Faites-vous mal, lisez le Nouveau Magazine Littéraire !

Ma vie littéraire a longtemps été bercée par le Magazine du même nom. J’y ai été longtemps abonné, j’avais conservé religieusement certains numéros exemplaires — avant qu’une inondation ne les gâche irrémédiablement. Et le papier imprimé retourna à la pulpe…
Formule gagnante : un dossier, le plus souvent remarquable, sur un auteur consacré ou un mouvement littéraire, et des articles intelligents sur ce qui venait de paraître. Ajoutez à cela une lecture diagonale des titres offerts par votre libraire, et vous avez trouvé la formule du Comment parler des livres que l’on n’a pas lus chère à Pierre Bayard — indispensable, Bayard.Bayard Vous dire comme j’ai bondi d’espoir quand j’ai trouvé il y a quelques jours dans un kiosque le Nouveau Magazine Littéraire. D’instinct, j’ai acheté les trois numéros parus, de janvier à mars.
Erreur fatale. « L’espoir, vaincu, pleure… »
J’ai rarement lu autant d’âneries en si peu de pages.
Résumé malheureusement objectif, en commençant par le numéro de janvier.nml1

J’aurais dû me méfier : un mensuel qui offre pour fêter le début de l’année quatre pages à Najat Vallaud-Belkacem (elle hésitait encore à l’époque entre la direction — rémunérée — du PS et une vie dans l’édition) pour faire sa pub aurait dû m’être suspect. Suivi d’un article de Cécile Alduy sur la Droite où la « chercheuse associée au CEVIPOF » affirme — à propos de Wauquiez  : « Il est l’homme qu’on ne pourra pas faire taire, celui qui lève « l’omerta ». Comme si Elisabeth Levy, Alain Finkielkraut, Pascal Brückner, Eric Zemmour, Natacha Polony ou Valeurs actuelles ne saturaient pas déjà les ondes et les librairies des mêmes refrains. » Ah, comme c’est doux à l’oreille, ces listes de futures proscriptions… L’époque est à la balance.
C’est curieux, quand même, que cette Gauche bobo qui se cherche des idées n’en trouve que dans l’exécration. En fait, elle est exactement sur les positions de Drumont, de Barrès et de Brunetière (qui a inventé le mot « intellectuel » pour désigner Zola et ses amis), anti-dreyfusards notoires.
Ciel ! L’antisémitisme ne serait-il décidément pas là où l’on voudrait, par habitude, le chercher ?
En clair, la droite ne serait-elle pas, en ce moment, à gauche ? Et vice versa, forcément…
Comme je tiens à être exhaustif et objectif, ce même numéro héberge un excellent article de Marc Wiezmann sur les dérives de la famille Merah, à partir d’enregistrements effectués à Fresnes des conversations entre Abdelkader Merah (le frère de Mohamed de sinistre mémoire) et sa mère. Tout à fait glaçant — et attendu en même temps. Les chiens font des chiens.

NouveauMagazineLitteraire_07952_02_1802_1802_180131_FemmesRevolution_CouvertureEn février, rebelote. Numéro spécial femmes. « D’Antigone à #MeToo », clame la couverture. Pauvre Antigone — et surtout, pauvre Créon.
Passons (on passe beaucoup, à lire le Nouveau Magazine Littéraire) sur les imprécations féministes d’Elsa Dorlin, qui assène trois pages durant tous les clichés machos qu’elle a pu trouver dans son inconscient torturé — elle qui est travaillée d’une « rage emmurée » qui fait bien entendu penser à la fin d’Antigone, à qui est consacré un long dossier dans lequel on lit finalement un nombre sidérant d’absurdités.
« De quoi est-elle le nom ? » se demande Sarah Chiche, qui a coordonné le dossier. « Une héroïne de notre temps », en butte à un monde d’hommes (Œdipe, Etéocle, Polynice, Hémon et Créon pour finir). Il n’y a guère que l’article un tant soit peu érudit de Daniel Loayza, le seul à distinguer ce qui est du ressort de la loi familiale (philia) et de la loi civile (andres — forcément, seuls les hommes votaient, à Athènes), et à dire en filigrane qu’Antigone est une figure de la réaction, de la tradition, du mythe contre l’Histoire. Etonnez-vous qu’entre le XVIIème et le XVIIIème on se soit tant intéressé à cette histoire — merci à Christian Biet, même s’il ne m’aime plus, pour les recherches érudites qu’il fit en son temps sur les diverses versions d’Œdipe.Biet Le mythe, c’est ce qui refuse l’entrée des hommes (et des femmes) dans le processus historique. Fils et filles — tenants de la tradition — contre le père, représentant de l’Etat : c’est ainsi que Rostam a défait Sourab dans la légende iranienne. Et que Créon élimine Antigone : il a cent fois raison. Cette gamine en pleine crise adolescente est réactionnaire au sens plein, et Créon a lu Gabriel Naudé et ses Considérations politiques sur le coup d’Etat (1640). product_9782070772759_195x320

Créon, oui — mais pas Kaouther Adimi, à qui son professeur de Français demandait : « Qui sont vos Antigone ? » Ma foi, j’espère que ce n’est plus personne — du moins si l’on tient à une analyse politique, et non aux imprécations stériles de pétroleuses perturbées par l’acné juvénile.

Mais quand même, dans ce numéro, la palme du crétinisme revient à ma consœur Sophie Rabau, enseignante à Paris-III, qui suggère de traquer dans la littérature toutes les traces de viol antérieures aux histoires que racontent les œuvres. Si. Médée ? Violée — c’est pour ça qu’elle cède à Jason. Ne cèdent sans doute que des femmes pré-violées, particulièrement à des héros favorisées par diverses déesses. Nausicaa ? Violée itou — par Ulysse, aussi désemparé soit-il quand il aborde les côtes phéacienne. Mélisande ? Violée — c’est pour ça qu’on la prend aux cheveux sans doute… Et Manon Lescaut, et la Célimène du Misanthrope, toutes violées antérieurement…
Et Carmen, dont Leo Muscato, à Florence, a revisité l’opéra avec le succès que l’on sait ? Violée aussi — chez les Gitans, hein…Carmen Fatalitas ! Le public — composé exclusivement de mâles machos — a hué la pièce, et Carmen n’est même pas arrivée à tuer Don José. Son pistolet s’est enrayé, comme aurait dit Freud.
Madame Rabau sait-elle que ce sont des fictions ? Des personnages qui n’ont de chair que de papier ? Et que non, Homère n’a rien « oublié » ! Ah, mais puisque Caroline De Haas, grande prêtresse du féminisme 2.0, a dit que deux hommes sur trois étaient à peu près des violeurs…
Et notre universitaire (auteur d’une Carmen comme « figure queer » — pourquoi diable se gêner, Mérimée ne portera plus plainte) de suggérer qu’une « action collective des lecteurs lectrices et personnages mette au jour la violence enfouie dans les pages de la littérature mondiale ». En attendant sans doute de les réécrire, comme dans le roman de Patrice Jean, l’Homme surnuméraire, évoqué ici.
Je suggère aux féministes enragées du Nouveau Magazine Littéraire de se pencher plutôt sur les vrais machos — ceux de Boko Haram, ceux de Daesh, ceux de Hambourg ou de Cologne, et ceux de la rue des Petites Maries, à Marseille — où l’on ne croise jamais aucune femme.
Mais non, les féministes ces temps-ci préfèrent s’en prendre à des producteurs hollywoodiens juifs, ou des cinéastes juifs — sidérante reconstruction dans le New York Times, il y a quelques jours, d’un film-culte de Woody Allen, Manhattan, que désormais les femmes ne peuvent regarder sans avoir envie de vomir — sic.
Le féminisme nouveau, comme le Magazine Littéraire du même nom, est un nouveau révisionnisme. Heureusement que Nabokov est mort, qui sait ce que ces dames feraient subir à l’auteur de Lolita ?

Restait Mars. Cerise sur la gâteau.NouveauMagazineLitteraire_07952_03_1803_1803_1802281_Mai68_Couverture Que Daniel Cohn-Bendit, macroniste enthousiaste, vendu aux puissances européennes, amateur de foot après l’avoir été des jolies étudiantes de Nanterre, crache sur Mai 68 qui a fait de lui quelque chose et même en un sens quelqu’un, cela pourrait passer pour de l’iconoclastie. Passe encore — d’autant qu’un article un peu plus cohérent sur Michel Le Bris (« Etonnants voyageurs », à Saint-Malo, c’est lui) remet du sens dans l’Histoire. Que l’on nous explique le parcours d’un ex-détenu de Guantanamo arrêté peut-être un peu vite par les Américains, admettons — mais là j’ai commencé à les voir venir, mes beaux anti-fascistes de salon —, OK. Que l’on affirme que « Bourdieu nous manque », soit — même si je n’ai jamais pardonné au théoricien des « violences symboliques » d’avoir co-écrit le rapport qui inspira à Lionel Jospin, en 1989, la loi qui porte son nom et entérina l’apocalypse molle qui a frappé l’Ecole de la République.
Mais il y a aussi un article de Claude Askolovitch sur l’affaire Maurras.
Retour en arrière. Le comité des célébrations (présidé par mon amie Danielle Sallenave, qui fut jadis ma prof à Nanterre, et animé entre autres par Pascal Ory, Jean-Noël Jeanneney et Claude Gauvard, dont chaque petit doigt vaut davantage que toute l’importante personne d’Askolovitch-qui-n’aime-pas-le-camembert-au-lait-cru-ça-lui-rappelle-Pétain) avait inscrit sur le livre des commémorations à venir le nom de Maurras. Foudres chez Françoise Nyssen, qui a ordonné la mise au pilon de l’ouvrage, et sa réédition après purgation du nom de l’antisémite honni. Et convoqué tout ce beau monde pour lui taper sur les doigts. Sallenave, qui a exprimé parfois des choses assez fortes et bien pensées (par exemple dans le Don des morts, 1991, ou dans dieu.com, 2003), ne s’en remettra pas. De toute façon elle est éditée par Gallimard, pas par Actes-Sud.
De Maurras, je ne partage aucune idée, comme c’est le cas aussi de Céline, qui est quand même avec Proust le plus grand écrivain du XXème siècle, n’en déplaise aux imbéciles qui poussèrent Frédéric Mitterrand, en 2011, à effectuer la même opération et à effacer l’auteur du Voyage et de Mort à Crédit des commémorations de l’année.
Commémorer, ce n’est en rien célébrer. Mais c’est une distinction trop byzantine pour Asko. Mettant dans le même sac le malheureux Michel Déon, qui cherche une sépulture à Paris (l’épopée de ses cendres est un monument de bêtise hidalguienne), l’ex-journaliste sportif reconverti en Zola de bazar accuse Maurras non seulement d’antisémitisme (là, il enfonce une porte ouverte) mais de l’inflorescence de l’antisémitisme contemporain. Et de mettre dans le même sac l’islamophobie (Askolovitch, rappelons-le, est l’auteur de ce merveilleux ouvrage intitulé Nos mals-aimés : ces musulmans dont la France ne veut pas (2013 — et deux ans plus tard, d’autres musulmans venaient se faire aimer chez Charlie) qui « a la saveur — édulcorée mais tenace — des philippiques de Maurras contre les Juifs » : « C’est parce que l’on envisage, dans notre République, d’exclure des paysages les musulmanes visibles que l’on peut réhabiliter historiquement le fantasme maurrassien de l’expulsion des Juifs ». Il devrait descendre à Marseille voir qui se sent exclu, désormais, dans la patrie de Pagnol.
Je lui conseille d’en parler avec Barbara Lefebvre ou Georges Bensoussan, qui ont l’un et l’autre noté que nombre de Juifs français préféraient partir en Israël plutôt que de rester à Sarcelles — jugeant Jérusalem plus sûre que Saint-Denis. Sûr qu’ils se sentent menacés par les maurassiens du 93…
Cela va de pair, dans le même numéro, avec un article de fond sur le conservatisme de Jupiter-Macron (quelqu’un va-t-il un jour dénoncer le ridicule absolu d’une telle comparaison ?) qui n’est pas « migrant-friendly », comme on dit dans la langue qui se parle à l’Elysée…

