« O culo di angelo ! »

Philippe-Besson-ecrivain-proche-de-Macron-nomme-consul-de-France-a-Los-Angeles1. 7 septembre 2017 : Philippe Besson publie Un personnage de roman, roman vrai de l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron

2. 3 août 2018 : le Conseil des ministres modifie le décret n° 85-779 du 24 juillet 1985 portant application de l’article 25 de la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 fixant les emplois supérieurs pour lesquels la nomination est laissée à la décision du Gouvernement — particulièrement celui de consul général, « désormais laissé à la décision du Gouvernement. »

3. 29 août 2018 : Philippe Besson est nommé consul de France à Los Angeles.

4. « Le duc de Parme eut a traiter avec M. de Vendôme: il lui envoya l’évêque de Parme qui se trouva bien surpris d’être reçu par M. de Vendôme sur sa chaise percée, et plus encore de le voir se lever au milieu de la conférence, et se torcher le cul devant lui. Il en fut si indigné, que, toutefois sans mot dire, il s’en retourna à Parme sans finir ce qui l’avait amené, et déclara à son maître qu’il n’y retournerait de sa vie après ce qui lui était arrivé. Alberoni était fils d’un jardinier, qui, se sentant de l’esprit, avait pris un petit collet, pour, sous une figure d’abbé, aborder où son sarrau de toile eût été sans accès. Il était bouffon: il plut à Monsieur de Parme comme un bas valet dont on s’amuse; en s’en amusant, il lui trouva de l’esprit, et qu’il pouvait n’être pas incapable d’affaires. Il ne crut pas que la chaise percée de M. de Vendôme demandât un autre envoyé: il le chargea d’aller continuer et finir ce que l’évêque de Parme avait laissé à achever. Alberoni, qui n’avait point de morgue à garder, et qui savait très bien quel était Vendôme, résolut de lui plaire à quelque prix que ce fût pour venir à bout de sa commission au gré de son maître, et de s’avancer par là auprès de lui. Il traita donc avec M. de Vendôme sur sa chaise percée, égaya son affaire par des plaisanteries qui firent d’autant mieux rire le général, qu’il l’avait préparé par force louanges et hommages. Vendôme en usa avec lui comme il avait fait avec l’évêque, il se torcha le cul devant lui. A cette vue Alberoni s’écrie: O culo di angelo!… et courut le baiser. Rien n’avança plus ses affaires que cette infâme bouffonnerie. »

Jean-Paul Brighelli et Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon

Appropriation culturelle mon cul — dirait Zazie…

Mon frère arabe / africain / gay / transgenre / ou ce que tu veux,
Ou ma sœur, si ça te chante,

Permets-moi de revenir sur ce que j’écrivais il y a dix jours à propos de Kanata et de Robert Lepage, cet enculé de Blanc, comme tu dirais, qui a eu le culot de faire chanter du blues par des non-Noirs… Qu’à cette aune, le très beau Armstrong de Claude Nougaro est profondément raciste, d’autant que le chanteur toulousain s’est approprié un negro spiritual (Let my people go) chanté justement par… Satch (ou Satcho, ou Satchel-Mouth, le petit nom de Louis Armstrong, je te le signale au passage, mon frère inculte !).
Ah la la, cette abominable « appropriation culturelle »…

Comme le raconte le Vespéral dans l’un de ces articles dont l’ancien journal de Beuve-Méry a désormais le secret, l’ « appropriation culturelle », c’est de la « récupération quand la circulation s’inscrit dans un contexte de domination auquel on s’aveugle » — quoi que cela signifie. C’est du moins ainsi que la définit le sociologue Eric Fassin, interviewé dans le Monde du 24 août par Laura Motet.
« Sociologue », en ce moment, cela vous pose un homme. Fassin à l’origine est un ancien élève de l’ENS, titulaire de l’agrégation d’anglais (comme quoi on peut être Normalien, agrégé et prêcheur des lumières noires). Mais il préfère se dire sociologue, — reconverti dans le fourre-tout idéologique contemporain en général et la pensée (un terme un peu excessif, non ?) de Judith Butler (qu’il a préfacée) en particulier. Accusateur au besoin de la laïcité qu’il trouve être un outil islamophobe. Bref, un co****d de première qui a descendu en flammes le livre d’Hughes Lagrange sur le Déni des cultures (Seuil, 2010) :51U9uv6K0wL._SX301_BO1,204,203,200_ ce chercheur du CNRS y expliquait qu’il est hypocrite de ne pas voir qu’il y a par exemple un lien entre culture ethnique et délinquance… À une époque où le duel est malheureusement passé de mode, notre idéologue des minorités affligées s’est lancé dans un lynchage médiatique de Lagrange au nom… au nom de quoi, d’ailleurs ?
Réponse ici.

Ecoute bien, mon frère aveugle… mon frère aveuglé…

Picasso qui s’inspire de l’art nègre (on dit comme ça, je suis désolé pour toi et ta sensibilité de petit pois) pour peindre les Demoiselles d’Avignon, c’est très mal — c’est de « l’appropriation culturelle ». Qu’il y ait plus de génie dans l’ongle du petit doigt de Picasso que dans toute l’Afrique n’est pas la question. Il fallait laisser les masques où ils étaient — en fait, il aurait fallu les rapporter en Guinée. En s’excusant.
Madonna s’habille en négresse blonde (Eric Fassin devrait d’urgence faire interdire le livre de Georges Fourest) aux MTV Video Awards pour rendre hommage à Aretha Franklin ?

NEW YORK, NY - AUGUST 20: Madonna poses in the press room at the 2018 MTV Video Music Awards Press Room at Radio City Music Hall on August 20, 2018 in New York City..   Paul Zimmerman/Getty Images/AFP

NEW YORK, NY – AUGUST 20: Madonna poses in the press room at the 2018 MTV Video Music Awards Press Room at Radio City Music Hall on August 20, 2018 in New York City.. Paul Zimmerman/Getty Images/AFP

Elle manque de « respect » à la grande prêtresse du soul. De toute façon, un Blanc n’a pas à s’habiller en Noir. C’est du néo-colonialisme, n’est-ce pas, mon frère en khonnerie ?
Jamie Oliver propose à sa clientèle un « riz jamaïcain » ? Interdit également. La cuisine blanche doit être ethniquement blanche. Escalope de veau à la crème oui ; boudin créole, non.

Dans le genre « assignation à résidence », on n’a jamais vu mieux que la déferlante de bêtise qui depuis quelques années envahit mos paysages. Tu es arabe ? Tu le restes. Tu es noir ? Plus question de te blanchir — pas « blanchir » au sens que Michaël Jackson a donné au terme, mais dans le sens « acquisition de la culture européenne ». Cela fournira aux élèves français d’origines diverses une bonne excuse pour ne pas apprendre le français. Interdiction à des descendants d’Africains de fréquenter La Fontaine, Racine ou Laclos. Pour eux, ce sera Calixthe Beyala, qui ne s’interdit pas, elle, de s’approprier tel ou tel Blanc antérieur, Howard Buten ou Charles Williams. Elle a le droit, elle est un ex-colonisée.
Interdiction aussi aux hommes de s’habiller en femmes — et réciproquement. Le Carnaval est terminé. Chacun sa place, chacun ses jupons.
Sinon, comme dit Gloria Jean Watkins (qui signe « bell hooks » pour signifier, dit-elle, que ce qui compte est le contenu, pas le Je que résument les majuscules), nous « mangeons l’Autre ». L’appropriation culturelle est du cannibalisme.

Ah oui ?

claudine-auger-domino-thunderball-hot-sean-connery-2« Bond sunk his teeth into the flesh round the spines, bit as softly as he could and sucked hard. The foot struggled to get away. Bond paused to spit out some fragments. The marks of his teeth showed white and there were pinpoints of blood at the two tiny holes. He licked them away. There was almost no black left under the skin. He said, « This is the first time I’ve eaten a woman. They’re rather good. » » (Ian Fleming, Thunderball, 1961)

(Faire l’analyse d’un tel passage est trop facile — c’est ce que j’aime chez Fleming : l’idéologie à l’état pur, sans arrière-pensées ni afféteries stylistiques).

Manger, absorber l’autre, c’est l’aimer, et non le déposséder, imbécile ! Cela fait quelques dizaines de milliers d’années que l’homme fonctionne ainsi : il prend son bien où il le trouve — particulièrement si c’est le bien d’autrui, particulièrement si c’est autrui. « Il ne fait pas bon d’avoir des temples ou des moissons trop dorés », dit Ulysse à Hector pour excuser le pillage prochain de Troie. Que ce soit un individu, une ville ou un continent, le pillage est toujours un hommage. Une preuve d’amour. Une façon de faire allégeance.

