Disney, Andersen, Perrault, Hugo et les autres

billboardComme il faut se faire mal de temps à autre, je suis allé voir « Disney on ice » au Zénith de Paris. Les enfants autour de moi ont trouvé l’ensemble ébouriffant, enchanteur, splendide, etc. — bref, les qualificatifs que l’on attend normalement de gosses, jeunes ou vieux, fascinés par les paillettes.
J’ai un peu perdu le contact avec Mickey, ces dernières années. La Reine des Neiges, ça ne me dit pas grand-chose, et j’ai dû me faire expliquer par l’une de mes voisines (avec le mépris glacé que ces morveux appliquent à toute personne jugée incompétente) que « Libérée Délivrée » est un tube mondial. Mais très franchement, Anaïs Delva, version française, ne chanterait pas la reine de la nuit chez Mozart : les hautes notes sont gueulées à vous en écorcher les oreilles. De surcroît, la patineuse qui jouait « Elsa » s’est plantée en beauté sur un « double boucle », de quoi faire sourire de mépris toutes les apprenties patineuses qui assistaient au spectacle.

La séquence sur la Petite sirène m’a fait par ailleurs sourire. Ils n’ont jamais lu Andersen, à Burbank.
Ni Hugo.
Qu’on en juge.

Dans la Petite sirène version Disney, « Ariel » a bien donné sa voix à la sorcière Ursula — mais c’est un don magique. Chez Andersen, c’est un tantisoit (comme disait San Antonio) plus sanglant :

« Je te préviens que cela te fera souffrir comme si l’on te coupait avec une épée tranchante. Tout le monde admirera ta beauté, tu conserveras ta marche légère et gracieuse, mais chacun de tes pas te causera autant de douleur que si tu marchais sur des pointes d’épingle, et fera couler ton sang. Si tu veux endurer toutes ces souffrances, je consens à t’aider.
— Je les supporterai ! dit la sirène d’une voix tremblante, en pensant au prince et à l’âme immortelle.
— Mais souviens-toi, continua la sorcière, qu’une fois changée en être humain, jamais tu ne pourras redevenir sirène ! Jamais tu ne reverras le château de ton père ; et si le prince, oubliant son père et sa mère, ne s’attache pas à toi de tout son cœur et de toute son âme, ou s’il ne veut pas faire bénir votre union par un prêtre, tu n’auras jamais une âme immortelle. Le jour où il épousera une autre femme, ton cœur se brisera, et tu ne seras plus qu’un peu d’écume sur la cime des vagues.
— J’y consens, dit la princesse, pâle comme la mort.
— En ce cas, poursuivit la sorcière, il faut aussi que tu me payes ; et je ne demande pas peu de chose. Ta voix est la plus belle parmi celles du fond de la mer, tu penses avec elle enchanter le prince, mais c’est précisément ta voix que j’exige en payement. Je veux ce que tu as de plus beau en échange de mon précieux élixir ; car, pour le rendre bien efficace, je dois y verser mon propre sang.
— Mais si tu prends ma voix, demanda la petite sirène, que me restera-t-il ?
— Ta charmante figure, répondit la sorcière, ta marche légère et gracieuse, et tes yeux expressifs : cela suffit pour entortiller le cœur d’un homme. Allons ! du courage ! Tire ta langue, que je la coupe, puis je te donnerai l’élixir.
— Soit ! » répondit la princesse, et la sorcière lui coupa la langue. La pauvre enfant resta muette. »
Et à la fin, après l’élimination d’Ursula par Eric, la petite sirène peut enfin épouser le Prince.maxresdefault Chez Andersen, le Prince en épouse une autre, et la sirène est sommée de tuer l’infidèle — et c’est terriblement graphique : « Elle nous a donné un couteau bien affilé que voici, lui expliquent ses sœurs les sirènes. Avant le lever du soleil, il faut que tu l’enfonces dans le cœur du prince, et, lorsque son sang encore chaud tombera sur tes pieds, ils se joindront et se changeront en une queue de poisson. Tu redeviendras sirène ; tu pourras redescendre dans l’eau près de nous, et ce n’est qu’à l’âge de trois cents ans que tu disparaîtras en écume. Mais dépêche-toi ! car avant le lever du soleil, il faut que l’un de vous deux meure. Tue-le, et reviens ! »
Bien sûr, placée devant un double bind épouvantable, elle ne peut s’y résoudre, et « la sirène jeta encore un regard sur le prince, et se précipita dans la mer, où elle sentit son corps se dissoudre en écume. »
Nous savons, nous, que le dilemme est en fait celui d’Andersen, vilain petit canard vivant dans l’impossibilité, dans la société luthérienne danoise du début XIXe, de dire qu’il était un beau cygne gay.
De quoi faire un film saisissant et sans sucre ajouté —mais ça, ce n’est pas Disney. Peut-être Isao Takahata, l’auteur du Tombeau des lucioles — mince, il est mort cette année. Les Japonais ont de la chance, il leur reste Hayao Miyazaki (lorsque Disney a distribué l’un des chefs d’œuvres du maître japonais, Laputa, le château dans le ciel,chateau-ciel-large1 ils ont sacrifié le premier mot, ignorant que cela venait du troisième voyage de Gulliver — « pour ne pas offenser les communautés hispanique et italienne ». La bêtise est aussi une affaire d’inculture).

(Souvenir au passage d’avoir fait pleurer une classe entière en leur lisant la Petite fille aux allumettes : « Mais dans le coin, entre les deux maisons, était assise, quand vint la froide matinée, la petite fille, les joues toutes rouges, le sourire sur la bouche…. morte, morte de froid, le dernier soir de l’année. Le jour de l’an se leva sur le petit cadavre assis là avec les allumettes, dont un paquet avait été presque tout brûlé. « Elle a voulu se chauffer ! » dit quelqu’un. Tout le monde ignora les belles choses qu’elle avait vues, et au milieu de quelle splendeur elle était entrée avec sa vieille grand’mère dans la nouvelle année » — preuve s’il en était besoin que la littérature, c’est quand même mieux, question catharsis, que les mièvreries sucrées dont on accable aujourd’hui les mômes et qui les transforment en petites pestes).

La firme de Burbank nous avait déjà fait le coup du révisionnisme avec le Bossu de Notre-Dame, où Esmeralda épouse Phébus pendant que Quasimodo fait des gambades.
Heureusement que Hugo est absent du générique — parce que Hugo, c’est Esméralda donnant à boire à Quasimodo après une scène de flagellation tout à fait médiévale (« Pour une goutte d’eau », la toile de Luc-Olivier Merson, en 1903, en donne une idée sympathique)320px-Merson_-_esmeralda-and-quasimodo-1905(1)et surtout, à la fin, c’est ça :

« Quasimodo alors releva son œil sur l’égyptienne dont il voyait le corps, suspendu au gibet, frémir au loin sous sa robe blanche des derniers tressaillements de l’agonie, puis il le rabaissa sur l’archidiacre étendu au bas de la tour et n’ayant plus forme humaine, et il dit avec un sanglot qui souleva sa profonde poitrine : — Oh ! tout ce que j’ai aimé ! »

Eh oui — pendue, Esméralda ! Et quelques années plus tard, fouillant l’ossuaire où étaient jetés les condamnés, « on trouva parmi toutes ces carcasses hideuses deux squelettes dont l’un tenait l’autre singulièrement embrassé. L’un de ces deux squelettes, qui était celui d’une femme, avait encore quelques lambeaux de robe d’une étoffe qui avait été blanche, et on voyait autour de son cou un collier de grains d’adrézarach avec un petit sachet de soie, orné de verroterie verte, qui était ouvert et vide. Ces objets avaient si peu de valeur que le bourreau sans doute n’en avait pas voulu. L’autre, qui tenait celui-ci étroitement embrassé, était un squelette d’homme. On remarqua qu’il avait la colonne vertébrale déviée, la tête dans les omoplates, et une jambe plus courte que l’autre. Il n’avait d’ailleurs aucune rupture de vertèbre à la nuque, et il était évident qu’il n’avait pas été pendu. L’homme auquel il avait appartenu était donc venu là, et il y était mort. Quand on voulut le détacher du squelette qu’il embrassait, il tomba en poussière. »12979_1Ah, la magie de Noël…
Mais quels enfants sauront que la version Disney est une édulcoration honteuse de Hugo ? Quels enfants sont encore capables de lire Hugo — ou Andersen ?