C’était mon incursion du mois chez les jobards. Fin de mes rapports avec le Nouveau Magazine Littéraire, qui vivra sa vie entre le Flore et le Balzar — et se fera écraser, j’espère, en traversant le Boulevard Saint-Germain.

Jean-Paul Brighelli

Jacques Roubaud, Peut-être

Remember Gide ? « L’art naît de contrainte, vit de luttes et meurt de liberté. » La phrase a nourri tant de sujets de dissertations qu’elle est devenue un truisme, pensez-vous…
Si seulement ! Si seulement tous les imbéciles qui prétendent écrire se donnaient un peu plus de contraintes.PeutetreoulanuitdedimancheCOUV C’est de contraintes que parle Jacques Roubaud dans ce « brouillon de prose » intitulé Peut-être ou la nuit de dimanche — vient de paraître au Seuil. Jacques Roubaud ? « I am a mathematician, retired ; and a poet, not retired, but tired ». Sa mémoire n’est plus qu’un vague souvenir.
Ces fragments quasi autobiographiques, qui pourraient prendre prétexte du grand âge du locuteur pour se laisser aller à la fantaisie molle des Remembrances of things past, sont impitoyablement soumis à sa conscience critique, passés au filtre d’une lucidité auto-dépréciative qui en dit long sur la façon dont Roubaud a pensé et repensé la littérature, ces soixante-cinq dernières années.
Par exemple…

« Persuadé que toute autobiographie est en grande partie fictive, pourquoi ne pas jouer le jeu romanesque ? »
Allons-y : « C’était l’été. Juillet, août. Plutôt août. Une nuit d’août de l’année 1952. 1952 ? Pourquoi pas ? Qui décide ? Qui objecterait ? Personne. Tels sont les droits imprescriptibles de la fiction romanesque. »
On croirait entendre Diderot, au début de Jacques le Fataliste. « Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ?… »
Droits imprescriptibles de la fiction, qui prend tant de libertés… Comment, des libertés ? Mais il n’en est pas question. Il s’agit juste de faire comprendre que le Jacques Roubaud d’aujourd’hui, qui s’autorise à dire « Je », ne peut en rien être celui d’il y a soixante-cinq ans, et que le « Je » d’autrefois n’a rien à voir avec celui d’aujourd’hui — ni, à vrai dire, avec celui d’hier soir.
D’où une stratégie formelle rigoureuse (axiome : si la forme n’est pas rigoureuse, elle n’est rien du tout, elle s’avachit comme une fesse hantée de cellulite, comme un « je t’aime » affecté d’un adverbe d’intensité — bien ou beaucoup — qui le dégrade immédiatement) qui consistera donc à utiliser telle « police » — le Times roman par exemple — pour le « Je » romancé d’un autrefois lointain (en fait, pour le souvenir recomposé), telle autre (le Times semibold) pour le « Je » romancé ultérieur, le Gill Sans Light pour l’autobiographie « normale », qui tente ou feint de s’extirper de la fiction en se sachant tout aussi imaginaire, l’Archer pour le Journal des Faux monnayeurs (je veux dire celui de la rédaction du livre, quand l’auteur exténué se lève pour obéir à l’ordonnance de son docteur, qui lui a ordonné de marcher, et marcher encore, dans son studio parisien), et le New Baskerville pour la réflexion sur l’écrit — ce que j’appellerai la fonction auto-critique. Dans la version liseuse, cela s’imprime en couleurs différentes.Capture d’écran 2018-03-05 à 10.32.01

Rien de bien compliqué, et Roubaud a déjà travaillé sur des combinaisons plus complexes. Essayez Trente-et-un au cube, cette suite de tankas modernes parue en 1973. Un poème qui est trente-et-un poèmes, chacun sur trente-et-une lignes, chacune de trente-et-une positions. Pourquoi 31 ? Parce que nombre premier, et parce que le Japon. « Ainsi se constitue un cube d’écriture dont 31 et ses divisions [5/7/5/7/7 — correspondant aux 31 mores du tanka japonais classique, dont est ultérieurement issu le haiku, quand les dix-sept syllabes initiales se sont détachées de l’ensemble] portent le rythme et dont la fiction est d’enfermer quelqu’un. Et d’aucuns ont trouvé que Cube (1997) était un film complexe !
J’entends d’ici les imbéciles : « Holà ! Palsambleu ! Pourquoi tant de contraintes ? L’auteur n’a-t-il donc rien à dire ni à faire que de s’amuser à jongler avec les maths ? » Et là Roubaud, mathématicien de formation, poète de rencontre (au sens propre : « Ma rencontre avec François Le Lionnais [éminent mathématicien qui présidait l’Oulipo] fut, au moins autant, décisive : je compris que la contrainte allait jouer pour moi, à l’égal de la mathématique, un rôle irremplaçable dans les compositions de poésie. Je suis, alors, devenu poète ») vous explique que le pluriel ne sied point à cette science si appliquée à être pure. LA mathématique. LES maths, c’est pour les cancres.
Alors, des contraintes ? Rappelez-vous Perec et le lipogramme étourdissant de la Disparition. Ou Queneau jouant à écrire Cent mille milliards de poèmes (quelques jours pour les écrire, et 9 millions d’années pour les lire : c’est beau, la littérature mathématisée !).
Donc, Je est plusieurs autres — il est tous ses états antérieurs. Queneau et ses amis (Le Lionnais donc, Claude Berge, Olivier Salon ou Jacques Roubaud, côté mathématique, Italo Calvino, Jean Lescure, ou Georges Perec côté littérature —mais bon sang, on se tue à vous expliquer depuis le début que c’est la même chose !) avaient trouvé un nom pour les écrivains qui, avant l’Oulipo, ont inventé des contraintes fortes. Ils les appelaient « plagiaires par anticipation ».
Les Grands Rhétoriqueurs de la fin XVème, par exemple.
On n’est pas très loin du Principe de Borgès (« Le poème Fears and Scruples de Robert Browning annonce prophétiquement l’œuvre de Kafka, mais notre lecture de Kafka enrichit et gauchit sensiblement notre lecture du poème. Browning ne le lisait pas comme nous le lisons aujourd’hui. Le mot « précurseur » est indispensable au vocabulaire critique, mais il conviendrait de le purifier de toute connotation de polémique ou de rivalité. Le fait est que chaque écrivain crée ses précurseurs. Son apport modifie notre conception aussi bien que du futur. » in « Kafka et ses précurseurs », 1951, in Autres inquisitions, 1952.) Après tout, mes étudiants pensent sincèrement que la Shoah a joué un rôle dans l’affaire Dreyfus — tant pour eux le mot « juif » est inséparable d’Auschwitz, alors qu’il était à l’époque (Dreyfus, pas le mot !) localisé à l’île du Diable…
Appliquez-vous à vous-même cette appellation de « plagiaire par anticipation ». Le « Je » d’autrefois, auquel vous pensez aujourd’hui, ne peut être dégagé de l’expérience accumulée. Vous ne pouvez en aucun cas vous détacher assez de vous pour rendre compte des pensées et des actes de celui que vous fûtes. Le souvenir de votre passé est donc chargé des références de votre présent, etc. Bref, toute écriture est toujours réécriture. Demandez à Roubaud, qui en connaît un bout sur les réécritures — il a commis, avec Florence Delay, Graal Théâtre, une immense pièce en 10 actes, un décalogue qui est une réécriture de la « matière de Bretagne ». Mais je n’en dirai pas plus, Jennifer Cagole, figurez-vous, pour se reposer des avanies que lui font subir les pédagogues, et l’administration qui l’envoie dans le rectorat de Créteil, travaille justement sur cette pièce injouable. À cette heure, elle écrit à Roubaud pour le sommer de lui donner la clé d’un texte effroyablement entrelacé.

D’où les quatre vers mis en exergue de Peut-être :

Je suis je ne suis plus je changerai mon estre
Cependant je seray sans qu’à jamais je soys
Ce que je fus icy mais non ce que j’estoys
Semblable me pouvant dissemblable cognoistre
(Louis de Galaup de Casteuil — un contemporain de Montaigne)

Lucidité et contrainte. Entrelacs. L’Entrebescar des troubadours, Bernard Marti par exemple. Troubadour décline en langue d’oc l’art du trobar — comme trouvère en oil vient de trouver. Trouver des contraintes, trouver des solutions. Poser des énigmes, dessiner des graphes — dont Claude Berge était le grand spécialiste. Donner le choix entre les petits pois et les grands échalas.
Evidemment, cela confine Christine Angot, Edouard Louis et leurs épigones dans un autre type d’art, celui du papier-toilettes conservé après usage.

Vous n’écrivez donc pas sur vous sans vous référer à des états antérieurement postérieurs de ce que vous fûtes été, si je puis ainsi m’exprimer. Vous n’écrivez pas non plus sans jeter en œil en biais sur tout ce que vous lûtes — la bibliothèque immanente rangée ou dérangée dans vos souvenirs. Roubaud est nourri de poètes (Charles Cros, René Daumal, Apollinaire ou Mallarmé) et d’écrivains inattendus mais nécessaires (Iouri Tynianov et peut-être James Hogg). Sans compter les matheux de tous poils et de toutes farines. Jean Bénabou par exemple, l’inventeur des distributeurs et Marcel Bénabou, l’indispensable auteur de Pourquoi je n’ai écrit aucun de les livres.
Si vous voulez bien réfléchir cinq minutes, rien de plus logique, quand on est poète, que de se référer à la mathématique — et à la musique qui est sa petite sœur. Voir les Muses grecques, voir le malheureux prof de maths de Blackboard Jungle (Richard Brooks, 1955) qui tente d’intéresser les petits voyous de sa classe à la mathématique en leur faisant écouter sa précieuse collection de disques de jazz — qu’ils se plaisent à fracasser contre les murs, parce que l’élève en friche se reconnaît justement au fait qu’il n’a pas d’histoire, pas de passé, pas de langue — rien. Merci Bourdieu, merci Meirieu.

