Victimes collatérales

Le coronavirus a fait au moins deux victimes que l’on n’attendait pas — même si leur état de santé inquiétait les gens conscients depuis lurette : l’Europe et la mondialisation.

Côté Europe, la réponse à la pandémie a été nulle, comme le soulignait Gianluca Di Feo, rédac-chef adjoint de la Reppublica : « Des masques, des gants en caoutchouc, des lunettes en plastique, voilà les premières choses que l’Italie a réclamées à l’Europe : le pays a demandé de l’aide pour construire la barrière la plus simple qui soit contre le coronavirus. Mais son appel est resté sans réponse. La France et l’Allemagne ont fermé leur frontière à ces produits, en interdisant ainsi l’exportation, et nous ont envoyé un signal inquiétant : aucun soutien concret, même pas minime, ne serait arrivé de Bruxelles. »
L’Europe, c’est le machin qui ronronne tant que tout va bien, et que les affaires sont les affaires, comme disait Mirbeau. Mais dès que des problèmes surgissent, curieusement, les égoïsmes nationaux se remettent en place. Ça alors ! L’idée de nation serait donc fonctionnelle quand ça va mal, et débilitante que tout va bien ?
Qui ne voit que seules les nations peuvent endiguer les crises ? Que seules les nations, dans leur diversité — et les Italiens, que tant d’imbéciles croient volages et indisciplinés, le sont bien moins que les Français — s’inventent des réponses adéquates ? Que les dangereuses illusions entretenues par des politiques qui regardent la ligne bleue des Vosges ont facilité la propagation d’un virus que l’on aurait pu contenir, si tant de crétins ambitieux n’avaient hurlé (à la mort, c’est le cas de le dire) que les élections municipales devaient suivre leur cours, ou que la crise migratoire n’en était pas une…

Il faut balayer tous ces gens-là dès que la situation sanitaire permettra de descendre à nouveau dans la rue. Balayer les européanistes béats qui ne voient pas plus loin que le bout de leurs sinécures bruxelloises. Balayer tous ceux qui confondent démocratie et rentes de situation.

Quant à la mondialisation… Pas un hasard si la région italienne où s’est implanté le coronavirus est le Nord industriel, là où les échanges internationaux sont les plus intenses. Pas le Mezzogiorno. Il n’y a pas de contacts fréquents entre Wuhan et Reggio-de-Calabre…

À noter que les religions ont leur part de responsabilité. En Corée du Sud comme en Alsace, ce sont des sectes protestantes qui ont le plus puissamment contribué à diffuser le virus. Et en Iran, le troisième pays le plus touché au monde, les fidèles, hier encore, se pressaient d’embrasser le tombeau sacré de Masoumeh, à Qom. Le virus aurait-il mis leur dieu dans sa poche ?

Les Français s’aperçoivent, sidérés, que l’arrêt des usines chinoises implique l’arrêt des fournitures médicales — entre autres —, tant nos industriels, pour gagner encore un peu plus de fric, ont renoncé, depuis longtemps, à produire sur le sol français. Les inquiétudes boursières de quelques traders soudain inquiets de leur réapprovisionnement en coke importent peu, dans ce contexte — et pourtant, nous n’avons cessé d’agir dans leur strict intérêt, comme si les revenus financiers étaient plus vitaux que la sécurité des citoyens.
Les banques, paraît-il, restent ouvertes… Mais combien de temps avant que l’argent ne se tarisse dans les distributeurs, et que ces opérateurs pleins de morgue ne saisissent le fric là où il est — sur vos comptes courants ? À la hart ! se seraient exclamés nos ancêtres, qui savaient, quand il le fallait, pendre les intendants du roi. Il y a des cordes qui se perdent, ces temps-ci.

Dans sa dernière allocution, jeudi dernier, Macron s’est drapé dans une dignité nationale qui visiblement le serrait un peu sous les bras. Soudain l’idée de nation renaissait — le temps d’une crise, le temps que les financiers trouvent des parades… Du moins ceux qui ne sont pas en train de se gaver dans ce marché baissier. Puis retour au business as usual — impôts nouveaux en sus ?

L’Europe et la mondialisation ont mis les peuples sous l’éteignoir. Mais les peuples sont plus robustes, et ils ont une plus longue mémoire, que ce que nos politiques de carton-pâte ont pu croire.
Les peuples, pour le moment, font le plein de spaghettis — fort bien. Quand le crise sera passée, quand le peuple aura survécu — et il survivra fatalement en tant que peuple, même avec 300 000 morts —, il faudra demander des comptes, et pendre les Saint-Jean-Bouche-d’or qui se sont gavés et comptent bien se gaver encore, avec de jolis mots du genre « redressement », « effort », « sacrifice ».

