mot, pour ces gens-là, qui ont la liberté pédagogique à sens unique — le leur ?) de Jean-Michel Blanquer, et suggèrent, à rebours des bonnes intentions ministérielles (qui ne mangent pas de pain ni de crédits nouveaux) d’enseigner — comme eux — de façon dynamique et surtout pas « testamentaire » :
« C’est d’abord la curiosité des élèves, leur finesse, leur capacité à se mettre à la place de l’autre qui nous interpellent et que nous voudrions partager et souligner. Ce sont des paroles sur le cours, sur la littérature ; des paroles sur la culture, leurs cultures ; des paroles sur la vie, le monde, la société, sur l’histoire… pour qui veut bien les accueillir. À la manière des auteur.e.s qu’ils côtoient – avec ou sans nous –, les élèves savent faire rire, faire réfléchir, émouvoir, interroger, bousculer, etc.
« La langue est un objet vivant, une réinvention permanente de nous-mêmes et de notre relation à l’autre et au monde. Son enseignement ne se réduit pas à une visée utilitaire ou testamentaire.
« Point d’idéalisation ni d’angélisme de notre part. Et même s’il faut avouer que, entre brouhaha et mutisme, libérer cette énergie n’est pas facile tous les jours, nous savons aussi qu’émergent des paroles précieuses, des textes vifs et des textes à vif…
« Notre projet est de « vivifier » les contenus et les pratiques en ne limitant pas l’enseignement des lettres à une « histoire nationale de la littérature ». La place des femmes dans les programmes, celle des dominé.e.s, des exploité.e.s, etc. abordées dans une perspective sociale et politique, la lutte contre le discours dominant, etc. tels sont les enjeux dont les élèves doivent s’emparer. »
C’est beau. C’est très beau. L’effet discret d’écriture inclusive aussi. Les auteur.e.s. Magnifique. « Tu fais quoi dans la vie ? » « Je suis auteure et professeure, peuchère… » Quant aux dominé.e.s et exploité.e.s, on sent dans la graphie imprononçable une sensibilité de gauche qui permet de sonder le passé de Nausicaa (allez, fillette, balance ton porc !) et de Médée (tu n’aurais pas été violée par ton frère, toi ? C’est pour ça que tu l’as découpé en morceaux, hein — bien fait pour sa gueule !).
Je conseille au ministre de jeter un œil sur la liste des signataires : il y trouvera une cohorte d’enseignants d’ESPE (virons-les !), et Viviane Youx, la responsable de l’AFEF (Association Française des Enseignants de Français), ce groupuscule qui ne représente que lui-même, et s’indigne, ces derniers jours, de la suppression au Bac de « l’écriture d’invention », cette horreur pédagogique. Comment ? L’AFEF reçoit encore une subvention ? Allez, un bon mouvement, accordez-lui le droit de se financer sur ses fonds propres. Soyez libéral, Monsieur le Ministre !

Soyons sérieux un instant. On apprend à peindre en recopiant, inlassablement. Plutôt que d’inciter des adolescents à étaler leurs états d’âme (c’est toujours un peu répugnant, un état d’âme acnéique) en leur faisant croire qu’ils valent bien Rimbaud, on devrait leur faire recopier la lettre 81 des Liaisons dangereuses, qui est le plus grand texte féministe jamais écrit — ah mince, il a été rédigé par un homme.
Salauds d’hommes. Ils sont partout.

Jean-Paul Brighelli

Scandale rue de Grenelle !

 

000_zr9z0_0Nous frisons l’insurrection. Quatre circulaires, un guide sur la lecture, et la révolution menace. Nous sommes peu de chose.

Quoi ! Le ministre prétend que les « professeurs des écoles » (promis, c’était pour rire, je reviens à la raison et je dis « instituteurs », ce mot plein de promesses et de tuteurs pour marcher droit) devront désormais enseigner à lire selon des méthodes qui marchent ! Voilà un réactionnaire qui prend des risques. Comment ! Les enfants de pauvres sauront lire comme les enfants de riches — qui apprennent depuis lurette selon lesdites méthodes dans des ghettos pour riches (pauvres riches ! Condamnés à hanter Stanislas et Jeanson-de-Sailly !) presque exclusivement dirigés par des gens d’église. Pire : Blanquer veut absolument qu’on leur fasse lire des vrais textes littéraires, appartenant à la littérature « patrimoniale », et pas les œuvres de Gudule et de Sarah K ! Ils apprendront le bon français, et pas celui des films d’Abdellatif Kechiche, l’homme qui réécrit Marivaux dans la syntaxe de Black M ! Ils sauront déchiffrer plus tard Das Kapital in french in the text. The horror !
Jean-Pierre Terrail, interviewé par l’Huma, s’en félicite. Encore un gauchiste ! Et Benoît Rayski plaint les malheureux enseignants forcés de lire les 130 pages du guide que Blanquer met à leur disposition. Blanquer ou le retour de l’Inquisition ? Est-il la réincarnation de Bernardo Gui ?-NMAalEXb_nQ4k1Ne8tM79dOHa0@653x498Ci-dessus, une « professeure des écoles » pédago malmenée par les sbires de Blanquer dans une cave de la rue de Grenelle — document exclusif Bonnet d’âne. Serait-ce Dominique Bucheton, « professeure honoraire en sciences du langage » à Montpellier, qui n’en finit pas de s’égosiller dans l’Osservatore Pedago.

Quoi ! Il n’y aurait plus une école pour les pauvres, avec des méthodes de pauvres (l’idéo-visuelle de saint Foucambert et de sainte Charmeux (qui vient de se réveiller et juge « impossible et dangereux » de savoir lire à la fin du CP…), approuvée par saint Goigoux et Philippe « Dieu-le-Père » Meirieu, qui héberge sur son blog les justificatifs des pratiques qui ont envoyé quelques centaines de milliers de gosses chez les orthophonistes) et une école de bourgeois chanceux apprenant le B-A-BA ! Tout le monde serait alphabétisé ? Quel scandale, semblent dire en chœur les responsables syndicaux et les chantres des pédagogies nouvelles — à l’exception du SNE, affilié au SNALC, un repaire de réactionnaires, dit le Monde chaque fois qu’il en parle. Mais bon, qui lit encore le Monde, à part les folliculaires en quête de doxa ?

La sacro-sainte liberté de faire et de dire n’importe quoi, pédagogiquement parlant, est donc menacée par cet hurluberlu qui fait des distinguos subtils entre « liberté pédagogique » et « anarchie pédagogique ». Stigmatiser l’anarchie, voilà qui est de droite… Et Sylvie Plane, ex-« madame Prédicat, en est toute retournée : « Le petit livre orange est le signe manifeste d’une grande méfiance à l’égard des enseignants et des cadres de l’éducation nationale. La coercition exercée contre les enseignants y est violente… » The horror ! The horror !

À remarquer que tous les Saint-Jean-Bouche-d’or qui protestent véhémentement ne voulaient pas voir une tête qui dépasse lorsqu’il s’agissait d’appliquer à la lettre (sinon, punition, copiez trente fois « je dirai Prédicat au lieu de Complément d’Objet ») les consignes pas du tout idéologiques de Vallaud-Belkacem. Maîtres modèles, Inspecteurs du Primaire (et du Secondaire), tuteurs des trois sexes étaient tous aux ordres, le doigt sur la couture du pantalon. Un ministre (et non « une » ministre, hilote ! — peut-être devrais-je définir hilote, ça m’étonnerait qu’ils apprennent ça, dans les IUFM-ESPE-Archipel du Goulag scolaire) forcément compétent, puisque Najat se prétend de gauche — mais on sait que « de gauche », chez ces gens-là, signifie que l’on veut le bien des pédagos et le sien avant tout — donc le bien tout court. Pauvres gens. The horror… The horror !

N’empêche qu’ils sont allés chercher le ban et l’arrière-arrière ban du pédagogisme le plus rance — j’ai nommé Alain Refalo, « désobéisseur » de l’époque Robien / Darcos, qui ont bien voulu ne pas le révoquer — grave erreur.
Ce qui me sidère le plus, ce n’est pas ce qu’ils disent, les pédagos ça ose tout, « c’est même à ça qu’on les r’connaît », c’est le fait que Refalo soit encore en vie. Je le croyais étouffé sous une remontée acide de fiel et d’auto-suffisance.

Je n’argumenterai pas sur le fond des instructions ministérielles. Pascal Dupré, qui a commis aux éditions du GRIP quelques manuels meilleurs que ceux qu’utilisent nos esprits éclairés de lumière noire, le fera très bientôt, ici ou ailleurs — une occasion de mettre cette chronique à jour. Que le ministre ne sache pas tout, qu’il se réfère à des spécialistes du cognitif plutôt qu’à des vrais praticiens, qu’il ponde des circulaires sans en référer à des instances démonétisées mais qui permettent aux syndicats de lire interminablement des déclarations liminaires, j’en conviens. Qu’il anticipe de deux mois sur les conclusions (inévitables) du Conseil Supérieur des Programmes, qui devrait bien inviter lesdits praticiens pour en parler, j’en conviens aussi. Ces mêmes syndicalistes, qui pour la plupart ne font plus la différence, depuis longtemps, entre un élève et une bouteille de rosé, avaient jadis reproché à Darcos d’avoir pondu de bons programmes sans passer par la case Prison / CSE (1). Pauvres gens.
Mon premier mouvement fut de conseiller à Blanquer (eh non, nous n’avons pas de ligne directe !) de virer quelques-uns de ces énergumènes, cela ferait taire les autres. « Mais, m’a-t-il dit, je ne puis commencer mon règne par des exécutions ! « « Au contraire, Sire, afin de ne pas le finir par des supplices » (je cite de mémoire, c’est dans le Vicomte de Bragelonne, l’un de ces romans déchirants qui ont alimenté mon enfance, mon âge adulte et sans doute mes vieux jours). Mais c’était un peu vif, je le reconnais : ne vaudrait-il pas mieux muter tous ces « assassins de l’école » — un ministre a les moyens de le faire —dans l’une de ces REP + qu’ils affectionnent si fort qu’ils n’y inscrivent jamais leurs enfants, quand bien même ils y habitent ?
Sûr que les gosses des zones sensibles ne feront pas de quartier, hé hé…
C’est mon côté ancien Mao. Condamner à la rizière, pour le bien commun. C’est mieux que de pendre par les pieds — même si « un Goigoux pendu sent toujours bon », m’a soufflé Charles IX à l’oreille.hanged-270x300

Ci-dessus, fin de partie pour les pédagos — œuvre contemporaine de pédagogie-fiction.