Pas du tout, proteste Fassin. « C’est une approche intersectionnelle, qui articule les dimensions raciale et sexuelle interprétées dans le cadre d’une exploitation capitaliste. Un regard « exotisant ». »
Supprimez de la phrase précédente tous les mots de plus de deux syllabes à visée conceptuelle et il reste…
« C’est une approche, dans le cadre d’un regard. »
Fascinant, non ? Une fois coupés les termes ronflants, la phrase dit une chose simple et à laquelle nous pouvons adhérer. Regarder / s’approcher / consommer. De l’amour, vous dis-je. « Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue… »

Mais voilà : un certain nombre de complexés, d’embourbés du bulbe, de petits esprits se haussant sur leurs congénères, affirment que l’on n’a pas le droit de jouer une lesbienne noire si l’on est une lesbienne blanche (si ! Je n’en suis toujours pas revenu, dans tant de bêtise !). Ils s’essentialisent au point de refuser même d’être copiés.
Contrairement à ce que pensait Nougaro, leurs os aussi doivent être noirs…

Alors, mon frère à l’esprit insuffisant, mon ami nauséabond, je te le dis : lorsque je t’accuse de communautarisme, je ne joue pas, moi, la carte du communautarisme blanc hétéro culturellement dominant, comme le croit Absurdus Fassinus (« Le terme est curieusement réservé aux minorités, comme si le repli sur soi ne pouvait pas concerner la majorité ! C’est nier l’importance des rapports de domination qui sont à l’origine de ce clivage »). Je joue l’universalisme. L’humanisme. Je suis du côté des hommes, pas du côté des troupeaux, où moutons et vaches tiennent absolument à rester sur leur quant-à-soi et leurs superstitions respectives.
Avant de se faire égorger.

Quand sortirons-nous de cette spirale de bêtise ? Quand les médias cesseront-ils de laisser jacasser Fassin — l’homme le plus invité de la télévision française, paraît-il ? Les imbéciles se ramassent à la pelle dans les étranges lucarnes, c’est même à ça qu’on les reconnaît, désormais. Mon frère idéologue, je te conchie.

Jean-Paul Brighelli

Défendons Asia Argento !

Asia-Argento-photoshoot-UC9CT3Comme on dit vulgairement : « Vivere omnes beate volunt : sed ad pervidendum, quid sit quod beatam vitam efficiat, caligant. » Bien sûr, inutile de traduire… (1).
Pour les uns, le bonheur consiste à se prendre pour Jupiter — libido dominandi. Pour d’autres, c’est accéder à la bibliothèque de Babel — libido sciendi. Pour Asia Argento, il s’agissait apparemment (parce qu’enfin, les démentis, hein…) de se taper le jeune Jimmy Bennett, qui avait tourné avec elle, et sous sa direction, quand il était encore môme, dans le Livre de Jérémie (2004).Jimmy Bennett et Asia Argento dans Le Livre de Jérémie (2004). Libido sentiendi.

Quant à savoir lequel de ces désirs est le plus louable ou le plus véniel… Savoir même si ce sont des péchés… Chacun attrape, comme disait Picasso, le désir par la queue.

Young Jimmy n’avait pas encore 18 ans — crime impardonnable aux Etats-Unis, où l’on plaisante peu avec la limite d’âge : les films pornographiques les plus ébouriffants spécifient « All participants over 18 », et l’essentiel de la filmographie imposante de Traci Lords a disparu dans les archives du FBI, vu que l’actrice avait presque tout tourné avant ses 18 ans fatidiques. Elle aurait dû venir en France, nous sommes plus coulants avec cette histoire de majorité sexuelle. On l’a bien vu tout récemment — et c’est tant mieux, sinon Lolita disparaissait dans l’Enfer de la Bibliothèque Nationale.

16495228lpw-16495321-article-us159964044-jpg_5500699_980x426Bref, voilà que P’tit Jimmy (qui a l’air tarte, mais le désir est chose si étrange) tente de relancer une carrière qui pataugeait déjà : il se plaint d’avoir été violé par la belle Asia — ou tout au moins de s’être fait téter le poireau. Depuis 48 heures, Ben Brafman, l’avocat de Harvey Weinstein se frotte les mains, persuadé qu’ils est désormais de mettre en pièces l’accusation d’Asia Argento, obligée jadis (dit-elle) à gober le merlan du Grand Méchant Producteur.Asia-Argento-boobs-show-M57R9J Et alors ? Gabrielle Russier a été poussée au suicide par une collusion de juristes vertueux et de communistes qui ne l’étaient pas moins sous prétexte que son amant avait, lui aussi, 17 ans et des poussières. L’affaire avait fait grand bruit à l’époque — et jusqu’à l’Elysée (mais nous avions alors un président hautement cultivé). Le jeune Christian Rossi n’a pas raconté si Gabrielle jouait du mirliton — mais j’espère bien, pour lui et pour elle.
À noter qu’Asia Argento se défend en expliquant que ces 380 000 dollars étaient une aide financière désintéressée. Nombre de harceleurs patentés expliqueront demain que les promotions canapé où furent taillées maintes plumes éloquentes furent elles aussi des allocations alimentaires pour bouches affamées.

Je ne comprendrai jamais la justice américaine. Le seul fait de ne pas avoir (eu) une vie irréprochable suffit à disqualifier un témoignage : il a menti une fois, peut-être est-il — ou est-elle — en train de mentir une autre fois, clament les avocats des accusés.
Du coup, Franz-Olivier Giesbert parle, à propos d’Asia, d’« arroseuse arrosée », et ajoute : « On ne se méfie jamais assez des marchands de vertu, des donneurs et des donneuses de leçons. » Certes. Mais enfin, depuis que le Christ a empêché la lapidation de la femme adultère (Jean, 8, 1-11), nous savons qu’il y a bien peu de gens qui n’ont « jamais péché » — si tant est que faire une turlute vous condamne à l’enfer. Comme aurait dit Bill Clinton, qui est l’une des stars du classement mondial des hypocrites : « Oui, mais je n’avalais pas la fumée ». I didn’t inhale. Ah ah ah. Monica Lewinsky, elle, l’avalait peut-être (encore que cette fameuse robe bleue tachée du foutre présidentiel n’augure rien de bon de ses capacités pompières). Cela rend-il Asia Argento plus coupable qu’un président qui, toute vulgarité à part, humidifiait ses cigares entre les cuisses des stagiaires ? Mais quel pays de sombres connards imbibés de Bible jusqu’à la gueule ! Et Jiminy Quiquette qui hurle à la mort parce qu’un sex symbol lui propose le calumet de l’happé !s-l300

Alors, entendons-nous.

Asia Argento, qui en a vu d’autres, et de plus raides, a bien le droit de se payer une passade avec un tendron auquel elle voudrait administrer le saint viatique. Qu’il ait 17 ans et des poussières importe peu, c’est l’âge statistique des premières étreintes depuis plus de quarante ans. Que Jimmy Benêt hurle à la mort donne juste la mesure de son hypocrisie.

Mutatis mutandis, les mecs plus ou moins bien embouchés qui ont proposé la botte à Asia et à une foule d’autres n’avaient pas de mauvaises intentions : ils cherchaient le bonheur, à en croire Sénèque. Juste le bonheur. Comme disaient les Fab Four : « Happiness is a warm gun » — et soudain vous comprenez de quel gun parlaient les Beatles. Merci qui ?

Et quelle autre raison que ces moments de bonheur dans cette vallée de larmes ? Carpe diem, les mecs, comme disait un autre illustre de la même bande ! Autant je condamne, comme tout un chacun, l’usage de la force et de toute coercition, autant l’appel à la mansuétude d’une bouche aimée me paraît peu passible des foudres publiques. Le « Voulez-vous coucher avec moi, ce soir ? » de Lady Marmalade n’a rien d’offensant. On peut toujours dire non.

Asia, vous aviez bien le droit d’aspirer à Jimmy — et à qui vous voulez. D’ailleurs, une foule d’hommes dans ce monde rêvent de découvrir vos tatouages — que vous découvrez assez sans qu’ils vous le demandent,tatouage-asia-argento-bas-dos mais dont ils aimeraient avoir l’exclusivité passagère. Vous avez toute ma sympathie.

Comme l’ont aussi la plupart des hommes dénoncés par des ex-maîtresses pour des pratiques qui les comblèrent mais qu’elles regrettent après rupture, par des épouses en instance de divorce (ou qui l’ont mal digéré) et dont la prestation compensatoire s’accommoderait assez d’une inculpation pour viol en sus, si je puis dire, ou par des actrices et des acteurs en qué-quête d’un rôle. Par des jeunes filles qui ont tout fait pour ne plus l’être, mais dont la protestation bruyante raccommode la vertu déchirée. Et par des féministes désœuvrées pour qui toute pénétration est un viol — une surenchère par rapport à l’affirmation de Beauvoir sur le fait que toute première pénétration est ressentie comme un viol. Mais elles aiment bien en rajouter sur Beauvoir, ces ogresses.
Beauvoir à qui, rappelons-le, elles reprochent aussi de ne pas avoir étalé ses copines. Mais si je défends le droit de faire un peu ce qu’il nous plaît avec des partenaires consentants, je défends aussi le droit de le faire en toute discrétion — pour nous et pour nos partenaires. Don’t say, don’t ask. Mes petites manies ne concernent que moi— et ma recherche du bonheur.