Sacrifice ? Les peuples, un peu partout, sont en train de se demander « à qui la faute ». Ce n’est pas une Europe régénérée qui devrait sortir de cette épreuve, mais une Europe démantelée, et peut-être plus fraternelle, dans ses différences enfin assumées. Ce n’est pas une mondialisation à nouveau heureuse qui se substituera à l’économie de crise, mais une renaissance de nos intérêts nationaux bien compris. Du moins, je l’espère — parce que l’énorme machine médiatique fera de son mieux pour nous faire oublier les errements des financiers avides, puisqu’aussi bien ce sont eux qui tiennent la presse.
Quant aux partis « populistes »… Qui ne voit, qui ne sent que la réponse adéquate n’est plus dans l’adhésion à telle ou telle figure mollement ambitieuse, mais dans la recomposition d’une République nouvelle ? N’y manque qu’une figure charismatique, pour l’instant absente du jeu politique. Mais j’ai dans l’idée que la crise s’aggravant, elle surgira d’elle-même, comme De Gaulle a surgi de la défaite, comme Napoléon a surgi de la Révolution. Et que les peuples l’entendront.

Jean-Paul Brighelli

Bourse et coronavirus : nous prendraient-ils pour des truffes ?

s4.reutersmediaDepuis deux semaines, les médias nous vendent une belle histoire : le coronavirus est responsable de la prochaine crise économique. En déprimant l’économie chinoise, à laquelle nous avons délégué l’essentiel de notre potentiel industriel — on s’en aperçoit opportunément en réalisant que les médicaments qui pourraient soigner la pandémie sont justement fabriqués en Chine —, le virus a engendré une dépression boursière. Fatalitas ! comme disait Chéri-Bibi.

Tout se passait pourtant merveilleusement bien. La Bourse montait au firmament — et très au-delà de la valeur réelle des actifs, expliquent les gens informés. Le chômage reculait, jolie fable qui justifiera sa remontée quand les firmes européennes en général et françaises en particulier vont dégraisser en masse pour se refaire du cash, les pauvres — c’est bien parti déjà dans les banques. Le déficit plafonnait à 3% et des broquilles — et il va s’envoler, contre toute défense, tant cela coûtera de sous de soigner nos vieillards, ceux dont la mort réjouit déjà Jacques Attali. Ah, ces virus, si on les tenait…

Les économistes surfent sur le fait que les gens en général n’entravent que pouic à leur spécialité. Pour Mr Vulgum Pecus, l’économie, c’est ce qui lui reste à la fin du mois — des dettes principalement, et des achats de féculents.

Un article signé d’un économiste de gauche (Eric Toussaint fut d’abord historien, il est docteur en Sciences politiques et enseigne depuis vingt ans en se spécialisant justement sur la question de la dette) m’a fait frétiller d’aise. L’auteur explique avec un humour teinté d’indignation que si le Dow Jones baisse (j’admire les médias qui arrivent à nous passionner, voire à nous responsabiliser, sur ce qui se passe à Wall Street ou Francfort), si les Bourses mondiales toussent et trébuchent, ce n’est pas à cause d’un virus anecdotique, mais parce que depuis quelques semaines les très gros porteurs, les fonds de pension du genre Black Rock, le préféré de Macron, ou les grandes banques d’affaires, style Goldmann Sachs, ont discrètement commencé à liquider de gros paquets d’action, tant qu’elles étaient au plus haut, ce qui par imitation a renversé la tendance : le marché bullish est passé au bear market. Mais ce n’est pas parce que ça baisse que l’on cesse de faire des affaires, bien au contraire. On savait ça déjà au XIXe siècle — lisez donc l’Argent, où Zola explique en détail le mécanisme qui a permis à Rothschild de couler l’Union Générale, grande banque catholique. C’était en 1881…

Les éléments d’une nouvelle crise financière sont réunis depuis des années — et cela fait des mois, bien avant que le Wuhan commençât à exister sur les cartes médiatiques, que divers économistes sans étiquette politique préviennent : ça va péter. Le coronavirus joue le rôle de l’étincelle. Mais si l’étincelle met le feu aux poudres, elle n’est pas le fond du problème.