Je ne suis pas macrono-béat, on me le reproche assez : « Mais que faudrait-il faire ? Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, Et comme un lierre obscur qui circonscrit un tronc, Et s’en fait un tuteur en lui léchant l’écorce, Grimper par ruse au lieu de s’élever par force ? » (Cyrano, acte II, scène 8). Je ne lèche pas les pieds de Blanquer. Je suis prêt à lui dire que certes, ses bonnes paroles font du bien sur l’âme meurtrie des vrais enseignants, — il en reste. Parce qu’enfin, convenons-en : les singes hurleurs évoqués ci-dessus sont à la vraie pédagogie ce que leur tour du Luc est au cratère (Eleonora) Duse sur Vénus, où tous les trous portent des noms de femmes (qu’attendent les féministes pour intervenir ?).
Mais cher monsieur le ministre, quand les élèves récupèreront-ils la journée de cours nécessaire pour avaler toutes les connaissances auxquelles ils ont droit ? Quand rayera-t-on des programmes toutes ces activités chronophages, de la maternelle au lycée, qui empêchent de verser de hautes doses de français, de maths, de sciences et d’histoire-géographie (et puis voilà, ça suffit) dans ces jeunes cervelles ? En supprimant la tendance à la « sortie scolaire » que je fustigeais déjà dans la Fabrique du crétin ? En ce moment, les classes « vertes », à Marseille, occupent les navettes du Frioul — une journée entière pour herboriser, sans doute… Le maillot de bain est-il un accessoire obligé de la pédagogie contemporaine ?
Ou le burkini — parce qu’à Marseille…

Et je n’évoquerai que pour mémoire la nécessaire réfection de la formation des maîtres : virons tous les gens en place dans les ESPE, et nommons-en des nouveaux, animés d’un véritable esprit de transmission des savoirs et non de construction d’incompétences. Des praticiens connaissant effectivement les bonnes méthodes, et capables de les enseigner. Parce que l’alpha-syllabique, pour l’instant, seuls 7% des instituteurs la pratiquent — même si l’on sait depuis longtemps qu’elle est la meilleure.

Allons ! Cher monsieur le ministre, débarrassez-nous des trente pédagos les plus acharnés. Vous avez incité Lussault à faire valoir ailleurs ses hautes compétences, parfait. Vous avez sucré la ligne de crédit des Cahiers pédagogiques, que vous avez transférée sur le GRIP, qui pourrait utilement vous conseiller les bons manuels et les bonnes méthodes… Non ? Mais c’est comme si c’était fait, ou alors, ne vous plaignez plus de la gabegie éducative. Rien qu’en supprimant les crédits généreusement alloués à des organisations qui vous haïssent presque autant qu’elles haïssent l’école, vous remettriez la machine à flot. Les hurlements des singes — « des sous, des sous ! » — qui n’ont pas changé depuis des lustres, ne sont pas infondés : mais ils oublient de dire qu’en leur supprimant pitance et cubis de rosé (voir plus haut), c’est autant que l’on remettrait dans la machine.

Jean-Paul Brighelli

(1) Conseil Supérieur de l’Education : instance consultative de 98 membres — ça en fait, des litres de vinasse et de salive — représentant les personnels, les usagers et les partenaires de l’Etat dans l’action éducative. Les associations de parents d’élèves et d’étudiants, par exemple… La FCPE. L’UNEF. Ou le SGEN. Ou le SE-UNSA. Ou le SNUIpp. Ou… La liste des malfaisants est presque infinie. La consulter est un plaisir de gourmet cannibale.

Tous Ego !

Capture d’écran 2018-04-24 à 06.37.42Enfants, nous n’avions que nos prénoms pour nous distinguer les uns des autres — et le pire, c’est que nous avions parfois le même prénom. Epidémie des années 1950 : Jean-Paul, Jean-Pierre, Jean-Louis, Jean-Jacques, Jean-Charles ou Jean-Christophe, cela ressemblait à la déclinaison d’un même patronyme. Alors nous nous appelions, en classe, par nos noms. La manie m’en est restée, et mes élèves d’aujourd’hui, habitués à la fausse « personnalité » de leur prénom, en sont visiblement choqués.
Au nom du Père, dit le rituel. À la rigueur, au nom du Fils ou du Saint Esprit. Ces noms n’étaient pas les nôtres. Par nous-mêmes, nous n’existions pas — pas encore.
Aucune tristesse particulière dans ce constat partagé par tous : il nous fallait nous faire un nom. Cesser de nous appeler Henri Beyle, et devenir Stendhal — après avoir essayé William Crocodile ou Henry Brulard. Etre nous-mêmes, c’était être enfin quelqu’un !
En attendant, nous pratiquions le pseudo ou l’hétéronyme — Alexander Search, David Merrick, ou Horace James Faber, parmi cent autres, faute de nous appeler déjà Fernando Pessoa. George Orwell plutôt qu’Eric Arthur Blair. Lewis Carroll, mieux que Charles Lutwidge Dogson. Tennessee Williams supplantait Thomas Lanier. Et nous essayions Pablo Neruda — ça vous a de la gueule — plutôt que Neftalí Ricardo Reyes Basoalto, qui ne ressemble à rien, ni à personne.
Sans parler de ceux qui choisissaient de divorcer de leurs racines provinciales, et s’appelaient Jules Romains plutôt que Louis Farigoule, ou Francis Carco plutôt que François Carcopino-Tusoli. Le pseudonyme n’était pas un surnom, mais un étendard acquis de haute lutte. Le signe de notre personnalité émergée du magma. La marque de Zorro — Zorro plutôt que Don Alejandro de la Vega.

La consécration absolue venait lorsque vous vous étiez fait un nom (propre), et qu’il devenait nom commun. Gloire à Mac Adam et à Eugène Poubelle ! Gloire à Bougainville et aux bougainvillées ! Gloire à Pierre Magnol et aux magnolias ! Gloire à John Montagu, 4ème comte de Sandwich ! Gloire à Clément Jaluzot (qui ça ?), cuisinier de César de Choiseul (?), comte du Plessis-Praslin — ah, celui à qui l’on doit les pralines…
Sans parler de Louis de Béchameil — ou de Suzanne Riechenberg, Agnès dans l’Ecole des femmes, mais elle fut aussi la maîtresse du futur Edouard VII, qui força Escoffier à baptiser « Suzette » les crêpes à l’orange et au grand Marnier qu’il venait d’inventer (et au passage, gloire à Louis-Alexandre Marnier-Lapostolle, 1857-1930)…
Et je connais une patineuse qui m’en voudrait d’oublier Ulrich Salchow… Ou Alois Lutz… Ou Denise Biellmann, qui osa la première, en 1981, la pirouette qui porte son nom. Ça méritait de passer à la postérité.

Le plus drôle, c’étaient ceux qui avaient cru se faire un nom — dans l’armée, par exemple. Général Jacques Aupick ! Sur sa tombe, au cimetière Montparnasse, un monument dresse la longue liste de ses décorations (11 lignes), rappelle tout en bas sa veuve, Caroline (8 lignes), et coincé entre les deux, signale en passant, en trois lignes mesquines, la présence en ce même lieu de son beau-fils, Charles Baudelaire — sans aucune mention de ses œuvres.Capture d’écran 2018-04-24 à 06.31.09 Sauf que Baudelaire s’est fait un nom pour l’éternité, et il ne reste d’Aupick que la douteuse fonction de beau-père mesquin d’un génie.

Il s’agit là de temps très anciens. On avait alors à cœur de s’illustrer — même en mal, voir Charles Ponzi, inventeur de la pyramide qui porte son nom pour l’éternité, et non celui de Bernard Madoff, vil imitateur…
C’est fini. Désormais, on naît illustre. L’enfant est une personne, a dit Dolto — du moins, dès qu’il a un compte Facebook. Sa parole est sacrée, a statué Meirieu — dès qu’il s’exprime sur Twitter. Et son image inaliénable, dit la Loi — dès qu’il la poste sur Snapchat.
Il n’y a pas si longtemps, on lui interdisait de parler à table, on lui conseillait de tourner sept fois sa langue dans sa bouche, on savait bien qu’il n’avait rien à dire. Rien s’il ne s’appelait pas Pascal, Mozart ou Rimbaud. Blaise a gommé Etienne, Amadeus a éclipsé Léopold, et Arthur a l’air d’être né de ses œuvres, et non de celles de Frédéric Rimbaud. Se faire un nom, rien de mieux pour tuer le père. Stendhal se devait d’avoir du génie pour oublier Chérubin Beyle, cet insupportable bourgeois grenoblois. Se faire un nom, c’est (re)naître de ses œuvres. Ex operibus.