Il s’agit là, bien sûr, du Disney moderne — après la mort de ce vieux réac de Walt. De son vivant, ce génie légèrement fascisant à force de racisme et d’anticommunisme primaire n’y allait pas avec le dos de la cuillère. Les Trois petits cochons (Oscar 1934 du meilleur court métrage d’animation) distille avec délectation une panoplie Mittel Europa que l’on fait endosser au loup (qu’un loup juif veuille manger du cochon est un tour d’écrou de plus dans l’imagerie antisémite de Disney), dont vous pouvez juger ici, 6 mn 05 après le début.
Rien de surprenant de la part de Disney, dont les commentateurs modernes ont relevé le penchant raciste multi-cartes — le plus effarant étant que les versions modernes ont censuré les passages les plus contestés : le politiquement correct ne date pas d’aujourd’hui. Tant pis pour le Walt d’origine, qui, sagittaire, n’avait pas hésité à se portraiturer, dans Fantasia, en centaure poursuivant les petites fées — ou les secrétaires des studios. Une flagellation médiévale ne lui aurait pas fait peur…

À vrai dire, même Perrault, pour lequel j’ai une grande vénération, avait lui aussi édulcoré ses sources. Dans la Belle au bois dormant, le prince se penche sur la Princesse et l’éveille d’un chaste baiser.baise Mais dans les sources antérieures, qu’il s’agisse du Roman de Perceforest (vers 1340) ou de « le Soleil, la Lune et Thalie » dans le Pentamerone de Giambattista Basile (en 1634), le Prince viole la jeune fille qui s’éveille en accouchant neuf mois plus tard. Messieurs les censeurs, bonsoir ! comme disait Maurice Clavel.

Jean-Paul Brighelli

PS. Les dessins animés « historiques » de Disney, pleins de bruit et de fureur, ont encore leur utilité. Un juge américain vient de condamner un braconnier, coupable d’avoir tué une foule de cerfs et de biches rien que pour les trophées, à visionner Bambi une fois par mois durant une année de prison. Un meurtre contre-œdipien douze fois renouvelé — de quoi sortir cinglé ou définitivement guéri. Merry Christmas, Mister Judge !

Callipyge

Hélène Bidard conseiller de Paris PCFLes féministes folles ont encore frappé : une publicité Aubade, accrochée à la façade des Galeries Lafayette à Paris, les défrise souverainement. « Un trop beau cul ! » hurlent-elles en substance. « Pas assez celluliteux ! Pas assez gras ! Pas assez réaliste ! »
« Sans compter que le modèle n’a pas de tête ! Les femmes ont-elles vocation à être décapitées ? Ne serons-nous jamais que des fesses sans cervelle ? Sortons tout de suite de trois mille ans de dictature machiste ! »
Etc.
D’ailleurs, peu de temps auparavant, une autre publicité pour un produit anti-cellulite avait également provoqué leur ire. « Marketing sexiste pour les Nuls ! La cellulite est un droit ! Cellulite ? #Me too ! Et tu n’as pas à me dicter ton standard de beauté, sale mâle blanc colonialiste… »
Etc. (bis).

Reprenons.

Et d’abord, une p’tite chanson :

« Dans l’alphabet du corps, le Q est la consonne
Qui m’occupe toujours particulièrement,
Et même si tu te paies des yeux de diamant
Mes yeux lâchent tes yeux pour lécher ta consonne… »

C’est de Nougaro et ça s’intitule finement « le K du Q ». Ça se trouve dans ce très bel album, Plume d’ange, très free jazz — et ça date de 1977. On était alors libre d’écrire et de chanter ce que l’on voulait. Et aucune femme ne se trouvait offensée par les délires des poètes. Ni Nougaro, ni Brassens, qui dans « Vénus Callipyge » osait chanter :
« C’est le duc de Bordeaux qui s’en va, tête basse
Car il ressemble au mien comme deux gouttes d’eau
S’il ressemblait au vôtre, on dirait, quand il passe
« C’est un joli garçon que le duc de Bordeaux ! » »
Mais ça, c’était en 1964. La censure gaulliste sévissait si fort que Jean-Jacques Pauvert ou Régine Deforges éditaient des livres immédiatement interdits. De la Libération à 1975, près de 3000 films ont été censurés, tout ou partie. Pour certains, on a même détruit les négatifs par décision de justice : Torquemada pas mort !

Nous protestions, mais nous n’avions rien vu. Il nous restait à affronter les pétroleuses modernes.
Les c***, ça ose tout, c’est aussi à ça qu’on les reconnaît. Les c**nes aussi.
Et les incultes itou.

Parce qu’en définitive, c’est un problème de culture.

On a guillotiné Olympe de Gouges non parce qu’elle avait écrit les Droits de la femme et de la citoyenne (une façon de faire du communautarisme déjà à l’époque), mais parce qu’elle était mauvaise latiniste. Elle ignorait qu’en latin, « homo », qui a donné « homme », signifie « l’être humain ». Pas le mâle — le « vir » abonné à la virilité et aux poils sur le torse. Les Droits de l’homme incluaient les femmes. Faute de traduction ? La bascule à Charlot !

Ils étaient vifs, en 1793.

Le cul, c’est toute une culture. Mais comment le faire comprendre à ces hilotes ? Elles en sont à croire que les fesses d’Aubade sont authentiques — on aurait dû leur expliquer que de la même manière que la pipe de Magritte n’est pas une pipe, le cul d’Aubade n’est pas un cul, mais une image. Juste une image. Une quintessence.
Alors, les revendications de fesses celluliteuses…

Au commencement était le cul des déesses.Vénus callipyge NaplesEt des dieux, face250px-Hermes_di_Prassitele,_at_Olimpia,_frontet pile.Back_Hermes_bearing_Dionysos_Olympia

Qu’elles soient nues ou à peine dissimulées sous un voile qui sous prétexte de pudeur en accroît encore le potentiel admirable… C’est le sculpteur Jean Thierry qui au début du XVIIIe a rajouté une broderie de marbre sur les fesses de la Vénus Farnèse copiée par François Barois — et ce voile de marbre a mis une touche d’obscénité sur le galbe de la Perfection.800px-Callipygian_Venus_Barois_Louvre_MR1999

Il n’y a pas que les culs féminins qui soient divinisés par l’art. Rodin a sculpté l’Homme qui marche — nu et décapité. La Force comme d’autres étaient la Grâce.1560_e1bca3a50f848c1Les Grecs modelaient autant de fesses d’hommes — forcément, ils n’avaient pas la fesse platonique — que de femmes. D’hommes de tous les âges, fesses de jeunes hommes ou de quadragénaires Ebranleurs du sol…Grecia-Atenas-Museo-Arqueologico-Nacional-Zeus-Poseidon-Completo-TraseraOu androgynes plus beaux encore que des femmes.
1280px-Borghese_Hermaphroditus_Louvre_Ma231

Quant à la revendication celluliteuse… Ma foi, Rubens il y a cinq siècles a déjà réglé le problème1200px-The_Three_Graces,_by_Peter_Paul_Rubens,_from_Prado_in_Google_Earth— mais franchement, c’était donner aux Grâces un caractère humain, trop humain. Canova a mieux cerné la question.2006AT7725_three_graces_new

La fesse doit être admirable, ou n’être pas. Fesse de divinité, comme la Vénus au miroir de Vélasquez — le sommet de la fesse. Le sommet de l’art.1280px-RokebyVenusBien sûr que ce n’étaient pas — pas plus au Ve siècle qu’au XVIIe ou aujourd’hui au fronton des Grands magasins — des fesses réelles. Mais des rêves de fesses, une sublimation du désir mis entre deux parenthèses sublimes.
Cela ne nous empêche pas, nous autres hommes réels, d’aimer vos fesses dans la réalité, quelles qu’aient été leurs vicissitudes… « La femme qui est dans mon lit n’a plus vingt ans depuis longtemps »… Nous vous aimons réelles, mais nous adorons les culs des déesses — parce que nous adorons l’art, et que nous savons qu’il n’est pas la vie, mais la correction d’icelle.

Jean-Paul Brighelli

Les mots interdits

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Alexandre-Evariste Fragonard (1780-1850) Boissy d’Anglas saluant la tête du député Féraud, 1831

Rappelez-vous :

« Pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. »

C’est dans le Mariage de Figaro, écrit en 1778 mais joué pour la première fois dans une vraie salle de théâtre en 1784. Si peu de temps avant la Révolution ? Oui.

À quel propos évoqué-je Beaumarchais ? Une idée qui m’a traversé lundi dernier, en écoutant Macron. « Pourvu que je n’exige ni rétablissement de l’ISF, ni augmentation réelle du SMIC, ni taxation juste des grands groupes en général et du GAFAM en particulier, ni référendum d’initiative populaire, ni excuses pour les abus de langage du président de la République, je puis parler de tout librement — tant que je m’en tiens aux formes « démocratiques », ce qui consiste à m’en remettre à la représentation nationale et à des députés-godillots… »

Parce qu’enfin, les milliards perdus par la suppression de l’ISF, il faut bien aller les chercher quelque part — dans les poches de ceux qui n’ont pas grand-chose, par exemple. L’agent, surtout depuis que nous n’avons plus — contrairement aux Américains, aux Russes, aux Chinois et aux Japonais — la capacité de le créer nous-mêmes, il faut bien aller le chercher là où il est. Pas dans les banques qui prospèrent magnifiquement, mais chez les fauchés.

Quant au SMIC, je me demande (non, je ne me demande pas, en fait) comment feraient Macron et ses ministres pour vivre — se loger, manger, élever ses enfants, et payer le gaz, l’électricité et les impôts — avec 1200 € par mois.