« Les très riches, explique Eric Toussaint, ont décidé de commencer à vendre les actions qu’ils ont acquises car ils considèrent que toute fête financière a une fin, et plutôt que la subir ils préfèrent prendre les devants. Ces grands actionnaires préfèrent être les premiers à vendre afin d’obtenir le meilleur prix possible avant que le cours des actions ne baisse très fortement. De grandes sociétés d’investissements, de grandes banques, de grandes entreprises industrielles et des milliardaires donnent l’ordre à des traders de vendre une des actions ou des titres de dettes privées (c’est-à-dire des obligations) qu’ils possèdent afin d’empocher les 15 % ou 20 % de hausse des dernières années. Ils se disent que c’est le moment de le faire : ils appellent cela prendre « leurs bénéfices ». Selon eux, tant pis si cela entraîne un effet moutonnier de vente. L’important à leurs yeux est de vendre avant les autres. »

On veut donc nous faire pleurer avec l’argent qu’aurait perdu Bernard Arnault, le pauvre. La réalité, c’est que s’il a perdu, c’est qu’il n’a pas su se dégager à temps comme ses petits camarades. Déjà en 2008-2009 les principaux fonds d’investissement, les banques d’affaires et les GAFAM avaient merveilleusement tiré leur épingle du jeu. Ils sont à nouveau à la manœuvre, et la masse des moutons suit. Et maintenant que les grands investisseurs américains sont à l’abri, Trump peut bien décider d’isoler l’Amérique, en faisant plonger encore plus bas les Bourses mondiales — il s’en tape, les copains vont bien.

Ce qui partira en fumée si la baisse continue, ce sont les capitaux fictifs produits par la spéculation financière. Et la baisse va continuer, alimentée par la décision du despote saoudien de baisser unilatéralement le prix du baril — une baisse que le particulier ne sentira pas passer, à la pompe, parce que les taxes d’Etat, elles, persistent et signent. Cocus un jour, cocus toujours.

Croire que le Covid-19 — un nom un peu barbare auquel il va falloir trouver un pseudo plus coquet, « peste noire » ou « grippe espagnole », ça vous avait une autre gueule — est responsable du désastre financier qui s’annonce, qui depuis des mois oblige déjà les grands argentiers à fabriquer de la monnaie en urgence, ou à vendre leurs stocks d’or, pour trouver des liquidités, et obligera demain les banques à geler vos fonds en se les appropriant, c’est croire que le type à poil dans le lit avec votre femme est un parachutiste dénudé par les alizés et opportunément tombé par la fenêtre.

Le virus a bon dos. Il permet de ne pas s’interroger sur la pertinence des délocalisations et de la mondialisation, depuis trois décennies. L’étincelle virale est l’écran de fumée que les médias, au service des financiers qui les possèdent, disposent afin de faire croire au pauv’peuple que les spoliations qui s’annoncent, avec les tours de vis économiques qui suivront, sont des figures obligées.

Il faut urgemment faire rendre gorge aux cochons qui s’engraissent, et cesser d’être dupes. Mais il est bien difficile de se concentrer sur des sujets financiers arides, quand on ne peut même plus aller voir du foot, que tous les rassemblements seront bientôt interdits, et que le rayon pâtes et PQ (pourquoi le PQ ? Mystère…) des grandes surfaces se vide chaque jour. Tant de préoccupations nous accablent, grâce à des infos médicales soigneusement distillées, et d’autant plus inquiétantes qu’elles se veulent rassurantes. Mais en vérité, ce n’est pas d’une forte grippe que nous allons crever : c’est de notre respect aveugle d’un système financier obèse et toujours affamé.

Jean-Paul Brighelli

Vraies et fausses féministes

Capture d’écran 2020-03-09 à 04.09.04Des femmes manifestaient donc hier dimanche sur le Vieux-Port — 2500 personnes, en comptant les curieux sur les trottoirs. Pas mal pour une ville de 900 000 habitants.
Jeunes, pour la plupart, éduquées, petites bourgeoises ulcérées, soutenues par tout ce que la sociologie institutionnelle pouvait offrir de belles consciences enrubannées, bref, tout ce que l’on attend d’un pareil défilé. Et pas une femme voilée dans une ville où elles sont pourtant majoritaires : les vraies victimes de l’oppression n’étaient pas là. Pourtant, on pensait à elles.Capture d’écran 2020-03-09 à 03.59.59La lutte était (forcément) intersectionnelle,Capture d’écran 2020-03-09 à 03.59.35 et les références au voile nombreuses. Ces jeunes filles cultivées ont cru s’apercevoir que « voile » était l’anagramme partiel de « viol »,Capture d’écran 2020-03-09 à 04.00.52 et au lieu d’en tirer la conclusion évidente qu’imposer le voile est une forme de viol, elles préférent le revendiquer — l’ultime liberté de la femme étant sans doute d’être esclave.

