Libérons-nous du féminisme !

Levet-135x215Après avoir travaillé sur Balzac (le Cousin Pons — le dernier roman, l’un des plus beaux), je vais, en ce début novembre, étudier trois pièces de Marivaux — la Double inconstance, la Fausse suivante et la Dispute. J’ai passé une bonne partie de mon été à les analyser, j’en ai tiré une centaine de pages de notes, bref, tout était prêt, quand j’ai lu le dernier brûlot anti-féministe de Bérénice Levet.

Elle y cite un mot de Barbey d’Aurevilly qui m’avait échappé : « Je demande que Marivaux soit interdit à tous les théâtres. Une société fondée sur le suffrage universel ne peut rien comprendre à Marivaux. »
Ni à Laclos, serait-on tenté d’ajouter. Ni à Racine. Ni à Molière, qui dans les Femmes savantes, assaisonnait à la sauce ridicule les prétentions langagières d’Armande et de Philaminte — que cite aussi Bérénice Levet. On se souvient que nos pédantes avaient elles aussi l’intention de faire dans la langue des « remuements », car elles ont pris « une haine mortelle » pour « un nombre de mots », contre lesquels elles préparent « de mortelles sentences ».
Je me demande quelle professeure, comme disent et écrivent ces imbéciles, oserait encore faire étudier une telle pièce à ses élèves — et elles sont près de 90% parmi les enseignants de Lettres. Tout comme le Nouveau Magazine Littéraire prétend réformer la littérature en traquant toutes celles qui ne sont pas conformes au nouveau canon féministe. Après la tentation de Trissotin, voici venus les temps de Trissotine.

C’est typique. De tous temps, les nouveaux convertis ont été plus jusqu’auboutistes que les anciens croyants. Torquemada, Laval, Raphaël Glücksman et les nouvelles musulmanes couvertes des pieds à la tête. Tant de gens qui donnent raison à Orwell (avec la novlanque) ou Klemperer (avec la Lingua Tertii Imperii) portent témoignage d’un fait imparable : la bêtise, parvenue à un certain point, peut tout ce qu’elle croit pouvoir, comme disait à peu près le Cardinal de Retz. C’est ainsi que les féministes enragées qui à la fac des Lettres d’ax-en-Provence font cours sur Simone de Beauvoir, ont prévenu qu’elles mettraient zéro à toute personne qui n’écrirait pas »écrivaine », ou « autrice » — des mots que Beauvoir, femme intelligente s’il en fut, leur aurait crachés à la gueule. « Oui, mais justement, argumentent-elles, Silone n’est pas allée jusqu’au bout. » Eh bien en allant au bout, ma cocote, on tombe. On tombe par exemple sur Bérénice Levet, qui ne s’en laisse pas conter.

Retour à Marivaux. Rien de plus terrible que ces comédies plaisantes. Prenez la Fausse suivante par exemple. Un homme y est dupé par une femme déguisée en homme — qui inspire d’ailleurs de tendres sentiments à une comtesse fort désireuse de sortir du célibat. Ou la Dispute : « Les deux sexes n’ont rien à se reprocher, vices et vertus, tout est égal entr’eux. » Ou la Double inconstance : pour le « service du Prince, une femme, Flaminia, se charge de briser l’amour existant entre Silvia et Arlequin — « l’histoire élégante d’un crime », dit Anouilh qui a tourné suavement autour de la pièce dans la Répétition.
Le XVIIIe siècle usait de la galanterie comme pierre de touche de la qualité : c’était un jeu de pouvoir, où personne n’était donné gagnant a priori — et je doute que Marivaux se soit cru plus savant qu’Emilie du Châtelet. Ce qui les intéressait, c’était la nature humaine, et la façon dont la question d’argent forçait à simuler les sentiments.
Et le marivaudage était cette élégance d’expression qui cherche à séduire en tournant autour du mot — le meilleur moyen de casser le pot.
Une élégance qui n’est plus de saison, explique avec une ironie glacée Bérénice Levet — qui en veut visiblement à toutes ces pouffiasses de l’obliger à parler contre les femmes pour dénoncer la façon dont quelques lesbiennes frustrées se sont annexé le féminisme, et décidé que la prochaine croisade — puisque la chute du Mur ne laissait plus grand chose à espérer dans le champ strictement politique — serait l’ablation de nos couilles.
Le livre regorge d’anecdotes significatives et positivement sidérantes — mais ma préférée est l’extension du domaine de la lutte contre le manspreading.
J’ai appris un mot — et comme Monsieur Jourdain avec la prose, je pratiquais le manspreading et je ne le savais pas ! Un vocable, explique Bérénice Levet, forgé « pour désigner et incriminer l’habitude des hommes de s’asseoir jambes écartées. »
Galéjade ? Même pas. « Depuis juin 2017, après New York, Tokyo, Seattle, Philadelphie, Madrid en signale l’interdiction par un pictogramme [forcément, les mecs ne savent pas lire, il leur fait des dessins] montrant un homme les cuisses écartées barré d’une croix rouge ».
« Osez le féminisme ! », cette association qui regroupe toutes celles que nous pendrons à la prochaine révolution, a traduit manspreading par « syndrome des couilles de cristal ». Et observe nos hommes politiques. Chance pour eux, « Macron et son premier ministre ont les jambes soigneusement repliées l’une sur l’autre ou sagement serrées » — sans qu’on puisse incriminer, je pense, l’habitude de porter la jupe. « L’ami des femmes se signale à ces petits indices ! »
Ainsi se gagne une élection, mes amis. Désormais, en public, tenez-vous dans une attitude non offensante — et apprenez à vos chiens à s’asseoir sur leur séant, et non sur le côté, ce que font tous ceux qui ont peur de se coincer les roubignolles. Question de taille, sans doute.

Jean-Paul Brighelli

The House That Jack Built : Lars von Trier, opus XIV

2896701.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxxJe dis « opus » et non « film » — car il s’agit bien plus d’un objet que d’un film, même si ledit objet emprunte la voie (la voix ? après tout, tout commence par une voix off sur fond d’écran noir) cinématographique.
Oui, une œuvre d’art bien plus qu’un film.
Le plus luthérien (ou le plus janséniste, après tout, ce n’est pas tout à fait un hasard si on accusa jadis les copains de Pascal de tentations protestantes et de fuite dans la prédestination) des cinéastes danois a encore frappé. Après un film en deux parties assez peu convaincant — même si le masochisme raconté dans Nymphomaniac 2, dans la droite ligne de la culpabilité magnifiquement établie dans les 10 premières minutes d’Antichrist, est autrement réaliste que celui de Fifty shades of Grey —, Lars van Trier revient à son obsession fondamentale, déjà sensible dans Breaking the waves : dire le Mal.

Du coup, « Jack » a laissé perplexes quelques critiques. Les mêmes qui jadis avaient condamné véhémentement le très beau Apt Pupil, magnifique adaptation d’une novella de Stephen King par Bryan Singer (ah, Télérama pour l’éternité !).
En fait, le Bien, tel qu’il dégueule des médias et des organismes de gauche, a bien du mal à caractériser le Mal. C’est qu’il est le Bien par idéologie — hors sol, dirait Hannah Arendt — et non par métaphysique. Et le film de Lars von Trier est essentiellement transcendance.
Mais il l’est à travers des images immanentes sanguinaires et mal pensantes : comme l’ont remarqué les belles âmes, ce sont essentiellement des femmes que l’on tue ici, et Uma Thurman joue tellement bien la bobo demeurée que l’on attend avec impatience et accueille avec gourmandise le moment où Matt Dillon (sidérant) lui défoncera le crâne à coups de cric : il le fait pour nous tous. Tais-toi donc, imbécile !
C’est que le Mal, dans sa représentation, est notre part maudite, comme disait Bataille. Celle qui reste ordinairement engloutie en deçà du Sur-moi. Le Bien s’étale avec impunité, le Mal est refoulé, ramené à la rhétorique incertaine des rêves…
Mais pas ici. Ici, il se raconte avec une sorte d’ingénuité. Il ne cherche pas à se justifier : il est une donnée. Il est.

Le dernier film qui m’a procuré cette sensation, c’est Salò, le film de Pasolini que j’ai vu à sa sortie en 1976 (dans l’unique salle de la Pagode, aujourd’hui disparue). Où pendant la projection des grappes de spectateurs quittaient la salle — surtout des groupes d’hommes venus en bande voir le dernier opus du Maître, et qui ne soutenaient pas l’image que le Maestro tout récemment assassiné leur renvoyait d’eux-mêmes. Comme disait Barthes à l’époque, ce qui faisait de Salò un film éminemment sadien, c’est qu’il était « absolument irrécupérable ».
Il y a d’ailleurs vers la fin un plan sur le visage de Matt Dillon, à demi englouti sous une cagoule rouge de pénitent diabolique, qui fait immédiatement penser à cette image de Pasolini se mettant en scène lui-même en train de lire le Décaméron. Satan écrivain. Satan cinéaste.3.FR34.Rohdie.Canterbury

De même le film de Lars von Trier, qui aime bien insérer dans son film quelques images fugaces de ses films précédents. Ou de ses sources. On se raccroche comme on peut, en le voyant, à l’iconographie de l’Enfer — pas un hasard si Bruno Ganz joue « Verge », ou Virgile, conducteur du tueur dantesque. À Gustave Doré,B9712672648Z.1_20170721150128_000+G1T9FKL22.1-0à Delacroix (dont le Don Juan aux enfersBarque-Don-Juan-Delacroix est parodié avec un humour très décalé)the-house-that-jack-built-image-lars-von-trier, ou au Pandemonium de John Martin,800px-Pandemonium qui inspire de toute évidence les derniers plans.
Reste le noyau dur, au centre de la Terre : le problème insoluble du Mal.

