Mourir de solitude

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Rarement l’hypocrisie, individuelle et collective, aura atteint de tels niveaux. Le gouvernement et les citoyens sont parcourus d’une grande ferveur altruiste : protégeons les personnes âgées ! Veillons sur nos vieux !
Que c’est beau…
Procédons par ordre, et commençons par l’amont.

Nous sommes tellement altruistes que nous avons convaincus nos parents d’aller mourir en EHPAD, loin de nous. Mourir, oui — parce qu’on n’en sort que les pieds devant. Lisez le magnifique roman de Jacques Chauviré, Passage des émigrants : un fils bien intentionné (et désireux de s’approprier le logement de ses parents) convainc ses père et mère d’aller dans une « maison de retraite », comme on disait encore en 1977.unnamed

Elle y mourra, et lui aussi — et tous deux « émigrent » de bâtiment en bâtiment, au fur et à mesure de l’aggravation de leurs bobos, jusqu’au mouroir qui est la destination finale de tous. L’auteur était médecin gériatre, il raconte (merveilleusement) ce qu’il a vu et tenté d’accompagner au mieux des années durant.
Certes, nos vieux parents sont parfois atteints de pathologies peu compatibles avec le maintien à la maison. Certes, la vie moderne et l’exiguïté des logements empêchent souvent de les prendre avec soi. Mais combien ne sont là que « pour leur bien » — ou faut-il écrire « pour leurs biens » ?

D’autant que cela revient cher, un EHPAD. En moyenne, 1977€ par mois (tarif 2018) — avec de fortes disparités selon les régions, 1616 € dans la Meuse (ah, mourir dans la Meuse, c’est mourir deux fois !), 3154 € à Paris ou dans les Hauts-de-Seine. Avec un sommet à près de 10 000 € par mois, dans un hospice pour vieux militaires. Et que pour cette somme (qui permet de s’installer en pension complète dans un hôtel convenable des Alpes, ou de s’inscrire dans une croisière autour du monde avec des prestations convenables (surtout au tarif 3000 !) et une assistance médicale au cas où, on donne à manger à « nos vieux » les saloperies indigestes dont certains se sont indignés. « Une tasse de soupe (même pas un bol), un ramequin de semoule, une compote industrielle, un morceau de fromage industriel pour enfant et 2 tranches de pain industriel ». Byzance !
Ah, mais tous ces excès alimentaires sont « validés par la diététicienne », clame un EHPAD breton. J’espère qu’elle est assez bien payée pour s’asseoir sur sa conscience.

J’aime faire la cuisine. Je sais ce que ça coûte, de bien manger quand on sait cuisiner — une dizaine d’euros par jour pour deux personnes. 300 € par mois — allez, 400 si vous voulez manger de la viande tous les jours : daubes de joue de bœuf, bourguignons, pot-au-feu, coustillous comme on dit aussi chez moi (des travers de porc), terrines de queue-de-bœuf, choucroutes au jarret longuement confit, coucous boulettes, hauts de côtes d’agneau en ragoûts, etc..
Le reste, bien sûr, de ce que paient nos vieux dans les EHPAD, c’est l’intendance, les soins éventuels, le salaire des personnels (pourtant mal payés) — et les profits des firmes qui contrôlent ces mouroirs.
Et je n’évoquerai que pour mémoire la conception très personnelle que les EHPAD ont de l’hygiène et de la liberté de mouvement. Il y a des prisons plus ouvertes. Et on y mange mieux.

Et qu’on ne me dise pas que cela contrarie le régime des uns ou des autres. Un médecin incompétent avait ordonné à mon père de ne plus consommer de sucre, à cause d’une possibilité de lointain diabète. Un autre, mieux avisé, conseilla à ma mère de lui proposer quand même un gâteau de temps en temps : « Le temps qu’il développe un vrai diabète, dit-il avec raison, il sera mort dix fois. » Et le fait est que…

Alors le coronavirus débarqua pour aiguiser notre altruisme.

Les visites sont interdites — mais pas le travail des personnels contaminés. Le Covid est devenu dans les hôpitaux la première des maladies nosocomiales : vous y allez pour quelques examens de routine, pour une opération bénigne ou des soins urgents, vous en sortez par la morgue. Et vous n’aurez même pas eu la consolation de revoir vos proches, interdits de séjour. On les tue pour leur bien, et dans une solitude qui les tue deux fois (et alors, dans la Meuse…). Pareil dans les EHPAD. Ah mais avec le vaccin tout s’arrangera : ils mourront un mois plus tard, de ne pas voir leurs proches, de ne pas pouvoir discuter avec leurs amis au sein de l’établissement, d’être parqués comme des détenus dans leurs chambres, et de bouffer de la merde.
Ce qui a fait passer la bête verticale de l’étape simiesque à l’étape humaine, c’est l’invention des rites funéraires. Nous sommes ceux qui s’occupent des morts — au lieu de les manger, comme autrefois. Le gouvernement, en édictant des règles « pour le bien » des vieillards, les tue une première fois — avant de les laisser mourir pour le compte.
Des plaintes ont déjà été déposées. J’espère qu’elles seront nombreuses.

Quand j’entends les fanatiques du masque, du couvre-feu et du confinement réclamer des mesures encore plus drastiques « pour sauver la vie de nos vieux », il me vient l’envie de ressortir la boîte à claques. Les personnes âgées meurent des conditions qu’on leur impose, et encore mieux que les jeunes, qui paraît-il dépriment. Que d’articles sur la déprime des étudiants ! Combien sur l’extinction programmée des vieux ?
Ils sont les premiers (et presque les seuls) touchés gravement par l’épidémie. En moyenne, le Covid leur fait perdre six mois de vie — ça, c’est pour le quantitatif. Mais du côté du qualitatif, l’absence de leurs proches, la solitude imposée à des personnes qui par définition ont perdu peu à peu tous leurs amis (c’est cela, vieillir, c’est voir son monde disparaître), les conditions de confort très approximatif, pas un geste tendre, pas un baiser, cela vous tue bien plus sûrement qu’un virus.
Et je n’évoquerai que pour mémoire le conseil de ce responsable de la Santé préconisant, au moment des fêtes, de faire manger Papy et Mamie à la cuisine, loin des enfants. Ces temps-ci, les salopards se ramassent à la pelle.

Nous transmutons nos angoisses en pseudo-altruisme (« c’est pour les vieux ! »), afin de nous donner bonne conscience à moindres frais. C’est immonde.
Nous savions d’expérience immémoriale que les épidémies induisent des comportements irrationnels. Mais là, notre égocentrisme se donne le prétexte de la rationalité pour étaler sa suffisance.
Parce que notre altruisme est, comme souvent, un égoïsme non assumé. Nous ne sauverons pas des personnes très âgées atteintes de pathologies diverses. Mais nous pouvons les aider dans les derniers mois, les derniers jours, à partir entourées de l’affection des leurs. Nous pouvons leur rendre les derniers devoirs — cela aussi, c’est interdit par le règlement interne des EHPAD et des hôpitaux. Sinon, comme le dit fort bien la rabbine Delphine Horvilleur, ces morts nous demanderont des comptes « à travers les vivants ».
Nous pouvons, nous devons être humains. C’est tout ce que demandait une tribune récemment parue dans le Figaro.
Et je le dis très clairement : ceux qui me lisent et qui ne sont pas d’accord avec ces vérités d’évidence, qu’ils soient membres du gouvernement ou simples quidams, ne sont pas humains.
Ah, mais pardon, ils sont altruistes…

Jean-Paul Brighelli

Intellectuels français, dernier round

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Un récent article du New York Times sur les intellectuels français, espèce en voie de disparition, m’a donné à réfléchir sur la cause de cette raréfaction des pandas et des têtes pensantes.
Je suis assez vieux pour avoir connu, et parfois personnellement, des « intellectuels de gauche » à l’époque où ces mots semblaient quasi pléonastiques. Sartre, Beauvoir, Camus, puis Deleuze, Foucault (Michel, pas Jean-Pierre), Barthes, Bourdieu et Jean Oublie — célèbre intellectuel auquel on doit l’invention de l’eau tiède et du prêt-à-penser à l’usage de BFM et C9.
À noter qu’il n’y avait pas qu’en France que l’heure était aux intellectuels. Umberto Eco ou Noam Chomsky sont deux beaux exemples de cette vague née dans les années 1900-1930 qui domina le monde intelligent à partir de 1950.
Que l’on soit d’accord (surtout a posteriori) avec l’un ou l’autre ne change rien au fait que c’étaient, les uns et les autres, de brillantes intelligences.