Les slogans griffonnés sur les banderoles et les bouts de carton annonçaient la couleur. Références à Adèle Haenel,Capture d’écran 2020-03-09 à 04.01.08

 

 qui s’est effectivement « cassée » avec son ex-compagne, Céline Sciamma, quand elles ont constaté qu’elles n’avaient pas le César que méritait leur manque absolu de talent (et dans le monde orwellien qui est désormais le nôtre, elles auraient dû en décrocher des brassées) — et après avoir vérifié que les caméras étaient braquées sur elles. Attendons-nous désormais à ce que les étudiantes se lèventCapture d’écran 2020-03-09 à 04.04.50 et s’en aillent chercher ailleurs un « safe space » où elles auront la possibilité de protester en groupe et à l’abri de toute pensée contradictoire.

Le malheureux Polanski était conspué comme il se doit, avec des jeux de mots cinglants Capture d’écran 2020-03-09 à 03.55.30ou des allusions transparentes.Capture d’écran 2020-03-09 à 04.03.46À les en croire, la peur va changer de camp. Les juges qui en France ne sont pas tendres pour les violeurs se le tiendront pour dit. La prochaine fois, ils ordonneront la castration à froid : il régnait sur ce défilé une odeur de lynchage.
De toute façon, il n’y en avait quasiment que pour les lesbiennes, venues en masse. Sainte horreur des « cisgenres »,Capture d’écran 2020-03-09 à 03.58.44 un joli mot pour désigner celles et ceux qui sont conformes à leur biologie de naissance, ablation du pénis, et slogans énigmatiques sur les horreurs que l’on infligerait aux homosexuelles.Capture d’écran 2020-03-09 à 04.06.59

Sans que jamais aucune de ces organisations charitables n’aient un mot pour Mila. Mais voilà, elle n’est pas assez « intersectionnelle ». Comme le rappelle Caroline Fourest dans Génération offensée, dont je parlais récemment, Houria Bouteldja explique à qui veut l’entendre qu’être violée par un individu « racisé », ce n’est pas vraiment un viol. On a bien vu à Cologne et ailleurs en 2016 ce qu’il en était — ou place Tahrir au Caire de 2012 à 2014. Parlez-en à Caroline Sinz — entre autres — qui n’a même pas été autorisée par sa chaine à se plaindre. Trop hard. Trop stigmatisant.

Il y avait de tout — avec une revalorisation marquée du bas du corps qui aurait fait plaisir à Bakhtine… Curieux quand même, ce côté fécal.Capture d’écran 2020-03-09 à 04.04.05Y compris, puisqu’on est à Marseille, en version provençale.Capture d’écran 2020-03-09 à 04.04.37 Quitte à arborer de jolis colifichets — c’était parfois un vrai défilé de mode, ces jeunes filles violentées sortant d’un bon milieu qui a les moyens, et ce n’étaient pas les considérations marxistes qui les encombraient, ni les soucis de salaires, pourtant essentiels, ni leurs retraites à venir —, elles auraient dû s’enfiler doigt ou au poignet un Kin no unko japonais…

Le patriarcat en a donc pris pour son grade, mais sans que jamais ces jeunes filles attaquent (curieux, quand même, dans cette ville) les vraies sociétés patriarcales. Il était beaucoup question de « chattes »,Capture d’écran 2020-03-09 à 04.05.03Capture d’écran 2020-03-09 à 04.05.39 de menstrues,Capture d’écran 2020-03-09 à 04.07.26 et de masturbation.Capture d’écran 2020-03-09 à 04.00.18 Et de pères peloteurs — forcément peloteurs.Capture d’écran 2020-03-09 à 04.09.56 En vérité, évitez donc, messieurs, de faire des câlins à vos enfants, ils vous le reprocheront vingt ans plus tard.
Nous allons vers des rapports humains compliqués. Sans doute serait-il plus simple de cesser de faire des enfants.

Je désespérais de trouver quelque chose de neuf dans ce grand déballage — qui a fini en mégateuf improvisée, festive et tout ça — quand en remontant la Canebière je suis tombé sur une manif bien distincte de vraies femmes en lutte.Capture d’écran 2020-03-09 à 04.09.36 Des Kurdes qui protestaient contre la mort, sous les balles de Syriens inféodés au pacha criminel d’Ankara, de Hevrin Khalaf.Capture d’écran 2020-03-09 à 04.09.24Des guerrières — des « guérillères », aurait dit Monique Wittig, qui était une vraie féministe, elle.Des femmes qui sur le terrain prennent les armes, risquent effectivement leur vie, tuent ou sont tuées. Des femmes que les djihadistes d’Al Qaida craignent comme la peste, car être tué par une femme, paraît-il, empêche d’aller au Paradis d’Allah pour se taper des vierges toujours vierges — un cauchemar, quand on y pense. Celles sur lesquelles Caroline Fourest a tout récemment réalisé Sœurs d’armes. En allant sur le terrain.4738583De vraies femmes en lutte. Pas des petites bourgeoises gâtées.
Ça m’a fait du bien, tiens.