Il y a bien des façons de s’amuser avec les serial killers. On peut en faire un joli prétexte à une jolie histoire plus ou moins sanglante. Ainsi Charles Starkweather et sa petite amie Caril Ann Fugate, qui ont inspiré aussi bien l’anecdotique Sadist de John Landis (1963) que le très beau Badlands (1973) de Terence Malick ou le très saignant Natural Born Killers d’Oliver Stone (1994). Mais dans tous les cas la caméra reste extérieure au héros. Même Seven (1995), avec ses splendides images de nuit illuminée et de pluie noire, reste à l’extérieur du psychopathe (et déjà cette étiquette crée une distance qui permet de cerner mais empêche de comprendre, ce que dénoncent les plans insérés par von Trier de Glenn Gould au piano). Je ne vois guère que Monster (2003) qui ait approché la conscience du tueur (en l’occurrence de la tueuse), peut-être parce qu’en se transformant physiquement en monstre,charlize-theron-monster Charlize Theron (qui reçut un Oscar pour sa performance) transgressait devant nous la beauté — et qu’est-ce qu’un meurtre, sinon la transgression d’un ordre, ou de l’apparence de l’ordre sur laquelle se fonde l’hypocrisie morale… Le tueur, dit Sade, révèle à la vie sa vraie nature, qui est la mort, et non la vie. Il coupe une patte à un caneton (ah, la mutilation de Casimir a davantage fait frémir la salle que le massacre d’une famille entière, c’est vous dire où nous en sommes) pour vérifier que désormais, il nagera en rond. The House That Jack Built ne fait pas partie des films, en général pleins de carnage et de sang, où l’on vous assure in fine qu’aucun animal n’a été molesté pendant le tournage. Du coup, le sang vous paraît assez réaliste.

Lars von Trier — comme le Sade des 120 journées — ajoute une conséquence : l’œuvre d’art — cette fameuse maison que Jack (autrement dit, tout le monde, rappelez-vous, « Jack a dit… ») tente de bâtir, rase, reconstruit, rase à nouveau — et pendant ce temps le film s’élabore, revient sur lui-même, se construit chaotiquement (ou cahotiquement, comme vous voulez) en cinq « incidents » qui sont quelques aperçus des 60 meurtres revendiqués par le héros, ou par le spectateur hypocrite, hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère : Lars von Trier a filmé les vraies fleurs du mal, celles qui éclosent sans cesse dans nos cervelles, et qu’il fallait bien faire émerger. C’est du body art dans ses ultimes conséquences.

Mais c’est, comme Salò, un film-limite, que vous avez le droit de ne pas supporter — et même de ne pas aller voir. Après tout, vous pouvez préférer votre feuilleton préféré, et croire en toute quiétude que Games of Thrones dépeint un jeu cruel — pauvres naïfs que vous êtes !

Jean-Paul Brighelli

First Man — une fusée vers les Oscars

first-man-ryan-gosling-exceptionnel-neil-armstrongN’écoutez pas les grincheux, les constipés de la bouche, les coupeurs de cheveux en douze : First Man est un excellent film.
Tout le talent de Damien Chazelle consiste à créer du suspense dans une histoire où il n’y en a aucun : la mission Apollo 11 a bien amené Neil Armstrong et Buzz Aldrin sur la Lune. C’était le même problème qu’avait jadis surmonté Philip Kaufman avec The Right Stuff (1983) : Chuck Yaeger a bien franchi le mur du son, et John Glen a bien tourné autour de la Terre.
Point commun aux deux films, le personnage de Virgil Grissom, dit Gus — piètre astronaute chez Kaufman, mais auquel Chazelle offre une splendide rédemption — puisqu’il brûle vif lors de la répétition de la mission Apollo 1. Là s’arrête la ressemblance. Autant Kaufman avait mis en scène une bande de pilotes d’essai volontiers hilares et pas mal noceurs, autant Chazelle le joue en intériorité. Le héros (Ryan Gosling, parfait) est un introverti.
Et c’est là que le film est très supérieur à toutes les biographies héroïques de la conquête spatiale — y compris l’Apollo 13 de Ron Howard, romanesque en diable, mais tout en extériorité. Neil Armstrong est obsédé par la mort, à trois ans, de sa fille Karen, emportée par une tumeur du cerveau. En fait, le film développe une idée qui m’est chère depuis lurette : les grands écrivains, les grands artistes, et bon nombre de « grands hommes » ont un deuil à liquider.
C’est souvent — jusqu’au début du XXe siècle : voir Sartre et Camus — la mort prématurée de l’un ou l’autre de leurs parents (voire des deux : heureux Racine, qui perdit Maman à 2 ans, et Papa à 4. Bienheureux Dumas, qui perd son père à trois ans. Et je ne vous parle pas de Rousseau, qui a, comme chacun sait, « tué sa mère » à la naissance, ou de Zola, qui passa sa vie à venger la réputation ébranlée de son père, décédé quand le petit Emile avait 8 ans.
Parfois, l’œuvre entreprise comble le deuil (mais c’est fort rare). Alors la création s’arrête. Laclos devait digérer une immense déception amoureuse — il lui a suffi, si je puis dire, d’écrire les Liaisons. Lampedusa, littérairement abstinent jusqu’à 58 ans, fut propulsé dans l’écriture par la mort de sa mère : le Guépard est la pierre blanche unique d’un deuil absolument réussi.
Dans mes bons jours, quand le sarcasme affleure, j’en viens à déplorer les progrès de la médecine, qui en sauvant tant de gens aujourd’hui, prive la scène littéraire et artistique de tant de chefs d’œuvres qui ne verront pas le jour, faute de motivations noires et de spleen inconsolable. Ainsi s’explique la pauvreté de notre belle littérature occidentale, et la vitalité du Tiers-monde, où bien heureusement on continue à mourir ad majorem litterarum gloriam.

Eh bien, il en est de même avec Armstrong, qui ne remonta plus jamais dans un vaisseau spatial après son premier pas sur la Lune — « That’s one small step for [a] man, one giant leap for mankind. » Le « a » est entre crochets, parce que personne ne l’a entendu. Il y a enterré son deuil — littéralement : allez donc voir !
Quant à savoir s’il a improvisé la fameuse phrase (ce qu’il a toujours affirmé) ou si on la lui avait écrite — ce que soutint son frère, affirmant que Neil lui avait montré un papier avec la formule des mois avant la mission… Le film prouve assez que dans la conquête spatiale, il y a de la place pour les littéraires : juste avant le décollage de la fusée Saturn V, un officiel lit à mi-voix une déclaration déjà écrite pour le cas où tout tournerait mal — avec ce qu’il faut d’emphase retenue, de lyrisme viril, pour plaire à l’Amérique tout entière. Grand moment d’ironie.
Si ce petit bijou d’intelligence, pimenté d’un soupçon d’émotion, enrichi de détails techniques jamais envahissants, ne touche pas le gros lot aux prochains Oscars, c’est à n’y rien comprendre. Ce ne sera jamais que le troisième film de Chazelle à décrocher d’une façon ou d’une autre la mythique statuette : Oscar du meilleur acteur dans un second rôle pour J.K. Simmons dans Whiplash, meilleur réalisateur / meilleure actrice / meilleure photographie et meilleurs décors pour La-la-Land il y a deux ans, et bien parti pour tout rafler avec ce biopic, comme on dit, qui joue l’héroïsme en sourdine au lieu d’emboucher les trompettes de Jéricho et d’Aïda réunies.

Mais peut-être que First Man m’a plu pour une raison personnelle. Comme tous les gens de ma génération, je sais très bien où j’étais le 20 juillet 1969 : pour la seconde année consécutive, j’apprenais les rudiments de la maîtrise de la Caravelle et du Vaurien dans une base nautique installée sur le golfe de Saint-Florent, en Corse. Et l’alunissage de l’Aigle (le petit nom du module lunaire) au milieu de la nuit (heure française) coïncida presque exactement avec une série de galipettes accomplies au milieu des broussailles avec une créature venue, bien évidemment, de la planète Vénus.