Mais ça, c’était avant. Désormais, l’individu émerge ex nihilo. Il est à lui-même son propre néant, et s’en satisfait. Pire : il exige d’être reconnu pour ce vide auquel il se résume. Et non plus pour ce qu’il fait.
J’ai déjà dit que le selfie était le symptôme de ce nouvel individu de degré zéro. Ma collègue philosophe d’Hypokhâgne AL, femme remarquable et enseignante ejusdem farinae, a tout récemment posé un sujet de Concours blanc fort drôle — sur ce qu’il fallait entendre par « identité personnelle ». L’occasion ou jamais de vérifier qu’une problématique est un balancement entre pléonasme (Ah que coucou ! Mon identité, c’est ma personne, dit l’hilote) et l’oxymore (ah ? je croyais qu’une identité se définit par rapport à quelque chose qui lui est externe — auquel cas, je ne peux être identique à ma personne, et à la limite, être identique implique que l’on ne soit plus personne — à l’exception d’Ulysse qui fut quelqu’un lorsqu’il a prétendu être Personne). Je surveillais ses pioupious en même temps que les miens, j’ai commencé pour rire une intro sur la dialectique du photomaton (l’identité parfaite de l’image et du sujet — cheveux en arrière pour dégager les oreilles, lunettes dans la poche, pas de sourire, bouche close, il n’y a d’identité que judiciaire) et de l’image « artistique » d’une Gisèle Freund photographiant Virginia Woolf, née noyée.7d7c674bda72533c8d79b44d91cba9e6--bloomsbury-group-virginia-woolf Avec un crochet par la séquence fameuse de Persona (Bergman, 1966) où les visages de Liv Ullmann (celle qui ne va pas bien) et de Bibi Anderson (celle qui est censée la soigner) se mêlent et se confondent.BergmanPERSONAingmar-bergman-persona-1363700330_b.png La confusion des identités est le thème central de ce film prodigieux, dont s’est souvenu David Lynch quand il a filmé Mulholland Drive quarante ans plus tardBEIJOS - MULHOLLAND DRIVE (voir aussi le très angoissant Single White Female de Barbet Schroeder). Après tout, persona, en latin, c’est le masque — ce qui indique nettement que theatrum mundi etc., le monde est un théâtre et nous ne sommes que des masques.
Comme disait Wilde, « il ne faut regarder ni les choses ni les personnes. Il ne faut regarder que dans les miroirs. Car les miroirs ne nous montrent que des masques. » Ainsi parle Hérode à la fin de Salomé.
La preuve littéraire la plus frappante de cette perméabilité, cette identité du masque et de la personne est dans les Mémoires du duc de Saint-Simon :

« Bouligneux, lieutenant général, et Wartigny, maréchal de camp, furent tués devant Verue ; deux hommes d’une grande valeur, mais tout à fait singuliers.
On avoit fait l’hiver précédent plusieurs masques de cire de personnes de la cour, au naturel, qui les portoient sous d’autres masques, en sorte qu’en se démasquant on y étoit trompé en prenant le second masque pour le visage, et c’en étoit un véritable tout différent dessous ; on s’amusa fort à cette badinerie. Cet hiver-ci on voulut encore s’en divertir. La surprise fut grande lorsqu’on trouva tous ces masques naturels, frais et tels qu’on les avoit serrés après le carnaval, excepté ceux de Bouligneux et de Wartigny, qui, en conservant leur parfaite ressemblance, avoient la pâleur et le tiré de personnes qui viennent de mourir. Ils parurent de la sorte à un bal, et firent tant d’horreur qu’on essaya de les raccommoder avec du rouge, mais le rouge s’effaçoit dans l’instant, et le tiré ne se put rajuster. Cela m’a paru si extraordinaire que je l’ai cru digne d’être rapporté ; mais je m’en serois bien gardé aussi, si toute la cour n’avoit pas été comme moi témoin, et surprise extrêmement et plusieurs fois, de cette étrange singularité. À la fin on jeta ces deux masques. » (Mémoires, IV, 19).

Quand je pense que nos jeunes imbéciles contemporains (et pas mal de moins jeunes) se photographient sans cesse avec leurs portables et croient que ce qui en résultera est leur personne… Quand je pense que leur personnalité tout entière réside dans cette illusion d’être leur image — une surface plane qui dissimule un grand vide… Couleurs posées sur un néant.
Comme ils sont a priori, ils n’ont guère besoin de prouver ou de manifester leur être — sinon à travers leurs avoirs. Vous êtes (ce qui au passage vous dispense désormais de penser) — donc vous avez un i-phone, un i-book, un complet Cerrutti, une Smart, une Rolex, des lunettes Dior ou Gucci, une besace de chez Vuitton ou Jérôme Dreyfus, et des pompes Weston ou Louboutin, selon que vous êtes mâle ou femelle — encore que les différences s’estompent, n’est-ce pas, et que faute d’être Oscar Wilde, on peut toujours être la folle du quartier vêtue en Priscilla, reine du désert… Rappelez-vous Patrick Bateman, le « héros » d’American Psycho. Entre deux massacres, il énumère de manière obsessionnelle ses possessions, comme s’il avait peur de s’évanouir, et de révéler sa vacuité essentielle. Même le dentifrice ou le papier toilettes se doivent d’être « de marque » !
Heureux possesseur de tant d’objets dispensables, en est-il plus heureux ? Jamais il ne s’est tant vendu d’ouvrages sur le bonheur : sans doute de tels ouvrages amène-t-ils leurs propriétaires sur le chemin de la félicité — leurs auteurs, en tout cas, indéniablement.
Narcisse avait au moins cette excuse : il pensait que l’être admirable, dans la fontaine, était un autre que lui-même. Mais nos nombrilistes modernes sont amoureux d’un trou — celui dont ils viennent, celui qu’ils sont. Self-centered, disent très bien les Anglais : l’égocentrique regarde l’abîme où est fichée la pointe du compas traçant le cercle de l’Homo vitruvianus — qui, lui, regardait ailleurs.

Alors, identité en rien remarquable. Identité aux à-peu-près que détermine le système de la mode, ces apparences qui vous somment de ne pas être original tout en vous faisant croire le contraire. Conformiste est un mot qui commence mal.
Culte du Moi, disait Barrès. Cuculteries de l’ego, dirait-il aujourd’hui. À force d’être consumériste, le Je se consume — et ne renaîtra jamais de ses cendres. Après votre toute petite personne, d’autres masques prendront votre place dans la queue qui s’allonge chez le marchand de calembredaines et de gloubi-boulga.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le titre de cette chronique est emprunté à un vieux livre signé Jacques Séguéla, qui s’y connaît en apparences vaines. Mais comme c’est moi qui l’ai écrit…

Boycottez la Turquie !

Capture d’écran 2018-04-21 à 17.15.57Il fait sur Marseille un beau temps de carte postale. Mais comme disait Prévert, « le soleil brille pour tout le monde, il ne brille pas dans les prisons », il ne brille pas pour les Kurdes, qui manifestaient sur la Canebière en ce samedi 21 avril, trois jours après l’abandon d’Afrin sous le pilonnage et les gazages turcs. Il ne fait pas beau pour tout le monde.
Ce qui est sympathique, chez les Kurdes, c’est qu’il y a au moins autant de femmes que d’hommes dans leurs rassemblements et sur la ligne de front — ce qui leur permet d’être massacrées comme les copains par les Turcs et leurs alliés syriens. Deux ou trois cents manifestants des deux sexes descendaient ainsi vers le port, derrière des banderoles significatives, agitant des portraits d’Abdullah Öcalan, détenu par les Turcs depuis 1999 après une arrestation au Kenya qui n’a pas pu avoir lieu sans l’appui de services de renseignement occidentaux.
L’occasion de cette manifestation (et de quelques autres : à Marseille, les Kurdes se font entendre) est donc la prise de la ville d’Afrin par les massacreurs d’Erdogan. Une conquête  — Erdogan, qui ne manque pas de cynisme, a appelé ça l’opération « Rameau d’olivier »Capture d’écran 2018-04-21 à 16.44.42réalisée d’après les combattants kurdes avec des armes chimiques — les mêmes que celles qu’utilise Assad à la Ghouta. Mais voilà : Assad, nous le bombardons, au nom des grands principes ; Erdogan, nous le saluons, au nom des grands sentiments. Erdogan fait partie de l’OTAN — et Macron en participant aux tirs de missiles contre la Syrie a rappelé l’allégeance de l’Etat français à cette organisation sous parapluie américain. Les Kurdes se sont contentés de chasser Daesh de Syrie et d’Irak, une entreprise à laquelle nous ne nous sommes pas mêlés, on n’est jamais trop prudent. Maintenant qu’ils ont fait le boulot, on les laisse se faire gazer / bombarder / massacrer (inutile de chercher les mentions inutiles, il n’y en a pas) au nom de la RealPolitik. Parce qu’Erdogan feint de gérer la question des réfugiés. Et pour faire plaisir à Merkel.
Les Allemands ménagent les Turcs (5 à 7% de leur population selon les estimations, soit autour de 6 millions d’habitants) et accablent les Grecs, que les Turcs n’aiment pas (ni les Allemands, depuis que les Grecs leur ont flanqué une pâtée en 1944-45). Et nous nous calquons sur les desiderata de nos plus fidèles alliés / partenaires / fournisseurs (là non plus inutile de chercher l’intrus).

Que disaient donc ces Kurdes marseillais ? Ils expliquaient aux badauds, globalement réceptifs, qu’Erdogan avait augmenté son budget militaire de plus de 40% ; que les fonds récupérés depuis ces cinq dernières années en sous-traitant le pétrole bradé par l’Etat islamique étaient malheureusement taris ; que la perspective d’intégrer l’UE ne se rapprochait guère ; et qu’il ne restait à Erdogan que le tourisme pour alimenter sa machine à broyer du Kurde.
D’où les tracts distribués ce jour — et peu importent les graphies particulières :Capture d’écran 2018-04-21 à 16.38.13

Attendez donc la chute du sultan — qui vient d’appeler à des élections anticipées, c’est ce que les vrais dictateurs appellent la démocratie — pour visiter les trésors d’Istanbul et les ruines d’Ephèse. Si vous rêvez d’Orient, allez en Grèce : eux aussi ont un besoin vital de vos sous, et pas pour faire la guerre — simplement pour survivre aux diktats de Merkel and co.
Il est évident qu’Erdogan, qui s’est lancé dans un jihad anti-kurde, se prend pour le nouveau calife universel. Abou Bakr al-Bagdhadi est mort, ou disparu dans les ruines de son bunker, à Raqqa ou ailleurs. Il était le prétendant au trône d’Hâroun ar-Rachîd. Reste en lice pour le poste de Madhi le despote d’Ankara, qui rêve de reconstituer l’empire ottoman. Grand bien lui fasse — mais nous ne sommes pas forcés d’applaudir. D’autant que critiquer le grand homme ne lui fait pas plaisir.
Et soutenons les Kurdes, qui sont des guerriers depuis toujours (Saladin, le seul à avoir rivalisé avec Richard-Cœur-de-Lion, était kurde, et non arabe). Ils essaient depuis quarante ans de se tailler un pays viable — et nous avons soutenu (encore un conseil avisé de Teutons nostalgiques des Oustachis) des principautés balkaniques qui avaient bien moins de droits historiques qu’eux à l’indépendance. Sans eux, Daesh serait encore tout-puissant. Avec eux, demain, Assad peut tomber — pourvu que la France ne se trompe plus de cible.