Oui, tout est entrelacé. Un très vieil homme, improbable survivant de plusieurs opérations gravissimes, écrit sur celui qu’il fut autrefois — cet autrefois qui commence hier. Donc, en cette nuit d’août 1952, il fricotait avec sa bonne amie de l’époque, Esperliette — si tôt nommée, si tôt gommée. « C’est l’été. Le ciel de nuit commençante s’installe doucement sur les épaules. Un air tiède. Je suis arrivé avant l’obscurité. Il va se faire nuit. Ce sera la nuit urbaine, jamais vraiment noire. Regarde le balcon, au deuxième étage du numéro 139. Derrière mon dos il y a un hôtel. Je n’ai jamais ressenti l’air d’une nuit aussi doux. Il n’est même pas gris d’un peu de mouillure. Il remue un peu sur ses épaules, pendant qu’il l’écrit. Tiède. »
Je tu il. Je tue il — il vaut mieux, parce qu’autrement le livre s’arrêterait là, page 8. « Je suis là, j’étais là… »
Et encore, nous n’en sommes qu’au pronom sujet. Reste le reste — par exemple le verbe qui devait être au commencement, dit saint Jean. Un verbe dont la conjugaison pose bien des soucis. « Je parle d’elle comme si elle était sa chevelure. Rien que sa chevelure et je me l’écris au présent. Mais c’est un présent arrêté, introuvable (…) Je n’écrirai jamais : les cheveux noirs de mon amour (pour peu de temps encore, mais je l’ignore) terniront : ce futur incongru dont tous les prosateurs sont prodigues m’horripile. »
Eh bien oui : quelle pré-science faudrait-il invoquer pour s’autoriser à user du futur ? « Chamberlain et Daladier serrent la main d’Hitler qui exterminera 6 millions de Juifs » — vous voyez le problème… Certains (Saint-John Perse / Alexis Léger) l’avaient pressenti, mais de là à écrire le présent au futur… Et Esperliette, donc ? « Les cheveux de mon amour n’atteindront jamais leurs dix-sept ans, ni vingt, ni soixante. En un sens, c’est d’une morte que je vous parle. Ou d’une vivante. En 2017 ? En 1952 ? La date n’a plus la moindre importance [rappelez-vous Diderot : « que vous importe ? »]. Les dates ont peu d’importance pour un souvenir, la première fois qu’on le sort pour le ressentir. » Quant au Je… « Je vous parle à la place de quelqu’un qui a bel et bien disparu depuis pas loin de soixante-dix années. »
D’où le recours à un acronyme emprunté à Michaux — QJF, pour Qui je fus. QJF lisait les auteurs russes en langue anglaise — c’était son snobisme de l’époque. « Etrange individu j’étais alors, pensera-t-on. Je suis d’accord avec vous. »
Et encore, il ne s’agit ici que de reconstruction de ses Je antérieurs. Je me souviens, comme dirait Perec, d’une réflexion pêchée dans From Russia with love, où James Bond se demande ce que celui qu’il fut penserait de celui qu’il est devenu — un vrai beau sujet de nouvelle que j’écrirai quand j’aurai le temps : « If that young James Bond came up to him in the street and talked to him, would he recognize the clean, eager youth that had been him at seventeen ? And what would that youth think oh him, the secret agent, the older James Bond ?Would he recognize himself beneath the surface of this man who was tarnished with years of treachery and ruthlessness and fear — this man with the cold arrogant eyes and the scar down his cheek and the flat bulge beneath his left armpit ? If the youth did recognize him what would his judgement be ? » Ian Fleming lecteur d’Oscar Wilde, qui l’eût cru, Lustucru ?

Allez, je ne vais pas tout vous raconter. C’est un livre passionnant, qui ne devrait pas vous dispenser de lire les poèmes de Roubaud — par exemple celui-ci, extrait de la Forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains (Gallimard, 1999) :

« En ces temps-là
La station Assemblée-Nationale s’appelait Chambre-des-Députés
La ligne 1 Vincennes-Neuilly
La station Cluny n’avait pas rouvert
Depuis la fin de l’Occupation
Fantomas
Aurait u y dérober une rame
On disait « Vous descendez à la prochaine ? »
Aux demoiselles et aux jeunes dames, de préférence
Non accompagnées
De leur maman de leur mari de leur amant
Sur toutes les portes de toutes les voitures était écrit
« Le train ne peut partir que les portes fermées
Ne pas gêner leur fermeture »
En vertu de quoi
Les règles de la versification française n’avaient bientôt plus de secrets pour vous
Ah jeunesse !
Ah jeunesse !
Ah !

En ces temps-là
Les marches des escaliers étaient en carborundum
(Dont on savait
Que la formule chimique est WC (W pour « Wolfram » (qui est un pseudonyme de « Tungstène »), et C
Pour « Carbone »)
Inusables plus que le diamant
On cédait sa place assise aux femmes enceintes jusqu’aux dents
Aux vieillards cacochymes
Et aux blondes oxygénées
Mais pas aux anciens combattants
De 70 ou de 14
Qui de rage en sortaient leur carte d’invalidité
Soulevant le bas de leur pantalon jusqu’au mollet
Pour exhiber leurs blessures
Et prendre la foule à témoin
Et quand le portillon automatique
Se refermait à votre barbe, à votre nez, à l’heure du dernier métro
On rentrait à pied par les rues tranquilles
Croisant des réverbères, des chats,
Et des hirondelles cyclistes
Ah jeunesse !
Ah jeunesse !
Ah !

En ces temps-là
On vous poinçonnait le ticket et pas qu’aux Lilas
Il y avait les voitures de première classe
Qui sentaient la première classe
Comme Mireille Balin dans Pépé le Moko
Avant d’entrer dans les stations on lisait
Sur le mur du tunnel
« Du Bo         du Bon         Dubonnet »
Et ça rappelait l’avant-guerre
À ceux qui ne l’avaient pas véue
(Aux autres aussi d’ailleurs)
Pierre Dac
Vendait des enclumes « à la sauvette »
Dans les couloirs de la station Campo-Formio
Ah jeunesse !
Ah jeunesse !
Ah !
Mais en ces temps-là
N’est-ce pas
Il n’y avait pas de station dont le nom de baptême fut
BOBIGNY-PANTIN-RAYMOND QUENEAU
Ceci
Compense
Cela »

À la dernière ligne, le lecteur — un moi-même imbibé de ses Moi d’avant-hier et d’un saint-chinian-berlou « Château des Albières » tout à fait somptueux — a sombré dans une mélancolie humide. Tant d’amis précocement disparus, et si pleins de talent, qui n’auront même pas laissé leur nom à une station de métro ou à un collège… Le temps, qui n’existe que parce qu’il tend à n’être plus, comme disent saint Augustin et mon concierge, joue de très vilains tours, dans les moments de complaisance et d’insomnie vineuse.
Mais bon, faisons comme Roubaud, à la dernière page de Peut-être ou la nuit de dimanche — continuons à marcher :
« Je voudrais aussi, m’aidant d’autobus, de taxis parfois, tenter une ultime reconquista de Paris par les jambes ; de ses rues, de ses parcs anciens et nouveaux ; et autres choses semblables.
« Revoir des lieux qui invoque des morts ? François Caradec, rue Gazan. — Dan Sabatay, rue Philippe de Girard — tout près de lui, Thelma Sowley — d’autres… »
Toute autobiographie est un labyrinthe dans un cimetière.

Jean-Paul Brighelli

La Forme de l’eau : un Oscar consensuel

SHAPE-OF-WATER2-202x300Vous rappelez-vous Ed Wood (1924-1978), l’inénarrable réalisateur de Plan 9 from Outer Space (1959), un nanar drolatique qui traîne la réputation d’être le pire film jamais produit — mais aujourd’hui culte, justement à ce titre ? Vampira (Maila Nurmi, 1922-2008) y jouait — et Bela Lugosi pendant une courte scène. Mythique. Si mythique qu’en 1994, Tim Burton, fasciné par la poésie qui se dégage de ces navets si sincères dans leurs trucages apparents et leurs scenarii impossibles, réalisa en noir et blanc un très beau film à la gloire de Wood, où Johnny Depp interprète avec conviction le rôle du « plus mauvais metteur en scène de l’histoire du cinéma » (dixerunt les critiques Michael et Harry Medved dans leur livre The Golden Turkey awards, 1980).
Eh bien, la Forme de l’eau, qui vient de recevoir les Oscars du Meilleur film et du Meilleur réalisateur (sans rire — et en face il y avait ce pur chef d’œuvre qu’est Three Billboards) après avoir été Lion d’or à Venise, est un navet bien pire que les pires productions d’Ed Wood. Parce qu’au lieu de se contenter de raconter une histoire, aussi farfelue fût-elle, il prétend faire penser. Ah mon dieu, préservez-moi des films à message.
Ce film est un exemple-type de l’inclusion rider, cet addendum que les plus crétins des acteurs et actrices (y compris Frances McDormand, qui a profité de son Oscar de meilleure actrice, dimanche dernier, pour s’en faire le promoteur) voudraient faire ajouter à tous les contrats désormais : une expression inventée en 2016 par deux femmes, une spécialiste de communication, Stacy Smith, et une avocate des droits civiques, Kalpana Kotagal. Il s’agit d’une clause visant à établir une juste représentation des femmes et des minorités dans les films.
The Shape of Water est splendidement dans les clous du politiquement correct. L’héroïne est muette (clause « handicapés »), sa copine est noire (clause « minorités visibles ») et obèse (clause « je suis bien dans mon corps de Big Beautiful Woman »), son copain est probablement homosexuel (clause « transgenre »), l’objet de leur affection est un migrant (clause « vivre ensemble »), et les méchants sont non seulement tous des hommes (clause « finissons-en avec l’oppression masculine ») mais de surcroît des WASP exemplaires (clause « vive la diversité ») et militaires par dessus le marché (clauses « objection de conscience » et « fraternité mondialisée »).