Jean-Paul Brighelli

Jacques Audiard, les Frères Sisters et la question du « genre »

imagesJe ne voulais pas parler des Frères Sisters, Même si les dithyrambes qui accompagnent ce demi-navet depuis sa sortie m’ont un peu agacé, je n’allais pas lui jeter la pierre — le chef-opérateur connaît son boulot, la direction d’acteurs est impeccable (mais enfin, c’est la moindre des choses, on n’est pas dans le cinéma de Chantal Ackerman — ah, my god, Jeanne Dielman ! —ni dans celui de Marguerite Duras — ah, my dog, India Song !), et les revolvers utilisés ici sont bien des Colt Walker certifiés d’origine, conformes à l’époque, bravo à l’accessoiriste. Mais tout ça ne suffit pas à faire un film. Enfin, un film, oui — pas un western.
J’avais donc été très étonné que Sébastien Mounier, dans Causeur, s’extasiât devant ce méli-mélo de figures de style (comme dit Manohla Dargis dans le New York Times, « For much of the movie, Mr Audiard instead seems content to play with the genre tropes »), mais rassuré quand Alain Nueil, dans le même Causeur (ah, cultivons la différence, la dissonance, la discordance !) avait qualifié les Frères Sisters (un tel titre, faut-il pleurer, faut-il en rire ?) d’« œuvre régressive ».
Et de noter que « la question qui vient à l’esprit est : où est la femme ? Car il y en a toujours une dans les westerns classiques, soutien et récompense du héros, comme Grace Kelly pour Gary Cooper dans Le train sifflera trois fois. La réponse à ces deux interrogations est la même, elle survient à la fin du film et elle est très déconcertante. À mon humble avis, elle classe le film d’Audiard parmi ces néo-westerns qui ont la couleur et l’odeur des vrais, mais à qui il manque pourtant l’essentiel. »
Résumons : deux tueurs, commandités par un mystérieux « Commodore » (un homme de mer dans l’Oregon, ça fait toujours rire) pourchassent un inventeur de pépites, et chemin faisant, boivent (beaucoup), flinguent une lesbienne, décident finalement d’aller tuer leur patron — mais, quelle dérision, il est mort avant leur arrivée —, et finissent par rentrer chez leur mère où ils s’endorment comme des bébés. Chemin faisant, l’un des deux (Joaquin Phoenix, toujours magnifique) a perdu le bras avec lequel il a jadis tué son père. Sonnez, trompettes du symbolisme !
Notez que je n’ai rien contre l’insertion délicate de la vulgate freudienne dans le western. Ford en a joué avec beaucoup de bonheur dans la Rivière rouge (ah, cette scène mythique où Montgomery Clift et John Ireland mesurent et caressent leurs colts !) et Edward Dmytryck a filigrané l’Homme aux colts d’or d’un thème parallèle d’homosexualité latente. On n’avait pas besoin de Brodeback Mountain. Il suffit d’avoir un grand réalisateur — même pendant la période où sévissait le Code Hays.
Et puis un second article du New York Times (sous la plume de Thomas Chatterton Williams cette fois) m’a fait comprendre pourquoi on disait tant de bien de ce film raté. C’est qu’Audiard y liquide la question du Père (non pas le sien, mais celui qui incarne mythiquement la société mâle), au nom de la parité — si !

À la Mostra de Venise, l’auteur du Prophète s’est écrié : « Quand j’ai vu qu’il y avait 20 films en compétition et qu’un seul avait té dirigé par une femme, j’ai écrit une lettre à mes pairs qui avaient travaillé sur la sélection… J’avais l’intention de faire passer en procès le président de ce festival et toute la Biennale… Mais la réponse que j’ai eue — « Nous faisons honnêtement notre boulot, nous nous fichons de savoir si le film est dirigé par un homme ou une femme » — prouve que nous ne nous posons pas la bonne question. » Tonnerre d’applaudissements, le magazine Variety en a mouillé sa culotte. C’est qu’Audiard est membre du mouvement 50 / 50, qui voudrait qu’il y ait autant de films dirigés par des femmes que par des hommes. Voilà qui doit enthousiasmer le « collectif » (qui n’a pas encore créé son collectif ?) « Sexisme sur écrans » qui le 1er mars dernier, dans le Monde (forcément !) a demandé des quotas par genre (non, pas le genre cinématographique, patate !) dans l’attributions de subventions. « Une étape inévitable pour vaincre les inégalités », affirme ce « collectif de professionnelles du Septième art ». Contente-toi d’avoir du talent, petite.
En classe aussi, un certain nombre de pédagogues, et pas les meilleurs, suggèrent que désormais on fasse étudier autant d’auteurs mâles que femelles… Flaubert à droite (forcément), Marceline Desbordes-Valmore (qui ça ???) à gauche.
Entendons-nous. Il y a de très grands réalisateurs de sexe féminin — Leni Riefenstahl, par exemple (ah mince, elle était un peu nazie). Jane Campion est une grande dame. Katryn Bigelow a fait des films intéressants (et pleins de testostérone, au passage, y compris quand ses héros sont des héroïnes, voir Blue Steel). Et puis ? Sofia Coppola est une fraude, comme disent les Anglo-Saxons. Comme 90% des réalisatrices — et 90% des réalisateurs, la fraude n’ayant pas de barrière de sexe.
Et les grands réalisateurs de westerns ont magnifié les femmes indépendantes — revoir tout Howard Hawks, et les rôles splendides de femmes indépendantes jouées par Angie Dickinson dans Rio Bravo43986740-ff08-49d0-aa5f-950680d7be91_1.396ba39cccde9e65b697d88dde1ac093 ou par Charlene Holt dans El Dorado.7c256df2e69ebe47eccc550956e55a59Ou Lauren Bacall dans le Dernier des géants — un film de Don Siegel, l’auteur de la première (et seule véritable) version des Proies, où un pensionnat de petites filles modèles s’ingéniait à réduire Clint Eastwood…eastwood-1024x577 Ou Annette Bening dans Open Range — le dernier bon western classique à ce jour. Ou…
(J’ai dû faire un peu exprès, question iconographie, histoire de faire bisquer les chiennes de garde ici égarées — fuyez, pétasses !).

Le sexe n’a rien à voir avec le talent. Rien. À vouloir combattre le machisme, on suscite de faux espoirs chez des filles qui croient que filmer ou écrire avec un vagin donne du génie. Mais le génie est rare, et ne dépend pas du sexe. Je pourrais militer pour la réhabilitation de Colette, qui est un immense écrivain (et pas « écrivaine », ça l’aurait fait frissonner d’horreur !) très injustement boudée aujourd’hui. Ou pour débarrasser Simone de Beauvoir des oripeaux féministes dont on l’a affublée (elle non plus n’aurait pas supporté « écrivaine » ou « professeure »), et faire ressortir la stylisticienne magique qu’elle était. Sarraute avait un magnifique mauvais caractère et une plume d’acier, Marguerite Yourcenar a écrit un grand livre (l’Œuvre au noir), tout le monde ne peut pas en dire autant, et Patricia Highsmith est un auteur (et pas « autrice », imbécile !) fabuleux.
Et je n’empêche même personne d’aller fleurir la tombe de Duras au cimetière Montparnasse — même si je pense qu’elle est la valeur la plus surfaite de la littérature des cinquante dernières années. Plus il y aura de fleurs qui pèseront sur son marbre, moins il y aura de chances qu’elle ressorte.
Reste qu’au XXe siècle, quelle femme en France est au niveau de Proust ou de Céline ? Et ailleurs, si Yoko Ogawa est un pur moment de bonheur, tout le monde sait que les Nobels de Toni Morrison ou d’Elfriede Jelinek (avez-vous vraiment essayé de lire Jelinek ? Moi, oui, hélas…) étaient des gender Nobels, si je puis dire. Tout comme Svetlana Aleksievitch était un clou dans la chaussure de Poutine — qui s’en fiche.
Ah, ces gens qui confondent talent et bonnes intentions… Déjà, je refuse le statut d’œuvre littéraire à tout écrit « engagé » — Camus est devenu un géant de la littérature quand il s’est débarrassé de ses bonnes intentions — relisez la Chute, ce chef d’œuvre.
Alors, les Brothers Sisters, cette collusion du mâle et du femelle ressuscitant l’androgyne primitif… Audiard est, paraît-il, « le Scorsese français ». Ce n’est pas ce western raté qui le prouve, en tout cas. Et Scorsese n’a pas tenté le western — il connaît ses limites, lui. C’est le propre des géants.

Jean-Paul Brighelli

Laurence Zemmour et Eric De Cock

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Jean-Léon Gérôme (1824-1904), Phrynè devant l’Aréopage, 1861.

Laurence, mon amour, toi qui manies la plume et le fouet avec une si merveilleuse dextérité… Toi qui ne m’envoies de messages enamourés qu’à travers le substitut transparent de l’invective permanente… Toi qui as relevé avec une acuité sublime que j’étais édité par une maison qui avait aussi Soral à son catalogue — mais bon, Denoël a toujours pignon sur rue bien qu’il ait édité Bagatelles pour un massacre, les temps changent, tu sais… Toi qui…

…Voilà comment j’aurais pu commencer cette chronique. J’y aurais narré les réactions offensées de ladite De Cock devant le pré-projet de programmes en Histoire présenté par le CSP, réactions en accord avec celles de son syndicat, le SNES, auquel elle appartient par l’aile gauche — celle qui se détache en se brûlant au soleil d’Allah…
C’eût été drôle, peut-être, mais c’était donner beaucoup d’importance à une femme qui n’existe que dans un tout petit milieu, sans aucun poids dans la politique éducative et encore moins dans l’Histoire, aux décombres de laquelle elle appartient déjà. Histrionne bien plus qu’historienne, après avoir passé une thèse en Sciences de l’Education et inondé le pauvre Fillon de ses sarcasmes, elle est au fond d’une Gauche moins pure que la mienne…
Parce que teinter la Gauche de revendications indigénistes, c’est un peu ballot, non ?… Entre islamo-gauchisme et islamo-fascisme, entre le révisionnisme anti-colonialiste et le racisme du PIR et de Nick Conrad, bien malin qui tracera la ligne de partage des eaux…sans-titre1

Lionel Royer (1852-1926), Vercingétorix jette ses armes aux pieds de César, 1899

Exit donc Madame De Cock. Le vrai sujet, quand même, c’est l’Histoire.