Alors, cessons de harceler Asia Argento. Qu’elle ait ou non cherché à plonger dans l’hémisphère sud de Little Jimmy, c’est son choix. Qu’il ait ou non résisté à l’expertise buccale de la fille du Maestro Dario, c’est leur histoire, et elle ne concerne personne. Que la même Asia ait ou non couché, une fois ou dix fois, avec Harvey Weinstein, n’est pas en soi condamnable : les hommes laids et repoussants cherchent la satisfaction de leur libido sentiendi en passant par l’exercice de la libido dominandi, c’est un procédé très ordinaire. Tout le monde n’est pas Gary Cooper. Mirabeau, l’un des hommes les plus laids des années 1780-1790, était un tombeur de première, et pas seulement parce qu’il était comte ou tribun révolutionnaire : la laideur a des charmes indéfinissables.
Mais enfin, personnellement, je préfère Asia…

Jean-Paul Brighelli

(1) Quand même… « Vivre heureux, voilà ce que veulent tous les hommes : quant à bien voir ce qui fait le bonheur, ils sont dans le brouillard. »

PS : Je viens d’aller voir, pour des raisons paternelles, Destination Pékin, un très joli dessin animé chinois où un jars blessé (le peuple d’en haut) se lance avec deux canetons (le peuple d’en bas) dans une Longue marche (si !), poursuivis par un chat sauvage qui a tout d’un Tchang Kaï-chek ressuscité. C’est frais, c’est plein d’humour, et si vous avez entre 5 et 9 ans, c’est tout à fait à votre portée.5483730.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxx

Arles 2018

Arles affichePetit cru cette année. Oh, on trouve encore des perles, mais dans leur majorité les expos vues en une journée très chargée étaient d’un intérêt mitigé.
Donc, si vous passez dans la ville de Françoise Nyssen, notre estimé ministre de la Culture (« estimé » se met au masculin, hé, patate ! c’est une fonction, donc un neutre, pas un attribut féminin ou masculin), sachez quoi voir. Vous éviterez comme moi de transpirer au soleil — et diable, qu’il faisait chaud jeudi dernier !

Le plus redoutable, dans cette ville aux ruelles sagement étroites, afin de conserver ce qu’il se peut de fraîcheur, c’est la traversée de la place de la République, sur laquelle donnent la Mairie (traversez-la, la voûte est superbe), l’église Saint-Trophime (un saint obscur, peut-être envoyé pour évangéliser la Gaule sous le règne de l’empereur Dèce, au IIIe siècle) et l’église Sainte-Anne, par laquelle j’ai commencé mon exploration photographique.
Jonas Bendiksen (un Norvégien, que vouliez-vous qu’il fût d’autre ?) a tiré le portrait, à travers le monde, de sept cinglés qui se prennent, çà et là, pour des réincarnations du Christ.Jonas-Bendiksen- Grand moment. Certains sont de puissants arnaqueurs, et rassemblent des milliers de fidèles. D’autres sont suivis par une poignée de disciples. Tous sont des allumés — ou des escrocs, l’appareil-photo ne fait pas la différence :2478_Jonas-Bendiksen, né en 1977, le Dernier testament, 2017

Puis j’ai traversé la redoutable place — mais il n’était pas encore dix heures, c’était tout à fait supportable— pour aller au Palais de l’Archevêché. Oubliez William Wegman, qui ne s’est pas remis d’avoir deux braques de Weimar et qui colle leur tête sur tous ses sujets — dans un accès prévisible de mauvais goût, c’est donc lui que les organisateurs ont choisi pour l’affiche de l’année. Passez directement dans le cloître, où Gregor Sailer a photographié des « villages Potemkine » — des lieux fictifs mais qui existent quand même, des espaces bâtis sans habitants, qui ont appartenu à l’armée, souvent, ou témoignent d’un cataclysme suspendu. Des merveilles dans le genre décor pour film de terreur fauché :

usa 038

usa 038

usa 028

usa 028

Puis en ressortant, partez à droite, direction rue de la Calade (derrière la mairie). À droite, à la Fondation Manuel Rivera-Ortiz, une exposition dispensable consacrée à tous les réfugiés du temps, dans un décor de gilets de sauvetage accrochés en guirlandes. À sauver cinq très belles photos de Samit Tlatli, intitulé « Préfecture » — cinq clichés pensés sans doute en faisant la queue au bureau des naturalisations. Par exemple :Samit Tlatli, Préfecture, Armure, 2017

Descendez de vingt mètres, au coin de la rue dans la salle Henri-Comte, une expo splendide de René Burri (rappelez-vous, Burri est l’homme qui a photographié le Che accroché à son barreau de chaise). Burri toute sa vie a été obsédé par la pyramide de SaqqaraBurri saqqara 1962

ce qui l’a amené à voir toute sa vie des triangles et des cônes un peu partout — par exemple dans les rues de Tokyo :René-Burri-Tokyo-Japon-1980-Les-pyramides-imaginaires-aux-Renconres-Arles-2018

Descendez encore, tout droit jusqu’au musée Réattu. En dehors des toiles historiques dudit musée, cet hôtel particulier abrite une expo de Véronique Ellena, d’un inintérêt massif, et de vieilles photos d’Alfred Latour (1888-1964), l’un des noms affiliés à ce que l’on appelle la « photographie humaniste « (Doisneau, Willy Ronis, etc.). Mais justement, autant se rappeler Doisneau, Ronis et surtout etc., auteur souvent cité d’œuvres essentielles.
Mais juste en face du Réattu, dans la Commanderie Sainte-Luce, Laura Henno expose ses images d’une Amérique oubliée, des bouts d’humanité dans un recoin perdu, sans adresse, ni boulot, avec leur frère prêcheurnews et leurs enfants quasi sauvages.Laura Henno Redemption 2017

On contourne les Thermes, on se rend à l’église des Frères Prêcheurs où, rappelez-vous, j’avais admiré l’année dernière les « Pulsions urbaines » de Michaël Wolf. Rien de tel cette année. Les visions américaines de Paul Graham sont d’une banalité à pleurer — vues mille fois, vous avez ramené les mêmes de votre dernier voyage chez les Rednecks. Passons.
J’ai fait un tour par la Chapelle Saint-Martin du Méjean, tout à côté de la librairie Actes Sud. Une bonne idée : Taysir Batniji, un Gazaoui exilé aux Etats-Unis, y expose des photos très significatives — la solitude d’un fauteuil à deux pas de la mer,Taysir Batniji ou, vu de loin, un mur entier de ce qui paraît être des petites annonces immobilières,Taysir Batniji, né en 1966, Gaza Houses, 2008-2009 et, de près, se révèle être une succession de maisons détruites au cours de l’opération Plomb durci, en 2008 :IMG_20180816_120252 Ce ne sont pas de grandes photos, mais c’est une remarquable idée — dans le genre conceptuel.

Pour se remettre de ce déluge d’humanité, allons déjeuner de l’autre côté du Pont de Trinquetaille, au Saint-Pierre — assez bon et pas cher, moins frelaté que les gargotes à touristes de la Place du Forum…IMG_20180816_131741

Evidemment la traversée en sens inverse du même pont, vers 14h, c’est le désert de Gobi au mois d’août. Vous vous surprenez à réciter Châteaubriand, « Levez-vous, orages désirés… » Orage, ô désespoir ! Tu parles ! Soleil de plomb à l’heure de la sieste…IMG_20180816_131741

Je suis allé m’abriter à la Fondation Van Gogh, un peu de peinture me distrairait de toutes ces images argentiques. Belle expo intitulée « Soleil chaud, soleil tardif ». Des toiles vives d’Adolphe Monticelli, quelques Van Gogh tout à fait intéressant — une Vanité que j’ignorais, entre autre — bel exemple d’auto-portrait par anticipation,VanGogh, Crâne 1887 et une exposition Paul Nash dont je n’ai retenu qu’une Mer en hiver, peinte dans le village où Nash se reposait des gaz inhalés à Ypres en 1917. Ou comment un paysage tirant vers le cubisme traduit un état d’âme évidemment épanoui :Nash Winter Sea,

Oubliez l’Eglise des Trinitaires, et passez directement à l’Espace Van Gogh, à cent mètres. Là, il y a des merveilles — de remarquables photos de Robert Franck, l’homme qui publia en 1958 un recueil intitulé les Américains avec une préface de Jack Kerouac — des photos terribles d’un pays terrifiant.Robert Franck (né en 1924), Trolleybus, New Orleans, 1955 in The Americans, 1958

Et à l’étage, les mêmes, quinze ans plus tard, dues à Raymond Depardon, qui est vraiment aussi grand photographe que documentariste.depardon

Restait la traversée du désert — à nouveau la place de la République, les arènes, pour arriver boulevard Emile Combes. À la Maison des Peintres, rien — mais alors, rien. Un vide prétentieux. Il y en a qui s’imaginent que la possession d’un appareil-photo les rend photographes. Oseraient-ils se prétendre peintres parce qu’ils se seraient acheté une palette ? Ou écrivains dès leur premier stylo ? La photo est un art aussi difficile que les autres — mais à la portée des caniches, c’est bien le problème.