L’heure est grave. Christopher Caldwell, auteur de l’article part de l’arrêt programmé de la revue Le Débat, annoncé au début de l’automne. Pierre Nora, son animateur, a reconnu avoir perdu la bataille contre ce qui se présente aujourd’hui comme la vitrine de la France qui pense, la Gauche « intersectionnelle » où l’appartenance à une « communauté », la couleur de peau, le sexe, surtout s’il est indécis ou multiple, l’origine ethnique, sont gages d’une pensée originale. Ou, si l’on préfère, la Bêtise a gagné.

Une preuve ? Une polémique avait été lancée par deux « intellectuels » nouvelle mouture, Edouard Louis et Geoffroy de Lagasnerie, contestant la présence de Marcel Gauchet (Trop vieux ! Trop intelligent ! Trop à droite !) aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois en 2014. Gauchet depuis cette date se cantonne à produire des articles lumineux dans des médias qui ne sont pas Têtu ou Causette — pas même Télérama, cet Annapurna de l’intellect contemporain. Et Nora a fermé le Débat. Faute de combattants. Comme il a dit récemment, il s’est trompé en pensant que l’intellectuel engagé allait disparaître. Les intellectuels ont disparu — il ne reste que des engagés.

« Intellectuel » existe depuis lurette, mais le terme s’est imposé dans l’espace français avec l’Affaire Dreyfus. Et en mauvaise part : il s’agissait pour les anti-dreyfusards de stigmatiser les amis de Zola, bande de scientistes et d’écrivains probablement enjuivés — d’autant qu’il existait une pensée intellectuelle juive (mais non religieuse) depuis au moins le milieu du XIXe siècle.
Les voyous qui aujourd’hui crânent dans les salles de classe, et qui par parenthèse font de l’antisémitisme l’un de leurs chevaux de bataille, ont retrouvé cette valeur péjorative en taxant d’« intellos » ceux de leurs camarades qui lisent, ne communient pas dans l’amour désespéré de l’OM ou, tout simplement, font leurs devoirs. Les réseaux sociaux permettent à la racaille de harceler ces cibles faciles : l’« intello », comme jadis « l’intellectuel », manque de muscles, et, pire, il est souvent aimé des filles.

À partir de 1918 et jusque dans les années 1980, les intellectuels eurent beau jeu d’« être contre » : contre la guerre, contre les bourgeois, contre Franco, contre les nazis, contre les Américains, contre la peine de mort, etc. Communisme, maoïsme, gauchisme, tiers-mondisme, il y a bien peu d’-ismes que nos intellectuels français n’ont pas essayé. C’étaient autant de prêts-à-porter interchangeables. Selon le mot de Raymond Aron, l’un des rares « intellectuels », avec Mauriac, à se situer plutôt à droite, ils étaient des « spectateurs engagés » : l’engagement avait été théorisé par Sartre et Camus, et le « spectacle » sera théorisé par Guy Debord.
Car l’aspect « spectateur » est essentiel pour comprendre l’intellectuel, dont la dénomination a été construite par opposition à « manuel ». L’intellectuel ne se salit pas trop les mains — sauf à porter les valises du FLN.

L’arrivée de la Gauche mitterrandienne (ça aussi, c’est un oxymore, comme « obscure clarté ») a malheureusement sonné le glas des intellectuels. Comment être contre Jack Lang, Christiane Taubira ou Najat Valaud-Belkacem, tous phares de la pensée de gauche ?
Les gauchistes prétendaient jadis être le fer de lance de la Révolution, l’avant-garde éclairée montrant la voie aux prolétaires qui voudraient bien se faire casser la figure pour qu’ils puissent encore fumer des havanes, comme Serge July. Mais du prolétariat plus de nouvelles, la désindustrialisation l’a jeté dans les bras du chômage de masse et de l’extrême-droite.
Alors nos Intellos Nouveaux, comme le Beaujolais du même nom, se sont ralliés aux damnés de la terre encore disponibles : descendants d’esclaves (esclaves d’Occidentaux, la traite transsaharienne est un tabou majeur), descendants de colonisés (colonisés par des Occidentaux : la colonisation turque, par exemple, dont la France a libéré les tribus du Maghreb, est elle aussi tabou), homosexuels assez peu satisfaits d’avoir les mêmes droits que les autres, chiennes de garde et autres minorités affligées.

Ce que l’on mesure tout juste, c’est l’arrivée conjointe d’Internet et des réseaux sociaux. En donnant la parole à tout le monde, l’informatique a transmué en intellectuels tout ce qui s’agite sur Tweeter, Facebook, TikTok et Instagram — et les autres. Sous prétexte que la parole lui était offerte, le premier crétin venu s’estime en droit de donner son avis. On écoutait jadis ce que disaient Bernanos, Sartre ou Camus ; on s’écoute désormais soi-même.

Seconde mutation d’importance, c’est finalement à droite (ou ce que l’on se plaît à désigner sous ce terme) que l’on retrouve désormais des intellectuels. Bruckner ou Finkielkraut, Onfray ou Badinter, Debray ou Polony passent pour des penseurs de droite — nouveau pléonasme.

C’est logique : l’intellectuel pense contre ; les gens que je viens de citer, auxquels je n’aurai pas l’outrecuidance de me mêler, pensent contre la doxa imposée par les malandrins qui ont usurpé la pensée. Cela en fait des intellectuels par définition — sauf qu’ils pensent contre les malfaiteurs qui prétendent penser pour les autres.
Il serait trop facile de dresser la liste de ces petits marquis faiseurs d’opinion qui prétendent tous penser, ce qui leur évite d’avoir une idée. On ne pense pas parce qu’on s’appelle Bellegueule, Despentes ou Caroline de Haas. On ne pense pas par ses mœurs, ni par sa capacité à s’enfiler des bières, ni par le nombre de ses invitations dans des médias qui ne pensent pas davantage.
Et je le dis à tous ceux qui s’aventurent à poser leur crotte sur les réseaux sociaux : on ne pense pas non plus par sa dextérité à manier une souris. Nous étions très humbles, dans les années 1960, très fiers de ramasser les miettes que nous laissaient quelques grandes pointures — il y en avait assez pour que chacun pût faire son marché. Aujourd’hui que l’Ego a remplacé le cerveau, il faudrait de temps en temps reconnaître qu’il y a des gens plus savants, plus cultivés, qui pensent plus vite et de façon stimulante.

Le modèle informatique nous fait croire que le quantitatif vaut le qualitatif, et que cent mille bêtises font une vérité. Les ordinateurs ont mis du temps à battre les grands maîtres, aux échecs, parce qu’ils étaient (et sont toujours) incapables de lire les intentions de l’adversaire. Ils n’y sont arrivés que par une débauche quantitative d’hypothèses, qui ne vaudront jamais le vrai raisonnement, fait de raccourcis et de fulgurances. Les discussions qui s’arrêtaient à la porte du bistro et avaient l’excuse de l’apéro toujours recommencé, virevoltent désormais sur la Toile — sans autre excuse que le désir d’exister. L’éructation poussée jusqu’au vertige !
Mais un rot ou un pet n’ont jamais constitué une idée.

L’intellectuel est celui qui raisonne au-dessus de la mêlée — quitte à s’y plonger de temps à autre. Il a en général la parole rare, parce qu’il en connaît le prix et le danger : il ne pense pas que le dégueulis verbal soit une manifestation de l’intellect.
Le malheur présent vient du vomi conceptuel qui se présente comme une pensée organisée. Qu’un bon journaliste comme Zemmour finisse par passer pour un intellectuel est la preuve par l’absurde que notre hiérarchie des valeurs est cul par dessus tête : Eric est un ami, il sera le premier à reconnaître qu’il pense, certes, mais qu’il n’est pas un intellectuel. Parce qu’il en est de l’intellect comme des autres arts. On n’invente pas tous les jours l’Impressionnisme. On n’a pas une idée toutes les deux minutes. C’est déjà beau si l’on en a deux ou trois dans sa vie.

Jean-Paul Brighelli

Les jeunes n’aiment pas la laïcité ? Eh bien, cessons d’aimer les jeunes

Dirigeante-voilee-a-l-Unef-la-polemique-atteint-le-gouvernement« Jeune con » est-il un pléonasme ? C’était déjà jadis l’idée du Professeur Choron : « Des merdeux, des trous-du-cul, des cons, des petits ânes » — et c’était en 1982…

Ça ne s’est pas arrangé depuis.