Pendant ce temps le Premier ministre espagnol relève le SMIC ibérique de 22% en affirmant : « Un pays riche ne peut avoir des travailleurs pauvres ». Ciel, il va ruiner les entreprises de son pays ? Pas même, explique Libé. Et Podemos se paie le luxe de railler « l’indifférence sociale » de Macron, «  une des causes de l’explosion contestataire des gilets jaunes, une rébellion que nous voulons éviter ». Mais vous savez qu’ils pensent, en Espagne !

En 1629, Antonino Diana, un célèbre Jésuite, commence à publier ses Resolutionum moralium partes duodecim, dans lesquelles, reprenant l’opinion du doctissime Gabriel Vasquez, autre casuiste de référence, il note : « Ce que les personnes du monde [i.e les nobles] gardent pour relever leur condition et celle de leurs parents n’est pas appelé superflu ; et c’est pourquoi à peine trouvera-t-on qu’il y ait jamais de superflu dans les gens du monde, et non pas même dans les rois. » Traduisons, à l’usage de nos contemporains : les gens riches ne sont jamais assez riches pour maintenir leur condition de gens riches ; ils n’ont donc pas à payer d’impôt — ni, au XVIIe siècle, à pratiquer l’aumône. Seuls les pauvres y sont astreints. Cela émeut Pascal (dans la Sixième Provinciale). Cela n’émeut apparemment pas Emmanuel Macron. Il est pourtant facile d’imposer les riches, à commencer par les riches entreprises, sur la part de bénéfices acquis en France. Mais on ne le fait pas — alors que les Américains n’hésitent pas, eux, comme l’explique Marianne cette semaine.

Mais l’essentiel n’est pas dans ces considérations technocratico-économique : je ne suis pas Marine Le Pen pour me laisser enfermer dans un débat financier. L’essentiel est dans le mépris dont on inonde le peuple. Et dont on l’a inondé déjà lorsqu’une conjuration de politiciens et de médiocrates (le médiocrate est, comme son nom l’indique, un homme de médias de niveau médiocre) ont renversé le vote négatif sur Maastricht.

Cela fait des années que ces membres de l’oligarchie se croient supérieurs parce qu’ils ont le pouvoir au terme de processus électoraux biaisés. Des années qu’ils méprisent le peuple. Eh bien, quitte à en rester au XVIIe siècle, qui vaut bien le XXIe, voici que ce que Cardinal de Retz déclarait à Condé, qui avait pour la populace le mépris de tous les aristocrates, au moment de la Fronde :

« Je sais que vous comptez les peuples pour rien ; mais je vous supplie de me permettre de vous dire que l’on les doit compter pour beaucoup, toutes les fois qu’ils se comptent eux-mêmes pour tout. Ils en sont là : ils commencent eux-mêmes à compter vos armées pour rien, et le malheur est que leur force consiste dans leur imagination ; et l’on peut dire avec vérité qu’à la différence de toutes les autres sortes de puissance, ils peuvent, quand ils sont arrivés à un certain point, tout ce qu’ils croient pouvoir. »

(Quand même, quelle puissance d’analyse, et quelle classe stylistique ! Etonnez-vous que Retz fût l’une de lectures préférées de Mitterrand — l’un des derniers présidents à avoir des Lettres…)

Là encore, transposons. Peu importent les forces policières, la répression, les arrestations préventives (un concept qui fait frissonner d’extase un certain nombre d’avocats qui croient encore au Droit), les lacrymogènes par milliers. Peu importent les discours raisonnables, la condamnation de la violence (mais où est exactement la violence ?), les propositions de commissions-pour-noyer-le-poisson, et les aumônes de quelques sous. Le peuple a ouvert les vannes. Bien malin celui qui saura les refermer — ou même prévoir quand elles se refermeront. Même si le mouvement des gilets jaunes s’étiole en surface, il brûle désormais en sous-sol, et ressortira pour les Européennes — et au-delà.

Jean-Paul Brighelli

PS. À propos d’arrestations préventives… Si nous disposons de l’arsenal juridique qui permet d’arrêter préventivement un millier de gilets jaunes sous prétexte qu’ils ont un masque et un tuba dans leur voiture, pourquoi, sous prétexte qu’ils ont chez eux des armes et à leur palmarès quelques dizaines de méfaits divers, n’arrêtons-nous pas quelques milliers de Fichés S susceptibles d’endeuiller les marchés de Noël ? Je dis ça, je dis rien.

Marseille, 8 décembre

Tout a bien commencé. Une manifestation proprette, avec une belle banderole en tête qui disait les choses,1

et une autre un peu plus loin qui les précisait…3

Bref, une aubaine pour les journalistes et les photographes, regroupés sur le pont qui enjambe le Cours Lieutaud, où défilaient les Gilets Jaunes, en route vers la Préfecture — faute d’aller à l’Elysée. D’autant qu’il faisait grand beau.

2

Arrivés là, les manifestants ont joué aux lycéens de Mantes-la-Jolie :4

Et tout le monde s’est dispersé : il était un peu plus de midi, il était temps de reprendre des forces, chacun sentait que la journée n’était pas finie.

Et justement, vers 15 heures, le climat a changé. Des gendarmes mobiles ont été massés sur le Vieux-Port, autour de véhicules blindés — sans autre fonction que d’attirer des réactions, parce qu’il n’y avait pas même l’amorce d’un mouvement violent jusque-là. La République face à l’armée — la dissociation de ce que la Fête de la Fédération, en 1790, et chaque défilé de 14 juillet, symbolisent.4 bis

Les Gilets Jaunes ont été un peu déconcertés. Ils étaient venus pleins d’intentions pacifiques, mais le Pouvoir avait la ferme intention de faire croire à la France entière qu’ils étaient des casseurs. 5

Les vrais casseurs avaient fini par se réveiller — ils sont jeunes, ils sont sans emploi, ils font la grass’mat’, il faut le temps d’arriver des Quartiers Nord ou de la Belle-de-Mai avec cagoules, masques à gaz et lunettes de plongée… Du coup, la police a décidé de faire régner l’ordre qui n’était guère menacé — et je peux témoigner qu’à part une innocente poubelle, rien n’avait encore été malmené. Mais ça valait le coup d’envoyer quelques salves de lacrymos6

— à ceci près que le mistral, qui soufflait assez fort hier, rabattait sur les policiers les nuages de fumées toxiques. Faut étudier la météo avant de décider une action… Mais l’hélicoptère en vol stationnaire au-dessus du port ne devait pas sentir les rafales, et donnait des ordres comme on bouge des legos.

Alors, ça s’est embrasé7

vraiment embrasé8

Tout cela vous a pris un petit côté Belfast des années 809

Et les p’tits jeunes ont commencé — jusqu’à tard dans la soirée — à jouer au chat et à la souris, en remontant la Canebière, en s’infiltrant dans les rues adjacentes : Marseille n’est pas Paris, le baron Haussmann n’a pas sévi ici, la ville est un entrelacs de ruelles, y compris dans le centre, qu’aucune force de police ne peut entièrement contrôler.. Peu de magasins attaqués — ils avaient tous fermé dès le matin, devantures métalliques, panneaux de bois parfois.

J’en ai eu marre de respirer des vapeurs toxiques — d’ailleurs, la nuit tombait, ce n’était plus qu’un jeu de « Cours après moi que je t’attrape ». Les pompiers tentaient bien d’éteindre les dégâts10

et ce matin la voirie effaçait les stigmates.

Mais on efface beaucoup plus difficilement les traces mentales d’une telle journée : les p’tits jeunes ont appris qu’ils sont à peu près insaisissables (il y a eu une quarantaine d’arrestations hier, sur plusieurs milliers de manifestants). Il y avait de toute façon trop peu de flics pour procéder à des interpellations de masse comme à Paris (entre autres, les gens arrêtés préventivement parce qu’ils avaient des lunettes ou du collyre, cela me semble douteux du point de vue légal, les avocats vont se régaler si ça arrive jusqu’en phase judiciaire). Au total, si l’objectif était d’inciter à la violence de façon à ce que l’opinion publique change de sentiment sur les manifestants, c’est raté : le chœur antique du Bar de la Marine, ce matin, composé de marins — justement — qui avaient toute la journée été témoins des faits, se demandait ce qu’était ce pouvoir qui n’avait d’autre réponse que les lacrymogènes aux questions que pose le peuple. Et commentait en disant que si c’était le FN qui avait pris ce genre de mesures préventives et répressives, que n’aurait-on pas dit… Mais heureusement, l’élection de Macron nous a préservés du pire…

Jean-Paul Brighelli

Toutes photos ©JPB

Il serait une fois la révolution

Il_etait_une_fois_la_revolutionLe lion de la MGM finit de rugir. Le sigle d’United Artists passe et s’éteint. Fondu au noir. Banc-titre, en lettres capitales, en blanc-au-noir :