Jean-Paul Brighelli

La fracture verticale

Le gauchisme fut la maladie infantile du capitalisme. Il est aujourd’hui son symptôme sénile. Le NPA — et tous les ersatz du trotskisme —, Benoît Hamon et Jean-Luc Hyde / (celui qui se revendique castriste, à ne pas confondre avec Jekyll Mélenchon, qui préfèrerait être populaire) persistent à croire à un axe gauche / droite parfaitement horizontal, qui situe les Républicains et Marine Le Pen quelque part à l’extrême-droite du spectre. Ce qui permet à Macron de trôner au centre, dans un meden agan politique dont il a fait ses choux gras et ses 25% d’électeurs qui en valent 70. Sans doute est-ce cela que l’on appelle la démocratie.
Cette configuration arrange si fort le Président de la République, que si elle devait persister (et il fait de son mieux pour cela), il le sera encore dans dix ans.
La France insoumise, comme l’a raconté un intéressant article de Marianne.fr, est partagée entre ceux qui croient encore (et c’est bien de foi qu’il s’agit) à cette dichotomie droite / gauche, et ceux qui à la suite d’Iñigo Errejón, l’un des leaders de Podemos, ont compris que « la principale frontière qui divise nos sociétés n’est pas celle qui sépare les sociaux-démocrates et les conservateurs, mais celle qui sépare ceux d’en haut du reste de la société, reste de la société qui souffre du consensus néolibéral, des politiques technocratiques et des coupes budgétaires, appliquées tantôt par la gauche, tantôt par la droite ».

J’ai moi-même mis un certain temps à le comprendre, parce que je vivais dans l’illusion professionnelle d’œuvrer pour que les enfants des classes populaires bénéficient, comme autrefois, de ce fameux « ascenseur social » dont on nous a rebattu les oreilles. Ou, à défaut d’ascenseur, en panne depuis lurette, au moins de l’escalier. Ou de l’escalier de service. Ou…
Ou rien. Il n’y a jamais eu d’ascenseur, ce fut toujours plus dur pour les pauvres que pour les riches de monter simplement à l’étage. Et il n’y a aujourd’hui plus aucune possibilité de s’élever lorsque l’on part d’en bas. Les exemples de « réussite » que l’on nous donne valent aussi cher, en termes de raisonnement, que les self made men américains, dont la mise en évidence camoufle mal le fait qu’à 99% la société US est aussi bloquée que la nôtre. Quand tu es né en bas, désormais, tu y restes.
Voici déjà quelques années que nous sommes revenus en 1788, avec une oligarchie crispée mais triomphante au sommet et un peuple écrasé et soumis en bas. À ceci près que désormais le roi dispose de médias obéissants (le degré de lèchecultisme du Point ou de BFM envers les puissants de ce monde est proprement inouï) afin de maintenir les gens de peu, les gens de rien dans une aliénation heureuse — ou qui prétend l’être : que l’on parle autant du bonheur au moment où il ne concerne qu’une minuscule portion de la population donne une idée de l’intoxication médiatique.

L’axe n’est plus horizontal, il est vertical. En bas, le peuple. En haut, une caste qui se prétend légitime — non pas la légitimité de naissance, comme sous l’Ancien Régime, mais celle que confère un système électoral qualifié de « démocratique ».
Fuck democracy ! Inutile d’invoquer les mânes de Montesquieu pour rappeler qu’elle n’est qu’une perversion de la République. Inutile de souligner que l’oligarchie est elle aussi une perversion de l’aristocratie : le gouvernement des meilleurs a été remplacé par l’entente cordiale des copains, via les filières qu’ils se sont inventées pour se reconnaître et exclure le peuple (l’ENA par exemple, avec ses filières subséquentes, la Cour des Comptes ou les grandes banques).
À noter que cette dichotomie politique a une expression spatiale. L’oligarchie habite Paris. Le reste est… périphérique. Ça n’existe pour ainsi dire pas. On a si bien désindustrialisé la France, si bien acculé la paysannerie au suicide, si bien désespéré les cités qui ne sont pas des villes-monde, qu’il n’y a presque plus rien à craindre. Il suffit d’organiser, de temps à autre, une grande farce électorale, et le lendemain ce sera business as usual.
Parce que le système a toutes les chances de se perpétuer, si nous persistons à penser que c’est de démocratie que nous avons besoin. Les « élites » auto-proclamées inscrivent leurs enfants dans les pouponnières ad hoc, de la Maternelle à l’Université — et se fichent pas mal que tant de talents issus du peuple trépignent à la porte. On en exfiltre un de temps en temps, on l’exhibe, on le loue — et il se vend.
Les protestations « gauchistes » (au sens que Lénine donne au terme) de certains étudiants en ce moment vont dans le sens de cette glaciation sociale. Ouvrir l’université à tous, tout en sachant comment les élèves, les futurs étudiants, ont été laissés en friche par un système scolaire livré aux libertaires pédagogues, c’est entériner cet axe vertical qui conforte, en haut, ceux qui ont si bien confisqué le pouvoir et les richesses qu’ils finissent par se croire légitimes. C’est enterrer vivant le peuple de l’abîme.

Les « pré-requis » avancés cette année ne sont que de la poudre aux yeux. Pour favoriser vraiment les enfants du peuple, il faudrait une vraie sélection, mais il faudrait surtout que l’on formât le peuple. En amont. Les restrictions sur les programmes, sur les heures de cours, le recours à des pédagogies létales (jamais il n’est apparu aussi clairement que les libertaires pédagogues, les exfiltrés des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes, les cons patissants de toutes farines, faisaient le jeu des libéraux installés tout là-haut) ont eu pour effet de cristalliser dans leurs bulles quelques nantis nés les poches pleines et inscrits dans des écoles « à l’ancienne », payantes ou non, au sommet. Et en bas la masse indistincte du peuple, abonnée désormais aux pédagogies « ludiques ». Même les grands concours sont désormais viciés : si vous ne disposez pas des codes non écrits, vous n’avez pratiquement aucune chance. Quels que soient votre talent et votre travail.
Juste des leurres.

Démocratie et oligarchie vont la main dans la main — aussi bien dans l’idéologie « de gauche » que dans la pensée « de droite ». Ce n’est pas pour rien que tous les gouvernements, avec une touchante unanimité, ont investi beaucoup d’argent dans la pérennisation des ghettos scolaires, puisque le ghetto d’en bas était la garantie de l’immuabilité du ghetto d’en haut. Pas un hasard si tous les gouvernements (mais particulièrement ceux de gauche) ont désigné « l’élitisme » scolaire comme leur principal adversaire, promouvant un égalitarisme qui in fine ne sert que les intérêts des classes dirigeantes — qui pratiquent entre elles une démocratie en circuit fermé.

« Classe » est un mot bien trop lourd. Une oligarchie n’est pas une classe, mais un gang. Le modèle de ces gens-là n’est ni Adam Smith (ni Bastiat), ni Marx : c’est Al Capone, et il n’est plus installé à Chicago, mais à Bruxelles — avec une planque secondaire à Berlin. Quant à la possibilité que se lèvent des « incorruptibles » pour s’opposer à ces gens-là… Ceux qui existent se font dégommer depuis des années par les cons vaincus de l’axe horizontal.
Il est significatif que ce soient des Etats installés aux marges de l’Europe (Espagne ou Grèce — ou Hongrie aussi en quelque manière) que s’élèvent les voix du peuple. En Espagne, Podemos est devenu en deux ans le troisième parti du pays. Mais il lui reste encore à convaincre ses concitoyens que le PP ou le PSOE sont des verrous mis en place par la mafia, des verrous qu’il faut faire sauter. Et non des partis légitimes.
En France… Qualifier d’extrême-droite des gens qui ont voté Marine Le Pen pour protester contre leur exclusion (car le peuple a bien compris qu’il lui était désormais impossible de bouger, sous le talon de fer velouté des oligarques) permet au système de se perpétuer — on l’a vu en juin. Se réclamer de la Droite ou de la Gauche est tout aussi stérile. Et Macron, qui est loin d’être un imbécile, joue fort bien des contradictions de la Gauche et de la Droite en attirant à lui les suceurs de rondelle et les lécheurs de bottes. Laissez venir à moi les petits profiteurs.

Contre la démocratie, dont le vice originel a permis cette division entre un Paradis réservé aux « élus » et l’enfer d’ici-bas, il faut restaurer la République. Restaurer le moment républicain, où un homme du peuple pouvait, en six mois, devenir général — et envoyer chez la Veuve les aristocrates figés dans leurs quartiers de noblesse. Contre la mondialisation, il faut restaurer la Nation. Il faut le faire vite, sinon la situation dégénérera. Ce n’est pas par les élections qu’il faut passer — elles sont contrôlées par le Système —, mais par la rue.
Sinon, la rue se vengera tôt ou tard, pour le pire ou pour le pire.