Un sondage Ifop qui vient de sortir, commandé par la LICRA et disponible ici, montre qu’une majorité de lycéens est favorable au port du voile à l’école, au port du burkini dans les piscines — qui devront avoir des horaires séparés garçons / filles —, et à l’élimination de tout discours contestant la religion.
Des modèles de vertu.
Quand leurs aînés, ces connards de baby-boomers, favorisaient la liberté d’expression, et leur ont d’ailleurs donné (imprudemment) la parole via la loi Jospin en 1989, les jeunes d’aujourd’hui favorisent la répression du blasphème. On se souviendra qu’une jolie minorité de ces ayatollahs en puissance a refusé de faire une minute de silence en 2015 pour honorer les morts de Charlie. Ils ne sont pas partis pour la Syrie, mais ils sont prêts au jihad intérieur.

Le pire, c’est qu’ils ont contaminé, par diverses pressions, les jeunes non-musulmans, qui approuvent désormais l’indignation des disciples de la religion de paix et d’amour dans leur croisade contre la liberté de parole et la laïcité. Imbus de réseaux sociaux, de chaînes de télévision ciblées, style Al-Jazeera (pourquoi croyez-vous que des paraboles ont fleuri en masse au dessus des cités ?) et d’américanisation — et la laïcité à la française est très mal perçue par les anglo-saxons qui ne voient aucun problème à l’instauration localisée de la charia —, les jeunes aspirent d’abord au « respect », comme le rappelle Gilles Clavreul dans le Figaro. Et trouvent la laïcité « discriminatoire » — alors que la charia, non, pas du tout.

On les a poussés à confondre port du voile et port de la minijupe, on leur a fait croire que McDo vendait du halal — afin qu’ils en mangent —, que la lapidation des femmes était une pratique normale, et qu’arriver vierge au mariage allait de soi : raison pour laquelle les petites maghrébines, dans leur vie sexuelle avant confinement à vie, ont recours à toutes les pratiques possibles, sauf la pénétration vaginale. Souris qui n’a qu’un trou est bientôt prise, dit ingénument le proverbe…

Gilles Clavreul, l’un des fondateurs du Printemps républicain (à ne pas confondre avec le rassemblement qui a ingénieusement opéré, à Marseille, de façon à ce qu’un socialiste se retrouve maire en cocufiant tous ses électeurs — tous ces Printemps créent de la confusion) est cependant un laïque authentique — auquel le Comité Laïcité République a remis son prix en 2017. « Sans doute, constate-t-il, les politiques publiques de pédagogie de la laïcité n’étaient-elles ni assez ambitieuses, ni assez massives pour contrecarrer des évolutions profondes des mentalités et des représentations. Mais il faut aussi se poser la question des contenus : qu’a-t-on mis exactement sous la bannière de la laïcité, au cours de la décennie passée ? Un corpus souvent très théorique, difficile à appréhender par les jeunes ; mais aussi une vision passablement édulcorée, privilégiant la dimension «inter-convictionnelle», notion passablement étrangère au principe de laïcité. »
Il en arrive même à contester la doxa pédagogiste : « Il faut un effort pédagogique beaucoup plus exigeant, dans certains territoires et auprès de certains élèves, pour faire connaître la laïcité et les valeurs de la République, et ne pas se contenter, comme on n’a que trop tendance à le faire, d’un discours très général et un peu émollient sur le vivre-ensemble. »
Parce que c’est de ça que l’éducation en France meurt : du vivre-ensemble, du savoir-être, mis à la place de la transmission verticale des savoirs. Dès que vous vous efforcez de « comprendre » la bêtise, elle vous coupe la tête.

Il est urgent de modifier du tout au tout la formation pratique des enseignants sur les questions de laïcité, et sur l’ensemble de ce qu’ils ont à enseigner. Plus de concessions sur Darwin ou la fréquentation (obligatoire, en théorie) de la piscine. Plus de concessions sur l’apprentissage de Voltaire, des croisades ou des exactions de l’islam. Plus de concessions sur l’histoire de l’esclavage — eh oui, la traite trans-africaine a été bien plus importante et mortelle que la traite océanique — ou sur la Guerre des Six jours, passée à la trappe des programmes, à Trappes et ailleurs. Et effectivement, il faut en remettre une couche, deux couches, dix couches, dans ces « territoires perdus de la république » si on ne veut pas les voir, incessamment sous peu, se dresser contre le reste de la France. Après l’avoir contaminée de ses idées rétrogrades, misogynes, racistes, et intolérantes.

Les enseignants ont besoin sur toutes ces questions d’un discours clair sur la laïcité, et d’un soutien sans failles de leur administration. « Zéro tolérance » doit être le principe des temps à venir. Jean-Michel Blanquer l’a compris, qui vient de nommer l’ancien Inspecteur Général Jean-Pierre Obin (auteur sur la question d’un rapport explosif en 2004 que Fillon s’était mis sous le coude) à la tête d’une mission visant à réformer la formation des enseignants. Il ne faut plus faire la moindre concession. Comme dirait Macron : « C’est une guerre. »

La laïcité que les jeunes trouvent discriminatoire, c’est la laïcité « aménagée » par Bianco et ses copains. Une laïcité à géométrie variable. Une laïcité « ouverte », comme les cuisses du même nom. C’est un réflexe automatique : dès que vous faites des concessions, on vous en demande davantage. Il faut revenir aux fondamentaux, élargir le cadre de la loi de 2004 aux universités, et faire taire les plus revendicatifs.
Les autres s’écraseront, parce que si je sais quelque chose de cette génération, musulmane ou pas, c’est qu’elle est toute en bouche : face à une opposition musclée, elle disparaît.
Le catholicisme a dégénéré quand il a cherché des accommodements. Sous la Contre-Réforme, les opposants la bouclaient. Regardez l’islam : il ne fait aucune concession — sinon sous le discours de la taqîya, le mensonge institutionnel qui fait semblant d’adhérer pour vous poignarder par derrière. Face au front uni des fondamentalistes, qui a gangrené la jeunesse, il faut reconstruire un Front Républicain qui en finisse avec les atermoiements. Et recruter des enseignants de combat, pas des poules mouillées qui geignent à chaque récré — ou se lamentent sur les réseaux sociaux en me vouant aux gémonies. Eux aussi « aménagent » leur enseignement, « établissent le dialogue », lancent des débats et se répandent en concessions. Ils font eux aussi de la laïcité ouverte — comme les fesses du même nom.

Jean-Paul Brighelli

Pendez Jules Verne !

IMG_20210311_1458252Confiteor ! Confiteor ! Peccavi, Pater optime !
Ainsi aurais-je pu commencer cette chronique. J’y aurais raconté comment, dans la bibliothèque paternelle, j’avais retrouvé un vieux volume de la Bibliothèque verte, édition de 1935, que j’avais reçu en Prix de Latin trente ans plus tard… Un roman de Jules Verne intitulé Robur le Conquérant dont j’avais fait mes délices, à 12 ans, après l’avoir reçu en Prix de Latin…IMG_20210311_1458042 Et comment, le relisant à la lumière de ma nouvelle conscience « woke », j’ai été effaré de ce que j’y ai trouvé…

Oui, Jules Verne aussi. La liste des écrivains qu’il est urgent d’interdire parce qu’ils ont mal pensé s’allonge.
Il y a quelques années, une prof de Lettres de Khâgne avait refusé d’analyser pour ses élèves le Voyage au bout de la nuit mis au programme par une Inspection générale inattentive. Elle ne voulait pas poser l’œil sur une œuvre d’un homme qui a écrit Bagatelles pour un massacre. Même que j’avais dû accepter dans ma classe, où par hasard je parlais justement du roman de Céline, quelques élèves de sa classe, réfugiés littéraires venus étudier l’œuvre qui pouvait bien tomber au concours…
Voyage au bout de la nuit, rappelez-vous, est ce roman dont s’occupe le héros de l’Homme surnuméraire de Patrice Jean, dont il élimine tout ce qui peut choquer la conscience contemporaine et qu’il réduit à 26 pages…
Nous savions bien sûr que Voltaire ou Montesquieu avait utilisé le « n word », comme disent les Anglo-Saxons lorsqu’ils ne veulent pas écrire negro ou nigger en toutes lettres. Mais cela passait (mal, je dois l’avouer) à cause de la distance temporelle du XVIIIe à nous. Nous savions que Heart of darkness est l’une des œuvres de langue anglaise les plus lues dans le monde — et pourtant, Conrad s’est attiré les critiques virulentes d’écrivains africains qui pensent bien, eux — Chinua Achebe, par exemple. Nous frémissions à l’idée que des âmes simples pourraient trouver dans la prose de Harriet Beecher Stowe, tout abolitionniste qu’elle fût, des clichés abominablement raciaux, peut-être même racistes : après tout un « Uncle Tom » désigne un Noir aliéné au discours des Blancs…
Mais Jules Verne ! L’immortel auteur de Vingt mille lieues sous la mer, étudié en Cinquième dans un lycée parisien ! L’homme qui a rétréci le tour du monde à 80 jours !
Certes, nous le savions misogyne et, si j’en crois mes souvenirs des Enfants du capitaine Grant, de Deux ans de vacances ou de l’Île mystérieuse, légèrement pédophile. Il y avait d’ailleurs dans ce dernier roman un ancien esclave affranchi, Nab, qui restait obstinément dévoué à son maître : syndrome de Stockholm, diront les érudits.
Et voici qu’en villégiature chez ma mère, j’ai retrouvé certains de mes livres d’enfance, sous la jaquette de la première Bibliothèque verte d’Hachette. En l’occurrence, Robur le conquérant.
Mais ce que j’avais lu avec émerveillement il y a 55 ans a choqué à juste titre ma conscience toute neuve, éveillée aux injustices qu’un homme de mon calibre a pu commettre dans sa vie de mâle blanc hétérosexuel, descendant sans doute d’un esclavagiste — même si la mémoire familiale n’en garde aucune trace…
Jugez plutôt :