Le migrant, parlons-en. Il sort tout droit — une influence avouée par Guillermo del Toro — de la Créature du lagon noir, de Jack Arnold (1954), autre nanar impérissable.220px-Creature_from_the_Black_Lagoon_poster Soixante ans après, et malgré les progrès techniques, le costume de la Bête est tout aussi caoutchouteux. Jugez vous-mêmes.UnknownThe-Shape-of-Water-2017-Movie-Scene-790x444 Mais la créature agressive de la guerre froide, contexte commun aux deux films (l’action de Shape of Water se situe elle aussi durant les années 1950, et les Russes tentent de percer le secret des Américains) est remplacée ici par un gentil amphibien qui se nourrit d’œufs durs et quoique dépourvu de pénis (il a l’entre-jambes de Ken — bien fait pour lui !) copule avec l’héroïne sourde, l’amour étant le langage universel, bla-bla-bla. D’où quelques scènes déshabillées, de face et de dos, dont personne ne comprend l’utilité. Et une séquence de comédie musicale d’un kitsch absolu — et même pas drôle malgré cela.
Il est si sympa, le gentil monstre, et il dispose de pouvoirs si supérieurs à tous ceux des super-héros, qu’il fait repousser les cheveux sur le crâne chauve de l’artiste (forcément incompris) qui seconde l’héroïne — et vit avec elle dans une chasteté qui en dit long sur ses choix personnels.
Comme il s’agit d’un conte de fées, tout se termine bien : la créature est invulnérable aux balles, et peut à son gré guérir sa bien-aimée. Départ aquatique pour l’Amérique du Sud. On imagine les enfants qu’ils auront ensemble, jolis métis d’amphibien et de nunuche. Vive l’exogamie !

Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu un film aussi nul. Je n’en aurais pas parlé, si tous les médias ne s’accordaient pour prétendre que c’est un chef d’œuvre de poésie, et un must cinématographique. Eh bien, évitez le chef d’œuvre, contournez le must, et consolez-vous en allant voir le dernier Woody Allen, Wonder Wheel, qui est un vrai grand film, comme l’a remarqué Samuel Piquet sur Causeur.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je venais de boucler cette chronique quand je me suis aperçu que Gil Mihaely, pour Causeur encore, avait lui aussi exécuté ce navet pitoyable. Les grands esprits, etc.

Génération « J’ai le droit »

t1Curieux titre qui s’éclaire très vite : cette génération, dit Barbara Lefebvre (enseignante d’histoire-géographie, exerçant depuis toujours en proche banlieue parisienne, et qui se fit connaître il y a quinze ans — quinze ans ! Et rien de fait !— en participant aux Territoires perdus de la République avec Georges Bensoussan, alias Emmanuel Brenner) — cette génération donc est celle du selfie, de l’élève au centre et d’un ego dilaté qui ne se conjugue au pluriel que sous la forme du communautarisme. La faute à Rousseau ! ai-je expliqué par ailleurs. « « Je » prend tout l’espace, écrase par son irréductible souveraineté un « Nous » qui aura servi au genre humain à faire société depuis des siècles, sinon des millénaires. » Ni société, ni nation. Le Je du « j’ai le droit » est le rêve des marchands qui pensent que la disparition des Etats-nations leur permettra de vendre plus de portables et de gadgets électroniques. C’est un Je d’autant plus certain de son importance qu’il est en fait à valeur nulle.
C’est aussi la génération de l’école sacrifiée aux idées létales des pédagos. Comme elle le dit avec force, « ils étaient dans nos classes, dans les années 1990 et 2000, les MErah, Fofana, Kouachi, Coulibaly et d’autres « déséquilibrés » venus à leur suite.»
« Déséquilibrés » est entre guillemets parce que Barbara Lefebvre n’adhère pas — mais alors, pas le moins du monde — au discours lénifiant qui voudrait que les auteurs d’attentats soient juste des détraqués. C’est l’islam en soi, dans la lecture qu’impose le wahhabisme, qui est détraqué — et « le hijab est le drapeau de l’islam radical. » Bref, c’est un livre où l’on ne fait pas de prisonniers.

Comment tout cela a-t-il commencé ? « Depuis presque un demi-siècle une nomenklatura intellectuelle se sera érigée en mère-la-morale. » Ça, c’est le décor lointain. Puis la caméra se rapproche, et filme le lieu du désastre. « [À l’école] l’enfant fait l’expérience fondatrice du déplacement d’identité qui fonde toute société humaine : enfant de ses parents, il devient élève de sa classe (…) Le fait de devenir élève ne signifie pas l’effacement de son identité d’enfant, mais l’apprentissage d’une coexistence nécessaire pour s’instruire, pour apprendre à se détacher de lui-même et vivre dans cette société en miniature qu’est l’école. (…) C’est un effort auquel certains enseignants n’obligent plus l’enfant, car ce serait contraire à son libre développement. » La faute à Rousseau, vous dis-je ! Emile, Kevin et Mohammed sont désormais des sujets. Des roseaux pensants — surtout s’ils sont dépensants.
« La dévastation de l’école républicaine, continue Lefebvre, s’est construite sur un renoncement majeur : celui de l’héritage culturel via la langue française. En rendant impossible une véritable maîtrise de la langue française par tous les enfants, en la réduisant à une langue de communication purgée de toute nuance, de toute grammaire, de toute référence, en se gardant de leur imposer les codes culturels nécessaires pour entrer dans le monde, on est parvenu à déraciner déjà deux générations de Français, celle des années 1980 et celle des années 2000. »
« Le français et sa littérature d’une part, l’histoire, d’autre part, sont les mamelles de l’identité nationale. C’est pourquoi déraciner l’enseignement de ces deux disciplines était primordial pour les guérilleros du multicultiralisme postmoderne, du libéralisme mondialisé, de l’individu atomisé. » J’ai expliqué moi-même tout cela dans Voltaire ou le jihad et dans C’est le français qu’on assassine. Mais cela fait toujours plaisir de constater qu’il y a deux Cassandres qui hurlent dans le désert.
S’ensuivent deux chapitres fort documentés sur la façon dont la méthode Foucambert a supplanté la méthode syllabique, de façon à fabriquer des illettrés, et dont les idéologues d’Aggiornamento ont subverti les programmes d’Histoire, en en faisant « l’otage des identités et des mémoires qui clament leur « droit » dans une concurrence effrénée avec des revendications mémorielles. Rien d’étonnant si Macron se réfère volontiers à Patrick Boucheron, l’auteur de cette Histoire mondiale de la France qui prétend « organiser la résistance face au « roman national » » — pauvre cloche qui tinte au Collège de France.
Pourtant, de remarquables historiens de gauche (Pierre Nora, Marc Ferro, Jean-Pierre Vernant ou Pierre Vidal-Naquet, entre autres) se sont éloquemment élevés contre la mainmise de l’Etat sur le « devoir de mémoire ». Peine perdue — leurs voix ne portent pas face aux hurlements des idéologues qui se prétendent historiens, et qui confondent droit à l’Histoire et devoir de mémoire.

Résultat ? « Une jeunesse abandonnée, livrée à elle-même. La génération « j’ai le droit ». Tout cela procède de l’acculturation, de l’abandon intellectuel auquel l’institution scolaire les a voués en se mettant à leur niveau au lieu de les élever. »
Comme Carole Barjon l’année dernière, Barbara Lefebvre aime bien nommer un chat un chat, et un idéologue un crétin patenté. Et de dénoncer « les vigilants chiens de garde progressistes du Café pédagogique, du collectif Aggiornamento et de leurs affidés blogueurs sur Mediapart ou le Bondy Blog ». Ou Gregory Chambat, qui « consacre une partie de son site internet à la traque des fascistes qui dominent actuellement, selon lui, le débat d’idées sur l’école. »
À noter que l’on doit tout de même à Chambat une bibliographie presque complète de l’anti-pédagogisme qui permettra à chacun de savoir ce qui lui manque…

Prof d’Histoire-Géographie, elle ne révère ni Francis Fukuyama, ni Emmanuel Macron : « Après avoir essayé de nous faire croire en 1989 que l’histoire était finie, on rejoue maintenant la musique du progressisme : l’histoire est « en marche » ! » Sans doute fait-elle partie de ces « tristes esprits englués dans l’invective permanente », comme a dit Macron (dans Un personnage de roman, de Philippe Besson, Julliard, 2017). Ni Vallaud-Belkacem : « La réforme du collège qui a suivi la loi de refondation de l’école a été la gifle de trop. » Ni Blanquer, dont elle doute qu’il puisse réellement se / nous débarrasser des morpions pédagos incrustés dans le système — même si à petites touches le ministre tente actuellement de dégonfler « l’idéologie pédagogiste contre laquelle le ministère et ses corps constitués n’ont jamais osé lutter ». Ou de révoquer « ces collègues idéologues qui s’en prennent à la méritocratie républicaine, aux enseignements culturels les plus exigeants comme les langues anciennes ou la musique classique, à l’enseignement disciplinaire, à l’histoire-récit, à l’orthographe et à la grammaire qui seraient des outils de discrimination sociale. » « En réalité, précise-t-elle, ils aspirent, souvent au nom d’un anti-racisme dévoyé, à conserver tout ce qui peut maintenir les enfants des milieux populaires dans un entre-soi qui leur interdit d’assouvir cette « faim de découverte » dont parlait Camus. (…) Pendant ce temps, eux (et leurs enfants) possèdent ces codes et les surexploitent pour mieux en priver les élèves des milieux populaires qui ne sont rien d’autre que leur fonds de commerce politique. »
Croit-elle pour autant à quelque grand complot ? Il lui suffit de constater les faits, et l’idéologie qui les a engendrés. « On ne s’y prendrait pas mieux pour éviter qu’ils ne s’enracinent dans une identité française. On ne s’y prendrait pas mieux pour faire advenir la démocratie moutonnière dont rêvent à la fois les chantres du libéralisme et ceux du communautarisme. » C’est moins un complot qu’une collusion libéralo-libertaire, qui débouche à la fois sur le « grand marché » auquel on voudrait réduire la planète, et sur la « reproduction » (c’est pour le coup que Bourdieu, l’un des responsables du désastre, aurait raison) d’une oligarchie qui ne mérite pas grand-chose et qui a inventé, du coup, la méthode idéale pour s’auto-perpétuer : tuer dans l’œuf les aspirants à l’ascension sociale. « « L’égalité des chances » n’existe que pour les « enfants de » qui depuis cinquante ans se cooptent dans un entre-soi confortable (…) La gauche morale soixante-huitarde (…) a « joui sans entraves » des bienfaits de cet élitisme bourgeois qu’elle adore détester mais qu’elle incarne avec une morgue sans égale. »

Je ne résumerai pas davantage un ouvrage méthodique et foisonnant. Je voudrais juste finir sur l’immense éclat de rire (jaune, comme l’étoile du même nom) qui fut le mien au récit de la découverte, par ses collègues puis ses élèves, de la judaïté de Barbara Lefebvre — qu’elle évoque dans un chapitre passionnant sur les zones de non-droit dans lesquelles s’exercent la libre parole islamique et l’antisémitisme décontracté. Elle raconte comment elle avait rectifié quelques erreurs factuelles sur Israël et la Palestine de collègues admirablement armés d’œillères pro-palestiniennes (au point d’organiser pour leurs élèves un voyage en secteur palestinien — où ils eurent le plus grand mal, tant l’islam est peu sexiste, à faire admettre qu’ils amèneraient une classe mixte), à qui elle a avoué, pour justifier sa compétence, qu’elle s’y était rendue plusieurs fois. « Stupéfaite, comme si on venait de lui révéler un secret d’Etat, une collègue me répondit : « Mais tu t’appelles Lefebvre ! »»
Vous vous rappelez ? « Salomon est juif ? » C’était dans Rabbi Jacob, chef d’œuvre indépassable de la dérision et de l’auto-dérision. Et Barbara Lefebvre de commenter : « La profondeur de son inculture autant que son antisémitisme étaient tout entiers dans cette interjection. »
Cela m’a rappelé le dilemme que dut résoudre le régime de Vichy lorsqu’il s’efforça de dire qui était juif. Le nom ? Peuh. L’habit ? Il y avait beau temps que nombre de Juifs français ne s’habillaient plus comme leurs grands-parents du shtetl polono-ukrainien. La pratique ? Mais nombre de Juifs, en 1940, ne conservaient de la religion que la célébration de fêtes, exactement comme des français athées fêtent Noël. À la fin, on choisit de leur demander de se déclarer juifs — ce qui malheureusement marcha au-delà des rêves de Darquier de Pellepoix.