Remontez le boulevard. Juste avant d’arriver au croisement avec le boulevard des Lices se tient l’espace Croisière, presque entièrement consacré cette année à 1968 dans tous ses états — aussi bien les affiches sérigraphies des Beaux-arts que les photos de manif maintes fois vues et revues, celles de Gilles Caron par exemple — un garçon trop tôt disparu dans une rizière cambodgienne :

The 1968 May Events, riot on the rue Saint Jacques, Paris, France, May 6, 1968

The 1968 May Events, riot on the rue Saint Jacques, Paris, France, May 6, 1968

Il ne me restait plus qu’à redescendre sur la droite. A gauche, dans la Maison des Lices, de belles photos de Feng Li, un photographe chinois capable de saisir des instants suspendues —et problématiques — rassemblées depuis dix ans sous un titre unique, « Nuits blanches » :Feng Li, né en 1971Fengli-White-Night-28-683x1024 Et un peu plus bas, comme d’habitude, dans ce lieu magnifique qu’est la Chapelle de la Charité, rien — mais alors, rien. Ou moins que rien, Pasha Rafyi et Laurianne Bixhain.

Il était temps. Il faisait soif, il était près de seize heures, l’heure de rentrer en essayant de ne pas se brûler les doigts sur le volant : les parkings arlésiens sont ingénieusement orientés plein soleil, afin que vous emportiez en souvenir quelques cloques artistiques — mais dont vous ne profitez pas quand vous avez, comme moi, la chance d’avoir un chauffeur…

Jean-Paul Brighelli

Connaissez-vous vraiment Vincent Cespedes ?

cespedes-vincent-300x200Vincent Cespedes ne m’avait pas tout à fait échappé. C’est l’un de ces anciens profs qui ont très vite déserté le front et qui se croient habilités à donner de loin des conseils avisés aux enseignants restés en première ligne. Des conseils frappés au sceau du pédagogisme le plus béat : Pauvre Chéri, qui en tant que prof de Philo n’a connu que des élèves de Terminale sans jamais avoir eu à se frotter aux damnés de la terre qui végètent au Collège (ce collège dont 150 000 élèves sortent chaque année, rien dans les mains, rien dans la tête, grâce à une pédagogie appropriée expérimentée depuis la fin des années 1960 et sanctuarisée par la Réforme Jospin), Pauvre Chéri donc donne moult conseils aux enseignants en exercice (du latin exercitium, l’armée…). Et même se permettait-il même de « tacler les profs », comme dit VousNousIls.
Par exemple laisser les élèves bavarder tout à leur aise — ce qui m’évoque invinciblement le « papotis » préconisé par des Inspecteurs de Lettres, jamais en retard d’une aberration moderne : « Il faut des professeurs « désobéissants », des professeurs qui ne se réfugient pas derrière les règlements intérieurs et les programmes. Des professeurs qui, par exemple, comprennent que le bavardage est quelque chose de magnifique ; la soif de connaissances passe par le bavardage. Plutôt que de lutter contre ce « problème » pendant la moitié du cours, il faut utiliser cette envie de s’exprimer. »

Parce que Vincent C*** est un Moderne — c’est écrit en toutes lettres dans l’Express, autant dire la Bible, les journalistes, ces spécialistes du Tout Venant et du grand N’importe Quoi, ayant remplacé désormais les Prophètes : « Défenseur de l’intelligence connective », dit Aliocha Wald-Lasowski. Ça doit vouloir dire quelque chose — mais quoi ? De surcroît, paraît-il, il est beau : qu’aurait dit la journaliste si elle avait croisé Socrate, le plus laid de tous les Grecs ? Au même moment, dans les mêmes Tables de la loi médiatique, Christian Makarian (c’est l’été, on n’embauche plus, dans les rédactions, que des stagiaires à l’orthographe incertaine et très bas de plafond) pose la question qui tue (qui tue 850 000 enseignants) : « Voudrait-on que les intellos soient à jamais des prolos lettrés, sur le modèle des profs barbus de nos chères hypokhâgnes ? »

Pauvre cloche !

Cespedes, comme François Bégaudeau, l’inénarrable auteur d’Entre les murs dont j’avais fait ici-même une recension malheureusement objective, tonne du haut de sa compétence médiatique (toujours « tonner contre », conseille Flaubert dans le Dictionnaire des Idées reçues, que devraient plus souvent relire tous ces hilotes). Il « rêve d’une révolution de l’enseignement ». C’est la raison sans doute pour laquelle il l’a quitté.

Mais ça, c’était hier.

Au milieu de l’été, V***C***, qui n’arrête pas de penser même quand il fait chaud, a commis une coda à son essai de 2006, Mélangeons-nous. Enquête sur l’alchimie humaine. Surfant sur l’actualité de l’Aquarius, qui dérivait en Méditerranée, il a proposé dans l’Obs d’accueillir à bras ouverts ces nouveaux Juifs errants (qui justement ne sont pas juifs, et le plus souvent, les vomissent). « Fraterniser : accueillir l’étranger démuni comme un patriote. Donner corps à la fraternité, c’est inverser le «migrant-shaming» (la disqualification et la stigmatisation des migrants) en «migrant-sharing», en entraide et en partages avec ces derniers. » C’est beau, ça sonne franglais, ce doit être vrai.

VC, qui n’est pas du tout une créature germanopratine et voyage volontiers dans la France périphérique, dresse de notre pays un constat effrayant : « La France est vide, n’en déplaise au malthusiens. Vous prendrez la route ou le train cet été? Vous le constaterez donc par vous-même. Des horizons sans village, des collines d’herbes et d’arbres tristes, des champs qui attendent, à perte de vue, et des plaines qui se traînent sans oiseaux ni enfants. » Et de conclure : « En 2060, grâce à notre révolution fraternelle, grâce aux migrants et à leurs descendants, nous pourrions être 200 millions. »

Ça me rappelle la « France de 100 millions de Français » du regretté Michel Debré… Mais l’ancien ministre appelait à une politique nataliste. Cespedes souhaite importer la natalité de l’étranger. Il a dû lire Boumédiène, quand il était jeune — Boumédiène qui expliquait que les Arabes gagneraient la guerre avec le ventre de leurs femmes…

La France est vide ? Vous devriez faire un peu de géographie au lieu de vous pencher sur le monde informatisé de demain. Vous sauriez qu’un paysage, quel qu’il soit, porte la trace de l’intervention humaine — c’est même sa définition première. Que ces coteaux qui semblent déserts à votre regard de Parisien pressé ont été fignolés au cours des siècles par des générations de paysans qui ont conservé un cyprès sur la crête de la colline, pour marquer l’emplacement d’une ancienne sépulture ou d’une chapelle oubliée… Ces collines, d’ailleurs, ils les ont modelées de façon à en faire le paysage le plus érotique au monde. Ils ont conservé un chêne au milieu d’un champ pour que les troupeaux s’y abritent de la chaleur… Ils ont sculpté les coteaux en espaliers, patiemment, pierre après pierre dans les murets, les bancaus, les restanques, où ils ont planté patiemment des ceps de vigne pour produire du Cahors ou du Saint-Chinian… Loin d’être vide, le paysage français porte les innombrables traces du travail de générations innombrables — à qui ces paysages appartiennent. 200 millions de Français demain, qui interdiraient la fête de Saint Cyprien ici ou du vin nouveau là… Qui construiraient des minarets sur les ruines d’une civilisation trop accueillante…

D’ailleurs, c’est comme si c’était fait. Il y a deux jours, je suis allé de bon matin me baigner au Frioul — ces îles en face de Marseille dont j’évoquais l’année dernière les magnifiques espaces ouverts à une pédagogie du IIIème millénaire. Le matin, on y est seul…

Pas longtemps. La superstition y avait débarqué en masse à huit heures du matinIMG_20180811_111759 et se baignait dans le simple appareil d’un quasi burkini IMG_20180811_105502

Ma foi, j’ai fini par partir — tout en me récitant ce passage que j’affectionne particulièrement de l’un des plus grands romans arabes, les 1001 nuits :
« Elle a un derrière énorme et fastueux, qui l’oblige à se rasseoir quand elle se lève, et me met le zeb, quand j’y pense, toujours debout » (traduction Mardrus). Les voiles n’ont de bon que le moment où on les ôte…jupe-voile-retro-2016-benbassaEt je me suis demandé ce qu’aurait fait Vincent Cespedes à ma place, dans cette crique envahie de superstitions.

Ah oui, mais il n’habite pas Marseille, lui. Il doit vivre, à l’en croire, dans cette France vide où il se dispose à accueillir fraternellement les prochains barbares.