Je ne dirai rien pour le moment des programmes proposés par Mme Souad Ayada, parce que je préfère attendre la version définitive. Même si, comme pour les programmes de français qui partent plutôt sur de bases intéressantes, quoi qu’en disent certains syndicats, les dernières propositions du CSP, en revenant à plus de chronologie et à une étude des grands événements — ces trente journées qui ont fait la France, jadis racontées par Georges Duby ou Régine Pernoud qui ont plus de titres à se prétendre historiens que tous les possédés des médias — ne se présentent pas sous les pires auspices. Une « Histoire conservatrice » ? Ma foi, si le modernisme est l’autre nom de l’erreur idéologique, pourquoi pas…

Ayons au passage une pensée pour Souad Ayada, née au Maroc, fille d’immigrés modestes, et qui doit se pincer en apprenant qu’elle anime des programmes racistes et sexistes : « Il est inquiétant (mais aussi révélateur ?), écrit Mme De Cock, que des évènements politiques aussi lourds de sens que l’accueil des réfugiés ou le moment Me Too n’aient pas éveillé un tant soit peu le désir d’insister sur l’histoire de l’immigration, grande sacrifiée par ces nouveaux programmes de lycée, ou donné l’idée d’accorder une place plus conséquente à l’histoire des femmes ».
(« Le moment Me Too » — j’adore !)
Et d’accuser cette dame qui préside aux destinées du Conseil Supérieur des Programmes d’avoir donné des interviews au Point ou à Causeur. La bêtise se reconnaît aux exclusives qu’elle prononce — et chez les De Cock, les oukases sont la petite monnaie de l’idéologie. Ces pseudo-démocrates passent leur temps à promulguer des fatwas — qui s’en étonnera ?

Il est important de savoir quelle Histoire nous allons enseigner. Celle des déconstructeurs de mémoire collective, pour qui, comme dit Zemmour, c’est le mot « national » qui est vraiment irritant dans l’expression « roman national » ? Ce n’est pas, effectivement, l’idée du « roman », parce qu’à force de se vouloir politiquement corrects ils élaborent une propagande qui flirte avec la fiction. Voir le sort qu’ils ont fait subir au pauvre Pétré-Grenouilleau parce qu’il disait la vérité sur les poids respectifs de la traite atlantique et de la traite saharienne. Ou bien celle des amoureux de la petite histoire, celle qui croit au vase de Soissons et à la bataille de Poitiers ?Philippart-7

Paul Jamin (1853-1903), Prise de Rome par les Gaulois de Brennus en 390 av.JC, 1893

Cavanna dans le temps s’était amusé à raconter Nos ancêtres les Gaulois et à souligner justement les écarts entre la fable et ce que l’on sait des faits. Pour Zemmour, note Gil Mihaely dans un article éclairant, « assumer l’histoire de France, c’est démontrer que tout y est bon, parce que certains disent que tout y est mauvais. Il tombe dans le piège manichéen tendu par ses adversaires et pèche à son tour par anachronisme. »
L’Histoire à enseigner aux élèves (rappelons qu’au niveau scolaire, il ne s’agit pas de recherche, mais de transmission des bases) doit se situer dans l’entre-deux, s’appuyer sur une chronologie rigoureuse, squelette nécessaire pour structurer les apprentissages, et s’agrémenter (parce que le premier support de l’enseignant en Histoire, c’est le récit) d’anecdotes, de détails, bref d’une chair qui rende l’ensemble attractif.Capture d’écran 2018-10-12 à 06.57.21Evariste Vital-Luminais (1822-1896), Pirates normands au IXe siècle, 1894

A noter au passage qu’il en est de même dans l’histoire littéraire. Enfiler des dates et des titres comme des perles, ou se réfugier dans la haute technicité, ne suffit pas pour incarner la littérature. Il faut lui donner vie. La mettre en scène.
Souvenir d’un enseignant redoutable du lycée Saint-Charles, quand j’étais en Quatrième, qui parvenait à nous faire vivre, avec une fougue qui n’excluait nullement la rigueur, tout le détail de la guerre de Trente ans et les démêlés de Wallenstein, de Tilly, Gustave-Adolphe et finalement Condé. Il refaisait, sur l’espace limité de l’estrade, le sac de Magdebourg ou la bataille de Rocroi. De la pure magie. Cinquante ans plus tard, je me souviens toujours du mouvement tournant par lequel Monsieur le Prince a écrasé les tercios de Don Francisco de Melo. Et je n’ai pas eu à fouiller très loin dans mes souvenirs pour apprécier la manière dont Perez-Reverte fait mourir, à cette occasion, le capitaine Alatriste, dans le film d’Agustin Diaz Yanes en 2005. De quoi se réconcilier avec les Espagnols, parce que le courage malheureux est toujours respectable.18944682.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxEt il est plus important de connaître nos voisins que d’étudier à 13 ans l’histoire du Monomotapa. Même si nous sommes d’origine africaine. Ce que l’on apprend à l’école (l’université, c’est tout autre chose) devrait permettre d’apprendre aux peuples de notre « vieux continent » à construire cette fameuse « Europe des nations », ces « Etats-Unis d’Europe » dont parla Hugo lors du Congrès international de la Paix en 1849 — et pas la dépouille d’un cartel de banquiers avides qu’elle est devenue nécessairement, fondée qu’elle était sur des intérêts économiques qui ignorent les peuples.
Si d’ailleurs on avait un peu plus étudié en classe l’Europe des peuples, on n’en serait pas à craindre, dans certaines sphères, que lesdits peuples aient aujourd’hui envie de couper des têtes.

Dans son article, Gil Mihaely constate comme moi que « nous avons besoin d’un récit national » — exactement comme la France occupée par les Prussiens après 1871 avait besoin du Tour de France de deux enfants. Un récit national, et pas un récit international. Un récit national dans lequel nous intégrerions tous les frais immigrés et les vieux continentaux. À vouloir enseigner l’Histoire des communautés, nous avons favorisé le communautarisme. À négliger le drapeau français, nous avons sommés les derniers arrivants à brandir les bannières de leurs contrées d’origine — ce qui n’a guère de sens quand on veut s’ancrer dans le sol qui vous reçoit. Le couscous doit être une option le jour où l’on ne veut pas de choucroute alsacienne, de daube provençale ou de potée auvergnate ; il ne doit pas être une fin en soi — ni le couscous, ni la paella ou le goulash. L’école doit apprendre quel genre de creuset culinaire et culturel est la France — pas exalter les diktats imbéciles de telle ou telle religion, de telle ou telle micro-organisation qui ne représente qu’elle-même. Le vrai combat laïque passe par la casserole, par l’enseignement de la langue et par la découverte de l’Histoire — la grande et la petite.

Jean-Paul Brighelli

PS. Les illustrations de cette chronique sont tirées d’un PowerPoint de ma façon, réalisé cet été sur la Peinture d’Histoire — dans la perspective d’un cours sur la double historicité : parce qu’enfin, lorsqu’on peint Vercingétorix se rendant noblement à César en 1899, c’est moins de la reddition gauloise que l’on parle que de la défaite de 1870 et de l’occupation prussienne. C’est cela aussi que l’Histoire doit enseigner aux élèves — comprendre que tout discours en dit autant sur son époque que sur celle qu’elle décrit. Et c’est en cela que le récit des faits merveilleux est utile — pas pour forger une « citoyenneté » bâtie sur des mythes fragiles.

L’empire de l’or rouge : the tomato connection

L_Empire_de_l_or_rouge_Enquete_mondiale_sur_la_tomate_d_induJ’ai longtemps pensé que l’or rouge, c’était le safran — ou un alliage précis d’or et de cuivre. Et puis j’ai lu le livre de Jean-Baptiste Malet — paru il y a un an, mais il n’est jamais trop tard pour se cultiver. C’est à un bel article paru sur le site de Respublica, l’organe de la Gauche républicaine, que je dois d’avoir découvert un ouvrage qui a déjà beaucoup fait parler de lui et qui m’avait échappé — honte à moi — mais qui est toujours disponible sur les stands des libraires.

J’arrive d’une civilisation de la tomate. Enfant, je faisais mes devoirs dans le parfum entêtant de sauces longuement mitonnées, glougloutant comme une bête vivante qui tentait de soulever le couvercle. La transformation lente de tomates fraiches en sauce fut mon premier contact avec la chimie : nécessité d’y ajouter un peu de sucre, pour compenser l’acidité, nécessité aussi de faire cuire à tout petit feu, pour éviter la caramélisation des sucres naturels et des sucres ajoutés, qui ajouterait à votre sauce un fond brun peu appétissant. Et sur un plan plus esthétique, j’ai compris grâce à la sauce tomate qu’un texte devait être débarrassé de son eau excédentaire, jusqu’à la concentration idéale qui exalte les saveurs sans rester sur l’estomac. C’est même, au fil des ans, l’image que j’ai utilisée en classe, lorsque je devais expliquer le principe du résumé de texte : on vous donne une page saturé de signes inutiles, vous faites réduire jusqu’à la consistance idéale — en général, 20 à 25% de la masse initiale…
Je cuisine toujours mes sauces tomate, que ce soit pour confectionner des bolognaises maison ou des pizzas artisanales. J’ai ainsi vécu longtemps en état d’innocence vis-à-vis de la tomate, consommée crue, avec un filet d’huile d’olive, voire simplement croque-au-sel, combinée ou non à un fond d’oignons, agrémentée ou non d’aromates provençaux… J’ai été initié très tôt aux beautés de la vraie cœur-de-bœuf (pas l’imitation répugnante que les supermarchés commercialisent sous ce nom) ou de la cornue des Andes. Et je fais mes propres coulis, à la fin de l’été — et même, avec les toutes dernières tomates qui n’ont plus assez de soleil pour rougir, un ketchup de tomates vertes exquis avec une côte de porc…
Vous dire si j’étais loin des horreurs décrites par Jean-Baptiste Malet.