Jean-Paul Brighelli

41xsT3HPP1L._SX319_BO1,204,203,200_PS. Je suis en train de lire Construire un peuple / Pour une radicalisation de la démocratie (Editions du Cerf) qui vient de paraître (mais qui date de 2015, édition espagnole). Chantal Mouffe et Iñigo Errejón, qui tous deux ont lu Gramsci de très près, y débattent de la nécessité (et de la possibilité) de reconstruire un peuple afin de renverser les oligarchies au pouvoir. Ils ont bien compris, l’un et l’autre, que peu importe pour qui les gens du peuple ont voté : le vote, et aussi bien l’abstention, n’ont plus d’autre sens que celui d’une protestation contre la confiscation du pouvoir par une « caste ». Qu’ils croient pouvoir encore construire un « peuple de gauche » dans une « post-démocratie » est leur seule illusion : ce serait déjà beau de reconstruire le peuple républicain de 1793, celui qui, pour minoritaire qu’il fût alors, a posé les bases de la nation française : on verra plus tard ce que nous ferons, l’idéologie du « programme » (commun ou non) est un reste d’horizontalité : l’action, elle, est toujours verticale. Pour le moment elle s’exerce de haut en bas. Eh bien, renvoyons l’ascenseur !

La SNCF nous appartient — la Sécu, la Santé et l’Ecole aussi.

BqWWZQ0IMAIjFba.jpg-smallC’est entendu, la grève de la SNCF me gêne considérablement. Mais l’action des grévistes est essentielle — surtout si nous voulons conserver aussi dans le secteur public tout ce que le gouvernement et le patronat ont envie de rétrocéder au privé : les dépenses de Santé ou l’Ecole, par exemple. Avec un secteur privé hors de prix, réservé aux oligarques, et un secteur public de misère — voir le « modèle » américain.
Fatigué du tir de barrage de certains médias (le Point par exemple, qui ne sait plus trop comment cirer les pompes d’Emmanuel M***), j’allais écrire tout cela, pour surenchérir sur ce que j’avais déjà exprimé ici-même, quand je suis tombé sur un remarquable article de l’ami Henri Pena-Ruiz écrit pour le journal en ligne de la Gauche Républicaine. Le temps de lui demander son autorisation, et vous voici heureux lecteurs d’une prose mesurée — et d’autant plus implacable.Capture d’écran 2018-04-13 à 12.50.00

À la Libération, la France a choisi de lier la reconquête de sa liberté au souci de justice sociale. D’où le programme du Conseil national de la Résistance. La Sécurité sociale s’est construite sur l’admirable principe qui veut que l’on cotise selon ses moyens et que l’on reçoive des soins selon ses besoins. Délivré de la loi du marché, le sens du bien commun a prévalu. L’idée de service public, déjà incarnée en 1937 par la SNCF avec le Front populaire, permet à chaque personne d’accéder aux biens de première nécessité. Santé, instruction et culture, accès à l’eau et à l’énergie, au transport doivent être à la portée de tous sans que pèsent les inégalités géographiques et sociales. D’où la nécessité de services publics de caractère national, tournés exclusivement vers l’intérêt général. La France a ainsi montré la voie d’une société solidaire et juste, soucieuse des biens communs, et de la solidarité redistributive. L’Europe aurait pu faire de même.
Malheureusement, c’est l’homme d’affaires atlantiste Jean Monnet qui en a impulsé la construction par le biais d’une économie dissociée du social. L’ultralibéralisme a vu tout le parti qu’il pouvait tirer d’une telle Europe, y compris sur le plan idéologique : la paix entre les peuples a servi de prétexte et de travestissement à la dure loi de la dérégulation. Le capitalisme n’assure la compétitivité qu’en externalisant ses coûts écologiques, humains et sociaux. Il les abandonne à la puissance publique dont il critique pourtant toute intervention. L’assisté, c’est donc lui, puisqu’il ne prend pas en charge ces coûts alors que son idéologie prétend se fonder sur la responsabilité individuelle. Quant à l’idée d’une Europe fraternelle, elle a été dévoyée au point d’écœurer les peuples. On a voulu faire croire que la concorde nationale et internationale impliquait la concurrence libre et non faussée, assortie du moins disant social. D’où la privatisation à marche forcée des services publics, impulsée par la directive européenne 91/440.
Le Medef, par la voix de Denis Kessler, a fixé le cap le 4 octobre 2007 : «Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de le défaire méthodiquement.» L’Europe a exaucé ce vœu. Le sort réservé à la SNCF par Emmanuel Macron s’inscrit dans ce sillage. Au prix de préjugés honteux concernant les cheminots et le service public, hélas trop souvent colportés par certains médias. Des exemples. Les pannes et dysfonctionnement des trains ? Les cheminots n’y sont pour rien. La réduction drastique des dépenses de maintenance et de renouvellement du matériel pèse autant sur eux que sur les usagers, au passage rebaptisés «clients». Marché oblige. Chacun sait ce que fut le désastre de la privatisation du rail en Angleterre. (voir le film de Ken Loach, The Navigators).
Les «privilèges» prétendus des cheminots ? Ridicule et mensonger. La «prime charbon» a disparu dans les années 70. Rien d’arbitraire n’existe en la matière : on a jugé normal de prendre en compte les contraintes effectives du métier. Ne nous trompons pas de cible. Le régime des frais déductibles et des stock-options, les défiscalisations et les paradis fiscaux, les parachutes dorés sont quant à eux de vrais privilèges. La dette ? Les cheminots n’y sont pour rien. Le service public, non plus. Ce sont les politiques successives qui l’expliquent. Le tout-route a pris la place du rail, au détriment du fret ferroviaire et des lignes dites non rentables, mais aussi de l’environnement. La priorité aux TGV s’est conjuguée avec le délaissement des trains de proximité, délégués aux régions. Elle a coûté très cher. L’oubli de l’aménagement du territoire et de la nécessaire égalité de tous les citoyens, où qu’ils habitent, a rompu le principe de solidarité nationale. La péréquation qui fait que les régions riches aident les régions pauvres est un principe républicain, et structurant du service public. Il en allait ainsi des lignes qui dégagent des profits par rapport à celles qui ne le font pas.
Chaque personne doit pouvoir se déplacer pour un coût raisonnable. Comparons ce qui est comparable, au lieu d’agiter des images d’Epinal. Les Anglais paient leur transport trois à quatre fois plus cher que nous. Voulons-nous vraiment cela ? Le «service privé au public» qu’on nous propose comme alternative au service public authentique est une mystification. L’intérêt général n’y est pas aussi essentiel car il doit composer avec l’intérêt particulier. La mise en concurrence prépare inéluctablement la privatisation, et il n’est pas vrai que le maintien de capitaux publics nous préserve d’un tel processus. L’ouverture au capital privé, à terme, fera éclater le service public du rail, et, à travers lui, l’égalité des usagers, qui deviendront financièrement tributaires des limites de leurs lieux de vie. Aux uns, les TGV, aux autres, les autocars. Qui peut oser dire que le confort est le même, sinon les nantis qui ne souffriront pas des inégalités régionales et sociales ? Et tout cela au détriment de la responsabilité écologique.
Amis cheminots, tenez bon, car votre combat est de portée universelle. Au-delà de vos conditions de travail et de vie, qu’aucun prétexte ne doit permettre de négliger, vous défendez l’intérêt général. A rebours du dénigrement médiatique, nous sommes de plus en plus nombreux à vous soutenir, car votre mouvement est exemplaire. Vous portez l’idéal solidariste du service public. Votre lutte est un gage d’avenir. Celui d’une société qui préserve le sens du bien commun.

Henri Pena-Ruiz

PS. Les illustrations sont de Plantu parce qu’il a eu l’extrême gentillesse de répondre à une invitation que je lui avais lancée il y a un certain temps, et de passer aujourd’hui vendredi une heure avec les élèves du lycée Thiers (avec Nadia Khiari, alias Willis from Tunis) dans le cadre de l’association Cartooning for peace. J’y vais de ce pas.

Salafisme mon amour

El-Hadi-Doudi-560x600À El Hadi Doudi, imam de la mosquée As Sounna de Marseille, lumière des lumières, « sottise et bénédiction », comme dit Voltaire…

Le susdit a donc toutes les chances (ou malchances, selon que vous vous placez du côté de la laïcité, du bon sens et de la sécurité ou du côté d’Allah le Miséricordieux) d’être prochainement expulsé. Citoyen algérien, il trouvera dans sa patrie d’origine de meilleures conditions pour prêcher le salafisme qu’à Marseille, où il n’y a qu’un tiers de la population réelle qui est musulman — les deux autres tiers le seront bientôt, grâces soient rendues au Très Haut.
Les raisons qui ont conduit à la recommandation d’expulsion sont pourtant mineures, et à vrai dire un peu captieuses (le mot signifie « trompeuses », particulièrement quand il s’agit de discours, je le précise à l’intention des sectateurs illettrés qui passeraient par là — et « sectateur » signifie « membre d’une secte », ce qui ne peut qualifier les Musulmans, qui sont ici très largement majoritaires — fin de la parenthèse). Notre homme de Dieu a juste qualifié les caricaturistes de Mahomet (sur lui, etc.) de « chiens et de terroristes », et plus globalement a expliqué que les Juifs, cette race maudite, étaient « impurs, frères des singes et des porcs ». Par ailleurs, certains de ses discours « appellent à la défaite et à la destruction des mécréants », raconte 20 minutes, « incitent à l’application de la loi du Talion à l’encontre de ceux qui combattent Dieu et son prophète et à l’égard desquels la sentence de Dieu est la mort ou la crucifixion » ou incitent à prononcer la formule « Allah akbar » dans les lieux publics pour « effrayer les mécréants ».
Sur son rocher, la Bonne Mère en tremble dans ses voiles.

La commission qui vient de proposer l’expulsion de notre homme de paix a considéré que ces éléments caractérisaient des actes de provocation, de discrimination, de haine et de violence. Peuh… Ces gens s’émeuvent pour un rien.
La décision finale dépend du ministre de l’Intérieur. Si Collomb penche pour l’expulsion, maître Nabil Boudi, l’avocat d’El Hadi Doudi, prévoit de saisir le tribunal administratif de Paris pour tenter de l’annuler, avant la Cour européenne des droits de l’homme : « Mon client risque la torture s’il rentre en Algérie », prévient-il. Mince alors ! On nous aurait menti ? L’Algérie ne serait pas une grande démocratie dont nous soignons régulièrement le dirigeant, leader suprême et lumière des lumières ?
Enfin, lui ou l’une de ses réincarnations. Bouteflika est comme les chats, il doit avoir neuf vies.