THE REVOLUTION
IS NOT A SOCIAL DINNER
A LITERARY EVENT,
A DRAWING OR AN EMBROIDERY .
IT CANNOT BE DONE WITH…
ELEGANCE AND COURTESY ;
THE REVOLUTION IS AN ACT OF VIOLENCE…
Mao Tse-Tung

Puis le jet de pisse le plus célèbre de l’histoire du cinéma, dru, moussu, impétueux, frappe une souche pétrifiée où s’agitent des fourmis, qui succombent l’une après l’autre sous le flot de sodium / potassium / chlore / bicarbonates… Comme c’est un péon inculte et désœuvré qui se soulage, peu de chances que cette urine-là contienne de l’acide asparagusique.
Suivent 157 minutes de violence déchaînée. Le Mexique des années Villa / Zapata ne faisait pas dans la dentelle — ni les Allemands des fosses ardéatines, auquel il est fait allusion au passage : tout film ou roman historique raconte aussi l’histoire des temps modernes. Fin de la famille de Juan Miranda, massacrée. Fin du triolisme amoureux et libertaire de Sean Mallory, anéanti. Et fin de Mallory (« Sean-Sean-Sean »), renvoyé dans les astres par son dernier litre de nitroglycérine. Ça vaut le coup de la chaudière de locomotive de la Condition humaine : la révolution mange ses enfants, comme le Saturne de Goya.800px-Francisco_de_Goya,_Saturno_devorando_a_su_hijo_(1819-1823)

Pourquoi parlé-je de ce qui fut le dernier western (et bien plus que cela) de Sergio Leone ? C’est qu’à lire et à écouter les commentaires sur les derniers événements qui ont balafré Paris, Marseille, Toulouse et le Puy-en-Velais.16597559 la Vierge noire ne s’en est pas remise, ni Macron qui est passé voir les dégâts, et qui s’est fait copieusement huer par la foule.
Cris d’effroi dans la classe politico-journalistique : protester, certes, mais cette violence ! Ces débordements ! Christophe Castaner n’a pas été le dernier à fustiger des événements que dans son inculture — comme le lui a rappelé Barbara Lefebvre — il a un peu rapidement assimilés au 6 février 1934. L’Histoire ne repasse pas les plats. La situation actuelle n’est ni 34, ni 68. Dans Libération, le philosophe Frédéric Gros note avec une grande pertinence :  » On ne cesse d’entendre de la part des «responsables» politiques le même discours : «La colère est légitime, nous l’entendons ; mais rien ne peut justifier la violence.» On voudrait une colère, mais polie, bien élevée, qui remette une liste des doléances, en remerciant bien bas que le monde politique veuille bien prendre le temps de la consulter. On voudrait une colère détachée de son expression. Il faut admettre l’existence d’un certain registre de violences qui ne procède plus d’un choix ni d’un calcul, auquel il est impossible même d’appliquer le critère légitime vs. illégitime parce qu’il est l’expression pure d’une exaspération. Cette révolte-là est celle du «trop, c’est trop», du ras-le-bol. Tout gouvernement a la violence qu’il mérite. »

Eh oui : la révolution (et encore, nous en sommes loin, pour le moment) n’est pas un dîner de gala. Mais j’imagine assez bien Castaner ou BFM commenter la prise de la Bastille — « violences inacceptables, un monument historique ravagé par une foule menée par des extrémistes, rassemblons-nous autour de notre roi »… Sans compter le gouverneur Launay mort sous les coups et dont la tête sanglante a été promenée dans Paris par des émeutiers incontrôlables — mais comme disait Rivarol, qui était pourtant monarchiste : « Il avait perdu la tête avant qu’on la lui coupât ».

À noter qu’on promena aussi dans les rues ce jour-là la tête de Flesselles, maire de Paris. Hidalgo devrait se méfier.
Et encore, c’étaient les violons avant le bal. Bien des têtes tombèrent dans les années qui suivirent. La révolution est violente — mais les révoltes aussi, et les simples émeutes ne restent pas en rade. Quand on inonde de mépris ceux qui cherchent un travail ou bossent à trente kilomètres de chez eux, le gestes remplacent la parole confisquée. La carte de la pauvreté, en France, se superpose à peu près à celle du diesel, et comme le montre très bien l’enquête de l’Argus, la part de ménages imposables est inversement proportionnelle au taux de diésélisation du parc auto.cartesUne statistique que confirment celles publiées par le Monde, montrant que le pouvoir d’achat des « pauvres » n’a pas augmenté depuis dix ans. Mais l’essentiel n’est-il pas que les bobos parisiens aient à disposition des trottinettes électriques ?
Je sens qu’on va les leur faire bouffer.

Toute la classe politique est à l’avenant. La démesure, l’ὕβρις comme disaient les Grecs, les a tous frappés. Ils ne se croient même plus sortis de la cuisse de Jupiter : ils sont Jupiter. Et aveuglés par les dieux, il est même possible qu’ils croient, sur leur olympe élyséen de carton-pâte, les énormités que profère une certaine presse qui confond information et adulation.

C’est quand même curieux, cette gestion de crise.
J’expliquais hier à mes étudiants qu’il en est des colères populaires comme des scènes de ménage. Que l’un ou l’autre ouvre les hostilités, une seule réponse possible : « Oui, mon chéri / Oui, ma chérie ». Et rien d’autre. Le premier qui dit Oui a gagné. Ce n’est pas une reddition, c’est une preuve d’intelligence.

Mai 68, rappelez-vous, est sorti d’une revendication des étudiants de la Cité U de Nanterre, désireux de faire des incursions dans le dortoir des filles. Interpellé par un étudiant roux, qui, lui reproche qu’en 300 pages son Livre blanc sur la jeunesse ne dise pas un mot sur la sexualité, François Missoffe, ministre de la jeunesse et des Sports, réplique intelligemment : « Avec la tête que vous avez, vous connaissez sûrement des problèmes de cet ordre. Je ne saurais trop vous conseiller de plonger dans la piscine. » L’étudiant, un Franco-Allemand inscrit en sociologie, conclut : « Voilà une réponse digne des Jeunesses hitlériennes. » C’était en janvier. Le 22 mars, le même étudiant (qui aujourd’hui soutient la taxe diesel de Macron, avoir été jeune n’empêche nullement d’être un vieux con) une assemblée générale à Nanterre lance un mouvement qui aurait pu être étouffé dans l’œuf avec un Oui immédiat — et qui obligea trois mois plus tard le gouvernement à promulguer (personne ne les a signés, mais on les a appliqués) des Accords de Grenelle qui augmentaient le SMIG de 35%. Une revendication qui refait surface aujourd’hui, tiens, tiens… Et non sans raison.
La seule différence, c’est que le gouvernement Pompidou (« Pompidou, des sous ! » chantaient les manifestants, c’était minimaliste mais significatif) avait encore le pouvoir de relancer l’inflation et la machine à billets pour permettre à l’économie de digérer la décision. Aujourd’hui, nous avons les mains liées par la décision de ce même Pompidou de renoncer à l’indépendance monétaire. N’empêche… Combien de membres de la classe moyenne sont devenus propriétaires grâce à ces deux événements ? Demandez à vos grands-parents.
Mais de classe moyenne, dit Christophe Guilluy dans son dernier livre, il n’y a plus guère d’apparence. Les déclassés sont dans la rue.No-society

Jusqu’ici, c’est une émeute « blanche », si je puis ainsi m’exprimer. Les banlieues ne sont descendues en ville, samedi dernier, que pour faire quelques emplettes. Si elles se mettent en tête de s’approvisionner en gros…
La scène de ménage s’est envenimée. On ressort la machine à claques. On s’éparpille façon puzzle, comme disait Bernard Blier. Je souhaite juste qu’il n’y ait pas trop de dégâts, samedi, à Paris et ailleurs. Mais je n’y crois guère.

Jean-Paul Brighelli

Les jeunes ont le sexe en berne

420The Atlantic Magazine, dans sa livraison de décembre, propose un long article intitulé : Why Are Young People Having So Little Sex ? En français courant : Pourquoi les jeunes baisent-ils si peu ?
La rédactrice, Kate Julian, explique — avec beaucoup d’humour — avoir été sidérée par les résultats des derniers sondages sur le sujet, — elle qui pensait que le temps présent, avec des applications comme Grindr (pour homos dragueurs) et Tinder (pour les autres obsédés), avec des pratiques comme le speed dating et l’amour kleenex, avec l’accès libre à des plateformes de pornographie gratuite, et l’hésitation sémantique entre « libertin » et « polyamoureux », était potentiellement un champ d’épandage infini de l’érotisme débridé.
Erreur fatale. Le temps présent est une ère d’abstinence.
Résumons en gros et en détail.