Jean-Paul Brighelli

Horreurs enfantines

51DgC-NjtoL._SX210_Je suis en train de lire le Complot contre l’Amérique, une uchronie de Philip Roth qui se présente comme les Mémoires de l’enfant qu’il fut dans une Amérique qui n’a pas exactement existé — où le nazillonesque Lindbergh aurait été élu contre Roosevelt en 1940, et ce qui s’ensuivit. Une bien belle histoire avec un président présentant bien, adulé et dictateur. Une combinaison qui n’existe que dans les livres.
Cela dit, je comprends bien quel fut le dilemme de Roth : il ne pouvait écrire comme un enfant, parce qu’il était nécessaire d’expliciter (nécessairement a posteriori) des allusions politiques qui auraient forcément échappé à son héros, huit ans au début de l’histoire. Mais quel dommage du point de vue littéraire ! Quel dommage de ne pas avoir relevé le défi qu’a brillamment illustré Gary / Ajar dans la Vie devant soi !La-vie-devant-soiOu Charles Williams dans Fantasia chez les ploucs, ce chef d’œuvre d’humour où un gamin du même âge est confronté au liseron tatoué sur le sein droit de Miss Caroline Tchou-Tchou, à cet âge tendre où la libido n’a pas encore fait des siennes…Ploucs En le mettant en scène (film inoubliable où Lino Ventura, Jean Yanne et Mireille Darc — et Dufilho, grandiose en allumé total — cabotinaient à qui mieux-mieux), Gérard Pirès n’a pas osé suivre le parti-pris du roman. On peut le comprendre : tout filmer à 1m30 de hauteur eût été une gageure. N’est pas Dziga Vertov qui veut. Le plan sud-américain systématique, c’est sans doute frustrant.

Ecrire a posteriori est sans doute intéressant — un auteur disposant de tous ses moyens revient sur son enfance, depuis Rousseau on a exploité le genre jusqu’à l’os, voir Loti et le Roman d’un enfant. Mais littérairement, c’est sans surprise. Le héros de Roth pleure beaucoup, c’est de son âge, mais il le dit comme le dirait un adulte. Il sait qu’il ne sait pas pourquoi…

Ecrire vraiment comme un enfant permet à un auteur de dire ce qu’un adulte ne dirait jamais — et de le dire comme il ne le dirait pas, s’il osait l’articuler. Bazin a raté le coup dans Vipère au poing : Brasse-Bouillon, qui a largement dépassé l’âge de raison, parle comme l’adulte qu’il deviendra, c’est dommage. Le Sac de billes de Joseph Joffo a été réécrit par quelqu’un (Patrick Cauvin) qui respectait un peu trop la langue et connaissait la Shoah rétroactivement. Jacques Lanzmann l’a en revanche particulièrement réussi dans le Têtard, que les profs évitent soigneusement de faire en classe, alors que le livre rassemble tout ce qu’il faut — et qu’il est fort bien écrit, dans le genre vulgaire.Le_tetardCe que n’a pas franchement réussi Azouz Begag, qui dans le genre vulgaire écrit… moins bien que Lanzmann.Le_Gone_du_ChaabaAh, mais lui, on l’étudie en classe — cherchez pourquoi. À cause de la couverture, sans doute…

Lanzmann, Gary ou Williams (dont je vous recommande aussi au passage De Sang sur mer d’huile, titre Série Noire originel, qui a donné Calme blanc au cinéma51T57VX2JRL._SY445_ et dans la réédition en Folio noir, avec une Nicole Kidman exquisément désemparée dans le genre toute nue) utilisent toutes les possibilités de ce langage haché, tout en ruptures, nécessairement imagé (faute de disposer du mot adéquat), plein de périphrases à hurler de rire, avec des jugements « naïfs » qui bien entendu ne le sont pas, mais qui en disent plus que toutes les circonvolutions cérébrales des écrivains adultes. Le langage enfantin, dans ces circonstances, c’est de l’inconscient décapé — et même souvent de l’inconscient collectif.

Nous devrions tous, de temps à autre, retrouver notre langage et nos mots d’avant 12 ans. Ou traduire nos phrases actuelles, nos réactions, nos émotions, en éructations enfantines. Lisez votre journal, et traduisez-le en langue d’autrefois, quand vous ne vous souciiez ni du politiquement correct ni du qu’en dira-t-on.

Gary en particulier est magnifique dans l’exercice — sans compter que le procédé lui permettait de camoufler son style et de faire croire à l’existence de cet Emile Ajar fantomatique : c’est ainsi que l’on décroche un second prix Goncourt. Ce que raconte Momo, le musulman affublé d’une vieille Juive, est tout simplement exquis, dans le genre atroce. Alors, certes, nous, nous savons que ce monde est saumâtre — mais l’enfant qui le découvre a bien plus de puissance, justement parce qu’il en est à ses premiers éblouissements de laideur, que tous les discours d’adultes, blasés d’horreur. Momo croit sincèrement qu’Auschwitz fut un camp de vacances : les effets que Gary en tire sont prodigieux. Là aussi, le film fut décevant : Signoret tirait toute la couverture à elle, et le point de vue de l’enfant disparaissait sous les oripeaux du monstre sacré.

Cela pour dire qu’il n’y a pas que les nouveautés qui sont à lire — et même que l’on peut s’offrir, de temps à autre, le luxe de relire : comme nous, nous changeons, au fond, on ne relit jamais la même œuvre. À œil nouveau, texte inédit. Je serais éditeur de presse, je chargerais une bonne plume de nous raconter un classique ou un autre, régulièrement — ça nous changerait de l’actualité qui est si terne et de l’avenir qui est tout gris. Un vrai classique, c’est un livre pour demain.

Jean-Paul Brighelli

La revanche de Magua : l’annulation de Kanata

Rappelez-vous le Dernier des Mohicans. Magua, le chef huron, ne marche pas à l’affectif. Il arrache et mange à moitié le cœur du colonel Munro, fait griller vif le jeune Major Duncan Heyward, traîne en esclavage la larmoyante (on le serait à moins) Alice Munro et tue finalement Uncas, le fils unique de Chingachgook — le « dernier des Mohicans ». Parce que le fils adoptif de Chingachgook, Nathaniel Bumppo, dit « Œil de faucon », dit « Bas de cuir », dit « la Longue carabine » (Fenimore Cooper m’a assuré dans une conversation privée au dessus d’une table tournante que non, ce n’était pas une métaphore cochonne), est un Blanc comme vous et moi, et d’ailleurs il est mort sans descendance — lire la Prairie, qui clôt le cycle Natty Bumppo.

Bon. Magua meurt à son tour. Mais ses héritiers sont toujours là, prêts à arracher des cœurs de Blancs. Par exemple celui de Robert Lepage, illustrissime metteur en scène canadien — donc une cible de premier choix.

Robert Lepage est blanc. Un enculé de Blanc, s’il faut en croire l’actualité récente du Québec. Le genre qui est capable de faire chanter (dans un spectacle qui devait s’intituler SLAV, pour le Festival de jazz de Montréal) du blues à une Blanche ! Le genre qui est capable de faire jouer un rôle d’Indien par un acteur qui n’est pas 100% « native » — et tant pis s’ils ont tous été exterminés, tant pis s’il n’y a pas assez d’acteurs indiens de qualité pour monopoliser les rôles de Kanata (titre originel d’un spectacle donc annulé), que devait jouer le Théâtre du Soleil en décembre à Paris et plus tard au Québec — et qui est remis sine die, les producteurs canadiens ayant retiré leurs billes, sous pression de l’extrême gauche « racialiste », dit le Figaro — raciste, dit Mathieu Bock-Côté, et il a bien raison.
C’est d’autant plus drôle que Robert Lepage, dit notre sociologue mal pensant (deux mots en combinaison oxymorique, ces temps-ci — tant les sociologues font de leur mieux pour penser « bien », quitte à tordre le cou aux évidences) « renversait le regard historique traditionnellement posé sur le Canada, en privilégiant celui des Amérindiens par rapport aux Blancs. Lepage reconduisait, avec un génie dramaturgique indéniable, une lecture culpabilisante de l’histoire occidentale. »
Mais voilà : quand on accepte le jeu pervers de la culpabilité, on trouve toujours plus culpabilisant que soi. « Un groupuscule prétendant représenter une communauté « minoritaire » a surgi pour accuser la pièce de se rendre coupable d’appropriation culturelle, c’est-à-dire d’une forme de pillage symbolique propre à la domination néocoloniale que subiraient les populations « racisées » ». Nakuset, directrice exécutive du Native Women’s Shelter de Montreal, s’est déclarée « très heureuse » de cette annulation. Pauvre conne.