L’expulsion de notre homme de foi, qui opère dans le tranquille quartier de la Belle-de-Mai (la zone la plus pauvre de France, d’après les gens informés, dans une ville que la Provence qualifie de « capitale de la pauvreté ») a ému le New York Times du week-end dernier. Adam Nossiter, que j’ai connu plus cohérent (ainsi lorsqu’il expliquait comment une survivante de l’holocauste avait trouvé la mort, à 82 ans, par le fait de voisins musulmans antisémites — une association de mots qui n’est pas forcément un pléonasme, mais qui recouvre une réalité fréquente, comme l’a expliqué Georges Bensoussan) a cherché à comprendre comment la « patrie des Droits de l’homme » osait expulser un homme de Dieu. Notez qu’il cite les prêches enflammés dudit homme de Dieu sans s’en émouvoir apparemment — free speech, hein…

Il a donc demandé à des spécialistes ce qu’il fallait en penser…

Et pour cela, il est allé chercher deux hommes, Vincent Geisser et Romain Caillet, dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils sont juges et parties. Les interviewer sur le salafisme ou le wahhabisme, c’est demander son avis à Landru sur la transmission d’héritage chez les MILF de 1915.
hqdefaultVincent Geisser a publié en 2003 la Nouvelle islamophobie, où il explique que le discours républicain laïque est le paravent de la haine du Musulman. Un garçon modéré, comme on voit. 31Y-vdjb4RL._SX340_BO1,204,203,200_Pour Isabelle Kersimon et Jean-Christophe Moreau, auteurs d’un essai intitulé Islamophobie, la contre-enquête, le livre de Vincent Geisser est caractéristique d’une « certaine paranoïa », « consistant à vouloir démontrer, au mépris des méthodologies en usage, que la psyché occidentale et, pour ce qui nous concerne, l’histoire coloniale de la France, ont fabriqué une véritable « passion islamophobe » ». « Un idiot utile » de l’islamisme, juge Mohamed Sifaoui. Geisser « vilipende toute critique à l’égard de l’intégrisme -même lorsqu’elle émane de musulmans- en essayant de lui donner une connotation systématiquement raciste » — in Pourquoi l’islamisme séduit-il ? Armand Colin, 2010.41lPP1RLVDL._SX317_BO1,204,203,200_ La sociologie mène à tout, surtout si l’on n’en sort pas.
Quant à Romain Caillet,1870_2015-05-20_16-27-55_ITW-Romain-Caillet  c’est un ex-catholique converti à l’islam qui a tenu lui aussi des discours si modérés — en affirmant par exemple qu’il était favorable au djihad — qu’il fait l’objet d’une fiche S. Frankly, dear Mr Nossiter, didn’t you find anybody else to tell you the truth ?
On ne peut malheureusement pas les renvoyer, l’un et l’autre, en Algérie. Peut-être seraient-ils tentés par l’Arabie saoudite ?

À noter que nos duettistes sont loin d’être isolés. N’est-ce pas Alain Badiou qui disait : « C’est un fantasme, cette histoire d’islamisme radical » ? Et on trouve des perles de même calibre chez Raphaël Liogier, Olivier Roy ou Geoffroy de Lagasnerie (« Excuser, c’est un beau programme de gauche »). Comme disait Orwell (cité par Laurent Wauquiez dans le Figaro du 10 avril) : « Vous devez être de l’intelligentsia pour écrire des choses pareilles : nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide ».

Personne ne saurait m’accuser de servir la soupe à Emmanuel Macron. Mais à l’occasion de l’hommage rendu à Arnaud Beltrame, il a prononcé un discours qui rompt avec l’aveuglement et la culture du déni des dirigeants français depuis quinze ans :

« Le camp de la liberté, celui de la France, est confronté aujourd’hui à un obscurantisme barbare, qui n’a pour programme que l’élimination de nos libertés et de nos solidarités. Les atours religieux dont il se pare ne sont que le dévoiement de toute spiritualité, et la négation même de l’esprit. Car il nie la valeur que nous donnons à la vie. Valeur niée par le terroriste de Trèbes. Valeur niée par le meurtrier de Mireille Knoll, qui a assassiné une femme innocente et vulnérable parce qu’elle était juive, et qui ainsi a profané nos valeurs sacrées et notre mémoire.
« Non, ce ne sont pas seulement les organisations terroristes, les armées de Daesh, les imams de haine et de mort que nous combattons. Ce que nous combattons, c’est aussi cet islamisme souterrain, qui progresse par les réseaux sociaux, qui accomplit son œuvre de manière invisible, qui agit clandestinement, sur des esprits faibles ou instables, trahissant ceux-là mêmes dont il se réclame, qui, sur notre sol, endoctrine par proximité et corrompt au quotidien. C’est un ennemi insidieux, qui exige de chaque citoyen, de chacun d’entre nous, un regain de vigilance et de civisme. »

Reste à tirer les conséquences de ces mâles propos. Un « imam de haine et de mort » s’en va — mais il y en a d’autres : en six ans, nous avons expulsé 92 personnes, une goutte d’eau dans un océan de haine. Il n’est plus temps de s’en prendre aux seuls jihadistes. Il faut anéantir les bases arrière, faire taire les prêcheurs de guerre et de dissensions communautaristes, et réinventer une République que nos options « démocratiques » ont vidée peu à peu de son contenu et de sa capacité d’enchantement. Arnaud Beltrame s’est comporté en héros ? C’est que contrairement à ce que croient les idolâtres, la nation est une divinité pour laquelle on peut mourir les yeux grands ouverts, au lieu de se sacrifier à des croyances obscures l’esprit grand fermé.

Jean-Paul Brighelli

Réactionnaires, conservateurs et Républicains : codicille

Pascale Tournier s’est émue du compte-rendu que j’ai fait de son livre sur les « Nouveaux conservateurs » (chez Stock). Elle a tenu à préciser quelques points, ce qui nous a amenés à en préciser d’autres. Ci-dessous notre dialogue non coupé — après tout, l’époque est aux affrontements épistolaires, voir le dernier livre d’Alain Finkielkraut et Elisabeth de Fontenay, En terrain miné (chez Stock aussi).

Pascale Tournier. Je tiens d’abord à vous remercier, Jean-Paul Brighelli, d’avoir lu mon livre de la première à la dernière page et de l’avoir recensé avec la plume effilée et passionnée qui est la vôtre. Mais je tiens à remettre certaines pendules à l’heure, ou à replacer la boussole dans la bonne direction. Chacun choisira l’instrument de mesure qu’il préfère. C’est justement, le sens de la mesure et de la modération qui m’a guidée dans l’écriture de cette enquête sur une thématique délicate, bourrée de chausse-trapes mais qui mérite d’être explicitée, car elle est au fondement de la recomposition politique à l’œuvre aujourd’hui et des questionnements de toute une jeunesse.
Il m’est d’abord reproché de brosser le portrait des « chrétiens réactionnaires », voire des « néo-fascistes ». Déjà les personnes concernées apprécieront le vocable d’une grande finesse et que je n’ai jamais utilisé, comme je n’ai jamais employé le mot de « réactionnaire ». Monsieur Brighelli, vous utilisez les mêmes armes que celles de vos détracteurs. Celles-là même que vous leur reprochez, c’est curieux. Vous le savez comme moi, dès qu’on prononce le substantif de réactionnaire, le débat est rendu impossible. Vite rattaché à la contre-révolution ou carrément au pétainisme, le mot possède une charge symbolique bien trop forte. Ensuite, il ne correspond pas à la réalité sociologique de la population que je décris…

JPB. Vous jouez sur les mots. De conservateur (votre mot) à « réactionnaire » (le mien), la frontière est impalpable. D’autant que dans une société qui se veut en projection permanente vers un futur forcément radieux (le libéralisme a de l’avenir une conception tout aussi glorieuse que celle des communistes d’autrefois et de leurs lendemains qui devaient chanter), toute force qui n’est pas « de progrès » est par définition réactionnaire — au sens propre.

PT. Je tiens pourtant à cette distinction. Les catholiques que j’évoque sont d’abord et avant tout conservateurs. Leur façon de pensée et leur rapport au monde fait appel à la prudence et à une certaine circonspection ou pessimisme devant la nouveauté de notre société mondialisée. A la différence du mouvement réactionnaire, le conservatisme ne souhaite pas un total retour en arrière, et certainement pas à un système d’avant la Révolution, mais estime que la société fait fausse route sur des thématiques sociétales et aussi dans l’économie, l’éducation, le féminisme…

JPB. Bref, partout ! Bien sûr 1789 n’est plus la référence de l’exil hors de l’Eden. Les catholiques d’aujourd’hui ont un peu évolué (mais pas trop) depuis ceux que dépeignait Anatole France dans l’Anneau d’améthyste. Il serait d’ailleurs intéressant que vous situiez la zone de confort de vos conservateurs modernes. Avant 1968 ? Avant la loi de 1905 ? Par ailleurs, « la société » est un mot englobant bien pratique et bien flou : à quels politiques vos conservateurs consacrent-ils leurs imprécations ?