Barbara Lefebvre n’est pas très optimiste sur les chances de l’Ecole (et de la nation) de subvertir leur présente déconfiture. Ni moi. Trop d’intérêts se lient : pédagogues minables, donc accrochés comme des morpions aux postes que la malévolence socialiste leur a fait obtenir, libéraux pour qui seul le marché mondialisé compte réellement, et communautaristes de tous poils qui font leur marché dans des consciences ravagées d’inculture. Il faudrait un grand mouvement national, une « levée en masse » comme on disait en mars 1793. Possible ? Probable ? Prochain ? Croisons les doigts, lisons de bons livres et buvons frais en attendant la fin.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’ai interviewé Barbara Lefebvre un peu au-delà de son livre. À paraître dans la semaine sur le blog que m’a ouvert Valeurs actuelles.

Jean-Cyril Spinetta, la bête inhumaine

1280px-231-G-558_NoyellesJ’avais 5 ans, mon grand-père conduisait des tramways à Marseille, il me faisait parfois monter avec lui, j’étais le roi du monde.
Alors, j’ai voulu devenir conducteur de locomotives. Je ne saisissais pas, à cette époque, ce qu’il peut y avoir de sexualité précoce dans un tel choix.
Mes parents n’étaient pas riches, les modèles réduits coûtaient déjà les yeux de la tête, mais ils m’ont quand même offert une locomotive Pacific — celle sur laquelle Honegger a composé une si belle chose, que Jean Mitry a mise en images
C’est à peu près à cette époque que j’ai lu, l’un après l’autre, les albums de Tintin. Par exemple, le Temple du soleil, où le capitaine et le reporter prennent un train invraisemblable (mais qui existe) quelque part dans les Andes…Capture d’écran 2018-03-01 à 16.27.43 Alors, j’ai soumis ma locomotive et les trois wagons qui composaient toute ma ligne à de sidérantes prestations, gravissant — et sans crémaillère — des montagnes de livres, avant de finir dans quelque précipice habité de piranhas (au moins) et de caïmans (au pire).
Puis j’ai lu la Bête humaine. J’ai même vu le film de Renoir — et je me suis pris pour Gabin.ob_9d74c8_betehumaine7021Mais j’avais compris, avant ça, à quel point le train participe de l’imaginaire érotique. Je l’avais compris vers 12 ans, quand ma mère, qui adorait Gary Cooper, m’amena voir Love in the afternoon — où dans la dernière séquence, Cooper hisse Audrey Hepburn jusqu’à lui, sur le Mistral qui les emporte en Provence. Je l’avais compris vers 13 ans, quand ma mère, qui adorait Cary Grant, m’emmena voir North by Northwest. Et à la dernière image, quand le héros se couche sur la blonde héroïne (Eva Marie Saint, froidement hitchcockienne — sublime), le Code Hays imposa à Hitchcock de couper — ce qu’il fit magistralement, en montrant une pénétration géante et définitive.North By Northwest Sans compter la geste héroïque des cheminots pendant la guerre, que raconte très bien The Train, de John Frankenheimer. Et là, je me suis pris pour Burt Lancaster.da26b26b41321d776fb25857a3159114 Ça, c’est la réalité du train dans l’imaginaire. Qu’est-ce qu’un technocrate auquel on a greffé une calculatrice à la place du cœur peut y comprendre ?

Mais j’ai pris une foultitude de trains — de vrais trains. Des grands et des petits. Des TGV et des TER. Des Micheline, des trains jaunes dans le Conflent, des trains rouges en Corse.
L’un des plus beaux — c’était il y a deux mois —, ce fut entre Toulouse et Clermont-Ferrand. Il y en a cinq par jour, le voyage dure plus de 8 heures, avec deux ou trois changements. On a le temps de musarder dans le Massif Central. Saint-Sulpice, L’Isle-sur-tarn, Gaillac, Cordes-Vintrac, Lexos (un nom d’île grecque !), Laguéoie, Najac, Villefranche-de-Rouergue, Salles-Curbatiers, Capdenac, Figeac, Bagnac, Maurs, Le Rouget, Aurillac, Vic-sur-Cère, Le Lioran, Murat, Neussargues, Massiac-Blesle, Arvant, Brassac-les-Mines (fermées depuis 1978 par un énarque de l’époque), Issoire (chantée par Jules Romains dans les Copains), Clermont-Ferrand enfin. La grande diagonale du vide, comme disent les amateurs de portables, la grande diagonale du paysage hexagonal, diront les amateurs de France périphérique.
Qu’est-ce que Jean-Cyril Spinetta connaît à cette France-là ? Qu’est-ce qu’un énarque, qui fut l’un des patrons les mieux payés de France, peut imaginer d’un tel voyage ? Son temps, c’est de l’argent. Le mien, c’est de la poésie.

Le modèle évident du gouvernement, c’est Thatcher. Le modèle que l’on voudrait nous imposer, c’est le rail britannique — qui déraille. Retards incessants, hausse vertigineuse des prix : « Selon des estimations du Labour, écrit Sasha Mitchell dans la Tribune, s’appuyant sur une étude de The Independent, le prix des billets annuels a ainsi augmenté de 27% depuis 2010. Après avoir comparé les prix de 200 lignes, le parti emmené par Jeremy Corbyn, militant de la renationalisation, estime à 2.788 livres (3.222 euros) le coût du pass, soit 594 livres (686 euros) de plus qu’en 2010. Pas mieux, pour le syndicat TUC, selon lequel le prix moyen des billets de train augmente deux fois plus vite que l’inflation. Résultat, les Britanniques déboursent chaque mois six fois plus que les Fançais simplement pour se rendre sur leur lieu de travail. 14% de leur revenu mensuel, très exactement, contre 2% pour les usagers de l’Hexagone. »

Evidemment, cet argent va dans des poches — pas celles des usagers, pas celles des contribuables.
Un rêve, doit penser Spinetta. Pour lui et ses copains. Pour la petite poignée d’oligarques qui dirigent aujourd’hui l’Europe. « L’économie liée à la fermeture des petites lignes pour le système s’élèverait a minima à 1,2 milliard d’euros annuels (500 millions d’euros sur l’infrastructure et 700 millions sur l’exploitation des trains) ». Le Huffington Post a clairement posé les termes du débat. Comme le montre la carte ci-dessous, 80% des trains de voyageurs circulent en effet sur moins d’un tiers du réseau.CaptureEt sur cette carte de la fréquentation du réseau TER, les lignes les plus fines sont celles où le Taux moyen journalier annuel (TMJA) tombe à 1. C’est-à-dire qu’en moyenne, elles ne voient passer qu’un train par jour.Capture-1 Et alors ?

Etape nécessaire, attiser les jalousies. Les cheminots ont un statut particulier ? Faisons vite un sondage pour prouver que les Français (les Français, hein, pas le gouvernement…) veulent l’abroger. Allez, parions que le sondage n’a pas posé la question : aimeriez-vous vous aussi bénéficier d’une retraite à 55 ans ?
De toute façon, ces avantages sont largement illusoires, puisque les cheminots, à moins d’opter pour une retraite misérable, sont obligés de travailler autant d’annuités que les copains, comme le raconte fort bien Libération. Et qu’ils sont peu nombreux aujourd’hui à avoir commencé à 14 ans.

Alors oui, je marche dans les pas de Régis de Castelnau (qui s’occupe ordinairement dans Causeur de affaires juridiques — il a magnifiquement démonté l’escroquerie de l’affaire Jacqueline Sauvage) qui annonce qu’il soutiendra tout mouvement de grève des cheminots. Dans leur intérêt et dans le nôtre.
Déjà, contrairement à ce qui se rapporte çà et là, il y a eu des contractions sensibles de personnels. Du coup, la maintenance ne suit plus, les retards s’accumulent. Est-ce que ce ne serait pas organisé, de longue main, pour encolérer les usagers, les dissocier des cheminots ? Les épiciers qui nous gouvernent doivent rêver de privatiser définitivement le rail — au moment où les Anglais, excédés par les effets du thatchérisme, pensent à nationaliser le leur, et où les grèves, outre-Manche, suivent les grèves ?C1Q3VR1XAAAXMkn.jpg-small Allez, les gars, il faut faire plier les technocrates. Déjà le gouvernement a déclaré ne pas vouloir toucher aux petites lignes régionales — alors que tant d’entre elles ont été supprimées depuis quarante ans, et remplacées par des bus — pas polluants du tout, le plus souvent à la charge des régions ou des départements.
Je veux continuer à rêver aux belles locomotives et aux hommes qui les conduisent. Je veux pouvoir prendre un train pour nulle part, et y arriver au milieu de la nuit. Descendre dans une gare inconnue, de l’autre côté de l’espace-temps. Savoir que le centre du monde, el centre del món, est la gare de Perpignan — pas l’Elysée. Et bazarder les technocrates.

Jean-Paul Brighelli

Mélenchon à l’école : fi donc !