Erik Orsenna avait décrit les méfaits de la mondialisation dans son Voyage au pays du coton (2006). Après tout, le XVIIIe siècle français a inventé le commerce mondialisé : ce sont des balles de coton, qui abritaient des rats qui abritaient des puces, qui amenèrent la peste à Marseille en 1720. Produit exotique, correspondant à des besoins européens — à la bonne heure…
Mais la tomate ? Nous ne sommes donc pas auto-suffisants en tomates ?

La tomate, nous apprend Malet, est aujourd’hui pour l’essentiel un produit chinois. Le double ou triple concentré est fabriqué en Chine, dans le Xinjiang principalement, grâce à une main d’œuvre soit très bon marché (les Ouïgours), soit quasi-gratuite — les prisonniers des laogai, les jolis camps de travail où le régime entasse les dissidents : la tomate joue un rôle essentiel dans leur réhabilitation… Il y a du goulag chinois dans vos pizzas.sauce_pizza_x_3_-_415_g_huilerie_richard Notez que le flot de migrants qui passe par l’Italie permet aussi une exploitation sympathique et bon marché. Les Africains ont l’habitude de la tomate, c’est vers eux qu’est écoulée une bonne part de la production mondiale, en particulier celle qui est avariée. Le livre vous enseigne comme transformer la black ink, ce concentré ultra-oxydé, en sauce tomate décente par adjonction d’eau, d’amidon, de fibre de soja et de colorants. Les rapports de la tomate avec la chimie ne s’arrêtaient pas, finalement, à l’adjonction parcimonieuse d’un peu de sucre additionné de sel. On devrait mieux étudier en classe l’art et la manière de tromper le consommateur.

Le sucre et le sel, vous pouvez d’ailleurs en rajouter bien davantage : c’est ce qui a assuré la fortune de Heinz, dont la saga (première entreprise à avoir inventé la chaîne, bien avant Ford) est décortiquée en détail.jean-baptiste-malet Qui savait que Henry Kissinger et Goldman Sachs avaient une connexion franche avec le marché mondial de la tomate, par l’intermédiaire d’un ancien international irlandais de rugby, Tom O’Reilly ? Mais qui s’en étonnera ?
La mondialisation ne s’arrête pas là. Les Chinois sont sortis de Chine depuis belle lurette, et ont acheté par exemple une entreprise provençale spécialisée, le Cabanon.114541693 Les Italiens sont co-leaders dans le juteux commerce du fruit rouge, grâce à des connexions mafieuses qui permettent de blanchir des capitaux d’origine douteuse en faisant pression sur les producteurs, les transporteurs et les transformateurs. Turcs et Espagnols ont les miettes du trafic. Les Américains, longtemps en auto-suffisance grâce aux plantations de Californie, sont entrés dans la danse dès la guerre de Sécession, dont on ignore trop souvent qu’elle fut le premier grand marché de la tomate en boîte. Les fermiers ruinés par la grande récession décrite par Steinbeck dans les Raisins de la colère fournirent dans les années 1930 une main d’œuvre bon marché de « migrants de l’intérieur ».
Une poignée de crapules se partagent le marché du concentré dans le monde, pour des profits colossaux, via des arnaques autorisées par des règlements européens laxistes (pléonasme !). Le drapeau italien qui orne les étiquettes des sauces dans les rayons de nos supermarchés sont souvent un pur maquillage : pas de nations dans le grand concert mondialisé du concentré.
Quant aux tomates utilisées justement pour nos jolies sauces en boîtes, elles n’ont rien à voir avec les beaux fruits dont je me faisais le chantre l’année dernière. La tomate industrielle a une peau coriace, permettant les transports les plus rugueux, une chair compacte, et peu d’eau. Qualité gustative nulle — mais qui s’en soucie ?
Les trusts qui gèrent ce trafic ont de vrais pouvoirs. N’ont-ils pas convaincu le Sénat américain, par exemple, que la pizza était un légume, sous prétexte qu’elle contient un fond de tomate sur lequel s’étalent des couches superposées de fromages fondus 100% diététiques ? Une façon bien pratique de contourner la lutte — très controversée — lancée par Michelle Obama contre la junk food des établissements scolaires…

L’enquête très fouillée de Jean-Baptiste Malet se lit comme un thriller — qui n’a malheureusement pas l’excuse de la fiction. L’auteur s’est donné la peine d’aller sur place, de rencontrer les grands malfaisants qui gèrent au niveau mondial le trafic juteux de la tomate, de visiter les usines de transformation, en Chine comme en Provence, et les hangars où sont stockés les concentrés pleins de vermine — propres à la consommation d’un tiers-monde auquel on donne les rebuts du système mondial : l’Afrique est le grand égout de la production mondiale, et les Africains les nouveaux esclaves d’un monde où l’agro-alimentaire de merde fait sa loi.
Alors, pensez à ce que vous achetez la prochaine fois que vous commanderez une pizza surgelée, des lasagnes à la viande de cheval, des sauces cuisinées, ou toutes sortes de produits « transformés en Italie » qui n’ont vu la péninsule que le temps d’y passer et de s’y dédouaner. C’est peut-être pour ça que les tomates sont rouges — de honte et de confusion.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je m’en voudrais de parler de la tomate et de ne pas rappeler qu’elle est le prétexte au plus joli cours de philo générale en dix minutes jamais réalisé — l’Ile aux fleurs.

Riposte à Meirieu !

9782746747579Le dernier opus de Philippe Meirieu, dont j’ai rendu compte par ailleurs, valait le coup que j’y revinsse. Bien sûr, il mérite tout le mal que j’ai déjà pu en dire. Mais en fait, il en mérite davantage.
D’autant qu’être insulté par Brighelli fait partie de ses attentes esthétiques. Non seulement parce que je suis sa Némésis, qu’il convoque avec gourmandise (« « On attend impatiemment que le polémiste Jean-Paul Brighelli, passé du Point à Valeurs actuelles, toujours en avance d’une insulte sur ses petits camarades, publie, après la Fabrique du crétin, un pamphlet au vitriol sur la Fabrique des ravis de la crèche »), mais surtout parce que la position de persécuté lui sied.
Ne pas y voir une quelconque trace de masochisme personnel. Meirieu est un pervers polymorphe qui prend des poses de grand persécuté. Cela lui permet de s’identifier avec Rousseau, le grand ancêtre — une attitude dont j’avais retracé l’origine dans l’un des très rares articles que m’a jadis demandé le Monde. On voudra bien m’excuser de me citer :

« Puis vint Rousseau, un protestant genevois, foncièrement hostile à la notion de progrès, qui théorisa la bonté intrinsèque de l’homme, perverti par la civilisation. À rebours de tous ceux, Voltaire en tête, qui pensaient, contre la religion, que la civilisation est un progrès en soi, et qu’il valait mieux vivre au XVIIIe qu’au(x) siècle(s) précédent(s). La religion, si présente — et sous sa forme calviniste — chez le plus célèbre Genevois, s’accordait merveilleusement avec ces billevesées. « Bon sauvage » cessait d’être un oxymore, et devenait un pléonasme.(…)
« Emile, l’élève de Rousseau, n’en recevait pas moins une éducation religieuse sévère, teintée de protestantisme genevois. Rien d’étonnant à ce qu’il ait séduit des gens — Philippe Meirieu par exemple — qui venaient des Jeunesses Ouvrières chrétiennes, et des ministres (Jospin) qui étaient des trotskystes protestants, ou des socialistes protestants (Rocard) — ou l’inverse.
« Rousseau voit donc l’enfant comme un être bon par principe, tant qu’on ne le gâche pas. Tout part de ce postulat, qui n’a d’autre évidence que d’aller à l’encontre du principe classique selon lequel le petit homme est un être de chaos, d’instincts et d’appétits (« Cet âge est sans pitié », dit La Fontaine) auxquels l’éducation justement donne forme en les bornant sévèrement. Deux idées de l’homme, deux pédagogies.(…)
« Nos « pédagos » modernes sont lecteurs de Rousseau. Ils ont importé au XXe siècle des concepts du XVIIIe. »

L’article faisait pendant à un article de Meirieu — c’est cela, la démocratie selon le Monde, équilibrer la vérité avec le mensonge, et les faits avec l’idéologie (qui est, selon Hannah Arendt que Meirieu n’arrête pas de citer, dans la Riposte, « ce qui n’a aucun point de contact avec le réel »). Mais le cher Philippe, qui l’a lu, n’en a pas tiré d’enseignement — c’est normal, c’est lui qui enseigne aux autres.
Du coup, le voici qui en remet une couche dans la victimitude, comme dirait Ségolène :