PT. C’est évidemment mai 1968 et son slogan « il est interdit d’interdire » qui leur pose davantage problème que la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. On a même parlé de « mai 68 à l’envers » pour qualifier les manifs contre la loi Taubira. Mais reprenons le fil. Vous me tancez ensuite sur le fait d’avoir procédé par amalgame, d’avoir mélangé les torchons et les serviettes, pour être plus précise de ranger dans la même catégorie ces « mal-pensants », — qui là encore aimeront le qualificatif —, avec les intellectuels Natacha Polony, Eric Zemmour, Michel Onfray, Régis Debray, Christophe Guilluy, Bérénice Levet, François-Xavier Bellamy, Philippe Muray, Alain Finkielkraut et ses « bébés « comme Alexandre Devecchio ou le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté… Bref, d’avoir mis dans le même panier des gens de gauche et de droite, des cathos et des souverainistes, des chevènementistes et des ex-fillonistes qui se sentent aujourd’hui orphelins et regrettent le retrait de la vie politique de Marion Maréchal-Le Pen. Si je fais bien la distinction entre les différentes filiations idéologiques de tous ces penseurs, mon propos est de montrer que les nouveaux conservateurs de droite se sentent inspirés par les conservateurs de gauche, jusqu’à parfois utiliser ces derniers comme caution pour des idées se rapprochant de l’extrême-droite.

JPB. Cela revient à reprocher à certains d’utiliser les bulletins météo édités par d’autres. Si Polony ou moi, ou Onfray ou Finkielkraut, dénonçons la déroute scolaire, et que nos propos sont repris par FrançaisDeSouche parce qu’ils sont vrais, nous n’y pouvons rien.

PT. Mais je démontre aussi qu’il existe bien entre ces deux camps des passerelles ! Ils se retrouvent invités aux mêmes tables rondes, car des points d’accroche idéologiques les rassemblent et leurs intérêts convergent. À quelques nuances près…

JPB. Oui — mais ces nuances sont des abîmes !

PT. Pas autant que vous ne le croyez. Ils se reconnaissent dans la même critique du progrès, de la technique, du libéralisme débridé, des frontières ouvertes aux quatre vents, d’une trop grande visibilité de l’islam et du macronisme en général qu’ils qualifient de libéral-libertaire, même si la réalité s’avère au fil des mois moins caricaturale. Comment ainsi expliquer que Christophe Guilluy, Natacha Polony parlent dans les colonnes de la revue bioconservatrice Limite pilotée par d’anciens des Manifs pour tous mais biberonnés à la pensée de Jacques Ellul et Jean-Claude Michéa ? Comment expliquer encore pourquoi Natacha Polony, Alexandre Devecchio et Mathieu Bock-Côté sont appelés à la rescousse pour penser le logiciel des Républicains après la défaite cuisante de François Fillon ? Je peux également citer votre revue Causeur qui a formé toute la jeune garde d’intellectuels catholiques comme Eugénie Bastié ou encore Jacques de Guillebon, le rédacteur en chef de l’Incorrect, journal mensuel de la droite décomplexée ; lui-même a fait ses armes dans la revue royaliste Immédiatement au début des années 2000 — et il a accueilli dans ses colonnes les Républicains de la rive gauche : Emmanuel Todd, Elisabeth Levy, Régis Debray, Max Gallo, Jean-Claude Michéa, Pierre-André Taguieff.

JPB. « Républicains de la rive gauche » est une jolie formule d’une ambiguïté plaisante. N’empêche que ce qui prime, c’est « républicain ». « Gauche » est un terme trop galvaudé depuis qu’il identifie à la fois Benoît Hamon, Najat Vallaud-Belkacem, et la nuée de nymphes radicales qui papillonnent autour de Mélenchon. Quant à « rive gauche », c’est de la polémique, vous le savez bien — du moins en ce qui concerne Michéa, par exemple.

PT. Peut-être vais-je vous donner un coup de vieux…

JPB. N’ayez aucun scrupule, c’est un coup que je me donne moi-même — tous les matins…

PT. …mais visiblement, vous n’avez pas compris que les nouvelles générations, nées après la chute du mur de Berlin, sont moins marquées par les frontières idéologiques et qu’elles puisent leurs références aussi bien à droite et à gauche, en fonction de leurs intérêts, qui peut se résumer à un concept : le sens de la limite. Ces jeunes qui n’ont connu que la crise, le terrorisme, et désormais la crise écologique, n’ont pas le temps de s’embarrasser de savoir si on est de droite ou de gauche. Et affichent sans complexe leurs convictions religieuses.

JPB. Ces jeunes, je les instruis, je les connais à fond. Et leurs prétentions à ne pas se situer à droite ou à gauche (parlons de vraie droite et de vraie gauche, pas des polichinelles qui s’agitent en revendiquant telle ou telle étiquette) est une vieille rengaine… de droite. Dis-moi quels intérêts, tu défends, quelle école tu veux mettre en place, quel système économique te paraît le meilleur, et je te dirai ce que tu es — un vieux bourgeois à masque jeune, ou un jeune révolutionnaire, quel que soit ton âge.

PT. Enfin, comme Blanche-Neige-Zabou qui voyait partout des nains japonais dans le film de Sussfeld de 1982 – le film a le mérite d’être cocasse-, il paraît que je vois partout des militants de l’Action française. Permettez-moi juste de rappeler quelques faits. Et oui, j’ai essayé de faire mon travail de journaliste, c’est mon métier. Depuis 2012, les troupes de l’Action française sont passées de 1000 à 3000 personnes et ses idées dépassent largement ses cercles habituels. Comme me l’a dit un historien, pour un jeune en quête d’absolu, cette école de formation est plus attirante que le FN à cause de son histoire intellectuelle prestigieuse. Cela en dit long sur les manquements de notre société pour des jeunes qui ont soif d’apprendre et de repères. Ah j’oubliais, le secrétaire général François Bel-Ker a milité aux côtés d’Augustin Legrand de l’association Don Quichotte et l’AF a soutenu Jean-Pierre Chevènement en 2002. Et oui encore !

JPB. Accordons-nous sur un point. Vous vous rappelez ce vieux slogan de 1968, « nous ne voulons pas d’un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui » — un slogan emprunté à Raoul Vaneigem et à son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (les situationnistes sont partout, et ils y furent avant tout le monde). Le monde moderne cajole les jeunes dans l’immanence — et présente un terrible déficit du côté de la transcendance. La disparition du Parti communiste a fait sauter le dernier espoir. Restent pour les uns le djihad, pour les autres la vieille lune du royalisme chrétien, où survit encore l’idée de nation — d’où le rapprochement ponctuel avec Chevènement. Je milite personnellement pour un renouveau de la République — contre l’effacement dans le concert mondialisé, contre le règne des financiers sans frontières.

PT. S’il y a un point que je partage avec vous totalement, c’est bien l’absence de renouveau dans la pensée de gauche. Si cette sphère conservatrice a construit une vision qui fait système dans tous les domaines, — à l’exception de l’économie qui reste un point aveugle…

JPB. Ce n’est pas rien…

PT. …une vision fondée sur un rapport au monde inquiet et pessimiste et que la modernité effraie quand elle ne les pousse pas au repli sur soi, les nouvelles idées à gauche sont proches de zéro, voire du néant. Les socio-démocrates bricolent une pensée avec des restes morcelés de leur ancienne doctrine. Et en prenant de haut la scène conservatrice qui bouillonne et en se plaçant systématiquement dans le camp de la bien-pensance, ils se trompent. Et là, ne vous en déplaise, je rejoins Laurent Joffrin, le directeur de la rédaction de Libération, qui dans son article les exhorte à se réveiller.

JPB. Vous vous rappelez le « TINA » de Thatcher et de ses disciples ? Je le retournerai volontiers : il n’y a pas d’alternative à la République et à la Nation. Quand ceux qui se croient de gauche le comprendront, et rejoindront les « intellectuels conservateurs » que vous épinglez, ils sauront alors que Finkielkraut, Michéa, Onfray, Debray sont leurs grands-parents, et non leurs adversaires. Mais bon, ce n’est peut-être pas pour demain.