MélenchonCe mardi 27 février, Mélenchon, élu de la quatrième circonscription de Marseille, était longuement interviewé dans la Provence.
Le gros titre était sur la déclaration fracassante (en forme de porte ouverte que l’on enfonce), « Macron est l’ami des riches ». Cela ne m’aurait pas arrêté (sur le sujet, je recommanderai plutôt le livre de mon ami Gérard Filoche, tout récemment sorti, Macron ou la casse sociale, éditions de l’Archipel — Filoche avec qui Mélenchon signa jadis un livre, en 2000, quand ils cotisaient au même parti) si mes yeux ne s’étaient portés par hasard sur un bout de colonne, en bas de page, où le lider maximo du Vieux-Port et de ses environs (l’interview a été réalisée dans une gargote proche du quai des Belges) n’avait cru bon de ramener sa science sur l’éducation. Et pourquoi pas ? Après tout, il fut ministre délégué à l’enseignement professionnel, au temps lointain de Jospin et Jack Lang réunis.
Le problème c’est qu’à la question « Retirez-vous du positif dans la réforme de l’Education nationale ? », le grand manitou de la France insoumise répond, en toute décontraction :
« Le système qui se met en place dans les universités va créer une raréfaction de la ressource humaine intellectuelle du pays. C’est un système de marchandisation des diplômes par l’argent. Blanquer veut flatter l’ancienne génération dans la nostalgie du « c’était mieux avant ».
Ô Jean-Luc !
(Deux remarques en incises. 1. À Marseille, on interpelle à la romaine — c’est le « ô » vocatif de nos vieilles versions latines — pas le « oh » ni le « ho » modernes. En toute logique, il faudrait écrire ainsi l’interjection si fréquente ici — « ô con ! ».
Et 2. Je me permets de t’appeler Jean-Luc parce que nous nous sommes rencontrés, et plus d’une fois, chez Jean-Claude Gawsewitch au moment où tu sortais, chez Balland, En quête de gauche — en 2007, quand je sortais moi-même Une école sous influence). Donc, cela étant précisé…
Ô Jean-Luc ! Tu galèjes ou quoi ? « Une raréfaction de la ressource humaine intellectuelle du pays » ?
Primo, une certaine dose de sélection en fac ne vise qu’à supprimer dès l’entrée ces 50% d’étudiants venus faire du tourisme, et qui se plantent en première année, aussi laxistes que soient les universitaires qui corrigent leurs torchons. Secundo, l’extension indéfinie de certaines filières « en tension », comme on dit dans ces milieux — STAPS, par exemple — est un mauvais service rendu depuis des années à des étudiants qui découvrent trop tard que les débouchés sont en nombre restreint. Et qu’on les a envoyés dans le mur.

Et notre député et futur candidat à la mairie — à moins qu’il préfère laisser Castaner s’y installer, Forcalquier étant devenu trop petit pour le délégué général de la République en marche, une-deux, une-deux, une-deux — de rajouter :
« L’école primaire a toujours été une réussite en France. On dit que 20% des élèves ne savent ni lire, ni écrire, ni compter ! On se demande même s’ils savent marcher ou parler ! Non, il y a des élèves qui ont des grosses difficultés en maths, d’autres en lecture, d’autres en écriture. Tous finissent par se rattraper. Blanquer prend la posture de l’autorité. Ses débats sur la blouse ou le téléphone ne sont pas sérieux. Ce sont des diversions. L’école se désarticule faute de moyens. »
On appréciera ce « on » qui en français désigne l’imbécile d’en face, à distinguer du « nous » plein de noblesse et de dignité. « On raconte que… mais nous savons bien… » Dans ce « on », il y a à peu près tout ce que la France compte d’enseignants lucides — allez, 80%, les 80% qui ont condamné dès le premier mot la réforme du collège de Vallaud-Belkacem (forte de sa juste appréciation des statistiques, Najat abandonne finalement l’édition et rejoint l’institut de sondages IPSOS — sûr que ce qui en sortira ne sera pas du pipeau).

Et si l’école maternelle marche encore assez bien, ce n’est pas là (et c’est bien dommage, mais tu devrais te tenir au courant) que l’on apprend le lire / écrire. C’est en CP — et la plupart des « professeurs des écoles » recrutés depuis 1989 et la création des IUFM y appliquent des méthodes d’apprentissage létales. L’idéo-visuel cher à Foucambert, Goigoux et autres malfaiteurs encravatés, c’est l’arme fatale d’extinction des plus démunis. Ce ne sont pas les « moyens » (tu cotises à FO ou à la CGT, dis-moi ? Ça promet, si tu te présentes à Marseille) qui font défaut, mais l’application de méthodes efficaces.
Mais évidemment, si tu es conseillé par Danielle Obono, qui pense que « Vive la France » et « Nique la France », c’est la même chose

Eh non, ils ne finissent pas par « se rattraper ». Parce que dans les rues de Marseille, le même jour, j’ai photographié ça :IMG_20180228_074943

Allez, Jean-Luc, je t’aime bien, bien que tu n’aies jamais voulu répondre à mes questions pendant la campagne. Et bien que tu sois entouré d’imbéciles (un joli mot à double sémantisme masculin / féminin) de première grandeur. Reviens sur terre : les gens qui n’ont pas appris à lire / écrire / compter aux mômes les ont servis tout crus — et pour la vie — au néo-libéralisme que tu prétends combattre. Tu la joues dans le genre marxiste basique — « le facteur économique », tout ça… Mais ce n’est pas sur l’économie que ça se joue en ce moment : c’est sur la culture. Sur l’éducation. Mets un peu de maoïsme dans ton castrisme. Soit tu défends la nation, l’héritage français — l’héritage européen aussi, le latin par exemple, qui fut la lingua franca du continent (et même du Maghreb) bien avant que des crétins croient que nous devons quelque chose aux musulmans —, soit tu capitules devant les puissances d’argent. Parce que les banquiers ne craignent qu’une chose : un soubresaut de la conscience populaire, un retour des nations. Et l’école, au sujet de laquelle tu dis de si grosses bêtises, est le pivot de la révolution à venir — ou de notre anéantissement.

Jean-Paul Brighelli

Elles ne pensent donc qu’à ça ?

1991L’avez-vous remarqué ? On n’a jamais autant parlé de cul, dans tous les médias, que depuis le début de l’affaire Weinstein et de ses suites. Les femmes sont incitées à balancer leur porc, et les hommes sont sommés d’avouer leurs forfaits sexuels : quand Caroline De Haas affirme que deux sur trois sont des violeurs, cela fait saliver. Que de belles histoires en perspective ! Que de récits en cours et à venir ! « Il est passé par ici, il est repassé par là »…
Sans compter la demande insistante pour que toutes ces accusations finissent devant des tribunaux. Inutile d’être Lacan pour penser que cette frénétique envie de pénal dissimule (mal) une intense envie de pénis.
Ne nous moquons pas. Des « amours violés », comme disait jadis Yannick Bellon, il y en a — la moitié des sessions de Cours d’Assises sont aujourd’hui occupées par des affaires de viol. De là à suspecter que la quasi-totalité de nos rapports soient des viols plus ou moins déguisés… De là à prétendre qu’une remarque égrillarde articulée quinze ans auparavant soit un traumatisme majeur… De là à transformer des divorces en règlements de comptes au long cours, en affirmant que 5, 10, 15 ans de vie commune ne furent qu’un viol perpétuel…

Ce déballage général n’est pas seulement un retour du refoulé ou une permission de dire à voix haute ses obsessions ou ses fantasmes. Il témoigne d’un renversement significatif : la sphère intime descend dans la rue. Les femmes se sentent obligées de raconter leurs aventures — si possible les plus ratées, les plus traumatisantes, celles qu’a posteriori on transforme en aventures non désirées. Et les hommes sont sommés d’étaler leurs bistouquette sur la table, afin qu’elle soit autopsiée par des inquisitrices armées d’un bistouri social. C’est le renversement de quelques millions d’années d’évolution humaine. En adoptant la position debout, l’humanité a occulté le sexe féminin — que les guenons persistent à exhiber pour stimuler leurs partenaires potentiels. Il s’agit désormais de le faire parler, comme dans les Bijoux indiscrets.diderot-bijoux-indiscrets-L-pCMh_l Qu’est-ce que Diderot aurait fait de #MeToo ? Les lèvres d’en haut clament désormais les petits secrets des lèvres d’en bas. « Nous sommes trop heureux que les bijoux veuillent bien parler notre langue, et faire la moitié des frais de la conversation. La société ne peut que gagner infiniment à cette duplication d’organes. Nous parlerons aussi peut-être, nous autres hommes, par ailleurs que par la bouche. » Le XVIIIème siècle avait tout prévu, tout pensé.

Mais voici que désormais « tout est perverti, et l’usage de la parole, que la bonté de Brama avait jusqu’à présent affecté à la langue, est, par un effet de sa vengeance, transporté à d’autres organes » (Diderot toujours). Etalage du tabou.

Contrairement à une croyance naïve, l’étalage des bons coups n’était pas une spécialité réservée à la parole mâle. Les femmes, entre elles, en ont toujours raconté pis que pendre sur leurs bonnes et mauvaises fortunes.
Je vois dans cette inversion des codes une irruption du pornographique dans la sphère publique. À l’époque où le cinéma érotique n’était pas encore X, et où il disposait de scénaristes qui avaient des Lettres et se creusaient un peu la cervelle, Claude Mulot avait filmé le Sexe qui parleLe_sexe_qui_parle — qui n’a d’ailleurs rien de pornographique au sens moderne du terme : ni gros plans de pénétrations diverses, ni étalage de mauvais goût. Jugez sur pièces. L’affiche est d’ailleurs diderotienne dans l’âme. La belle Pénélope Lamour (qui n’a tourné que cela — quel dommage ! — mais il y avait Sylvia Bourdon, qui a continué, elle…) y entendait les miaulements d’amour de sa chatte. À en croire Christophe Lemaire, l’un de ses commentateurs modernes, Edgar Faure et Ionesco, bons connaisseurs du XVIIIème siècle, auraient fort apprécié le film.
C’était une fiction, en 1975. Quarante ans plus tard, c’est une injonction. Et le sexe ne parle plus, il hurle. Il hurle à la mort.

C’est que la complémentaire de l’exhibition (quelqu’un se rappelle-t-il ce film de Jean-François Davy ?), c’est la fermeture programmée de la petite boutique des horreurs. Fermeture couplée à la déferlante de la PMA, qui permet désormais aux femmes d’acheter sur Internet des paillettes qui leur garantissent la maternité sans intervention masculine : un médecin me racontait hier que l’une de ses patientes, après avoir acheté au Danemark le produit adéquat et s’être fécondée elle-même, avait exigé d’accoucher par césarienne pour rester vierge. Tout le monde n’est pas Marie de Galilée qui le resta après la naissance du Christ — c’est à ce genre de miracles que l’on saisit toute la puissance de Dieu. La reproduction est désormais découplée — si je puis dire — de la sexualité. Eh bien grâce à MeToo, la sexualité est désormais dissociée de l’autre sexe, qui n’est plus qu’un objet d’effroi. Un complot de lesbiennes ? Pas même : c’est le premier symptôme d’une autonomisation des femmes, prélude à la disparition des mâles. Ursula Le Guin, immense auteur de science-fiction qui vient de disparaître, avait imaginé, dans la Main gauche de la nuit, un univers où des créatures d’apparence humaine mais de sexualité escargot se fécondaient elles-mêmes. Nous y voici, nous y voilà. L’homme, qui ne s’appuie au fond que sur un chromosome Y génétiquement faiblard, est voué à disparaître ? Liquidons-le tout de suite. La femme est l’avenir de l’homme, comme disait l’autre vipère stalinienne ? C’est sans doute que l’homme n’a pas d’avenir. La femme est désormais l’avenir de la femme.