« Depuis que Rousseau a ouvert la voie, le pédagogue est fasciné par la figure du persécuté. Jean-Jacques, il est vrai, avait quelques raisons de se considérer et de se comporter comme tel : banni, expulsé, pourchassé, caillassé, accablé de sarcasmes et d’attaques, courant de refuge précaire en asile éphémère, l’auteur du Contrat social et de l’Emile ne trouvera guère qu’un fugace repos quelques mois avant sa mort à Ermenonville. »

Je dois compter parmi les caillasseurs de pédagogues — moi qui suis la tendresse même, la qualité première du pédagogue, selon Saint Philippe :

« Comme Gepetto, le pédagogue essuie parfois une larme : c’est un sentimental et c’est là à la fois sa fragilité et sa force. Sa fragilité car, tout comme Rousseau face à l’humour ravageur d’un Voltaire, il apparaît vulnérable, quand ce n’est pas pleurnicheur. Sa force, car il suscite l’empathie de tous ceux et de toutes celles qui ont, un jour, eu un enfant dans les bras… avant de l’avoir très vite sur les bras. »

C’est beau — c’est une synthèse étrange de Sacha Guitry et d’Yves Duteil. Ecrasons une larme.hqdefault

Juché sur son piédestal rousseauiste, exhibant ses stigmates et ses cicatrices, Meirieu dès lors peut attaquer de face. Il a la sympathie du lecteur, surtout si le lecteur est au SGEN :

« On aimerait aussi que Jacques Julliard ou Natacha Polony, qui se sont fait une spécialité de dénoncer les errances du pédagogisme, s’attaquent enfin à cette « pédagogie horticole » de l’épanouissement spontané de l’enfant — dernier avatar de l’individualisme lénifiant qui s’étale dans toute la littérature du développement personnel… »

Et de flinguer les émules de Montessori (il crucifie Céline Alvarez et il a bien raison) et tous les « hyper-pédagogues » qui l’ont dépassé sur sa droite, enfants adultérins de Freinet, A.S. Neill, l’admirable Janusz Korczack, et tous les gourous des « écoles alternatives ». Steiner, Decroly, Montessori, Hattemer, toutes mises dans le même sac des pédagogies centrées sur la construction personnelle, où les petits princes sont faits petits rois, sont donc des repères d’hyperpédagos. J’en connais à qui ça va faire plaisir !
D’autant que notre pédagogue en chef fait du choix scolaire un symptôme de classe : « On se doutait bien que les parents qui mettaient leurs enfants dans une « école alternative » étaient plutôt socialement favorisés et de bon niveau culturel (…) Ainsi, à regarder les choses de près, on s’aperçoit que le discours hyperpédago est profondément lié à ce qu’on pourrait nommer le courant éducatif familialiste. »
Et c’est là que la référence à Rousseau prend tout son sens.

Meirieu et moi ne nous aimons pas. Mais il ne me viendrait jamais à l’idée de le prendre pour un imbécile, ni pour un inculte. Il sait très bien ce qu’il fait, et ce qu’il dit. Et ses références font sens.

L’Emile, si vanté par tant de pédagogues imbéciles (pas Meirieu, comprenons-nous bien) qui croient que Rousseau est partisan du laisser-faire et de la bride flottant sur le cou de l’élève (que l’on n’élève plus mais que l’on regarderait s’élever) est en fait le pendant du Contrat social. Et du Contrat social est sortie la Terreur.
Le laxisme prôné par tant de pédagos est aux antipodes de la Pensée Meirieu. Ce n’est pas pour rien que notre ayatollah de la pédagogie note le « caractère très ambigu des pratiques de groupe non régulées… » : il est pour une régulation de chaque instant, une réflexion permanente sur la pratique (ce qu’un marxiste appellerait une auto-critique permanente), aux antipodes du laisser-faire enseigné dans les ESPE aujourd’hui et magnifié par tant de (dé)formateurs et d’inspecteurs ravis du « papotis » qui dans les classes, selon eux, témoignent de la belle créativité des élèves. Meirieu, revenu dans les années 2000 devant des élèves, a constaté la difficulté de se faire entendre — et ça ne l’amuse pas du tout.
La pédagogie selon lui consiste à codifier toute pratique, à l’exécuter comme on exécute une partition ou un condamné, et à en tirer une expérience qui enrichira la pratique du lendemain. Issu de courants libertaires, il est l’anti-anar par excellence. D’ailleurs, un protestant, ça ne plaisante guère. Son horreur évidente de l’élitisme (républicain ou autre) vient de son goût pour les manœuvres militaires où chacun avance du même pas de l’oie. Le pédagogisme, loin d’être permissif, est un carcan rigoureux.
Le droit à la parole, inscrit dans la loi Jospin à l’époque où Meirieu conseillait de près le ministre, n’est pas du tout ce que vous pensez. Elle est liberté au sens rousseauiste du terme, c’est-à-dire répression de la licence. On se rappelle la haine que Rousseau éprouvait envers les libertins, je me demande parfois si celle que Cher Philippe éprouve pour moi ne vient pas de ce qu’il a flairé de libertinage en moi. « La spontanéité, dit-il, n’est, le plus souvent, que la reproduction à l’économie des clichés les plus éculés. » Une sentence que je contresignerais volontiers.

Mais alors, si Meirieu le pédagogue n’est pas responsable de la gabegie actuelle, saluée malgré tout par les épigones de Saint Philippe, d’où vient-elle ? Et la réponse fuse — une réponse qui ne plaira ni à l’actuel ministre, ni à Gérard Collomb, qui autrefois offrit Lyon à Meirieu, qui y dirigeait l’IUFM, avant de l’en chasser lors des élections de 2012 — avec des procédés de truand, dois-je dire. « On ne rappellera jamais assez, explique notre didacticien en chef, que l’enfant-tyran n’est pas un produit de Mai 68, encore moins de l’Education nouvelle et des « pédagogies actives », mais bien celui du capitalisme pulsionnel promu par le néo-libéralisme triomphant. »
Et c’est là que l’analyse demande un peu de subtilité.

Ce que Meirieu refuse de voir — et je le comprends, parce qu’il n’y survivrait pas — c’est que les crétins qu’il a recrutés, mis en place, installés aux commandes du système (et qui après lui avoir léché les bottes ne doivent même plus savoir qu’il existe) n’ont aucunement la capacité de mettre en place l’enseignement rigoureux et coercitif dont il rêvait — tout comme les suivants de Montessori, Freinet, Neill et autres très grands pédagogues ne leur arrivèrent jamais à la cheville, tant leur réussite dépendait de l’identification quasi freudienne de l’enfant à son enseignant. La nature suivant la pente au lieu de la remonter, ils ont fait du laxisme leur modus operandi, et c’est la combinaison de ce laxisme (libertaire, pour le coup) et des enjeux libéraux (transformer le citoyen en consommateur ravi) qui a fabriqué l’enfant-roi, celui qui crache à la gueule de ses parents et de ses profs, qui n’apporte pas une feuille ni un stylo en classe, pense que le rap est la forme la plus achevée de la poésie (et combien de pédagogues médiocres l’ont conforté dans cette croyance !), arrive en cours avec une attitude strictement consumériste et s’insurge si l’on insinue qu’il pourrait envisager peut-être de se mettre au travail…c3a9cole-de-merde Alors bien sûr que ce n’est pas avec des neuro-sciences et du numérique généralisé que nous remonterons la pente, et je partage entièrement sur ce point l’extrême méfiance de Meirieu envers ces gadgets qui au mieux enfoncent des portes ouvertes et au pire programment un transhumanisme entre Orwell et Zamiatine. Notre primat des Gaules tente de se placer au-dessus des partis et lance : « Entre les pédagogues jacobins de l’école unique et les pédagogues girondins des écoles alternatives, je refuse de choisir. »
Mais il va bien falloir choisir ! Parce que les enfants décérébrés par les disciples de Meirieu, quand ils en ont marre de jouer avec des objets frappés d’obsolescence dans leur conception même, ou de se crétiniser devant Cyril Hanouna, privés de transcendance, choisissent la voie des armes. Nous n’avons encore rien vu, dans ce domaine. Demain, les chiens.

Interdire les portables en classe est un gadget pédagogique. Restaurer un grand service public d’éducation est une urgence — et là, franchement, je ne compte pas sur des Marcheurs hantés de mondialisation pour réaliser cet objectif. L’opposition entre école jacobine et école girondine est évidente — évidente aussi la tendance centrifuge qui, via l’autonomie et les projets d’établissement, via la marchandisation et la ludification de savoirs remplacés par des « compétences », démantèle toute ambition collective.
C’est étrange : on ne cesse de me reprocher mon élitisme, et je crois fermement qu’il y a dans ma pédagogie parfois brutale plus de tendresse réelle, d’altruisme et de sens de la collectivité que dans toutes les pleurnicheries compatissantes et narcissiques des pédagogues. On peut trouver le sergent Hartmann caricatural, mais il travaille à former une unité, un groupe, afin de donner à chacun des membres de ce groupe des chances réelles de survie. La pédagogie des enfants de Meirieu, sous prétexte de respecter la personnalité de chacun, fabrique des victimes. Il faut dire que, entraînés comme ils sont à pleurnicher, les pédagogues sauront les plaindre — avant de les oublier.