Jean-Paul Brighelli et Pascale Tournier

Pascale Tournier, et autres boussoles qui indiquent le sud

9782234083547FSUn article de Libé, signé de l’Innommable (1), m’a alerté sur un livre tout frais paru, signé Pascale Tournier : le Vieux monde est de retour / Enquête sur les nouveaux conservateurs (Stock).
Le titre est emprunté à Eugénie Bastié, qui avait lancé cette apostrophe à la tête de Jacques Attali — vieux cheval de retour de tous les mitterrandismes, de tous les libéralismes, de tous les boboïsmes. C’était en 2015, lors de l’émission Ce soir ou jamais. Le pauvre Attali, apôtre de la mondialisation décontractée, ne savait plus que répéter « caricature ! ». « La fermeture, c’est la guerre, la violence » — ouvrons-nous ! Pascale Tournier, journaliste à la Vie (qui a renoncé depuis 1977 à son épithète « catholique », mais qui le reste in pectore) a pour cible première les chrétiens réactionnaires (est-il possible que ces deux mots soient oxymoriques ?), la « Manif pour tous » et autres vieilles lunes. Au fond, un créneau très étroit, qu’elle agrémente en lui additionnant tout ce qu’elle peut trouver de personnalités renâclant à servir la soupe à Goldmann Sachs et au groupe de Bilderberg.
Bastié donc est en bonne place dans le livre de Tournier — et en bonne compagnie : parcourir ce livre s’apparente à la lecture des listes de proscription que l’on affichait à Rome au coin des rues. Natacha Polony, Eric Zemmour, Marcel Gauchet, Pascal Brückner, Michel Onfray, Régis Debray, Jean-François Kahn, Christophe Guilluy, Béatrice Levet, Fançois-Xavier Bellamy, Philippe Muray, Alain Finkielkraut et ses « bébés « (sic) — Alexandre Devecchio, par exemple, ou mon sociologue québécois préféré, Mathieu Bock-Côté. Et toute l’équipe d’Atlantico. Et les intervenants de Polony.tv. Et le Comité Orwell — Jean-Claude Michéa étant la caution « anarchiste de gauche » de tous ces mal-pensants : « En considérant le libéralisme culturel comme le corollaire du libéralisme économique, ce grand spécialiste de George Orwell leur a permis d’opérer un saut conceptuel » — sans parachute sans doute. Tous partagent le même « ADN politique ». Consanguinité intellectuelle. C’est assez dégoûtant.
« Ces nouveaux cerveaux suivent les préceptes de Gramsci pour investir le champ culturel… » dit notre essayiste. Quel culot : ils sont intelligents, ils écrivent bien, ils ne manquent pas de présence médiatique quand on les interviewe, et ils osent parler…
Et en face ? En face, rien, et personne. Pascale Tournier n’essaie même pas d’esquisser le début d’une liste concurrente. Toute l’intelligence s’est réfugiée à droite — enfin, ce qu’elle appelle la droite.
Parce qu’il y a un point commun à nombre de ces néo-fascistes : ils ont pour la plupart été éclairés par la Pensée Chevènement (comme on disait « Pensée Mao-Tsé-Toung » dans les grandes années. Polony a été candidate chevènementiste en 2002 — de quoi l’accuser d’être de droite, sans doute. Et comme elle, nombre de souverainistes gardent une vénération intacte du « Che ».
Il y en a chez Causeur, au Point (paraît-il), et à Valeurs Actuelles.
Même Sylvain Fort, porte-plume de Macron, et rédacteur de ce que le Président fait de mieux en fait de discours rassembleur (ainsi celui sur Arnaud Beltrame) est un ancien chevènementiste. Ils sont partout ! Et ils ont pour terreau commun le souverainisme.
Et le souverainisme, c’est mal. Pascale Tournier, dans une splendide énumération (elles abondent dans son livre, largement bâti sur le procédé si nouveau de l’amalgame), noie tous ensemble les bébés idéologiques de cette droite (énoncée toujours au singulier) qui rassemble tant de gens incompatibles — une occasion d’apprendre une foule de néologismes qui méritaient sans doute d’exister : « Antimodernes, « anarchrists », dandys de droite, tradismatiques, spiritualistes, royalistes, souverainistes, identitaires, déclinistes, bioconservateurs… »
Apparentements terribles. La liste finit sur « républicains ». Nous y voilà. De l’autre côté, sans doute, les démocrates.
Les « progressistes » auto-proclamés qui ont investi l’Ecole depuis trente ans ne procèdent pas autrement. Ils sont opposés à l’élitisme, parce que l’élitisme, c’est républicain et c’est mal. La démocratie, scolaire ou non, c’est l’égalitarisme — quitte à baisser la barre encore et encore.
Mais si tous les gens intelligents sont à droite, qui reste-t-il à gauche ? Face à ces litanies assenées avec gourmandise, Pascale Tournier ne cite personne.
Parce qu’il n’y a personne.

La pensée anti-communautariste, qui anime bon nombre de ceux que Tournier classe « à droite », est curieusement absente de ce livre, qui fait la part belle aux ultra-cathos : personnellement, je n’en connais aucun — l’espèce doit être protégée autour de Versailles. Mais Pascale Tournier, via la Vie, doit plus les fréquenter que moi.
Ah — et on est en pleine renaissance, paraît-il, de l’Action française. C’est étrange : je n’ai plus rencontré d’héritiers des Camelots du Roy depuis 1968, ils étaient alors fort présents en Provence, on n’en discerne plus la queue d’un. Mais Pascale Tournier en voit partout, comme Blanche-Neige / Zabou voyait des nains japonais dans le film de Sussfeld en 1982.
Oui, mais c’était drôle.

Voilà. La Gauche avait besoin d’éructer. Elle ferait bien de se compter : si tout ce qui pense est désormais à droite… Il y eut un temps (les années 1950-1970) où « intellectuel de gauche » était un pléonasme. C’est devenu un oxymore. C’est la grande leçon de ce livre amusant. Le signe aussi que la roue a tourné, et que ce qui était à gauche se retrouve mécaniquement à droite — voir Hollande. Et vice versa. Le Point titrait il y a deux ans, en surimpression sur une photo de Manuel Valls, sur « la Gauche Finkielkraut ». C’était un titre plus dialectique que les éructations de Pascale Tournier.

J’ai profité de mon passage dans la librairie qui vendait Pascale Tournier pour feuilleter les livres alentour — le contre-poison, en quelque sorte. Le Génocide voilé, de Tidiane N’Diaye,117235427 qui raconte comment 17 millions de Noirs ont été mis en esclavage par les Musulmans — enfoncée, la traite négrière occidentale ! Et le Grand détournement, de Fatiha Boudjahla — mince, encore une chevènementiste ! — Capture d’écran 2018-03-31 à 11.12.07, qui pense que « les néo-féministes sont les idiotes utiles des indigénistes » et dont j’avais lu une recension intelligente sur l’excellent blog de Catherine Kintzler. L’un et l’autre — parus il y a déjà quelque temps, mais le temps va vite — valent le détour.

Jean-Paul Brighelli

(1) Je n’irai plus jamais jusqu’à citer le nom de Laurent Joffrin dans un article — ça lui ferait trop plaisir, il n’existe que par la répulsion qu’il suscite. Ils sont quelques-uns dans ce cas — Askolovitch par exemple.

Les voyages du Minotaure : Picasso, Vieille Charité, 16 févier / 24 juin

Immigré, c’est un job à plein temps. Vous avez quitté votre pays, vous avez choisi l’errance, et l’errance vous rattrape et vous colle à la peau : après ce « là-bas » abandonné, il n’y a que des « ici » provisoires. L’immigré migre sans cesse : il se rend à Paris, passe à Marseille, puis à Sorgues, choisira un jour les environs d’Aix ou d’Antibes et de Vallauris. Parce que le train inlassablement le ramène vers le soleil, ce soleil abandonné « là-bas » mais qu’il quête « ici ».
L’immigré a peu de goût pour les destinations lointaines : il erre dans un périmètre délimité par le soleil méditerranéen. Mais il a le goût de l’ailleurs : faute d’Afrique (fantôme) ou d’Océanie (rêvée), il en caresse les fétiches, en collectionne les masques, s’en inspire, les reproduit, les décompose en surfaces planes.collections-africaines-4-300 Le vieil atavisme du Sud lui a greffé le goût du harem. Alors il va d’une femme à l’autre, sa vie est une errance sentimentale — quand il pense à Fernande, il bande, il bande, mais quand il pense à Eva / Olga / Marie-Thérèse / Dora / Françoise / Geneviève / Jacqueline, il bande aussi. Lorsqu’il se rend dans un bordel d’Avignon, il bande encore. Il est plus que consommateur de femmes — quasi anthropophage (rappelons que l’anthropophage mange l’âme de ses victimes, alors que le cannibale se contente de se nourrir de ce qu’il a sous la main — l’imbécile !).
L’itinéraire de notre immigré est donc aussi une errance érotique. On est minotaure ou on ne l’est pas : « Si on marquait sur une carte tous les itinéraires par où j’ai passé et si on les reliait par un trait cela figurerait peut-être un minotaure ? » Treizième signe du Zodiaque. L’homme à la tête de taureau.1a18a2109625f3593ae609d5a08146d4 C’est sur cette interrogation que s’ouvre la très belle exposition proposée à la Vieille Charité de Marseille, « Picasso — Voyages imaginaires ».

C’est lui, bien sûr, l’errant, l’immigré perpétuel, l’inlassable explorateur du continent noir féminin. Pablo. Enfant amoureux de cartes et d’estampes — et de cartes postales. Il a commencé son voyage à l’époque même où les frères Séeberger inventaient le petit carton photographié / griffonné. Il en a reçu des centaines, écrit tout autant. Réinventé aussi. L’exposition en propose quelques dizaines, recto-verso. Images choisies — l’Espagne, l’Afrique, et ces représentations dont l’excuse ethnologique faisait passer, à l’époque, les seins dénudés. Oui, mais de ces visages exotiques, l’immigré tire de belles et sauvages inspirations. Par exemple Trois figures sous un arbre — un arbre à palabres, probablement.Trois figures

C’est aussi l’occasion d’apprendre, une fois de plus, qu’une nature morte n’est jamais ce que l’on croit — et que la guitare si souvent présente dans les toiles cubistes de Picasso, c’est Eva — la caisse de résonance que l’artiste fait vibrer en jouant sur ses cordes. Elle mourra précocement – de tuberculose, pour une fois notre collectionneur de muses n’y est pour rien. La toile s’intitule d’ailleurs « Guitare J’aime Eva » — où l’instrument et le prénom encadrent la déclaration d’amour, dans un mouvement circulaire — ou tautologique, comme on voudra.Picasso_j'aimeeva

Evidemment, le Minotaure consomme aussi ses victimes — sinon, il se contenterait d’être une vache au pré. Les multiples portraits de Dora Maar avouent la relation sado-masochiste du peintre épuisant la muse — qui survivra pourtant, et dont le souvenir s’obstine dans cette Femme qui pleure de 1937. Femme qui pleureQu’elle sanglote sur son sort entre les mains du monstre ou sur celui de l’Espagne : après tout, c’est l’époque même de Guernica. À la géographie topographique s’ajoute une géographie affective — tous les immigrés portent en eux le souvenir affectif des lieux où ils ne retourneront plus.

L’exposition ne se contente pas des cartes postales, des dessins et des toiles : les sculptures sont particulièrement bien mises en valeur. Par exemple, dans la chapelle de la Vieille Charité, le groupe des Baigneurs / Plongeuse / Homme aux mains jointes / Femme aux bras écartés / Jeune homme / Enfant / Homme aux mains jointes et Femme-fontaine — il faut être Picasso pour donner l’illusion de la mer et du jaillissement avec des figures de bronze.IMG_20180307_105653

Oui, j’aime les immigrés lorsqu’ils font de leurs errances une telle source de merveilles. Courez-y !

Jean-Paul Brighelli
PS. Ajoutons que le catalogue (sous la direction de Christine Poullain et Guillaume Theulière) est particulièrement bien fait. Si vos occupations lointaines vous empêchent de vous rendre à Marseille d’ici la fin juin, offrez-vous un petit voyage immobile dans ces 180 pages savantes sans pédantisme, et magnifiquement illustrées.