Je suggère que désormais toute organisation, tout groupuscule, tout individu utilisant ce mot, « racisé », soit systématiquement poursuivi pour racisme. C’est la moindre des choses, au moment où le mot « race » a disparu de la Constitution, non ? Et Mathieu Bock-Côté de conclure : « Les militants anti-SLAV ont soutenu qu’il était absolument illégitime qu’une Blanche puisse reprendre des chants composés par et pour des Noirs. Cet argumentaire prônant un principe d’étanchéité ethnique et réhabilitant la race comme catégorie politique est typique de l’extrême-gauche racialiste qui entend légitimer par là un authentique racisme anti-Bancs. »

En 1975 je suis allé voir jouer les Iks, une pièce adaptée d’un livre, Un peuple de fauves (1972), de l’anthropologue anglais Colin Turnbull (anglais ! Même pas noir !), mise en scène par Peter Brook (un Britannique lui aussi ! Même pas immigré !) au théâtre des Bouffes-du-Nord — un théâtre à l’italienne promis à la destruction, sauvé in extremis par Brook, qui longtemps affectionna ce lieu lépreux et magique.
Résumons, pour ceux qui n’y étaient pas : les Iks constituaient une tribu de chasseurs-cueilleurs dans une zone du Kenya que les Anglais avaient décidé de sanctuariser en parc naturel. Exeunt donc les primitifs, chassés par les écolos de l’époque. On les recase dans un autre coin du Kenya, en leur distribuant des sacs de semences afin qu’ils se sédentarisent et deviennent cultivateurs. Bref, on leur demande de réaliser en un an la révolution néolithique, qui nous a pris globalement un certain temps. Ils ont mangé ou vendu les grains de maïs, ont bu le résultat, sont tombés dans la mendicité larvaire et le désespoir lent — dix ans plus tard, il n’en restait plus un seul.
Fable sur les bonnes intentions, adaptée par Jean-Claude Carrière (qui n’est pas ik, ni africain), jouée par la troupe de Brook au complet — un Américain, Andrea Katsulas, un Japonais, Katsuhiro Oida, Un Malien (Malick Bakayoko — même pas Kenyan !), des Français (Maurice Bénichou — un Pied-Noir, un ancien « colon » !) et Anglais (Bruce Myers) de souche, et une Allemande noire (si — Miriam Goldschmidt). Un panorama mondial qui faisait de la pièce un magnifique plaidoyer pour l’humanité.
Ariane Mnouchkine, qui n’en revient toujours pas, a essayé de sauver le spectacle de Robert Lepage. En argumentant : « Ce sera toujours un acteur qui va jouer Hamlet ; et il n’a pas besoin d’être Danois. Je dirais qu’il vaut mieux qu’il ne le soit pas. Parce que le théâtre a besoin de distance, de transformation, de cette quête, de ce chemin de l’imagination. » Combien d’acteurs blancs ont joué Othello, avant et après Laurence Olivier ou Orson Welles, qui n’étaient pas noirs, quel culot, mais qui étaient sublimes ? Et alors ? « Intimidation inimaginable dans un pays démocratique », a déploré la directrice de la troupe du Soleil.
Mais peut-être ne sommes-nous plus en démocratie — en tout cas, nous n’y serons plus si nous laissons ces apprentis-nazis imposer leurs diktats. Combien de fois faudra-t-il expliquer que la terreur, aujourd’hui, n’est pas à droite ?

Impossible de mettre en scène les Iks aujourd’hui. Ni Othello, qui passe désormais pour une pièce raciste — et anti-féministe, visons large. Quelques abrutis de première grandeur agiteraient sur Internet le spectre du néo-colonialisme. Non content d’avoir éradiqué les Iks, l’homme blanc prétendrait les représenter dans un casting qui ne serait pas intégralement africain ? Impensable, pour les nouveaux coupeurs de têtes, grandes consciences auto-proclamées et grands cons certifiés.

Alors, disons-le franchement à ces jeunes enfoirés : vous êtes des minables, méprisables, indéfendables, qui bâillonnez la liberté d’expression au nom de grands principes foulés aux pieds par la même occasion. Extrême-gauche ? Extrêmement cons, ça, c’est sûr. Fascistes. Racistes. Pourris. Communautarisme mon cul ! Je vous pisse à la raie. Je vous conchie, apôtres du politiquement correct. Vous êtes de la boue. La lie de l’humanité. Héritiers des Khmers rouges et des Gardes de la même couleur. Des impuissants qui s’en prennent aux créations des autres parce qu’ils sont bien incapables d’inventer quoi que ce soit. Minables. Déjà morts à vingt ans.
Que des Québécois s’enrégimentent sous les couleurs du puritanisme intellectuel des facs américaines est une défaite de première grandeur pour la culture de la Belle Province — et pour nous. Et que des médias relaient les agissements criminels d’une bande de psychopathes en quête de notoriété me donne envie de vomir. Internet est le prochain tribunal de l’Inquisition, relais de toutes les rumeurs d’Orléans, bouche à feu de tous les va-de-la-gueule, où l’on peut assassiner un homme ou une création en dix secondes et quelques clics — et sous couvert d’anonymat, de surcroît.
Alors, je vous le dis, crétins décervelés : vous êtes la Bêtise incarnée, la Bête de l’Apocalypse, le troupeau aveugle du XXIe siècle. Le degré zéro de la pensée.
Et moi, je signe.

Jean-Paul Brighelli

Ego Trip

« Si James Bond le rencontrait dans la rue, reconnaîtrait-il le jeune homme pur et ardent qu’il avait été à dix-sept ans ? Et qu’est-ce que ce jeune homme penserait de lui, l’agent secret, le James Bond mûr ? L’adolescent le reconnaîtrait-il, sous l’écorce qui était venue recouvrir cet homme, et qu’avaient ternie des années de tricheries, de cruauté, de terreur — cet homme aux yeux froids et arrogants, à la joue sabrée d’une cicatrice, avec cette bosse sous l’aisselle gauche ? »
Ian Fleming, From Russia with love, chapitre XIII — 1957).

Ian Fleming aurait voulu Cary Grant, paraît-il, pour interpréter Bond. Il trouvait Sean Connery un peu trop écossais — et l’acteur a fait de son mieux, dans les Bond qu’il a joués, pour effacer son accent édimbourgeois. L’écrivain réfugié à la Jamaïque

Ian Fleming at his desk at Goldeneye, Jamaica

Ian Fleming at his desk at Goldeneye, Jamaica

ne se voyait pas incarné par l’ex-Monsieur Univers-EcosseSean-ConneryQuant à Sean Connery, lorsqu’aujourd’hui il se retourne vers celui qu’il a été quand il jouait Another time, another place avec Lana Turner (1958)2048x2730-sean-connery-birthday-cool-gallery-1-43-jpg-d5f675ebreconnaît-il celui qu’il est devenu cinquante ans plus tard :SeanConneryJune08Bien sûr, nous, nous l’avons à peu près figé ainsi — magie du cinéma :james-bond-007-carte-postale-sean-connery-jeEt nous avons oublié qu’il a aussi été… ça :1974-zardoz-002-sean-conneryC’était dans Zardoz (1974), l’un des nanars les plus ésotériques de la filmographie de Connery.

« Mourir, cela n’est rien, mourir, la belle affaire… mais vieillir… »

J’ai très peu de photos de moi : j’ai presque toujours été de l’autre côté de l’objectif. Alors bien sûr, le photographe se retrouve en creux dans les images, comme Modigliani dans cette femme nue :800px-Amedeo_Modigliani_-_Le_Grand_Nu Modigliani, mais pas seulement : c’est aussi pour moi Philip Roth regardant Modigliani : «… la tige flexible de cette taille, l’ampleur de ces hanches, le joli galbe de ces cuisses, le triangle de flamme de la toison qui marque la fente — ce nu typique de Modigliani, jeune fille de rêve, longiligne, accessible, qu’il peignait rituellement…»
Parce qu’enfin, si « mon âme est un paysage choisi », les paysages des autres entrent aussi dans le nôtre. Toutes les choses vues, toutes les choses lues : « El universo, que otros llaman la Biblioteca…»

Je suis l’ombre de l’ombre. Le masque d’une apparence.
DSC_0041 10Dans la photo d’un château en ruines, voyez-vous d’abord la ruine, ou le château — ou Brighelli qui y passait ?
IMG_00000695Et dans le graffiti posé sur la silhouette d’un vélo, que voyez-vous ? Brighellli qui y passait aussi, en vélo justement, et qui y a vu… Lequel des morts que nous traînons tous avec nous remontait ce jour-là du goudron ?

De qui je fus, peu de nouvelles.