« Le valet Frycollin était un parfait poltron.
Un vrai nègre de la Caroline du Sud, avec une tête bêtasse sur un corps de gringalet. Tout juste âgé de vingt et un ans, c’est dire qu’il n’avait jamais été esclave, pas même de naissance, mais il n’en valait guère mieux. Grimacier, gourmand, paresseux et surtout d’une poltronnerie superbe. Depuis trois ans, il était au service de Uncle Prudent. Cent fois, il avait failli se faire mettre à la porte ; on l’avait gardé, de crainte d’un pire. Et, pourtant, mêlé à la vie d’un maître toujours prêt à se lancer dans les plus audacieuses entreprises, Frycollin devait s’attendre à maintes occasions dans lesquelles sa couardise aurait été mise à de rudes épreuves. Mais il y avait des compensations. On ne le chicanait pas trop sur sa gourmandise, encore moins sur sa paresse. »

Et cela rebondit tout au long du roman. Par exemple :

« Frycollin ! s’écria Uncle Prudent.
― Master Uncle !… Master Uncle !… répondit le nègre entre deux vagissements lugubres.
― Il est possible que nous soyons condamnés à mourir de faim dans cette prison. Mais nous sommes décidés à ne succomber que lorsque nous aurons épuisé tous les moyens d’alimentation susceptibles de prolonger notre vie…
― Me manger ? s’écria Frycollin.
― Comme on fait toujours d’un nègre en pareille occurrence !… Ainsi, Frycollin, tâche de te faire oublier…
― Ou l’on te Fry-cas-se-ra ! ajouta Phil Evans. »

Non seulement nous avons mis, nous autres Blancs, les Noirs en esclavage, mais nous les avons mangés parfois — tout en les accusant de cannibalisme. Fatalitas ! dirait Chéri-Bibi.
Et ce salaud de Jules Verne, en choisissant ce nom pour son nègre, avait anticipé la traduction anglaise — où Frycollin pourrait se retrouver friedIMG_20210311_1459130

Je suggère donc aux bibliothécaires et documentalistes d’interdire aux jeunes gens, dès aujourd’hui, dès la lecture de ce billet éclairé, la fréquentation de l’abominable Jules Verne. Il faut que le Nantais (aucun hasard s’il est né dans le port d’où partaient les navires du trafic triangulaire !) disparaisse de la conscience européenne. Qu’il expie dans l’oubli collectif ses méfaits stylistiques.
Lui, et les autres. Tous les autres. Une enseignante canadienne s’est trouvé confrontée, en cours, à ce n word infâme — et a dû faire amende honorable : en chemise, portant un cierge de deux livres, elle est allée se prosterner devant tous les étudiants « genrés » de son université, qui s’étaient réfugiés dans l’un de ces safe spaces où se protègent de tout hate speech les Noirs, les femmes, les LGBT+++, les gros et les infirmes — et toutes les catégories dont a pu parler la littérature.
En fait, il faut se protéger de toute la littérature. Rester dans le présent. Les réseaux sociaux, après tout, valent cent fois Rabelais ou Dickens.
Heureusement que de toute façon, les jeunes ne lisent plus. Ils n’en sont que plus libres de dénoncer tout ce qu’ils ignorent — et ça en fait, croyez-moi.

Jean-Paul Brighelli

Chicha et chichon : halte aux discriminations !

raoult-chicha-causeur-1200x728Didier Raoult, à l’occasion d’un point sur l’épidémie, lance un cri d’alerte. En analysant un cluster dont les chercheurs ne décelaient pas l’origine, on a découvert que ses membres avaient tous participé à une soirée chicha. La salive chauffée, partagée, ça, ça vous diffuse de l’aérosol, tu penses ! Un facteur de risque qui touche les 25-45 ans. C’est à partir de la 11ème minute sur le site de la Provence. Mais ce qui précède vaut tout de même son pesant de bouillabaisse.

Je suis outré. Comment Raoult, habitant Marseille, se laisse-t-il aller à discriminer un groupe qui, dans la cité phocéenne, représente au moins la moitié des habitants — immigrants illégaux compris ? La chicha est une pratique conviviale essentiellement maghrébine. Gainsbourg n’écrivait-il pas « Dieu est un fumeur de havanes » ? De havanes peut-être pas, mais de chicha, sûrement.
C’est comme si l’on disait qu’il faut inculper pour mutilation permanente sur mineur toutes les mères et tous les praticiens, diplômés ou non, qui pratiquent des excisions sur des fillettes. 20 ans de prison minimum. Ce serait discriminer toute l’Afrique noire réimplantée en France, avec d’excellentes excuses que je me garderai bien de contester…

Raoult évoque au passage l’usage (« quand il était jeune ») des pétards. Eh oui, se passer un vague chichon dans l’une de ces soirées qui, de 18h à 6h du mat’, les rassemblent à l’insu de leur plein gré, ça peut être contaminant.
Mais c’est discriminer cette fois le créneau des 12-30 ans — de la juvénophobie, si le lecteur m’autorise à créer un tel barbarisme. Que les jeunes méprisent leurs aînés (« OK ! Boomer ! » disent-ils avec un admirable sens du raccourci et de la pensée profonde) ne choque personne. S’en prendre aux jeunes cons / sommateurs, c’est autre chose. Je m’insurge !
Tout comme on doit s’insurger lorsque des pédagogues à l’ancienne protestent parce qu’un élève les a insultés, ou a sorti son portable en cours pour envoyer à ses potes la vidéo d’une fellation opérée dans les chiottes du collège. Libre expression ! Communication ! Il faut au contraire encourager de tels comportements ! Le jeune doit être libre ! On ne somme pas un consommateur !

Je remarque d’ailleurs que le gouvernement — sur lui toutes les bénédictions — se garde bien de reprendre les fantasmes du druide marseillais. Qui a raison, je vous le demande, Olivier Véran, qui veille sur notre santé en imposant des masques et des couvre-feu, ou Didier Raoult, qui, comme chacun sait, la menace en s’obstinant à guérir les gens ?
Poser la question, c’est y répondre.

Je suggère donc au gouvernement de tenir son prochain conseil de guerre sanitaire autour d’un narghilé. Cela aura de la gueule, et enverra un signal clair à Erdogan, toujours candidat pour une entrée dans l’Europe. La stigmatisation des fumeurs de chicha doit cesser ! La répression du shit doit s’interrompre ! Car enfin, vouloir réprimer des usages immémoriaux, n’est-ce pas une façon insidieuse d’inciter les Musulmans à s’intégrer dans une société française dont ils ne veulent pas ? Interdire le chichon, n’est-ce pas un effet pervers de cette laïcité à la française dont une majorité de jeunes ne veut pas ?
Tous fumeurs ! Tous envapés ! C’est alors que la société sera libre — et qu’il ne restera plus aux dhimmis non fumeurs qu’à payer la djizîa — la taxe imposée à tous ceux qui refusent de se laisser obscurcir le cerveau par la fumée des calembredaines.