Les tabous pourtant sont tombés : le mot même de « perversion » n’est plus de mise, le BDSM s’affiche dans les films grand public, la sodomie est quasi obligatoire. Teen Vogue a publié un guide de l’intromission anale, avec schémas à l’appui et affirmations déculpabilisantes selon lesquelles « le sexe anal, quoique souvent stigmatisé, est une manière parfaitement naturelle de s’engager dans une activité sexuelle ». Si. Et cela remonte aux « anciens Grecs ». Révélation : l’amour platonique était également socratique…

N’empêche : en 20 ans, le pourcentage d’élèves de lycées qui font effectivement l’amour est tombé de 54 à 40%. Et ne croyez pas qu’ils ont davantage que leurs aînés recours à des dérivés type fellation — le pourcentage n’a guère varié. Résultat heureux, le nombre de grossesses non désirées dans cette tranche d’âge a diminué d’un tiers. Les associations américaines de lutte contre l’avortement s’en félicitent. Reste à savoir si ce soudain prurit précoce de puritanisme est un reflet de leur rencontre avec le Christ (ou avec Allah, les rapports sexuels hors mariage étant interdits en théorie par l’islam, non sans conséquences perturbantes), ou la conséquence de peurs nouvelles.703f247db

Les raisons de cette Nouvelle Abstinence sont multi-factorielles, comme on dit toujours quand on ne comprend pas très bien. Et elles ne concernent pas seulement la i-génération, celle qui est née avec un ordinateur greffé aux doigts : les tranches d’âge précédentes, y compris les Babyboomers qui se sont fait les dents, si je puis dire, dans la débauche générale des années 1970, forniquent moins que leurs aînés. Comme si l’Occident (les chiffres ne concernent que les populations de l’hémisphère nord), qui a déjà bien du mal à se reproduire, cessait progressivement de copuler par plaisir. Les perturbateurs endocriniens peuvent expliquer le taux élevé d’azoospermie ; ils n’expliquent pas — à moins de supposer une incidence directe des nanoparticules sur la libido — le renoncement aux joies du radada.

Autre hypothèse, avancée par Harvey Mansfield, professeur de science politique à Harvard et auteur de Virilité, qui vient d’être traduit aux Editions du Cerf (in le Figaro du 27 novembre) : « Les codes de harcèlement sexuel sont censés instiller en l’homme la peur de voir sa réputation ruinée ou de perdre son emploi. Le problème de cette approche est que vous ne vous contentez pas d’effrayer les prédateurs, mais que vous effrayez et éloignez l’homme que vous voulez le plus avoir à vos côtés. Les excès du féminisme créent aujourd’hui un nouveau puritanisme, qui remplace l’honneur et la vertu par la peur. » Dès lors qu’une femme affirme avoir besoin d’un homme comme un poisson d’une bicyclette, que reste-t-il de nos amours ?

Quant à l’illusion pornographique… J’ai déjà longuement expliqué — dans la Société pornographique — son effet pervers, qui pétrifie les jeunes (ma bite fait moins de 22 cm ? Ma poitrine s’obstine dans le 85 B ? Nous ne sommes pas normaux !) et codifie les comportements, en faisant croire aux moins informés que ce qui se fait à l’écran correspond à ce qui se fait dans la vie : calculez par exemple l’incidence minuscule du baiser ou des préliminaires dans les films pornos ! On procède à telle ou telle chirurgie plastique, on prend du Viagra alors qu’on n’en a pas besoin (les jeunes Américains étaient déjà 8% à en consommer en 2012, quand j’ai écrit mon livre, et en France, c’est à Paris — une ville qui n’est pas connue pour ses hospices de vieux — qu’on en consomme le plus), et on finit par s’abstenir tout à fait, de peur de ne pas être conforme aux codes institués par xhamster et Porn.hub. Le boom de la masturbation devant écran entraîne une déflation des vraies relations amoureuses.2478c8571

Plus profondément encore, notre monde de machines communicantes est un désert de la communication réelle. On blablate — on ne passe pas à l’acte. On est enfermé dans son narcissisme. Le déclin des mariages, constaté depuis longtemps, n’est plus du tout compensé par une hausse des liaisons non officielles : 60% des adultes de moins de 35 ans vivent seuls avec leur portable, et les ordinateurs sont des exemples désolants de machines célibataires.

Ajoutez à cette donnée psycho-technologique le cocktail déprimant de la hausse du stress, de la baisse du pouvoir d’achat et de la hausse du chômage (eh oui, cela a une incidence non négligeable), de la fragilité psychologique de plus en plus grande des jeunes, de l’usage des antidépresseurs, qui annihilent globalement le désir, de l’addiction à la télé et aux jeux vidéo, de la baisse inquiétante des taux de testostérone sous l’afflux des œstrogènes, de l’achat en ligne de vibromasseurs, des parents-hélicoptères, du carriérisme, des Smartphones, du manque de sommeil et de l’obésité galopante à cause du manque d’exercice, et vous avez le portrait chinois d’une société en voie d’extinction.

Parce que ce qui se joue dans cette carence sexuelle (et je suis très loin de penser que le sexe est une obligation : il consiste pour moi à faire ce que l’on a envie de faire avec les personnes dont on a envie et d’éviter de faire ce que l’on ne veut pas faire, surtout avec des gens avec qui on n’a pas envie de le faire) c’est ni plus ni moins que la survie de la civilisation. Je ne suis pas sûr que les Romains de la décadence, magistralement peints par Thomas Couture, aient beaucoup forniqué.THOMAS_COUTURE_-_Los_Romanos_de_la_Decadencia_(Museo_de_Orsay,_1847._Óleo_sobre_lienzo,_472_x_772_cm)Ni les copains d’Héliogabale, noyés sous les roses par Lawrence Alma-Tadema.1920px-The_Roses_of_HeliogabalusLe décadentisme s’accompagne d’une baisse générale du désir. Les Vandales d’Alaric ont expliqué aux Romaines alanguies ce qu’étaient des désirs barbares — mais c’en était déjà fini de l’empire romain d’Occident.AKG353232Je dis d’Occident, parce que les statistiques américaines sont confirmées par les études anglaises, australiennes, finlandaises, néerlandaises. Il n’y a qu’en France que nous n’en faisons guère — la France, ce pays de l’amour où les Chinois envoient leurs pandas pour qu’ils se reproduisent…
Mais enfin, ils en ont aussi envoyé un couple à Berlin, et un autre à Rhenen, aux Pays-Bas. L’érotisme à la française contre l’efficacité teutonne ou batave, la Chine a mis trois fers au feu.

Et je ne parlerai pas des statistiques japonaises, à faire rougir de confusion ce qu’il reste de geishas au Pays du Soleil Levant : en 2005, un tiers des Japonais de la tranche 18-34 ans étaient encore vierges — une proportion qui est montée à 43% en 2015. Déjà qu’ils meurent de karōshi, ils ne veulent pas prendre le risque supplémentaire de décéder pompés avant d’être César. Bosser pour l’entreprise dispense d’être entreprenant.
Les Japonais ont d’ailleurs de nouveaux mots pour désigner ces jeunes qui s’enferment et refusent tout contact social (hikikomori), ou refusent de quitter le domicile familial (parasaito shinguru), et appliquent leurs désirs à la lecture de mangas (otaku), qui tous participent du syndrome du célibat prolongé, sekkusu shinai shokogun. Quand on en est à nommer un syndrome, c’est qu’il est entré dans les mœurs.
Et tout cela dans un pays qui est le 3ème producteur mondial de pornographie, auquel nous devons cette élégante pratique du bukkake. La dernière tendance dans l’archipel nippon est la boutique d’onakura, où vous payez des jeunes femmes pour qu’elles vous regardent vous masturber — l’union charnelle proprement dite étant déclarée asmendokusai — fatigante.d8aa6e319

Je ne vais pas déflorer l’intégralité d’un article très fouillé, écrit d’une plume alerte et bien taillée, auquel j’emprunte en partie une iconographie particulièrement lascive. Mais dites-vous bien, ô Lecteurs, que chaque fois que vous vous laissez aller aux délices désormais suspectes de l’étreinte, vous vous dressez contre les statistiques. Vous vous insurgez contre la fatalité asexuée à laquelle s’abandonnent déjà tant de jeunes — qui en font bien moins qu’on ne suspecte — et tant de moins jeunes, qui subliment leurs désirs dans le champ politique, et scandent des slogans faute de susurrer des mots d’amour.

Jean-Paul Brighelli

La République des Ego

5bf959c10e4fadc0118b46ab« Le mépris des hommes est fréquent chez les politiques, mais confidentiel. Ce n’est pas seulement à l’époque de Stendhal que la société réelle contraint l’individualiste pur à l’hypocrisie dès qu’il veut agir. » Malraux, le Temps du mépris, 1935.

Quitte à infliger un démenti à Malraux, je m’inscrirais volontiers en faux contre cet avis qui témoigne sans doute de la pratique politique de l’entre-deux-guerres, où l’on ménageait la chèvre et le chou et où un Léom Blum, esthète auteur d’études sur « Stendhal et le beylisme », feignait d’être un homme du peuple, mais qui est absolument inadéquat à l’analyse de la politique contemporaine. Le mépris désormais s’étale, il est le cœur du réacteur politique — au sens général de la vie dans la cité comme au sens restreint des rapports avec les gouvernants.