Les vagins d’ailleurs désormais « monologuent » : c’est sous la plume d’Eve Ensler une version moderne, vulgaire, du conte de Diderot. Mais c’est surtout une liquidation du facteur mâle. Que la secrétaire aux Droits de la femme, secondée par ces deux grandes intelligences ministérielles que furent Roselyne Bachelot et Myriam El Khomri, soit montée sur scène, à l’occasion de la Journée de la femme, le 7 mars, pour réciter ce monument d’auto-suffisance féminine en dit long sur l’état des relations homme / femme — qui ne sont plus des relations d’amour, mais des conflits. C’est la lutte finale des sexes. On voudrait culpabiliser les dernières femmes qui aiment encore les hommes que l’on ne s’y prendrait pas autrement. Une femme a besoin d’un homme comme un poisson d’une bicyclette, disaient Gloria Steinem (ou Irina Dunn — Steinem vaut mieux que ça) et toutes les pétroleuses du MLF. Nous y sommes : si elles font encore du vélo, ce sera désormais entre femmes. L’homme est descendu du tandem.

Jean-Paul Brighelli

Apocalypses d’hier et d’aujourd’hui

mururoracompJ’étais invité dimanche 18 sur LCI à débattre avec Michel Serres sur le thème « C’était mieux avant ». Mais LCI est apparemment trop pauvre pour m’offrir un billet de train — c’est comme ça que les causeries médiatiques n’opposent que des Parisiens entre eux.
Peu importe. L’idée était stimulante, j’en ai discuté avec des élèves.
J’aurais pas dû.

– Mais M’sieur, vous vous rendez pas compte, la chance que vous avez eue ! Les années 60-70 ! Le plein emploi ! Pas de SIDA ! La liberté sessuelle !
– Ouais ! et peu de concurrence en prépas, parce que vous aviez été triés avant ! »
– Et De Gaulle, c’était autre chose que ce qui est venu après !
– Et l’essence pas chère !
– Et puis… Nous, le terrorisme, Ben Laden, Daesh, des menaces partout…
– Ouais, le vivre ensemble s’effrite…

Ad libitum

Alors je leur ai raconté un souvenir personnel sur ces fabulous sixties.

J’avais onze ans, j’étais allé chez le coiffeur faire rafraîchir ma frange. Et j’attendais sagement. Le siège en vrai skaï me collait aux cuisses — nous portions des culottes courtes, à l’époque. Et je feuilletais Match — le poids des mots, le choc des photos déjà.
Et je me rappelle très nettement un reportage sur ces petits Suisses qui se faisaient construire un abri anti-atomique dans leur jardin.
Je me souviens que ça ne m’avait pas impressionné plus que ça. Nous vivions alors avec la quasi-certitude que nous serions un jour transformés en pommes de terre frites par un Docteur Folamour quelconque — le film de Kubrick date exactement de cette année-là, 1964.
D’ailleurs, qu’écoutions-nous ? Que lisions-nous dans ces merveilleuses Sixties ?

Au moment même où il enregistrait les Elucubrations, Antoine écrivait la Guerre : « La bombe est prête à sauter… » — et ça passait à la télé. Il en a rajouté une couche l’année suivante (1967) avec une très jolie chanson sur le même thème post-apocalyptique, Juste quelques flocons qui tombent.

18868459.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxEt puis en 1971 nous avons vu le Survivant au cinéma — Charlton Heston tout seul dans Los Angeles après la dernière bombinette… Lui et quelques mutants. Et en cette même année 1971, Christian de Chalonge a sorti l’Alliance, qui se terminait sur un grand éclair blanc auquel ne survivaient que des arthropodes à carapace type scorpions. Le réalisateur remit ça 10 ans plus tard en adaptant Malevil, le roman post-apocalyptique de Robert Merle paru en… 1972. Ah, l’amour libre à deux, trois, douze, avec Catherine Millet dans la réalité et Mimsy Farmer dans la fiction — et la dernière cave ! À partager avec Serrault et Trintignant !Malevil À noter que le roman de Richard Matheson (I am legend), base du scénario du magnifique film de Boris Sagal, remontait aux merveilleuses Fifties — la reconstruction, le plein emploi, le plan Marshall, la bombe. Du début des années 1950 au début des années 1980, trente ans d’optimisme béat.
Impossible de ne pas mentionner, à la fin de cette exaltante décennie, le Dernier rivage, de Stanley Kramer,Le_Dernier_Rivage où Gregory Peck et Ava Gardner (ce qu’il y avait alors de plus beau en homme et en femme, Adam et Eve à l’envers en quelque sorte) attendent sur une plage australienne que les ondes mortelles du dernier lâcher nucléaire arrivent jusqu’à eux et les transforment… en pommes de terre frites. En intégralité sur YouTube, heureux veinards !

Thunderball, le roman de Ian Fleming, raconte un chantage atomique perpétré par SPECTRE. Le livre fut publié en 1961 et le film qui en fut tiré sortit en 1965. Fleming avait déjà donné dans le genre arme fatale avec Moonraker — en 1955. Une certaine continuité dans l’idée. Ah, question enthousiasme et joie de vivre, nous étions gâtés au milieu de cette décennie ! Et l’onde de choc alla jusqu’au début des années 1980, quand Paul Gillon sortit en BD la Survivante — une femme seule s’adonne aux délices équivoques de l’amour robotisé dans un monde où elle est la dernière — ou presque.Couv_10442 Il n’était pas le seul. Vous rappelez-vous le Piège diabolique, où le professeur Mortimer voyage dans le temps, et apprend que dans le dernier quart du XXIème siècle, une guerre nucléaro-bactériologique a tout détruit, et les hommes sont retournés dans leur grotte.
Le film de Peter Watkins qui s’intitulait justement la Bombe est sorti aussi en 1965 — j’allais renoncer à la frange et aux coiffeurs pour de très longues années, sans qu’il y ait vraiment de lien de cause à effet. Il est visible en plusieurs morceaux sur DailyMotion.

Il m’arrivait de lire, quand même, autre chose que les Trois mousquetaires. De la science-fiction, par exemple. Regonflez-vous le moral, essayez Barbe grise, de Brian Aldiss.5837-barbe-grise 50 ans après la dernière guerre bactériologico-chimique qui a rendu tous les hommes stériles, le type le plus jeune a… 50 ans, et de longues théories de vieillards errent dans une Angleterre en ruines, puisque plus personne n’a assez de forces pour faire tourner la machine. À côté de ce défilé de misères décaties, la Route, le très beau roman de McCarthy sur un thème équivalent, est une bleuette.

Inutile de tenter de dresser la liste des « histoires de fins du monde » (18 nouvelles ont été rassemblées sous ce titre accrocheur en 1974). Coppola, qui est aussi un enfant du baby-boom, l’a parfaitement résumé : Apocalypse NOW !

Ainsi parlai-je. Un étudiant un peu plus instruit que les autres a alors pris la parole.
« Ouais — mais comme vous dites… La Route — pas lu le roman… »
« 2006, dis-je.
« Ouais… Mais j’ai vu le film avec Viggo Mortensen il y a 8 ou 9 ans — c’est ici et maintenant. La Somme de toutes les peurs — pas lu le roman, là non plus — c’est la même trouille atomique… en 2002. Et Terminator, hein — comme son nom l’indique, ça termine, hein ! Nous, on a la peur de l’apocalypse, comme vous — mais on n’a pas le plein emploi, et on est forcé de sortir couvert en toutes circonstances… »
« Pas faux », dis-je.
« Et en plus on a eu le pédagogisme qui a fait de nous des légumes… Et Guillaume Lévy et Marc Musso ! Et Jeff Koons ! »
« Ah, certes… »
« Et Paris-plage ! Et… »

Il s’est lancé dans une énumération qui mettait en cause tant de personnalités impersonnelles, d’hommes politiques de stature incertaine, d’artistes à talent discutable — que nous y serions encore ce soir, si je me risquais à reproduire une diatribe qui ne manquait pas de souffle, mais enfin, la verve, je permets rarement qu’un autre me la serve.

Jean-Paul Brighelli

Du nouveau dans l’édition !

najat vallaud belkacemJ’adore cette photo : on sent bien que le photographe a conseillé à son modèle d’avoir l’air de penser.
La séance a dû être longue.
Bref…

Najat Vallaud-Belkacem renonce donc à briguer la tête du PS, qui n’arrivait pas à lui garantir le salaire qu’elle demandait, et elle entre dans l’édition : elle sera directrice de collection chez Fayard.
D’aucuns pourraient s’étonner : elle a donc aussi des compétences dans ce domaine ? Pas plus pas moins qu’en tant que ministre de l’Education.
L’ex-protégée de Ségolène Royal, dont elle fut porte-parole ; l’ex-ministre de François Hollande ; l’ex-chouchou de Gérard Collomb — avant qu’il la voue aux gémonies — a donc annoncé son intention de diriger une collection d’essais intitulée « Raison de plus » et « consacrée aux batailles culturelles du progressisme », a-t-elle expliqué à l’Obs (autant s’exprimer chez soi). Son but ? Faire émerger de nouvelles propositions et de nouveaux talents. Elle aura fort à faire, l’expression « intellectuel de gauche », après avoir été un quasi-pléonasme dans les années 1950-1960, est devenue un oxymore. Sic transit.