Jean-Paul Brighelli

Célébration de Fernandel

Topaze2021 est un beau millésime sur le front des célébrations et autres anniversaires. Ce sera Baudelaire en avril, Napoléon en mai, Frédéric Dard (San Antonio) en juin, La Fontaine en juillet, Brassens en octobre, Flaubert en décembre. Je parlerai en leur temps de tous ces gens-là, parce qu’ils figurent tous à divers titres dans mon panthéon personnel. Baudelaire parce qu’il a écrit de bien belles choses, Frédéric Dard parce que San Antonio (je crois que je les connais tous à peu près par cœur), La Fontaine parce que j’ai une admiration sans bornes pour l’artiste qu’il était, Brassens parce que je l’ai tellement joué que le manche de ma guitare en est creusé.
Flaubert, j’anticiperai même un peu, une exposition sur Salammbô doit s’ouvrir à Rouen en avril. Je rêve d’en rendre compte. Salammbô ! Je donnerais ma main droite pour avoir écrit la première phrase du roman, « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar » — coup de trompette en A majeur.

En attendant, il y a 50 ans, le 26 février 1971, disparaissait Fernand Contandin. Qui ça ? Fernandel ! Même qu’un certain Olivier de Bruyn l’exécute cette semaine dans Marianne, en ressortant tous les clichés que peut attendre le populo : brave type, incroyablement populaire, sans oublier « l’accent ».
Et de citer sa collaboration avec Pagnol : Angèle, Regain, le Schpountz, la Fille du puisatier
En choisissant d’éliminer de la liste le chef d’œuvre qui aurait pu donner à son article un petit quelque chose en plus : Topaze.

Je tiens Pagnol pour l’un des grands écrivains du siècle. Lisez donc Jazz, ou l’intellectuel désenchanté, lisez les Marchands de gloire, l’une des charges les plus violentes contre la guerre, écrite au lendemain de la victoire. Pagnol a souffert des adaptations nullissimes par Alexandre Korda de la « trilogie marseillaise » auxquelles on persiste à l’assimiler — ah, l’accent du Quai de Rive-Neuve reconstitué par ce Parisien de Pierre Fresnay ! Yves Robert a fait un honnête travail avec la Gloire de mon père et le Château de ma mère — sans parvenir à insérer le sous-texte tragique de ces deux fragments autobiographiques, la mort du chevrier, Lili des Bellons, pendant la guerre, et surtout celle de la mère de Pagnol, décédée en 1910, quand son fils avait tout juste 15 ans et était élève au lycée Thiers avec Albert Cohen. C’est le souvenir de ces deux catastrophes, l’une nationale et l’autre intime, qui donne au soleil du Garlaban une nuance noire.

Ou lisez Topaze.

Topaze a donné à Fernandel l’occasion de prouver deux choses. Primo, qu’il pouvait, si on lui en donnait l’occasion, être encore meilleur que Jouvet — qui ne démérite pas dans la première version filmée de la pièce, en 1933, mais qui est loin, très loin de la performance de Fernandel en 1951. Secundo, que ce faux sympa (qui était un vrai tyran domestique, fou de jalousie, qui séquestrait littéralement son épouse) était un vrai méchant — et l’on adore le moment où il révèle sa vraie nature.

Pendant trois actes (la pièce en a quatre), Fernandel, petite barbichette, air sérieux et accablé, choisit de ne pas se ressembler. Il est un « petit pion » (en fait, un instituteur au rabais dans une pension privée menée par une ordure exemplaire qui lèche le cul des baronnes cubiques à manteau de fourrure), amoureux transi de sa jeune collègue qui est une vraie garce (Jacqueline Pagnol — et le choix par Pagnol de son épouse pour jouer ce rôle d’arriviste prête à coucher avec des hommes plus âgés pour se construire une sécurité est une délicate critique d’une femme que j’ai rencontrée et qui ne pensait effectivement qu’à l’argent). Puis il devient l’homme de paille confit de préjugés et de morale d’un « prévaricateur », homme politique véreux (très bel exemple de pléonasme) qui fait des affaires sur le dos de ses concitoyens et entretient une poule de luxe (Hélène Perdrière, tout en fourrures et boucles d’oreilles). Enfin, au quatrième acte, il redevient Fernandel — menton rasé, sourire envahissant, et dents de canasson carnassier, saloperie en prime : c’est au moment où il joue le jeu de la vilenie sociale qu’il est enfin lui-même. Au moment où il se lance dans l’éloge de l’argent, face à son ancien collègue (Pierre Larquey, exemplaire) qui tentait de le ramener à sa condition d’humble raté.
Sans une once d’accent marseillais. Signifiant ainsi que tout le reste, le brave type, le comique troupier, le paysan dépassé par les événements, le naïf que des comédiens trompent allègrement, n’était qu’une façade. Le vrai Fernandel est là, impitoyable, affamé, et lubrique.
La comparaison avec Bourvil aurait pu s’appuyer sur cette performance : tous deux ont su aller au-delà de leur image. Mais le journaliste-culture (l’un des deux mots doit être de trop) préfère opposer ces deux grands génies du comique et du contrepied. Il aurait dû s’informer… Et ne pas penser que Don Camillo, qui ne vaut que par la performance de Sylvie, comédienne d’exception, dans le rôle de la vieille institutrice, était le sommet de l’art de Fernandel.

Jean-Paul Brighelli

Le Bac en proie au coronavirus

photo-d-illustration-lbp-philippe-bruchot-1594128562Philippe de Villiers porte plainte contre le ministre de l’Education qui veut instituer deux Bacs, le tout courant, et en contrôle continu, pour l’enseignement public, et un autre, plus relevé, et en épreuves écrites finales, pour les lycées privés hors contrat. Contrairement à ce qu’il affirme dans Valeurs actuelles (« On pénalise les meilleurs élèves pour garantir dans la durée la médiocrité de l’Education nationale »), il ne s’agit pas d’un projet discriminatoire (sérieusement, vous imaginez Blanquer stigmatiser le privé ?) mais de la conséquence d’une réalité : tandis que le public était autorisé à diviser les classes de lycée en deux, et d’alterner les groupes, le privé (y compris le privé sous contrat) a massivement continué à faire cours en classe entière. Les Terminales du privé en savent donc potentiellement deux fois plus que celles du public, où grâce à la vigilance des syndicats qui soignent leur popularité en effrayant un corps professoral où l’on ne compte aucun décès dû directement au Covid, ni aucun élève, les programmes sont effilochés et divisés en présentiel / distanciel. Le cru 2021 sera aussi faible et dérisoire que le Bac 2020.

Ce qui suit ouvre des pistes de réflexion sur notre examen national, réduit à peu de choses ces vingt dernières années, et à rien depuis deux ans.

Quand Jean-Michel Blanquer est arrivé rue de Grenelle, il avait un immense chantier devant lui : comment gommer, aussi vite que possible, les effets catastrophique du ministère Vallaud-Belkacem — et plus globalement de cinq ans d’une Gauche qui avait offert tous les leviers de commande à des pédagogistes déjà bien installés.
Mme Vallaud-Belkacem avait démantibulé ce qui restait d’enseignement. Mais femme, maghrébine, de gauche, elle possédait toutes les vertus qui la rendaient intouchable aux yeux des syndicats. De surcroît, notoirement incompétente, elle illustrait à merveille le fameux mot de Françoise Giroud : « La femme sera vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignera une femme incompétente. » C’était fait et nous nous en réjouissons…

Blanquer a peut-être eu tort de ne pas s’attaquer de front à ces chantiers ouverts par son prédécesseur, de la Maternelle au lycée. Il a préféré prendre le problème par les deux bouts, en suggérant que les instituteurs devraient désormais apprendre à lire et à écrire aux enfants — une atteinte insupportable aux droits sacrés de l’autonomie pédagogique de la Bêtise — et en réformant le Bac.

La réforme des cursus était indispensable. La section S était devenu un fourre-tout, la section L un débarras. Il fallait certainement revivifier le système, en orientant les « bons en maths » vers une section où ils en feraient pour de bon, et en proposant aux autres des voies parallèles susceptibles de les séduire sans les accabler sous la trigonométrie. Objectif atteint, l’option Spécialité Maths ne garde presque plus en Terminale que ceux qui comprennent, ce qui n’est pas une mauvaise chose.

Réformer le Bac était une gageure. L’examen était si dévalué qu’il aurait mieux valu, comme je l’ai proposé inlassablement, le remplacer par un Certificat de fin d’études — en le « secondarisant » complètement. Et laisser l’enseignement supérieur, via Parcoursup, faire le tri. Ou, si l’on me passe la métaphore, opter pour la proportionnelle intégrale, en lieu et place du scrutin nominal à deux tours — l’écrit et l’oral.