Etalons les pauvres artefacts d’une archéologie narcissique : un hippie mélancolique sur une dune de Belle-Isle,Capture d’écran 2018-07-28 à 03.34.02 le même, quelques mois plus tard, sur une plage de Sicile, au petit matin,JPB juillet 1973 ou au pied de la statue monumentale d’Aristote, en Grèce du Nord.Capture d’écran 2018-07-28 à 03.36.20 Suis-je bien cet exhibitionniste de la fin des années 1970 ?JPB 1978 2 Ce moustachu accablé de soleil juste au dessus du lac de Goria ?JPB 1989 2 09-23-22 Ou cet autre, déjà moins chevelu, déjà plus bedonnant, adossé à une rambarde au château d’If ?Capture d’écran 2018-07-27 à 15.50.34 Et pour perpétuer le propos de Fleming, que penseraient-ils, les uns et les autres, de cet individu vaguement menaçant,0000 cultivant le « mépris d’avance », comme disait Cohen — Albert, pas Leonard ? Capable de voter à droite par dégoût — le « dégoût » que René Crevel accrocha à sa veste juste avant d’essayer le gaz, en ce 18 juin 1935… Capable de tenir des propos d’ultra-gauche — après tout, idéologiquement parlant, il serait proche de Gramsci… Défi et provocation. Amoureux de toutes, ami de quelques-uns, haï souvent, hanté de soleils couchants…

Oui, que penseraient-ils de moi ? Jadis si mince, aujourd’hui plus… confortable… Homme du Midi qui vécut si longtemps dans les brumes… « Un mixte composé de lumière et de fange », dit Tristan l’Hermite.
Comme nous tous, d’ailleurs. D’originalité, point de nouvelles.

Et tous ces Brighelli accumulés font-ils le Brighelli d’aujourd’hui ? J’ai moins l’impression d’être un résultat qu’une somme indistincte, une couche géologique où se lirait, à travers les strates, une histoire contrastée — socle hercynien, conçu dans les bas quartiers de Marseille, laves désagrégées, et roches métamorphiques successives.
Métamorphose est bien le mot : chenille, papillon — où en suis-je aujourd’hui de mes incarnations ? Envie d’un dernier cocon, ou d’une dernière cavalcade ?
Ce feuilleté friable est fait aussi de pages entassées, couches de schistes où se lit l’ardoise de la Castagniccia, la serpentine du Cap corse — et quelques inclusions de grenats catalans… Rien de bien précieux, rien de bien indiqué pour construire un palais : ça s’effrite sous les doigts, ça se disperse, ça s’affaisse peu à peu. Poussière qui retourne à la poussière. Je n’ai jamais pu regarder une falaise où se lit l’histoire de la Terre sans y voir une image de ce que nous sommes — des couches successivement superficielles, désormais écrasées par des sédiments plus récents, qui eux-mêmes bientôt…
Nous passons la vie à nous construire, à nous peaufiner, alors que nous deviendrons nous aussi sédiments, terreau à pissenlits et autres parasites… Ressusciter enfin dans la caillette d’une vache, vaguement ruminé, et transformé en bouse… en azote et méthane… en saint-nectaire ou en reblochon…

En admettant que je pourrisse encore un peu sur pied, que pensera alors le vieillard cacochyme de celui que je suis aujourd’hui, et que déjà je ne suis plus, au moment où j’arrive au bout de ma chronique ? Qu’il ne se souciait pas assez du lent pourrissement de ses cellules ? Les rides d’aujourd’hui sont les grands canyons de demain. Nous nous creusons, nous nous fissurons, des lézardes courent en surface, témoins de bouleversements internes, de ruptures cellulaires ou de proliférations inopinées.

La barbe a disparu, et la moustache aussi. Les cheveux se font rares — et comme ils blanchissent en même temps, ils s’éclaircissent deux fois.
Restent l’inquiétude et le mépris.
Deux bonnes raisons de continuer à écrire. Et de prendre, à partir d’aujourd’hui, une semaine de vacances.

Jean-Paul Brighelli

Barbus et barbouzes

B9716403322Z.1_20180721112446_000+GP3BNSHUB.1-0Lorsque Léopoldine s’est noyée, Hugo, dévasté par la mort de sa fille, s’est tourné vers l’occultisme pour renouer au-delà de la nuit avec sa fille tant chérie. Je ne me permettrai pas de critiquer, qui peut savoir comment nous réagirions face à un tel drame…
Evidemment, on interroge les tables tournantes, mais elles n’en font qu’à leur tête : invoquant Léopoldine, Hugo s’est retrouvé en conversation avec Homère, Dante ou Shakespeare, bref, des mecs à son niveau. Et qui parlaient tous en alexandrins français…
L’autre jour, pendant que les médias s’excitaient sur un petit voyou qui s’est cru le roi du monde, j’ai interrogé mon propre guéridon, dans l’espoir de faire revenir du paradis d’Odin l’une ou l’autre des grandes pointures de la littérature. Mais je ne suis pas Hugo, ou quelque chose s’est grippé dans le mécanisme, bref, tout ce que je suis parvenu à convoquer, c’est le spectre de Dominique Ponchardier.
Comment ? Vous ne connaissez pas Ponchardier ? Grand résistant, co-fondateur du réseau Sosie, qui fournissait des renseignements aux Alliés, multi-récidiviste de l’évasion des prisons de la guerre, agent très secret, homme à tout faire de De Gaulle, et surtout écrivain prolifique, sous le nom d’Antoine Dominique, qui inventa un jour le Gorille, alias Geo Paquet, 1m75 et 120 kilos de muscles…defaultAccessoirement, Ponchardier est l’inventeur du mot « barbouze » — tout au moins dans son sens moderne d’agent des services parallèles.
Cet aimable garçon, qui un jour porta sur son bras Mon Général pour lui faire traverser, au milieu de 500 000 enthousiastes, la place centrale de Lima, avait l’air goguenard qui sied bien aux esprits. Il a épousseté sur son veston un peu de poussière d’étoiles, et a accepté le café que je lui proposais.
Après lui avoir consciencieusement beurré la tartine (avec les auteurs, aucun autre comportement n’est acceptable) en lui expliquant combien j’aimais ses livres, je lui ai demandé ce qui avait amené sur sa face pas tibulaire mais presque, comme disait Coluche, ce sourire malicieux.

– Ah-ah-ah-ah, s’est-il répandu.
Entendre un fantôme se moquer ainsi de vous, ça flanque un coup.
– Mais encore ? demandai-je, un peu interloqué par cette hilarité.
– Cette affaire… Comment s’appelle-t-il, déjà, le petit voyou qui a gagné la confiance de votre président ? Ah oui, Alexandre Benalla ! Le fils d’Allah ! Tu parles d’un rejeton, ajouta-t-il dans son rude langage de soudard espiègle.
« On en a ri, là-haut, tu ne peux pas savoir ! De lui, mais surtout de la presse… La barbouze de l’Elysée… Ah-ah-ah ! »
Et subitement sérieux :
– Non mais, écoute-moi, fils… Des barbouzes, j’en ai connu des wagons. Nous avons tous ensemble ramené le Général au pouvoir, en 58… J’ai même raconté ça dans un livre…
– Le Gorille en révolution ! m’exclamai-je, avec la spontanéité étudiée du flatteur.A47460S’il avait pu gagner en volume, il l’aurait fait. Rien ne réjouit davantage un ectoplasme d’écrivain que de constater que ses œuvres lui ont survécu.
– Tout dégénère ! Marx avait raison : après la tragédie, la farce ! Nous avions les barbouzes, vous avez les barbus. Nous avions appris le maniement des armes en tirant sur les Allemands, votre sbire a dû rêver d’un flingue dans son quartier perdu de la Madeleine, à Evreux, quand il était gamin… Tu paries qu’il a une Rolex ?
– Le fait est qu’il aime être regardé. Déjà, se laisser filmer en train d’assommer un manifestant déjà à terre, c’est ballot. Mais que veux-tu, enchaînai-je en le tutoyant moi aussi, nous sommes à l’ère du selfie. Ce pauvre garçon est sur toutes les photos, avec Emmanuel ou avec Brigitte… Pour un peu, il aurait tenu l’appareil lui-même !
– C’est le drame de votre époque, dit Ponchardier, redevenu enfin sérieux — mais des larmes de rire brillaient encore dans ses beaux yeux de primate. Nous étions des hommes de l’ombre : vous avez droit à la version en couleurs. Pour qu’on les identifie plus sûrement, vos gros bras portent des lunettes noires même la nuit. Nous, nous en portions pour enlever un opposant marocain, éliminer les vieux potes de l’OAS et les anciens ennemis du FLN, expliquer la vie à des malfaisants de toutes origines. Benalla a les clés de Brégançon et du Touquet — nous n’étions même pas invités à Colombey ! Nous avions des vestons bien coupés qui dissimulaient les calibres, vos cow-boys modernes tiennent absolument à ce que le holster dépasse de leur blouson ajusté. Des fétichistes, voilà ce qu’ils sont !
« Et puis, ajouta-t-il avec une satisfaction qui frisait la suffisance, nous étions parfois un peu enveloppés, mais c’était de l’excès de muscles. Je le trouve un peu gras, votre Benalla, non ? »
– Le fait est…
– Mais peut-être est-ce tout ce que vous méritez, me coupa-t-il. Philippe Muray me faisait remarquer l’autre jour…
– Vous connaissez Muray ! m’exclamai-je.
– Et pourquoi non ? Il n’y a que du beau linge, dans l’au-delà — les autres retournent à la poussière… Bref, il nous racontait le concept d’Homo Festivus — le stade qui a suivi l’Homo Sapiens… Benalla est le fils de cette époque d’égocentrisme, de caméras et de réseaux sociaux. Nous étions payés comme des fonctionnaires de police, lui il veut donner des ordres aux flics — ça a dû les énerver, d’ailleurs, pas la peine d’être un génie pour deviner d’où vient le dossier qui a été transmis au Monde.
« Et loger dans les palais de la République, comme une maîtresse mitterrandienne. Tout pour ma gueule ! Tout emmouscaillé qu’il soit aujourd’hui, il doit déjà découper les manchettes qui parlent de lui. Nous aurions été virés si le nom de l’un ou l’autre d’entre nous avait filtré dans la presse. Juste ce collectif, « les barbouzes »… Nous étions l’ombre de l’ombre. Votre guignol ne se contenterait pas de faire son boulot : il lui faut les caméras. Le patron a les ors, il lui faut les paillettes. Qu’on ait pu confier les clés du royaume et de l’Elysée à un co***rd pareil me renverse.
« Quant à la gestion de l’affaire… On a dégoupillé un ou deux fusibles récalcitrants — c’est pire que tout. J’ai connu des époques plus couillues où des ministres étaient suicidés à l’insu de leur plein gré dans 10 cm d’eau malpropre. Où un polémiste à demi-aveugle avait un curieux accident de vélo, au petit matin — pendant qu’on vidait son coffre de tout document compromettant. Où un responsable des chasses présidentielles se tirait une balle de chasse à l’éléphant dans son bureau de l’Elysée. En nettoyant son arme, sans doute…
« Franchement, ajouta-t-il en rigolant, le niveau baisse. À tous les étages. »
Il jeta un œil sur la pendule.
– Tu m’excuseras, dit-il. Ce n’est pas que la conversation m’ennuie, mais nous avons banquet ce soir chez Odin… Alors, comme on dit chez vous, le gorille vous salue bien !Le_gorille_vous_salue_bien