J’ai moi-même un petit passé éditorial. J’ai travaillé — il y a plus de trente ans à présent — avec Louis Magnard, qui était un grand éditeur ; avec Marie-Pierre Brossollet (chez Belin), qui était une grande éditrice ; avec Franck Spengler, qui domine la scène éditoriale érotique (mais pas seulement) depuis des lustres ; et surtout avec Pierre Marchand, chez Gallimard — l’inventeur des Folio-Junior, des « Livres dont vous êtes le héros », de la collection Découvertes et des Guides Gallimard. Seul ou en société, j’ai participé à ces diverses aventures éditoriales. Dix ans de bonheur.
Et avec Jean-Claude Gawsewitch, d’abord chez Ramsay, puis dans la maison qui porte son nom, avant qu’il ne rachète Balland. Ce furent les heures glorieuses de la Fabrique du crétin — et de la suite. Gawsewitch était un vrai éditeur, rusé, matois, légèrement arnaqueur — mais avec un sens éditorial certain. Je lui ai amené fin 2010 un ami du PS (si, si, j’en ai !), Guillaume Bachelay, qui était certainement, à l’époque, le type le plus doué de sa génération — à tel titre que le PS l’a tuer, comme dit l’autre, même s’il est toujours membre de sa direction collégiale. Un garçon doté d’un sens aigu de la formule qui tue. Je pensais que Bachelay avait un vrai livre en lui — un vrai livre politique de haut niveau.
Mais il était aussi bon camarade, et il nous a amené la petite Vallaud-Belkacem, à peine plus jeune que lui, qui se demandait alors que faire (j’allais dire « comme Lénine », mais n’exagérons pas). « Promise à un brillant avenir », nous dit Guillaume. Bien. Et alors ? « Nous allons signer à deux un abécédaire sur le FN » — et c’est ainsi que parut en septembre 2011 aux éditions Gawsewitch un opuscule intitulé Réagissez ! Répondre au FN de A à Z. Pas ce que j’ai fait de plus brillant, mais c’était en quelque sorte une bonne œuvre.41eF7us2BhL._SX290_BO1,204,203,200_« Signer à deux »,

avait dit Bachelay. En fait, il donna au livre son style, ses formules, ses idées, sa syntaxe. Vallaud-Belkacem fit le reste. Après tout, elle avait réalisé la même opération l’année précédente avec Eric Keslassy (Pluralité visible et égalité des opportunités, un excellent titre promu par la Fondation Jean-Jaurès et consultable en ligne. Une certaine Julie de Klerk, « diplômée de Sciences-Po et normalienne », a dû assurer, comme on dit, le « secrétariat d’édition » de cet hymne à la discrimination positive en faveur des « minorités visibles ». La façon dont nos trois penseurs opposent l’universalisme républicain à un « nouveau concept » baptisé par eux « l’égalité des opportunités » (c’est pages 27-28) vaut vraiment le coup d’œil. Comme quoi le PIR est toujours possible…
« Secrétaire de rédaction » est l’appellation éditoriale du nègre. Pas de problème, 80% des essais signés de personnalités diverses sont issus de la plume d’un ghost writer, comme disent les Anglo-saxons. Tout le monde sait (et j’ai vu sur manuscrit, ayant pu évaluer ce qui venait de Bachelay et ce qui venait d’elle) que Najat ne sait pas écrire, et à peine parler. Ce n’est pas un défaut pour un politique, auquel on demande essentiellement de se confiner à des idées reçues. Et de ce point de vue, elle est exemplaire.
De là à assurer un service éditorial… D’autant que l’annonce qu’elle a faite de ses intentions n’incite pas à penser qu’elle est là pour promouvoir la diversité. Ce sera monocolor rose. « J’ai tellement souffert de la trop faible qualité du débat public ces dernières années que je m’étais promis qu’un pan de ma vie future serait consacré à l’aider à reprendre du souffle, justifie-t-elle. On ne peut pas se satisfaire du seul spectacle médiatique quotidien entre commentateurs, polémistes et adversaires politiques qui finissent par se caricaturer eux-mêmes. On a besoin de penseurs, de chercheurs qui acceptent de se mettre à portée d’homme et nous aident à être collectivement plus intelligents. » C’est beau.

Est-elle la personne la plus qualifiée pour ce travail ? JNRPACQ, je ne répondrai pas à cette question. Fayard avait-il besoin d’elle ? JNRPACQ. D’ailleurs, Fayard (aujourd’hui succursale de Hachette) qui fut l’éditeur des vieilles gloires de la franchouillardise et de l’antisémitisme dans les années 1900, devrait peut-être y réfléchir à deux fois. S’ils tiennent absolument à la garder, ils devraient lui confier la réédition — qui s’impose — des vieilles gloires de la maison — par exemple Charles Merouvel, l’immortel auteur de Chaste et flétrie, un monument du roman-feuilleton.f1 L’ancienne secrétaire d’Etat aux droits de la femme, qui n’a pas bien pris d’arriver troisième aux législatives à Villeurbanne, pourrait vraiment s’épanouir dans cette histoire de viol et de rédemption.

On demandait un jour à Frédéric II, à la veille d’une bataille décisive, ce qu’il ferait en cas de défaite. « J’irai à Venise, dit l’illustre souverain, et je me ferai médecin. » Voltaire, qui dînait à sa table, murmura entre ses dents — assez haut pour qu’on l’entendît : « Toujours assassin… » Ma foi, en cas d’échec, on ne peut plus s’improviser toubib — il y a désormais des règles et des examens. Mais éditeur, oui, apparemment.
Quant à savoir qui elle assassinera…

Jean-Paul Brighelli

0036199PS. Ajoutons une note positive : courez donc vite voir l’Insulte, le film de ZIad Doueiri. C’est un grand film politique — et accessoirement un très bon film de prétoire, comme les Américains ne savent plus les faire. Et il a déplu au Monde !

Pendez Molière ! Pendez Picasso ! Pendez-les tous !

« Il me plaît d’être battue », réplique Martine, l’épouse de Sganarelle, à ce Mr. Robert, noble ami des bêtes et des dames en détresse qui tentait de s’interposer dans les querelles du couple. Comment ? Molière, vous êtes sûr ? Celui même qui a écrit l’Ecole des femmes ? Eh bien oui : au XVIIème siècle, les maris battent leurs femmes (et leurs enfants, et leurs valets — voir les Fourberies de Scapin), et à la rigueur les épouses et les valets s’en vengent. Mœurs infâmes ! Et on ose étudier le Médecin malgré lui en Sixième ?

Interdisons Molière ! Ou tout au moins faisons disparaître les scènes les plus choquantes pour notre bon goût contemporain. Après tout, les éditions de Dom Juan parues sous Pétain sucrent la fameuse scène du Pauvre, où le grand seigneur méchant homme incite un malheureux à blasphémer. Et blasphémer, ce n’est pas bien, pensaient Pétain et les étudiants du syndicat Solidaires qui ont tout récemment tenté de faire interdire la lecture, à Paris-VII et à Valenciennes, du dernier écrit de Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, rédigé juste avant que le dessinateur de Charlie ne ferme définitivement… Quant aux autorités universitaires qui ont toléré la représentation à la condition expresse qu’aucune publicité ne soit faite à l’événement, on les applaudit bien fort.

La grande vague puritaine initiée par l’affaire Weinstein (à propos, il est inculpé, ou tout ça, c’est du bidon ?) étend ses tentacules sur le monde de l’art et de la littérature. La Manchester Art Gallery vient de décrocher une toile pré-raphaélite de John William Waterhouse Waterhouse Hylas et les nympheset a remplacé in situ l’œuvre d’art par le mémo suivant :
« Cette galerie présente le corps des femmes soit en tant que « forme passive décorative » soit en tant que « femme fatale ». Remettons en cause ce fantasme victorien!
Cette galerie existe dans un monde traversé par des questions de genre, de race, de sexualité et de classe qui nous affectent tous. Comment les œuvres d’art peuvent-elles nous parler d’une façon plus contemporaine et pertinente? »DUymo8pW4AYEEEf.jpg-smallEn incitant les gens à donner leur avis par post-it (je dois à la vérité de dire que la plupart condamnent cette censure d’une stupidité abyssale). Sûr que la cause des femmes, comme disait Gisèle Halimi autrefois, est bien défendue dans ce musée.

Le révisionnisme féministe ne sait plus où donner de la tête. Le grand photographe américain Chuck Close09_chuck_close_georgia_pulp-paper_collage_on_canvas_1982.jpg__1223x1524_q85_crop_subsampling-2_upscale est accusé lui aussi de « comportements inappropriés ». Ah ah, grande nouvelle, les photographes couchent parfois avec leurs modèles ! (Je ris, mais on a poussé le malheureux David Hamilton au suicide avec ce genre de « révélations »). Du coup, une rétrospective de son œuvre qui devait se tenir à la National Gallery of Arts a été annulée. Et des femmes suggèrent désormais de réévaluer sérieusement l’œuvre de Picasso : qu’attend le musée parisien consacré au peintre pour décrocher ses portraits de Dora Maar, « la femme qui pleure » non sans raison ?4a230426910ed9df299602998d7549ee--picasso-drawing-picasso-cubism De brûler les toiles d’Egon Schiele  (ce ne sera jamais que la deuxième fois, les nazis, grands défenseurs de la morale, avaient fort bien commencé le boulot) puisqu’il a violé une adolescente qui posait pour lui.gustav-klimt-lithographies-150eme-anniversaire-7- Ah ah, il arrive donc que des peintres couchent avec leur modèle ? Comment le croire ? Et d’interdire le Dernier tango à Paris, puisque Bertolucci n’a pas explicitement prévenu Maria Schneider de ce que Marlon Brando allait faire, dans l’infamous sex scene, de sa plaquette de beurre.8e8f3e02442513d7633dEt peu importe que Chuck Close ait affirmé que les allégations de harcèlement étaient des mensonges. A lui désormais de faire la preuve qu’il n’est pas un harceleur.

Je tiens à la disposition de ces dames une liste (non limitative) de chefs d’œuvre de la littérature et des arts. Par exemple les Liaisons dangereuses, où une scène décisive entre Valmont et cette crétine de Cécile Volanges s’apparente désormais à un viol — et qu’importe à nos censeurs modernes si la jeune fille initiée par le vicomte avoue : « Sûrement, je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire ; et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais. » Ciel ! La psychologie féminine serait-elle plus compliquée que ce que croient nos modernes amazones ? « Mais c’est un homme qui parle, bla-bla-bla… » Certes — mais on doit à Laclos les plus beaux textes féministes de toute la littérature (le Discours sur l’éducation des femmes — ou la lettre 81 des Liaisons). Ah, c’est compliqué, d’être dans le camp du Bien !

Sérieusement, ces dames seraient lancées dans un concours ? Ou les temps seraient-ils au fascisme rampant ? On persiste à poursuivre Polanski, on croit sur parole les allégations de Dylan Farrow (que son propre frère, Moses, qualifie d’affabulations), on efface l’image de Kevin Spacey du film qu’il venait de tourner, comme on supprimait autrefois sur les photos officielles, à l’époque de Beria et Staline réunis, les membres du Politburo tombés en disgrâce. Et on interdit la drague, le charme, la séduction — de toute évidence, une femme a besoin d’un homme comme un poisson d’une bicyclette, disaient mes copines du MLF tendance Gouines rouges.
Nous vivons des temps de grande folie, et ça ne va pas s’arranger. La chasse à l’homme est lancée.

Jean-Paul Brighelli