Blanquer a préféré injecter une dose de proportionnelle dans un système globalement intouché. Les « E3C », ces épreuves intermédiaires passées en Première et en Terminale, veulent introduire du contrôle continu tout en gardant l’examen final. Les pourcentages adjugés aux uns et aux autres sont aussi byzantins que les propositions de François Bayrou — par exemple mettre les régions très peuplées en proportionnelle, et garder le scrutin uninominal à deux tours pour le reste de la population. Toute solution bâtarde est en soi une mauvaise idée.
Sur ce vint le virus.

On sait ce qu’il est advenu de la cuvée Bac 2020. Avec plus de 95% de réussite, c’est une parodie d’examen. Le cru Bac 2021, issu d’un enseignement à mi-temps où les enseignants n’auront pas, en moyenne, traité la moitié du programme, lui ressemblera comme un frère. Il sera peut-être pire, les élèves sont revenus début septembre avec une appétence au travail singulièrement diminuée par des mois de confinement et de maniement des télé-commandes. De surcroît, savoir que l’an dernier des cancres ont obtenu le Bac leur fait revendiquer pour juin prochain le même privilège.

Alors, posons la question. Pourquoi ne pas profiter du désastre dans lequel le Covid a précipité le système éducatif pour supprimer carrément cette formalité ? Le Bac n’est plus un examen — il n’est même plus un rite de passage. Un parchemin de valeur nulle — qui recrute au niveau Bac ? Uber, peut-être. Ou Deliveroo.
Les enseignants, libérés de la perspective d’épreuves peu significatives mais obligatoires, pourraient traiter le programme comme ils l’entendent. Bien sûr, les établissements dominés par les facariens n’auraient pas bonne presse. Mais justement, laissons les parents (qui n’auront plus de prétexte pour venir casser la figure des profs) inscrire leurs rejetons où ils le désirent, dans la limite des places disponibles. Ou, comme à Paris, remodelons Affelnet, le logiciel qui dispatche en lycée les élèves de fin Troisième, et créons une mixité scolaire en fonction de l’Indice de position sociale du collège d’origine — somme toute plus parlant que la dichotomie boursier / non boursier, surtout dans une capitale peuplée de CSP++.

Le Bac est un symbole du passé. Le Bac 2021 a autant de rapports avec celui créé par Napoléon, ou avec celui que vous avez passé, que vous-même avec vos ancêtres. Rayons-le d’un trait de plume, et laissons l’enseignement supérieur faire le tri : les meilleurs cursus prendront les meilleurs — comme aujourd’hui —, et les autres modèreront leurs prétentions.
« Ecole à deux vitesses ! » crieront les syndicats. Mais c’est déjà le cas, chers collègues : croyez-vous que les cursus exigeants choisissent les candidats en fonction de leurs notes ? L’établissement d’origine, privé ou public, compte au moins pour la moitié de l’appréciation. J’ai même vu des commentaires déterminants du genre « dans tel lycée, c’est Untel qui enseigne les maths » — parce que nous ne sommes pas tous égaux, figurez-vous.

Il reste un peu plus d’un an à Blanquer pour en finir avec les dépouilles de l’ancien monde. Quitte à être un ministre impopulaire — et c’est très injuste quand on pense au désastre de Vallaud-Belkacem dont personne ne dit mot —, autant imposer une vraie réforme qui permettra d’enseigner sans la menace d’un couperet qui de toute façon n’a plus aucune signification.

Jean-Paul Brighelli

À la recherche du prolétaire perdu

vidal-islamogauchisme-universiteFrédérique Vidal, qui postule pour la place de plus bel éléphant dans un magasin de porcelaine, est actuellement vilipendée par une partie des universitaires (pas tous, heureusement, il en est qui sauvent l’honneur de l’institution), pour avoir demandé au CNRS d’enquêter sur l’islamo-gauchisme à l’université. Adresse plaisante : autant demander à un violeur d’enquêter sur les maltraitances infligées aux femmes. Jean-Michel Blanquer de son côté affirme que l’islamo-gauchisme est « un fait social indubitable. » « Fantasme ! » s’écrient les uns, « Chasse aux sorcières ! » hurlent les autres, dont on trouvera la liste ici. Le dolorisme et l’idéologie victimaire sont à la mode, et comme bien peu de gens, dans le monde universitaire, ont les braies bien nettes, chacun se croit visé.
L’islamo-gauchisme est pourtant plus qu’un fait social : c’est un fait politique. Une construction artificielle, une chimère monstrueuse élaborée dans les ateliers d’une Gauche sans projet.

L’islamo-gauchisme, expression forgée par Pierre-André Taguieff, est, selon la définition de Jacques Julliard dans la Revue des Deux mondes, « un courant de pensée qui considère que le réveil de l’islam et la montée de l’islamisme sont des éléments de critique très intéressants du néocapitalisme et, d’une certaine façon, se substituent à la lutte des classes et au prolétariat classique, qui a déçu ceux qui comptaient sur lui. »

Ce qui suit est l’historique de cette notion.

En 2002, avant le premier tour de la présidentielle, Pierre Mauroy conseilla à Lionel Jospin de « parler au peuple ». Le candidat, qui ignorait encore qu’il arriverait troisième au soir du premier tour, et qui se voyait beau, répondit avec sa morgue ordinaire que la Fondation Jean Jaurès et Terra Nova, boîtes à idées courtes de la Gauche boboïsée, le lui déconseillaient. Le peuple, expliquaient ces grands esprits, n’existait plus, en tout cas comme réservoir de voix pour la Gauche ; cela faisait d’ailleurs quinze ans qu’il votait, de plus en plus, pour le Front national. Le vrai réservoir de voix, c’étaient les classes moyennes…
On sait ce qu’il en advint.

La disparition progressive du prolétariat a suivi la désindustrialisation de la France. Je ne suis pas loin de penser que fermer l’outil industriel, c’était supprimer, dans la pensée de dirigeants libéraux, cette partie de l’opinion qui a une propension à l’émeute. Tout ce qu’il en reste aujourd’hui, ce sont les Gilets jaunes.
L’échec de Jospin a sonné le tocsin pour les belles intelligences qui hantent les UER de Sociologie (exception faite de quelques-uns, y compris à gauche, comme Gérard Noiriel et Stéphane Beaud — vilipendés par les leurs depuis qu’ils ont fait paraître, le mois dernier, Race et sciences sociales). S’il n’y a plus de prolétaires, allons chercher d’autres « damnés de la terre ». Remplaçons la lutte des classes par la lutte des races. Et aménageons les horaires des piscines municipales, à Lille et ailleurs, afin que les musulmanes, toujours pures, comme chacun sait, ne se baignent pas dans les mêmes eaux que des salopes céfrans.

Les immigrés, main d’œuvre surexploitée dans les années 1960-1970, avaient fait des enfants, qui, le cul entre deux cultures, choisirent celle qui leur offrait un peu de transcendance, l’islam, tout en adoptant les gadgets de l’autre : le capitalisme ne s’inquiète guère des revendications existentielles tant qu’on achète ses produits. Les insurrections algériennes du FIS et du GIA mirent de l’huile d’arachide sur ce feu. Comme on les avait adroitement enfermés dans des ghettos, ces enfants de deuxième ou troisième génération commencèrent par en expulser les Juifs qui y vivaient encore : à Trappes ou ailleurs, on n’incendie pas les synagogues pour des prunes.
Cet antisémitisme de l’islam, héritier des belles déclarations du Grand Mufti de Jérusalem, Husseini, allié d’Hitler contre les Juifs, conflua avec l’antisionisme des gauchistes de la LCR, qui tournèrent alors un regard intéressé vers des gens susceptibles de renforcer ses maigres bataillons.
Puis les jeunes musulmans burent les paroles des imams envoyés en France par des régimes et des organisations qui ont une vision à long terme et une politique adroite de cheval de Troie : les universités ont vu affluer des publics plus portés sur l’entrisme religieux que sur les savoirs classiques. Les plus extrémistes fomentèrent des attentats ici-même. Ceux qui avaient le goût des voyages rejoignirent Daesh — puis sont revenus prêcher la bonne parole d’Allah le Miséricordieux.
« Là se trouve, pensent les idéologues de l’extrême-gauche, le réservoir humain de notre reconquête. Foin du marxisme qui faisait de la religion l’opium du peuple ! C ‘est par l’islam que nous enfoncerons un coin dans cette vieille gueuse pourrissante — la République française. » Jacques Julliard n’avait pas tort en affirmant que « l’islamo-gauchisme, c’est la haine de l’identité française. »