La façon dont Castaner, Macron et leurs comparses journalistes évoquent les « gilets jaunes » serait ahurissante, si elle n’était pas typique d’une relation nouvelle (dans son expression) entre gouvernants et gouvernés.
D’un côté, comme je l’ai raconté récemment ici-même au mois d’avril, une petite caste d’oligarques sans talent particulier, mais dotés d’un pouvoir exorbitant, pense être là de droit divin — et bien plus qu’à l’époque où des rois et des princes occupaient le sommet de la hiérarchie. La morgue de ces gens-là n’a rien à voir, au fond, avec l’orgueil aristocratique. Unus inter pares, disait l’homme « bien né » — un parmi ses égaux. Ils avaient un orgueil de classe, fondé sur un lignage, une histoire et des siècles de domination. Quelques individus ont aujourd’hui une vanité de caste, fondée sur la dilatation de l’ego.

Ça a commencé probablement au XVIIIe siècle, quand l’individualisme bourgeois généralisé a peu à peu remplacé les talents supposés ou réels des nobles. « Moi. Moi seul », dit Rousseau.
Quand Retz ou La Rochefoucauld écrivaient leurs Mémoires, c’était pour raconter la Fronde. Quand le duc de Saint-Simon écrivait les siens, c’était pour évoquer Louis XIV. Jean-Jacques a rédigé les Confessions pour narrer des histoires sordides de fessées reçues, de rubans volés et de peignes cassés. Le niveau montait déjà. Pas étonnant que le « citoyen de Genève » soit l’idole des pédagos.
« Moi. Moi seul. » Et encore, c’est l’auteur du Contrat social qui parle. Mais quand Bouvard et Pécuchet se saisissent du pouvoir… Quand le dernier minable, sous prétexte qu’il a le droit de vote, croit qu’il a autant de valeur qu’un homme de talent… Et quand les sous-doués élus par ce minable, dont la caractéristique commune est qu’ils ne sont en général bons à rien d’autre, pensent que toute contestation de l’autorité qu’on leur a déléguée est une offense à leur minuscule personne…
Moins le droit qu’ils ont à gouverner est fondé, plus ils ressentent la moindre offense. Bientôt, un mot de trop vous enverra en prison. Ayn Rand (dans le Nouveau fascisme, 1965) a parfaitement analysé ce qu’a d’inédit la forme moderne de gouvernement : le fascisme découle désormais non d’une idéologie pré-établie, mais de l’ignorance (programmée et entretenue) de la population et de l’inertie qui en découle.

Le Roi-Soleil se prenait pour Alexandre le Grand, dont il avait appris les exploits, enfant, dans son Quinte-Curce favori. Du coup, il a commandé une suite magistrale de tapisseries sur l’empereur macédonien. Quand Le Brun, pour offrir un modèle aux tapissiers du Roy, peint la bataille d’Arbelles (331 av.JC) en 1669, il place Louis en posture de conquérant grec au centre du tableau, juste au dessous de l’aigle de la victoire, pendant qu’un Darius hollandais s’apprête à fuir, sur la droite. Cuirasse dorée pour un roi-soleil, ça va de soi.Charles_Le_Brun_Bataille_d'ArbellesMais quand le Point installe le président de la République au sommet d’un Olympe de son invention…emmanuel-macron-president-jupiterien-par-gael-tchakaloffQuand Courrier international le représente en premier de lignée humaine, dans une parodie michelangelesque dont on se demande si elle joue sur la dérision ou l’adulation…1390 Dis-moi comment on te représente, je te dirai ce que tu vaux. A un certain niveau de flagornerie, la courtisanerie ne dit plus rien sur le souverain, mais beaucoup sur le lèche-cultisme.

Que ces gens-là — cette clique parisienne qui n’a jamais compris que la grande majorité des Français habite la France périphérique, et même qu’un Français sur deux vit dans une ville de moins de 10 000 habitants — n’autorisent aucune contestation est finalement logique. Vous crevez de faim, et les taxes sur l’essence, dans des régions (les trois-quarts de la France) où l’on n’a que sa voiture pour aller faire des courses ou travailler, vous tuent ? On vous traite de « beaufs » et de « ringards » (magnifique analyse de Jean-Pierre Le Goff dans le Figaro sur ce sujet), on vous impose une taxe « écologique » — une farce égale à celle de la « vignette pour les vieux » dans les années 1950 — et en réponse à votre colère, on invente un Haut Conseil pour le climat, qui permettra de caser quelques sous-éminences…

Peut-être la médiocrité au pouvoir se sait-elle médiocre, et s’offusque par peur de toute contestation… Mais je crois plutôt que ces gens-là se pensent providentiels. C’est peut-être la pierre de touche des minables : ils n’ont pas l’intellect assez développé pour se regarder en face et rire de leur pauvreté intellectuelle. Cyril Hanouna et Christophe Castaner se pensent certainement très futés. Dans un monde où le talent se mesure au nombre d’occurrences sur la Toile, c’est assez logique.
Que le mot utilisé pour désigner les oligarques soit « élites » donne une idée vertigineuse de la dégradation lexicale. Autrefois, « ennui » signifiait trouble profond, souffrance parfois. Aujourd’hui, c’est juste le sentiment du temps qui passe. Autrefois, « travail » signifiait torture — aujourd’hui, la torture, c’est l’absence de travail — mais suis-je bête, du travail, « je traverse la rue, je vous en trouve… »

L’inconvénient du mépris, c’est qu’il est, comme certains adhésifs, double-face. Le mépris qui tombe d’en haut rend méprisables ceux qui méprisent — et il n’est pas bon, dans une démocratie, d’en arriver à mépriser les gouvernants. On pouvait bien haïr De Gaulle, on ne le méprisait pas. Là encore, Mitterrand fut le point de bascule — quand le souverain malade n’eut plus que le mépris pour se soutenir face au peuple, et inventa Le Pen pour exister encore face à Chirac.

À terme, ceux qui occupent des fonctions méprisables seront balayés par le souffle même du mépris qu’ils auront instillé dans la population. Personne ne les pleurera. Personne ne s’en souviendra. Ils en sont déjà à jouer la carte policière face aux revendications de la misère. Il y a des jacqueries qui se sont éteintes d’elles-mêmes. Et puis il y en a qui ont fini dans des bains de sang.

Jean-Paul Brighelli

PS. Il n’y a pas qu’au sommet de l’Etat que l’hubris (l’hybris, me soufflent les puristes) le dispute à l’incompétence et au mépris. Carlos Ghosn, héros d’un manga au début des années 2000, a été comparé, comme le rapporte  le dernier numéro de Marianne, à un samouraï, un taïkun, un « Mister Fix-it » (un réparateur) et finalement à un Imperator. Comme le dit avec humour Hervé Nathan, « tout polytehcnicien qu’il est, Carlos Ghosn a dû zapper ses cours d’histoire grecque » — et latine : la roche tarpéienne est près du Capitole… Résultat, Renault pourrait passer sous tutelle japonaise.

Le chat de Hegel

GPMon chat m’inquiète.
Il a une façon de me regarder pleine de sous-entendus. Le genre dominateur et sûr de lui, si vous voyez ce que je veux dire. Il me nargue. Il me fait bien comprendre, à chaque instant, que je suis à son service. Le nourrir, le caresser, le laisser dormir. Ainsi sont les dieux. Tranquillement énigmatiques. Ils vous laissent l’exclusivité de la communication. Eux se taisent. Et vous ne savez que faire pour les amadouer.
Ils se taisent sauf si vous oubliez de leur rendre hommage. Ils peuvent alors se montrer revendicatifs. Jusqu’à ce que les autels fument à nouveau, et que vous leur offriez un sacrifice.
Des croquettes, en l’occurrence.

Mon chat se frotte à moi, s’enroule à mes jambes pour m’imprégner de son odeur, signifier à tous les matous de France que je suis sa chose. Un dieu ne vous aime pas. Il vous possède.Capture d’écran 2018-11-22 à 05.17.38À me faire douter de la pertinence de la fameuse dialectique du maître et de l’esclave. La théorie du philosophe d’Iéna et de Nuremberg suppose un retournement : l’esclave, actif, transforme le monde, et lui-même, tandis que le maître s’éloigne de plus en plus d’un monde qu’il ne reconnaît plus. Le roi d’Espagne envoie les conquistadores explorer le Nouveau Monde, tandis que lui-même reste confit en dévotion dans son Escurial. Et l’explorateur se rend autonome, a de moins en moins de comptes à rendre — d’autant que le monarque englouti dans sa paresse ne vit que par l’activité de son agent, n’existe que par l’or que celui-ci, parcimonieusement, lui envoie…
Il en est de même dans les relations sado-masochistes (le mot « sado-masochisme » définit une relation, ce n’est jamais un qualificatif-bloc, il n’existe pas quelque chose ni quelqu’un qui soit « sado-masochiste », les deux termes ne s’associent que par incompatibilité — Deleuze a très bien expliqué tout ça dans son Introduction à Sacher Masoch). L’esclave mène la relation, il définit l’aire de jeux et ses limites, il donne enfin les ordres à un Maître qui n’est que l’exécuteur des désirs de l’Autre…
Je me répétais la théorie en regardant mon chat — attendant un renversement de la relation. Nulle ambiguïté au départ : on n’est jamais le Maître de son chat, mais son esclave. C’est indubitable : je m’active toute la journée, je transforme la Nature, dirait Hegel. Lui ne fait rien — le Maître jouit de sa paresse, il domine à force de passivité. Je devais donc, à un moment donné, le dominer à force d’activité, lui imposer mon tempo, le faire venir à volonté, jouir de sa passivité…