Jean-Paul Brighelli

PS. Je signale aux philologues, si nombreux sur ce blog, que « barbouze » était masculin, à l’origine, quand il voulait dire « mauvais garçon ». Puis il s’est féminisé au moment même où il durcissait et signifiait « agent secret » — et on voudrait me faire croire que la langue est sexiste !

Demain l’Afrique !

Capture d’écran 2018-07-21 à 04.55.43Avant tout, précisons un point : que tel ou tel Français ait telle ou telle origine m’indiffère totalement — pourvu qu’il se sente prioritairement Français. Quand ça m’arrange, je parle volontiers, après le troisième verre de Fiumicicoli, de mes racines corses ou toscanes.
Oui, mais voilà, me direz-vous, tout cela reste Blanc.
Et alors ? Que vous importe ? « Un jour tôt ou tard / On n’est que des os… / Est-ce que les tiens seront noirs ? / Ce serait rigolo… »
On veut réformer la Constitution, qui explique que « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale », et qu’elle « assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. » Que l’on est Homme, sans être assigné à résidence ethnique…
Oui, mais voilà : d’aucuns aimeraient bien que nous en parlions un peu plus, de race et de religion, ou de banlieues, ce mot magique dans lequel disparaît aujourd’hui l’identité française. D’aucuns aimeraient bien que la France éclate en communautés si possible antagonistes… Où les Blancs feraient profil bas, au nom de leur passé esclavagiste… Où seraient reconnues toutes les origines, toutes les appartenances — tout ce qui justement est fondu dans le mot « Français ».
Non, non, ce n’est pas le PIR de Houria Bouleldja qui attire notre attention sur la suprématie africaine. C’est Paris-Match, c’est Courrier International, et à la base, c’est le New York Times.

Dans un article plein de sens paru samedi 21 juillet dans le Figaro, mon sociologue québécois préféré, Matthieu Bock-Côté, analyse avec finesse ces déclarations pleines d’onction, auxquelles Barack Obama a donné sa bénédiction en soulignant que les joueurs victorieux de l’équipe de France n’étaient pas, majoritairement, « gaulois » (il devrait voyager, cet homme, il saurait que les Gaulois, en France, n’existent plus qu’à l’état de traces). « Une manière comme une autre, dit notre Québécois, d’inviter le pays à « mettre à jour ses représentations collectives et à se détacher de ses vieilles légendes. »
En 1998, on avait trouvé cette jolie formule, la France Black-Blanc-Beur. L’allitération unifiait le pays. Vingt ans plus tard, les médias insistent : la victoire est une victoire africaine. Paris-Match précise même — ce qui aurait valu à son journaliste de perdre la tête en 1793 : « Sur le terrain, parmi les onze joueurs qui débutent cette finale du Mondial 2018 à Moscou, cinq sont d’origine africaines. Et pas des moindres : les deux Camerounais, Kylian MBappe (moitié algérien, moitié camerounais) et Samuel Umtiti (né à Yaoundé) ; Paul Pogba, né à Lagny-sur-Marne de parents guinéens (d’ethnie Kpelle) ;N’Golo Kanté d’origine du Mali et Blaise Matuidi, né à Toulouse de parents qui ont fui l’Angola pour la République démocratique du Congo. » Et d’ajouter que si l’on analyse les origines des remplaçants, c’est tout aussi frappant. Saga Africa !
Et Griezmann, qu’est-ce qu’il est ? Germano-lusitanien, paraît-il ? Quand vous le voyez évoluer sur un terrain, c’est à ça que vous pensez ? Et Olivier Giroud ?
Ah, c’est qu’au fond, ils sont des taches dans la pureté du noir ivoire…

Si en revanche je dis qu’une large proportion de délinquants, dans nos prisons, est d’origine extra-européenne, ça tombe sous le coup de la loi. Et Bock-Côté de commenter : « Mentionner les origines d’un délinquant serait raciste, mais rappeler les origines d’un joueur serait une célébration admirable de la diversité. La diversité est une richesse quand elle gagne mais il devient raciste de la mentionner quand elle prend le visage de la fracture du pays. On pourrait parler d’une ethnicisation des rapports sociaux à géométrie variable. »

Que les Etats-Unis nous somment de reconnaître la mosaïque, et même de ne plus voir que ça, n’a rien d’étonnant : ils rêvent d’une France tribale. Les médias américains donnent aux indigénistes français, ceux qui écrivent les Blancs, les Juifs et nous, assimilés hâtivement à leurs propres mouvements pour les droits civiques des années 1960, une place disproportionnée dans leurs colonnes. « Le racialisme américain, conclut Bock-Côté, pousse ainsi à la négation des histoires nationales pour recomposer la société selon le modèle de la compartimentions ethnique. »
Ce serait une expérience fascinante de flâner sur les grands boulevards avec de petits drapeaux accrochés sur la tête — selon les origines de nos parents, grands-parents, ancêtres et anthropopithèques divers. Nous nous regarderions en chiens de faïence, sommant les autres d’afficher leur généalogie. Fin de 2000 ans d’Histoire française, noyée dans un grand bain de communautés rivales. Puis au nom de la démocratie, nous instituerons des conseils municipaux multi-ethniques. Puis nous autoriserons la prière en classe, parce que la laïcité, ce produit si strictement français que les Américains, quand ils en parlent, l’écrivent en italique, n’est pas compatible avec le tout-communautarisme. Puis…

Les apprentis-sorciers qui veulent aujourd’hui effacer toute référence à la race dans la Constitution (ils devraient apprendre à lire, la Constitution dit justement que a France ne reconnaît aucune « race ») préparent en sous-main la reconnaissance des « origines ». Pourquoi ne pas inscrire son arbre généalogique sur ses papiers d’identité ? « Nationalité française », c’est un peu court, jeune homme. Ajoutons-y la religion, comme les Allemands. Puis celle des parents et des grands-parents — comme Pétain.

Dans un livre un peu oublié, Chien blanc, Romain Gary met en scène divers acteurs hollywoodiens des années 1960 se flagellant à l’idée que leurs ancêtres furent esclavagistes ou génocideurs d’Indiens. Et de raconter, tongue in cheek, qu’il leur avait signalé, en passant, que tel arrivait d’un shtetl ukrainien, tel autre d’un village du Mezzogiorno, et que leur responsabilité dans la traite atlantique ou le massacre de Wounded Knee n’était pas bien établi… Tout comme la responsabilité de 99% des Français dans la colonisation n’est bien nette — à moins que tu ne juges sur la couleur de la peau, raciste que tu es !

Le foot m‘indiffère, c’est un choix sportif : jamais bien compris pourquoi ces jeunes gens ne saisissaient pas la balle entre leurs mains pour aller marquer entre les poteaux. Mais la nation, en revanche, m’importe beaucoup : la France est un creuset dans lequel divers métaux ont été fondus pour faire un alliage indestructible — un alliage que les donneurs de leçons yankees et les valets qui les servent aimeraient rompre et éparpiller façon puzzle. Afin de régner en maîtres.
Pendant ce temps la Chine…

Jean-Paul Brighelli