Jean-Paul Brighelli

New Romance, la collection que méritent les femmes d’aujourd’hui

2017Bien sûr, Christine Angot… Céline Zufferey… Marie Richeux… Olivia de Lamberterie… « Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau… »
Sur les 567 romans de la dernière rentrée littéraire, un très grand nombre de femmes : Me Too, se sont-elles dit. Et les éditeurs de s’empresser à publier ces dames…
Mais qui sont les dames qui comptent ? Qui, parmi le flot de nouvelles écrivaines / autrices, comme elles aiment s’appeler (faute de laisser un nom, elles auront au moins une étiquette), surnageront au bout du mois, au bout du compte ?
Quelles femmes vendent des livres, en France ?
J’ai eu l’idée de demander des réponses à Franck Spengler, qui chez Hugo et Cie, la petite maison qui est terriblement montée, depuis cinq ans, s’occupe entre autres de la collection New Romance. L’érotisme soft après avoir publié l’érotisme hard, aux Editions Blanche.
Et les réponses dérangent les mises en plis, je vous le dis.
Surtout si vous avez connu le Summer of love, Mai 68, 69 année érotique, il est interdit d’interdire, le swinging London et tout ce que les années 1960-1970 ont apporté à la libération des mœurs — tout ce qu’il est désormais convenu de ne plus évoquer, de ne plus oser, et finalement d’interdire, tout comme Facebook interdit l’Origine du monde ou les petites culottes de Balthus.
Nous vivons une époque formidable.

JPB. Christina Lauren, Anna Todd, Audrey Carlan, Emma Chase, Elle Kennedy, Karina Halle… Ces noms inconnus du bataillon des critiques littéraires professionnels sont pourtant ceux de stars des gros tirages de votre collection « New Romance », qui depuis 7 ans constituent une bonne part du succès et du développement de Hugo et Cie. Cette romance sagement pimentée de sexe se vend apparemment comme des petits pains. Mais à qui ?

Resized_20180915_182726_3050Franck Spengler. Le public de la New Romance est essentiellement féminin et se situe dans une tranche d’âge assez large allant de 18 à 35 ans. Côté tirage, cela va de plusieurs centaines de milliers d’exemplaires à chaque nouvelle parution pour une Anna Todd ou une Audrey Carlan à une dizaine de milliers pour les moins connues.

2018_NR_CALENDAR-GIRL_ÉTÉ_PLAT-I-509x800JPB. Ce lectorat est-il nouveau ? Après tout, il y avait déjà « Harlequin pourpre » sur ce créneau…

FS. Harlequin reposait surtout sur le sentimental ; le sexe y était inexistant ou à peine suggéré. Avec la New Romance initiée par les 50 nuances de Grey, le sexe tient une place prépondérante, voire primordiale. La lectrice d’aujourd’hui veut de l’amour, bien sûr, mais son corollaire indissociable, le sexe. Mais sans franchir les limites acceptables et acceptées de la majorité.103256405_oJPB. Les audaces très mesurées de ces « romances », en fait de sexe, ne cachent-elles pas, au fond, le retour d’une auto-censure étrange ? Vous avez publié dans les années 1990 des romans sulfureux, aux Editions Blanche. Votre mère, Régine Deforges, n’a jamais hésité à appeler une chatte par son nom. Que s’est-il passé, que se passe-t-il, pour que New Romance soit aujourd’hui sur la crête de ce que l’on peut publier en fait de sexe ? Quelle police de la pensée règne aujourd’hui sur l’édition française ?

FS. Il s’est passé ce que j’appelle la « macdonalisation » de la société et donc de la culture. On veut maintenant des littératures sans aspérités, sans danger pour le lecteur comme on veut des plats sans goûts ni gouasse. Regardez les cris d’orfraie poussés contre le roman de Richard Millet ou contre Outrage de Maryssa Rachel. L’audace littéraire, au même titre que l’audace tout court, a reculé sous les coups de boutoir…

JPB . Ah ! ah ! ah !

Resized_20180924_181957_91FS. …de notre propre morale aseptisée par un empire qui ne veut voir qu’une tête (c’est plus facile à manipuler), qu’un troupeau docile qui se fixe lui-même ses interdits ; ce que l’on appelle « l’ubérisation ». Ainsi, le travailleur uber qui vante un système malin où le maître et l’esclave sont confondus dans la même personne qui, comble du vice, défend le système qui l’oppresse et l’exploite, et s’en fait le plus zélé des prosélytes. Le génie du capitalisme, en quelque sorte.

JPB. Déjà dans la Politique du mâle (en 1970), Kate Millett, l’une des papesses du féminisme à l’américaine, condamnait fermement Henry Miller et ses Jours tranquilles à Clichy (l’ouvrage commence par une longue citation d’un roman dénoncé comme machiste). D’ailleurs, combien d’auteurs classiques, et d’œuvres incontournables, ne seraient plus publiées aujourd’hui — quand une petite culotte sur un tableau de Balthus émeut les foules ?9782755614077

FS. Le féminisme actuel a choisi la dérive Kate Millett ou Caroline de Haas plutôt que le féminisme de ma mère ou de Geneviève Dormann. En mélangeant sans discernement harcèlement, pornographie, violences faites aux femmes, érotisme et plaisir, les féministes actuelles abhorrent manifestement le sexe et la sexualité qui, selon elles, seraient responsables de tous les maux des femmes. Avec elle, tous les livres sexuellement transgressifs, même écrits par des femmes, sont une attaque contre leur cause. On revient à une époque que je croyais révolue où le sexe redevient sale et porteur de tous les vices. En cela, les féministes ne se démarquent pas franchement de tous ceux que le corps effraie, ayatollahs, wahhabites, loubavitchs et tous les intégristes de tout poil.
Moi qui suis un produit de la génération : « Il est interdit d’interdire », je suis effondré de ce retour en arrière où des jeunes femmes réclament l’interdiction d’un livre au prétexte qu’il les dérange.

JPB. La féminisation accrue des maisons d’édition joue-t-elle un rôle dans ce processus ? N’avez-vous pas l’impression que dans la suite de #MeToo et autres machines à dénoncer son prochain, les éditrices ne s’adressent plus qu’à un public pré-ciblé, auquel il faut absolument plaire ? Être un homme dans le milieu éditorial, aujourd’hui, n’est-il pas un vestige quasi antédiluvien ?Resized_20180924_182002_1329

FS. Sans doute oui, mais je pense que le phénomène est plus général. L’édition n’est que l’un des reflets de cette féminisation. J’avais publié en 1999, Vers la féminisation ? d’Alain Soral (largement pompé par Éric Zemmour dans son Premier sexe), un essai qui démontrait que la société, en se féminisant, posait les bases d’une manipulation antidémocratique qui consistait à faire croire que la femme serait en elle-même une classe sociale. Allez expliquer à Ginette Michu qui bosse chez Michelin qu’elle est l’égale de la fille Bettencourt !
Quant à #MeToo, c’est un beau coup médiatique qui a permis à des femmes dont on ne parlait pas ou peu de sortir du bois et tenter d’en tirer quelques dividendes médiatiques. En revanche, cela va pourrir les rapports hommes / femmes pour un long moment.

JPB. J’évoquais Régine Deforges. Sans parler de l’écriture inclusive, qui l’aurait fait frémir d’horreur, qu’aurait-elle pensé, elle qui était une femme absolument libre, si le Monde ou Libé l’avaient traitée d’ « auteure », voire d' »autrice », ou d' »écrivaine » ?PHOc95fb93c-bb5e-11e3-a730-4a7d6fb3b53a-805x453

FS. Votre question m’amuse et me renvoie à une réaction que ma mère eut voici bientôt plus de 20 ans lors d’un salon du livre en province où elle avait tancé l’animateur d’un débat qui, après l’avoir présentée comme éditrice (mot qu’elle détestait également), l’avait appelée « écrivaine ». À l’époque, les femmes de l’assistance étaient majoritairement d’accord avec elle, aujourd’hui, elle serait conspuée. Pour ma mère ce n’était pas l’appellation qui faisait la femme, mais sa conduite et sa détermination à l’être.

Jean-Paul Brighelli et Franck Spengler

Platon, James Bond et la chirurgie esthétique

Dans sa grande bonté et clairvoyance, l’Inspection générale a mis cette année au programme des Maths Sup / Maths Spé le thème de l’amour, appuyée sur le Banquet, le Songe d’une nuit d’été et la Chartreuse de Parme. Quant à savoir par qui commencer… Platon, Shakespeare et Stendhal sont également complexes, à des degrés divers.
Bref, j’ai opté pour l’ordre chronologique, qui n’est pas plus idiot ni plus intelligent qu’un autre.
Donc, Platon…

Vers la fin du Banquet, Socrate évoque le souvenir de Diotime, l’une des très rares femmes à hanter l’œuvre de Platon. Le problème, on s’en souvient, est de savoir de quoi on est amoureux lorsqu’on aime. Jusqu’ici, le symposium a tourné autour de l’amour des jeunes gens — on sait comment les maîtres grecs infusaient le savoir chez leurs élèves…
Diotime renouvelle le raisonnement. De l’amour d’un beau corps, dit-elle, on passe à l’amour de tous les beaux corps. C’est là que s’est arrêté Don Juan, dit en substance Diotime qui a fort pratiqué Molière : « Toutes les belles ont droit de nous charmer, dit-il, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. »
Mais la courtisane voit plus loin. Elle voit au-delà du corps, et constate que l’amoureux de la beauté cherchera nécessairement quelque chose de moins périssable que la joliesse physique. « C’est la beauté qui se trouve dans les âmes qu’il tiendra pour plus précieuse que celle qui se trouve dans le corps. »
Hé oui.