Que nenni. Il reste le patron. L’énigme. Le dieu inaccessible.Capture d’écran 2018-11-22 à 05.18.00C’est que la dialectique hégélienne suppose deux êtres de même nature mais de fonctions opposées — donc inversables. Mais un chat n’est pas une personne — il est un au-delà.
Je sais bien : à force de passivité, les dieux finissent renversés. En théorie.
C’est qu’ils sont de faux dieux (d’ailleurs, « faux dieu » est un pur pléonasme, ce me semble). Un chat a la divinité plus sûre qu’Allah ou Jéhovah. Les Egyptiens avaient bien compris la nature féline, ce n’est pas pour rien qu’ils avaient divinisé Felis silvestris catus, et Bastet, la déesse à tête de chat, règne sur le foyer et la chaleur solaire. Une vraie zoolâtrie, allant jusqu’à momifier leurs chats après leur mort.
Je rappelle qu’un chat ne meurt jamais tout à fait — d’ailleurs, chacun sait qu’il a neuf vies : quand je regarde le mien, qui feint de dormir, je sais bien qu’il se remémore ses vies antérieures dont je ne saurai jamais rien. Qu’il se pourlèche des festins que d’autres lui ont offert. Un chat vous trompe avant même que vous l’ayez chez vous : il vous arrive toujours, même quand vous l’avez chaton, chargé d’une histoire personnelle complexe, de souvenirs incandescents qui miroitent dans ses prunelles mystiques, comme dit l’autre.

Le chat ne vous appartient pas. Il s’appartient. Il erre dans un univers personnel dans lequel vous n’entrerez jamais. En fait, il vous tolère — mais il vivrait sans vous bien plus facilement que vous sans lui. Jamais relation de Maître à Esclave n’a été si claire, et si clairement figé : pas de renversement dialectique. À croire que Hegel n’avait pas de chat. Il aurait compris ce que c’est que d’être possédé par sa possession.
Alors il guette à la fenêtre, regardant le spectacle du monde avec cette absolue indifférence des dieux. Ses bâillements même ne sont pas signe d’ennui, mais exercice pré-masticatoire, exhibition de canines, annonce discrète que l’appétit revient, et qu’il faut penser à recharger la gamelle.baillementPartout ailleurs je suis moi-même. Mais chez moi, je suis esclave de six ou sept kilos de mépris roux. Expérience douloureuse de l’amour à sens unique : vous aimez votre chat, qui ne vous en rend rien. Quand il daigne se laisser caresser, c’est pour vous imprégner encore de ses phéromones. Il en profite aussi pour sortir discrètement les griffes, pour vous labourer de contentement — manière de vous signifier qu’il pourrait vous balafrer cruellement, si vous cessiez de le nourrir.

Ou de l’habiller dans des boutiques qui ont son assentiment…

Parce que quel que soit son sexe d’origine, il reste fondamentalement femelle. Pas un hasard si les Britanniques, lorsqu’ils le personnifient, l’appellent toujours « She ». Pas un hasard si en basse latinité, on abandonne le Felis pour le Catta — d’où vient chatte (par parenthèse, certains graffiti obscènes de Pompéi attestent que le glissement de Catta à « chatte », au sens physiologique du mot, était déjà effectif au Ier siècle après JC). Quand je caresse mon chat, je sais bien dans quoi je m’emmêle les doigts.

Jean-Paul Brighelli

PS. Pourquoi cette chronique féline ? Parce que je pensais corriger des dissertations, mais qu’il en avait décidé autrement : il les trouve confortables, et il était hors de question que je le dérangeasse — les dieux se vengent quand on les bouscule.copiesD’ailleurs, il est doué d’ubiquité, et il maîtrise à fond le principe de la mise en abyme — présent même quand il s’absente, il occupe l’écran sur lequel je rédige ces calembredaines.Capture d’écran 2018-11-22 à 05.18.28

Laurent Obertone, la France interdite

laurent-obertone-la-france-interdite-entretienIl y a des livres que l’on devrait interdire. La désinformation, passée une certaine limite, frôle le criminel. La caricature de la caricature est un jeu dangereux. Laurent Obertone devrait être en prison.

Prenez son dernier livre. Il porte principalement sur les statistiques réelles — prétend-il — concernant l’immigration, dans tous les domaines. Le nombre réel d’immigrés de première ou deuxième génération. Le nombre réel (ou supposé) de ces mêmes immigrés dans les prisons françaises, et leur rapport à la délinquance — comme s’il n’y avait aucune délinquance « française de souche »… Et même le QI de ces mêmes populations, qui serait assez nettement inférieur à celui des Européens. Comme si le sous-développement économique n’était pas la cause première du sous-développement intellectuel : Edwy Plenel, ce phare de la pensée contemporaine, avait évoqué un article sur « l’enfance misérable des frères Kouachi » — « à lire impérativement pour se ressaisir ».Capture d’écran 2018-11-19 à 10.05.47 Comment lui donner tort ? Classes miséreuses, classes dangereuses. La faute aux nantis.

Sans oublier le traumatisme collectif, hérité des générations ancestrales, de la traite atlantique.

Etant entendu qu’il n’y en a jamais eu d’autre, et que Pétré-Grenouilleau, qui a si fort insisté sur la traite sub-saharienne dans son ouvrage sur les Traites négrières (2003), est un raciste mal déguisé… Le collectif DOM (association mémorielle des Antillais, Guyanais, Réunionnais) a fini par retirer sa plainte contre lui — mais a gagné contre Nutrimaine, la société propriétaire du slogan « Y’a bon Banania ». Ce n’était que justice, ce slogan fleurait bon le colonialisme, le protectionnisme, et l’esclavagisme. Bref, le racisme, comme le lui a si bien reproché Claude Ribbe. C’est un ancien Normalien, agrégé de philosophie, il doit savoir ce qu’il dit quand même…
Obertone a dû boire du Banania dans son enfance. Sinon, il ne fournirait pas des arguments chiffrés aux théoriciens — que le diable les patafiole ! — du Grand Remplacement, et autres lecteurs du Camp des saints, ce livre abominable qui racontait — en 1973 — le débarquement sur les côtes varoises d’un million d’immigrés colorés. Quelle horreur.51pG7QmXq1L._SL500_

Je comprends mieux que la presse tombe comme un seul homme sur le dernier ouvrage de Stephen Smith, La ruée vers l’Europe : La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent. Disqualifié !2445224-gf

Les statistiques citées par Obertone sont contresignées INSEE ou INED, certes, mais chacun sait, comme l’a encore répété Finkielkraut récemment, que « la sociologie n’est plus la science de la société, mais la science du déni de ce qui s’y passe, statistiques à l’appui. »
Heureusement que Libé est venu remettre de l’ordre dans ce livre épouvantable, en expliquant que non, la France ne cache pas le nombre des enfants et petits enfants d’immigrés. Résumons pour ceux qui répugnent à activer les liens hypertexte : en 2011, environ 30% des moins de 60 ans étaient immigrés, enfants d’immigrés ou petits-enfants d’immigrés. Michèle Tribalat, qui s’est fait une spécialité de ces études démographiques, estimait déjà cette proportion à 25% de la population en 1986 — soit grosso modo 14 millions d’habitants de l’Hexagone. En 2011, les chiffres avaient lentement mais sûrement enflé : pensez donc, étaient arrivés en France 59 000 Polonais et 78 000 Allemands. Sans compter plusieurs Néo-Zélandais…1169841-tribalat

Non présents dans cette statistique, les Roms forment un groupe diffus dont l’importance varie selon les sources. Obertone a retenu le chiffre de 500 000 personnes, avancé par le Monde : ça ne m’étonne pas qu’un auteur aussi mal embouché s’appuie sur les statistiques d’un journal de désinformation, tiens ! Tant qu’on y est, pourquoi ne pas reprendre les propos de Manuel Valls affirmant que seule une minorité des « gens du voyage », comme on doit dire désormais, a vocation à s’intégrer. Une affirmation qui avait valu à l’ex-premier ministre une poursuite en justice pour incitation à la discrimination raciale — qui n’a pas abouti.

De même, Obertone jongle avec les statistiques de l’immigration clandestine : « Le chiffre de 400 000, dit-il, paraît plus qu’optimiste ». Alors que les immigrés, clandestins ou non, sont « une chance pour la France », comme disait Bernard Stasi en 1984. Stasi a été député et ministre, il ne peut donc pas se tromper. D’ailleurs, l’économiste Hippolyte d’Albis (une profession douée, comme le pape, d’infaillibilité, on le constate chaque jour) a repris le même slogan il y a quelques mois. Une chance, on vous dit.