S’ensuivit un effet boule de neige. Aux islamistes purs et durs, dûment chapitrés afin de feindre (la taqîya n’est pas pour les chiens) la collaboration avec des koufars qu’ils méprisaient profondément, s’adjoignirent par intersectionnalité tous ceux qui voulaient s’élever en piétinant le cadavre de l’homme blanc occidental. Alors que la Gauche était historiquement anti-raciste, au moins depuis l’Affaire Dreyfus, des étudiants, des syndicalistes, des enseignants, se sont mis à inventer des meetings ou des colloques réservés aux « racisés » et autres « indigènes de la République ». Le phénomène se retrouve à tous les niveaux, et des syndicalistes, pour accroître le nombre de leurs affidés, ont entériné ces pratiques racistes : voir SUD, notamment, ou l’UNEF, qui exhibe des militantes voilées (tout comme le NPA présente des candidates voilées à des élections locales) tout en interdisant la lecture des œuvres de Charb, qui se fait ainsi assassiner deux fois.
Jean-Luc Mélenchon s’est converti à cette ligne, et défile désormais avec les Frères musulmans. Oh, comme je plains les démocrates sincères et de gauche qui ont voté pour lui et ont fait le lit de ces compromissions ignobles !

Intersectionnalité oblige, des féministes se voilèrent la face (si je puis ainsi m’exprimer), et décidèrent d’oublier que le voile islamique est le symbole de l’infériorité de la femme, de sa soumission aux diktats des barbus. Tant qu’à faire, ces chiennes de garde omirent aussi de condamner la polygamie, l’excision, les certificats de virginité, les mariages forcés et autres discriminations imposées par une vision fanatique de l’Islam des cavernes. La loi de 2004, bien timide, qui interdit l’exhibition de signes religieux ostentatoires dans les lycées et collèges, leur paraît un déni de démocratie. On en reparlera quand elles devront se voiler elles-mêmes. En attendant, le voile envahit les universités, et nombre d’universitaires ont dû faire face à des protestations selon les sujets qu’ils traitaient.
L’enseignant que je suis sait bien, depuis des décennies, que les petites maghrébines n’ont que l’école pour se libérer d’un environnement familial totalitaire. Et qu’elles brillent bien davantage que leurs grands-frères, occupés à les museler. Peu importe aux féministes actuelles, pour qui un tchador a la même signification qu’une mini-jupe, et un burkini qu’un bikini. Le paradoxe du féminisme contemporain, c’est qu’il sacrifie des femmes, et en grand nombre, sur l’autel sacré de la convergence des luttes.

Tous les laissés-pour-compte du Tiers monde, venus en Europe trouver un boulot et des subventions, tous les descendants d’esclaves (attention : ne pas mélanger ceux de la traite trans-Atlantique, emmenés par des Blancs odieux, et ceux, bien plus nombreux, de la traite trans-africaine, mutilés et massacrés par des frères en Mohammed, sur lui la Paix et la Bénédiction), les gays et lesbiennes qui ont choisi d’ignorer qu’ils seront un jour ou l’autre empalés ou lapidés par leurs nouveaux amis, tout ce beau petit monde a choisi la revendication brutale plutôt que la voie plus difficile des études et des concours.

Ils ne se contentent pas de faire du bruit : ils dénient aux autres le droit à la parole et même à l’existence. Alain Finkielkraut, Sylviane Agacinski, Elisabeth Badinter en ont fait l’amère expérience. Le slogan de 68, « Il est interdit d’interdire », est devenu « Il est interdit d’exprimer quoi que ce soit qui ne soit pas en accord avec la doxa dont nous sommes dépositaires ». Logique : à force de fréquenter des fanatiques, on se bricole sa charia dans son coin. L’idéologie « woke » américaine, selon laquelle le Blanc est coupable par naissance, le mâle violeur par essence et la laïcité à la française une atteinte intolérable au droit constitutionnel d’être un crétin superstitieux et arrogant, s’insinue progressivement dans nos facs. Et les universitaires, par conviction ou par lâcheté, entérinent ces élucubrations et les perpétuent en sélectionnant des objets d’étude plus farfelus les uns que les autres.
Le recrutement d’enseignants conformes à cette doxa accentue encore le mécanisme d’emprise. La terreur que font régner quelques extrémistes crée la panique dans la majorité silencieuse. Les médias, qui répondent volontiers aux sollicitations des énergumènes, grossissent les faits. Et tout ce beau monde prépare l’avènement d’une société raciste, fanatique, soumise, où il fera certainement très bon vivre.

Alors oui, Frédérique Vidal et Jean-Michel Blanquer ont raison de nommer l’islamo-gauchisme. Peut-être pourraient-ils aussi se donner les moyens de faire appliquer les lois existantes, qui interdisent — c’est l’essence de la Constitution — toute distinction de sexe, de race ou de religion. Et ça, c’est le boulot des ministres de l’Intérieur et de la Justice.

Jean-Paul Brighelli

Les souvenirs de viols se ramassent à la pelle

B9726188379Z.1_20210219065445_000+G0CHKMHEM.1-0Après Richard Berry, accusé par sa fille, voici PPDA, violeur d’une ex-groupie. Le Parisien, jamais en retard d’un récit libidineux, narre dans le détail l’accusation à laquelle l’ex-présentateur de TF1 doit répondre. Que son accusatrice ait elle aussi un livre sur le gaz, qui de surcroît peinait à décoller, n’a bien entendu aucun rapport avec le soulagement soudain de sa conscience.

Tout remonte à l’automne 2004. Une étudiante ambitieuse écrit une lettre à PPDA, dont elle admire les romans, ce qui témoigne d’un goût littéraire très sûr, et y joint des extraits de ses œuvres à venir. Le présentateur finit par lui répondre, l’appelle tard le soir, et lui demande (dit-elle) si elle a un copain, et combien de fois elle se masturbe par jour ou par semaine. Des questions bien innocentes posées à 11 heures du soir, et qui ne mettent pas du tout la puce à l’oreille — ni ailleurs.
C’est donc en toute innocence, figurez-vous, qu’elle se rend au rendez-vous que lui fixe un homme connu pour sa séduction, et de fil en aiguille… « J’étais vierge », déclare-t-elle. Sans doute, comme toutes les pucelles, entendait-elle le rester, c’est même pour ça qu’elle était là. « Florence Porcel affirme n’être pas parvenue à s’enfuir sous l’effet de la surprise et de la sidération, mais soutient que sa panique était clairement perceptible et qu’elle a émis des cris de douleur », écrivent Jean-Michel Décugis et Jérémie Pham-Lê. Oui, il est assez rare que ça passe comme une lettre à la poste. Comme dit Sade quelque part à propos de la sodomie :« On n’arrive aux roses qu’en passant par les épines. »
« A l’époque, l’étudiante n’aurait pas pris conscience qu’elle venait de subir un viol », continuent nos duettistes. L’idée ne lui en est venue que 16 ans plus tard. Entre-temps, elle retrouve notre Don Juan en 2009, et lui taille une pipe — « non, non », dit-elle, d’autant qu’il s’agit d’une « fellation non protégée ».
C’est curieux, cette appétence soudaine pour le goût latex…

Porter plainte ? Elle y pense, dit-elle, mais y renonce, en considération du statut de star du prédateur. Elle conserve néanmoins ses messages, afin d’alimenter le roman qui vient de sortir (Pandorini, chez Jean-Claude Lattès). Un roman à clef, forcément. « Cathartique », disent les rédacteurs du Parisien, qui ont fait des études et connaissent des mots compliqués.

Tout tient désormais à un mot — non pas « viol », mais « emprise » : je souhaite bonne chance aux juristes chargés de donner du contenu à un mot qui n’existe pas dans le Code. « [Florence Porcel] décrit un mécanisme d’emprise psychologique dans lequel elle se serait alors enferrée, un système de déni né de l’admiration qu’elle avait pour cet homme célèbre, puissant et bien plus âgé et son désir de percer dans le monde littéraire. »
Admirez comme tous les mots sont bien en place. « Emprise » chapeaute la phrase, de sorte que « déni » passe pour une preuve à charge, et qu’« admiration » et « désir » sont évacués en fin de raisonnement. Il suffirait d’inverser l’ordre pour obtenir l’effet inverse, et montrer que l’accusation d’emprise naît du déni du désir.
Mais a posteriori, quelle délectation de ré-écrire l’histoire !