Héloïse a une soixantaine d’années. Trente ans auparavant, elle s’est fait refaire le nez. Non qu’il fût difficile — il ressemblait assez à ce que fut celui de Juliette Gréco, avant qu’elle ne décidât, elle aussi, d’en changer —, mais elle sentait qu’elle serait plus heureuse avec un petit nez retroussé.
Mais voilà : trente ans durant, son visage a continué à évoluer en fonction de son ancien nez — qui s’harmoniserait tout à fait à ses traits d’aujourd’hui. Et le petit nez mutin fabriqué par le chirurgien jure terriblement dans ce visage qui s’est équilibré autour du souvenir de ses anciens traits.
Sans compter que ce qui fut tissu cicatriciel finit par remonter en surface, avec l’âge…
C’est ce qui amène les fanatiques de la chirurgie esthétique à modifier, et remodifier sans cesse, le visage qui ne cesse de se mouvoir autour de ce qu’il fut et qu’il n’est plus. Après le nez, les yeux, les lèvres, les pommettes — jusqu’à ce que l’on en arrive à Michael Jackson ou Donatella Versace. Le monstre naît de la quête de perfection.donatella-versace-son-effroyable-transformation-physique-en-14-photos

Héloïse n’aurait jamais dû chercher à modifier son visage : il suffit en fait d’attendre, et tout se met en place au fil des années, c’est rassurant pour celles et ceux qui ne sont pas des gravures de mode à vingt ans et qui acquièrent une vraie personnalité au fil des ans — voyez ces acteurs et actrices qui n’ont vraiment de succès qu’avec l’âge, et enterrent celles et ceux qui ne comptaient que sur leur joli minois. Leonardo Di Caprio a résisté à l’envie de perpétuer l’adolescent-adulescent qu’il fut.anigif_enhanced-23017-1408383816-8 Il a accepté de devenir cette masse de talent qu’il est aujourd’hui. Il joue même à s’enlaidir, de film en film — parce qu’à chaque fois, c’est le talent qui surnage, et de plus en plus haut.the-revenant-de-alejandro-gonzalez-inarritu_5511879

Allons plus loin. En fait, c’est une chance d’avoir un nez, une bouche ou des yeux particuliers. On se rappelle la scène célèbre où Ursula Andress sort de l’onde comme Vénus.850c63c53cb320c262a6ad92fa82c05bDans le roman, elle est nue, et se cache d’abord le visage : « Le nez était cassé, vilainement cassé, écrasé comme celui d’un boxeur. » James Bond, qui n’est pas plus intelligent qu’Héloïse, se demande aussitôt « pourquoi elle ne s’était jamais fait arranger son nez cassé ». Mais Fleming, qui vaut bien mieux que ce que les films en ont fait, lui fait dire quelques pages plus loin : « Il aimait son nez cassé. Il aurait regretté qu’elle ne fût qu’une fille parfaite parmi d’autres belles filles. » En fait, le romancier tout-puissant réalise en quinze pages ce que la nature met des années à concrétiser sur un vrai visage — la mise en harmonie de traits apparemment disharmonieux. Il faut dire qu’Honeychile Rider (quel nom !) a une qualité que bien des filles parfaites n’ont pas : elle est une vraie héroïne. Elle est perfection morale, dans son genre. Et c’est bien tout ce qui compte, me souffle Platon, qui aimait beaucoup Ian Fleming. Pas la beauté fugace d’Alcibiade, mais la beauté intérieure de Socrate, le plus laid et le plus beau des Grecs.

Jean-Paul Brighelli

Pierre Rosanvallon, l’intellectuel que nous méritons ?

41IYDm9H0WL._SX328_BO1,204,203,200_On aimerait aimer Pierre Rosanvallon. Après tout, on n’a pas tous les jours un homme de gauche qui pense — quelle que soit sa gauche, jadis rocardienne, aujourd’hui « de progrès ». On aimerait adhérer à une vision forte, sous-tendue par sa connaissance de l’Histoire : ce diplômé d’HEC, comme Hollande ou Pécresse, après avoir été longtemps permanent de la CFDT et tenu la main à Edmond Maire, a rédigé un doctorat sur le Moment Guizot (être de gauche et spécialiste d’un politicien louis-philippard dont le slogan unique fut « enrichissez-vous » est soit problématique, soit emblématique, au choix), et a travaillé dans l’aura de François Furet tout en écrivant dans Libé. D’où ses multiples casquettes — historien au Collège de France, sociologue à l’EHESS, et « intellectuel engagé », comme on disait jadis et comme on ne dit plus : et c’est justement ce qu’il interroge dans son dernier livre.

Cela fait une bonne dizaine d’années que l’on déplore la disparition de l’intellectuel français. Don Morrison avait sonné la charge avec « The Death of French culture » (Time Magazine, 3 décembre 2007), où il déplorait qu’une nation qui avait donné au monde Sartre, Camus, Beauvoir, Foucault et quelques autres n’ait plus que BHL et Christine Angot (sic) à proposer aux foules étonnées. Shlomo Sand, parmi d’autres, a décrit en 2017 « la fin de l’intellectuel français », constatant que l’intellectuel était né contre les antisémites de l’affaire Dreyfus, et mourait — selon lui — dans l’islamophobie : et d’épingler Finkielkraut, Houellebecq et Zemmour. Dans les cours d’école, « intello » est une étiquette qu’il vaut mieux ne pas mériter, sous peine d’ostracisme. D’où la séduction du cancre, si fort encouragé par les pédagogies modernes.

Rosanvallon veut faire revivre l’intellectuel des origines, celui qui tenait un discours global, celui qui résistait (le livre commence par une page sur les Epreuves Exorcismes de Michaux écrits pendant la guerre), celui qui domine le réel d’assez loin pour prêcher le vivre-ensemble, la mondialisation heureuse et les réformes sociétales dans le cadre d’un néo-libéralisme bien tempéré. Et de donner des satisfecits (le mariage pour tous) et des blâmes : la loi de 2004 sur le voile, et toute manifestation de laïcité crispée.

Après un très long développement sur son parcours et la naissance de la « deuxième gauche », puis sur le « temps du piétinement (du Programme commun au retournement de 1983) et de l’engourdissement de la pensée critique, il entre dans le vif du sujet (page 237 quand même) avec l’analyse des restructurations de la pensée politique.

Et alors Jean-Pierre Chevènement en prend pour son grade : le républicanisme, le souverainisme du « Che » sont typiques de ces « esprits désemparés, retournant avec l’âge à leurs frustrations de jeunesse. » On n’est pas plus aimable. Le reste — le parallèle de « la montée en puissance du souverainisme républicain et de l’émergence du national-populisme » —, appartient au fond polémique de ceux qui font de l’idéologie au lieu de chercher des réponses. Rosanvallon est un pur idéologue au sens que Hannah Arendt donne au terme : l’absence de contact avec la réalité.

On aimerait aussi Pierre Rosanvallon s’il était moins haineux. Rosanvallon est cet intellectuel auto-proclamé qui refusait, il y a quelques jours, de débattre avec Alain Finkielkraut tant que ce dernier ne ferait pas amende honorable et ne le rejoindrait pas idéologiquement — un sens très personnel du débat d’idées. Il est aussi ce mandarin infatué qui réduit ses adversaires potentiels à des fonctions selon lui peu glorieuses. « Journaliste » pour les uns (Polony ou Zemmour, mis dans le même sac, ce qui leur fera plaisir), « essayiste » pour tel ou tel autre (Milner, Michéa, Onfray, Guilluy), « imprécateur au style prophétique » (on aura reconnu Finkielkraut), et je ne parle même pas des piques assassines sur Régis Debray, « khâgneux amateur de formules tonitruantes » qui a osé « critiquer vertement ceux qui travaillaient comme moi à ériger l’idéal démocratique en nouvelle étoile du progressisme politique » — quoi que cela veuille dire. Tous « antilibéraux » — péché mortel.

Rien ni personne qui puisse se comparer avec un professeur au Collège de France, dont l’élection, dit-il, a suscité tant de jalousies…

Et de consacrer de nombreuses pages à « l’affaire Daniel Linderberg », cet essayiste auquel Rosanvallon commanda un pamphlet qu’il n’osait publier sous son nom (le Rappel à l’ordre : enquête sur les nouveaux réactionnaires, Seuil, 2002), un livre, expliqua alors Michéa, symbolique de la posture que défend Rosanvallon, qui assimile toute personne qui refuse « d’acquiescer à l’économie de marché » à un disciple de Maurras. Didier Eribon donna en son temps le fin mot de l’histoire, expliquant que ce livre était un missile téléguidé par Rosanvallon pour accréditer l’idée qu’il était bien de gauche, et accéder à la chaire laissée libre par la mort de Bourdieu — qu’il ne ménage guère, lui non plus. Cet intellectuel est comme le Sahara — un désert qui progresse et qui fait le désert. Lindenberg en tout cas ne le démentira pas — il est mort en janvier dernier.

Alors, on aurait aimé Pierre Rosanvallon, si l’on ne s’était pris, en route, à le détester. Juste retour des choses, tant il déteste de gens — à part lui-même.
De l’ambition conceptuelle du départ, il ne reste, à la fin de ce livre, que l’impression pénible d’un règlement de comptes étiré en longueur — et qui, pour nos péchés, annonce in fine d’autres livres à venir, que nous déchiffrerons avec la même impartialité quasi affectueuse.

Jean-Paul Brighelli