Au passage, ces diverses références dont je vous accable sont bien la preuve que contrairement à ce que tente de démontrer ce chacal fielleux d’Obertone, les médias n’occultent jamais les problèmes liés à l’immigration, à l’islam, aux clandestins de toutes origines. La preuve ? Ce sont deux journalistes du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, les duettistes de Un président ne devrait pas dire ça, qui viennent de publier un livre — Inch’Allah : l’islamisation à visage découvert — racontant comment ils ont osé, au péril de leur vie, passer le périphérique et s’enfoncer en Seine Saint-Denis. Allez, dans le dernier numéro de Causeur, Elisabeth Lévy peut bien en faire des gorges chaudes et expliquer que le Monde vient de découvrir simultanément la lune et l’eau tiède ! Si le Monde le dit, c’est que c’est vrai — et ça ne l’était pas quand Georges Bensoussan ou Barbara Lefèbvre l’affirmaient il y a quinze ans dans les Territoires perdus de la République. 91P7TzR4vXLOu quand Jean-Pierre Obin fournissait au ministre Fillon un rapport, en 2004, sur les dérives communautaires dans les collèges et lycées. Tous des islamophobes, à Causeur.

Il n’est pas exclu que d’ici quinze ans, ce même quotidien de référence reprenne les analyses de Laurent Obertone — qui pour l’heure s’appuie forcément sur des chiffres trafiqués et des statistiques truquées. Qui peut croire qu’il y a tant de cas de drépanocytose détectés à la naissance en France ? Le Monde a su éradiquer cette légende qui, comme il dit, excite l’extrême-droite ! Qui peut se laisser berner par Obertone, qui explique que le Nouvel An, qui mobilisait 28 000 policiers en 2007, en exige aujourd’hui (2017) 140 000 ? Les débordements de Cologne n’étaient dus qu’au différentiel culturel entre des gens qui pensent qu’il suffit de tabasser une femme longtemps pour qu’elle dise oui, et des Blancs qui ont inventé successivement la courtoisie, le charme, la galanterie et le libertinage pour arriver au même but, et n’insistent pas lorsqu’on leur signifie que franchement, non…
Je ne suivrai pas davantage l’auteur lorsqu’il soutient qu’un grand nombre des violences exercées contre les professeurs ou les médecins sont le fait de ces minorités opprimées. Rappelons pour finir que la loi de 2004 était une mauvaise loi : les femmes ont bien le droit d’afficher partout leur soumission !

Jean-Paul Brighelli

PS. À quel propos écrivais-je tout ça ? Ah oui, je cherchais pour mes élèves une définition de l’antiphrase : l’art de dire le contraire de ce que l’on pense de façon à ce que l’on comprenne que l’on pense le contraire de ce que l’on dit. Et à quel propos rajouté-je ce post-scriptum ? Bah, quelqu’un chez Causeur m’a dit — et je le crois — que les imbéciles sont légion.

« Gaudin assassin ! »

Assassin« Gaudin assassin ! » Pas de partis, pas de syndicats. Les banderoles en bonne et due forme étaient rares, les gens brandissaient des bouts de cartons sur lesquels étaient griffonnés les messages.Blood C’était une manifestation prolétaire. Improvisation et spontanéité. Juste l’expression de la colère. De l’impossible travail de deuil.Marseille en deuilEt il y avait du monde. Beaucoup de monde. La manifestation a commencé après 18 heures, l’essentiel s’est déroulé à la nuit tombée, tout chiffrage est délicat dans de telles circonstances, mais quand la tête de la manifestation est arrivée à la mairie, la queue occupait toujours la Canebière. Dix, douze mille personnes. Peut-être un peu plus. C’est beaucoup pour un rassemblement décidé trois jours avant, et en milieu de semaine.

« Gaudin assassin ! » La colère. Le deuil. En tête de manif, les portraits des huit disparus de la rue d’Aubagne — et comme c’étaient des gens de peu, plusieurs d’entre eux n’avaient pas même de visage — juste des silhouettes noires, éclairées de huit flambeaux allumés à la sauvette.portraitsLe noir d’ailleurs était de mise. Le noir, et le feu. Marseille connaît à fond l’usage des pétards et des fumigènes. Ceux qui étaient là auraient pu aussi bien aller applaudir l’OM dans les quarts de virages.pubEn tout cas, ils demandaient la tête du maire, comme ils auraient demandé, au soir d’une défaite, celle de l’entraîneur.

Ce n’était pas une manif bien propre, comme des organisations patentées savent les tricoter. C’était le même peuple qui après la prise de la Bastille promenait dans les rues la tête de Monsieur de Launay. Jean-Claude Gaudin n’était pas la figure la plus populaire, hier soir. Ni lui, ni aucun des membres de sa majorité. Après s’être entendu dire que les responsabilités étaient multiples, que l’enquête serait longue, patati-patata, la foule, qui aime les solutions simples, avait décidé que le coupable, c’était le maire. Le tribunal populaire avait tranché.Sang sur les mains

Un homme politique — ne cherchez pas, vous ne trouveriez pas — m’a confié un jour qu’en France, il n’y a que deux fonctions qui donnent un réel pouvoir : Président de la République, et maire. Comme un copain à lui venait d’être élu président, il a refusé les postes de ministre qu’il lui proposait, et il est resté maire de sa commune limitrophe. Il préférait être roi en son royaume que larbin Place Beauvau.
Le problème, c’est que le pouvoir ne peut pas éternellement se laver les mains de tout ce qui arrive. Ils sont tous atteints du syndrome de Ponce-Pilate. Mais il faut parfois rendre des comptes — quand le pouvoir d’achat baisse, quand le prix de l’essence flambe, ou quand les immeubles, les uns après les autres, sont déclarés insalubres : après ceux de la rue d’Aubagne, deux autres Cours Lieutaud, et trois autres rue Jean Roque, — une rue étroite que j’emprunte chaque jour pour aller travailler, et qui relie la rue d’Aubagne au Cours Lieutaud. Comme si tout le quartier Noailles, en fait, était désormais menacé d’effondrement. Comme si quelques morts étaient le symptôme d’une ville au bord de l’anéantissement. Une manifestante spectaculaire, et qui a fait du latin, ne l’envoyait pas dire…urbicide(La jolie maison au toit effondré dont j’ai publié la photo il y a quatre jours continue à vivre sa vie de masure. Bref, il y a encore de la place dans la liste des ruines).murs

« Gaudin assassin ! ». La colère ne pose pas de questions : elle donne des réponses. Elle va tout de suite à l’essentiel. Elle sait bien, la foule, que le facteur économique est déterminant en dernière instance. Elle sait bien ce que l’on fait de l’argent.Fric Elle sait bien dans quelles poches il finit par se retrouver, et quels chantiers il finance. Les élus se croient malins, mais le peuple en masse a une intelligence collective — c’est le principe des tribunaux d’assises, depuis la Révolution. Et hier soir, dix ou douze mille jurés auto-désignés avaient conclu à la culpabilité des accusés. Elle appelle un chat un chat, la foule, et « crime » un assassinat. Elle demande des châtiments exemplaires — elle est même capable de réhabiliter Cayenne…BagneIl n’y en avait pas seulement pour Jean-Claude. Martine Vassal, présidente de la Métropole Aix-Marseille-Provence, en a pris pour son grade. C’était drôle, au fond, de voir des femmes réclamer la tête d’autres femmes en utilisant les ressources de l’écriture inclusive….Mairie pourrie Méfie-toi, Martine, les « tricoteuses » qui faisaient leur ouvrage au pied de l’échafaud en regardant tomber les têtes étaient aussi des femmes. Ce n’est pas en annonçant un plan contre l’habitat indigne que tu vas calmer la colère. Mais « rien ne se fera sans argent », dis-tu : eh bien, au lieu d’en appeler rituellement à l’Etat, va donc le prendre dans les poches de ceux qui se sont gavés, depuis cinquante ans.Argent public

La manifestation est arrivée devant la mairie. Juste derrière, l’Hôtel Intercontinental (l’ancien Hôtel-Dieu) brillait de mille feux.Mairie Intercontinental C’était l’heure où les dîneurs de l’Alcyone, où officie Lionel Lévy, prenaient l’apéro avant de passer à table. Qui sait s’il n’y avait pas, parmi eux, quelques brasseurs d’affaires, quelques syndics indélicats, quelques constructeurs pleins aux as… Peut-être ont-il entendu la colère qui bruissait cent mètres plus bas. Peut-être se moquent-ils de dîner sur un volcan — mais le volcan était là. D’ailleurs, c’est là que les forces de l’ordre, globalement très discrètes, s’étaient massées — et c’est là qu’ont éclaté, à la fin, quelques incidents violents. Le pouvoir protège la digestion des riches— étonnant, non ?

Jean-Paul Brighelli

PS. Et elle était bien jolie, la journaliste blonde de la Marseillaise qui filmait l’événement pendant que je le photographiais.Marseillaise

Photos ©JPB