Il va falloir sérieusement réviser les concepts littéraires les mieux établis. Héloïse et Abélard ? Emprise d’un éducateur sur une élève — oh comme on a bien fait de lui couper les roubignoles ! Tristan et Yseult (la blonde, pas le thon qui fait de la publicité pour l’obésité morbide) ? Emprise par l’intermédiaire d’un élixir « drogue du viol » du XIIe siècle ! Roméo et Juliette, Phèdre et Hippolyte, Paul et Virginie, même tonneau : emprise, vous dis-je !
Autrefois, on appelait ça de l’amour. Oui, mais ça, c’était avant. #MeToo est passé par là, la parole des femmes est sacrée, aucune femme ne mentirait sur un sujet pareil.

Qu’un sentiment d’horreur, voire de haine, puisse se conjuguer assez souvent au désir ne trouble pas la conscience de nos modernes accusatrices. Que Psyché se rende chaque soir chez un « monstre » avec un frisson délicieux, que la Belle tombe amoureuse de la Bête, que Blanche-Neige soit fort aise que le Prince lui ait roulé une pelle assez énergique pour déloger le petit bout de pomme empoisonnée resté dans un plombage, ou que la princesse Aurore se soit fait réveiller sans son consentement par ce même Prince (un serial niqueur, celui-là, il est présent dans tous les contes et on raconte ça aux enfants), peu chaut désormais au chœur des demi-vierges. Elles veulent des têtes — et, à défaut, des têtes de nœud.

Quant à la part de publicité calculée, comme dans d’autres récits de viol la part de règlements de comptes, ou la part de fantasme et de souvenirs implantés, il reste à la Justice à s’en démêler. En attendant, les réseaux sociaux, peuplés de gens qui ne se font faire de gâteries que sur Pornhub, se déchaînent, et affirment péremptoirement qu’Untel est coupable, et tel autre aussi : victime, voilà un statut moderne et fashionable. Facebook ou Twitter, c’est le règne de tous les Savonarole et Fouquier-Tinville d’occasion. Vite, l’adresse de PPDA (après tout, le Parisien a bien indiqué récemment où coincer Olivier Duhamel pendant qu’il sort son chien), afin que nos exécuteurs publics sachent où lyncher l’infâme — ce qui leur sera permis seulement après avoir acheté le dernier livre dénonciateur.
Sur la masse des prédateurs supposés, il y en a un certain nombre qui sont blancs comme neige. Mais subsistera quand même la satisfaction d’avoir sali quelqu’un, ce qui permet de se sentir bien propre. On vit décidément une époque formidable.

Jean-Paul Brighelli

22 février 1635

imagesLe 22 février 1635, Richelieu signait les décrets d’installation de l’Académie française. Cela faisait un an que le grammairien Conrart, qui avait réuni autour de lui, depuis une dizaine d’années, quelques bons esprits pour réformer et fixer la langue, finalisait les statuts de l’honorable assemblée. La gravure ci-dessus représente le cardinal-ministre en soleil, et chacun des rayons porte le nom d’un Académicien. C’est dire les rapports étroits qu’entretiennent la langue et le pouvoir.

On sait que l’une des tâches dévolues aux « Immortels » fut la confection d’un Dictionnaire (paru enfin en 1694), que Richelet puis Furetière devancèrent. Mais l’essentiel fut surtout de fixer la langue.
Le travail avait commencé au XVIe siècle, et Malherbe, au tournant du siècle, avait déjà largement déblayé. L’Académie d’un côté, Vaugelas de l’autre, se donnèrent pour mission de « purifier » la langue — pleine de provincialismes désuets, orthographiée au gré de la fantaisie des scripteurs et des éditeurs, et grammaticalement hirsute.
Je ne vais pas faire l’historique de l’Académie, que l’on trouve partout. Je voudrais simplement insister sur ce désir de purification et de régulation de l’usage — du « bon usage ».

Ce bon usage est aujourd’hui singulièrement sacrifié en classe sur l’autel de « l’expression ». Or, il est consubstantiel au projet de Richelieu, qui est de doter la France d’un pouvoir absolutiste, et de corseter la langue du Roy de principes tout aussi absolus. Accepter les dérives, c’est renoncer à l’autorité. C’est, pour l’Etat, accepter que la langue soit contaminée par des forces centrifuges. C’est, au niveau de l’individu, promouvoir le charabia et le gloubi-boulga — en réservant le « bon usage » à une oligarchie qui s’appuiera sur la langue pour conserver le pouvoir. Sur quoi croyez-vous que s’appuient les jurys des grands concours pour sélectionner celui-ci et refuser celui-là ? La langue est la base de toute culture, et de toute connivence de classe.

Ce que l’Ecole de la IIIe République avait voulu faire, en instituant l’école obligatoire et en autorisant les instituteurs à donner des coups de règles — le mot a une polysémie intéressante — sur les doigts, c’était créer un corps national unique parlant une même langue, et donner à chacun la possibilité de comprendre ce qui se disait, et de se faire entendre.
Ce qui se fait depuis une bonne trentaine d’années revient à dissoudre ce lien en miroir entre l’Etat et l’individu. En mutilant la langue, on anéantit la nation.

On se souvient de la formule si intelligente de Barthes : « La langue est fasciste ». On oublie volontiers la suite de la démonstration : « Le fascisme, ce n’est pas empêcher de dire, mais obliger à dire ».
Et la langue est un ensemble d’obligations — parfois même absurdes. Ne plus les enseigner, c’est réserver leur maîtrise à quelques individus qui contribueront à se parler et à se coopter — au détriment de tous les autres, ceux à qui on ne demande que savoir obéir et pédaler sur leur vélo Deliveroo. Les pédagogues qui ont renoncé à enseigner les règles de fer de la langue française ont livré tout crus leurs élèves à la convoitise des esclavagistes modernes.
Et c’est pour ça que je les hais.

Des parents aimants reprennent leurs enfants, dès le plus jeune âge : on ne dit pas / on dit. Des parents aimants leur parlent dans une syntaxe correcte — pas en langage Tarzan. Et lorsque les parents ne maîtrisent pas le français, c’est à l’école de faire deux fois plus d’efforts pour enseigner à leurs enfants les règles et le bon usage. Les instituteurs qui ne le font pas sont des criminels — ou des complices de l’oligarchie. Qu’ils se proclament « de gauche » est à se taper le cul par terre. Ils sont les fourriers de l’école à deux vitesses, et les fournisseurs d’Uber.
Des sites pédagogistes s’insurgent contre les (rares) consignes que donne aujourd’hui Blanquer pour l’apprentissage du Lire / Ecrire. « Liberté ! » clament ces ânes. La liberté naît de la maîtrise des règles — pas de leur corruption. Un vrai ministre attentif à la langue devrait révoquer tous ceux qui n’enseignent pas « la langue de Molière » — puisqu’on appelle ainsi le français, comme l’anglais est « la langue de Shakespeare » et l’espagnol celle de Cervantès. Or, loin d’enseigner Molière, on se propose aujourd’hui de la « traduire » en volapük contemporain. Un prof de ma région a été nommé IPR parce qu’il avait eu l’heureuse idée de « traduire » Marivaux en langage banlieue, et de passer la Princesse de Clèves à la moulinette Facebook — avec une « fin heureuse ». Promu, alors qu’il aurait dû être pendu !

Qui ne voit que lâcher du lest sur la langue, c’est lâcher du lest sur le sens ? Que mépriser ou mutiler le français, c’est ouvrir la voie à d’autres langues autrement impérieuses — l’arabe coranique, par exemple…
Bien sûr, d’immenses écrivains ont violé la langue et lui ont fait de très beaux enfants. Mais pour ce faire, encore faut-il connaître à fond ce que l’on va transgresser : pour être Picasso, il faut avoir dompté l’académisme, pas gribouiller n’importe quoi avec des croyons de couleur. Hugo a magnifiquement expliqué cela dans sa « Réponse à un acte d’accusation », qui est à la fois une déclaration de guerre et une déclaration d’amour à la langue classique. Alors, Hugo, je veux bien. Aya Nakamura, dont d’aucuns aujourd’hui font une ambassadrice de la langue française, non.
Le mépris affleure chez les démagogues, bien certains d’être à l’abri sous leurs connaissances classiques pour continuer à se partager le pouvoir et laisser les crétins — ainsi parlent-ils, ces gueux — bafouiller en paix.

Nous devons, nous parents, nous enseignants, exiger un apprentissage rigoureux des règles. Parce que ceux qui persisteront à les ignorer finiront par se les prendre dans le cul.

Jean-Paul Brighelli