Jean-Paul Brighelli

Le degré zéro de la littérature et du cinéma

AVT_Virginie-Despentes_4910Roland Barthes théorisa jadis le « degré zéro de l’écriture » — un concept bien utile pour caractériser l’écart de toute énonciation par rapport à ce plancher théorique. C’était une image, car aucun énoncé n’est à proprement parler de degré zéro : l’intention rhétorique — et il y a de la rhétorique dans une recette de cuisine, un prospectus pharmaceutique ou même l’œuvre de Philippe Meirieu — est partout sensible, plus ou moins. C’était presque un jeu, à l’époque, entre étudiants, que d’essayer de produire un énoncé absolument neutre — ou mieux : nul.
Mais il en est de la littérature comme de l’arithmétique. Une fois que vous avez rétrogradé jusqu’au zéro s’ouvre à vous le champ infini des nombres négatifs.

Nous avions déjà Christine Angot, Marc Levy, Eric-Emmanuel Schmidt, Edouard Louis et autres créatures encensées en notre époque orwellienne d’inversion des valeurs. « L’ignorance, c’est la force », disait Big Brother. « Le cinéma c’est nous », clament Adèle Haenel et Céline Sciamma, immédiatement soutenues par tout ce que la profession rassemble de nullités grandes gueules et de néo-convertis soumis à la nouvelle dictature des laissés-pour-compte par manque de talent. On saluera particulièrement Florence Foresti, l’« écœurée » de service qui devrait prendre des cours d’animation outre-Atlantique et se demander pourquoi un homme persécuté parce que juif en Pologne dans les années 40 n’a pas beaucoup grandi (mais quelle immonde créature !), Aïssa Maïga, celle qui compte les Noirs sur ses doigts et croit que Vincent Cassel est métis, et Jean-Pierre Daroussin, qui a tout d’un héros houellebecquien — dans le genre collabo incapable de dire « Polanski ».
À donner raison à Jean Dujardin qui s’est exclamé, à voir le traitement indigne reçu par un film remarquable qu’il porte remarquablement bien : « Je me casse, ça pue dans ce pays ».
L’ami David Desgouilles a bien résumé ce grand moment de vide télévisuel — car la télé s’exerce elle aussi au degré zéro, et elle y réussit particulièrement bien.

Des raisons d’espérer ? Fanny Ardant, impeccable comme toujours (elle ne me lira pas, mais je tiens à lui dire combien je l’avais trouvée sublime en Elvire dans le Dom Juan mis en scène par Francis Huster en 1987), a soutenu Polanski parce que c’est un ami, et que l’on pardonne tout à ses amis — surtout quand celle à qui il a fait quelque chose lui a pardonné aussi.
Des raisons de désespérer ? Un ministre de la Culture (comment s’appelle-t-il déjà ? André Malraux — ah non, ça, c’était avant) qui ne connaît rien à la culture ni au cinéma et voudrait récompenser les uns et les autres en fonction de leur moralité et de leur adhésion à une morale « en marche ». Mais que restera-t-il de Franck Riester, quand Polanski sera toujours célébré comme l’un des grands réalisateurs du XXe siècle — et metteurs en scène de théâtre, j’ai un souvenir très vif de l’Amadeus qu’il avait mis en scène et joué en 1982 au théâtre Marigny).

Et puis est arrivé le degré zéro du degré zéro, Virginie Despentes, qui dans un long crachat — mais elle n’a jamais su écrire autre chose que glaires et mollards agglomérés — publié dans Libé s’écrie : « On est humilié par procuration quand on les regarde se taire alors qu’ils savent que si Portrait de la jeune fille en feu ne reçoit aucun des grands prix de la fin, c’est uniquement parce qu’Adèle Haenel a parlé et qu’il s’agit de bien faire comprendre aux victimes qui pourraient avoir envie de raconter leur histoire qu’elles feraient bien de réfléchir avant de rompre la loi du silence. Humilié par procuration que vous ayez osé convoquer deux réalisatrices qui n’ont jamais reçu et ne recevront probablement jamais le prix de la meilleure réalisation pour remettre le prix à Roman fucking Polanski. »
Pauvre cloche ! Degré zéro moins-moins de la littérature ! Pornographe de très bas étage ! S le Portrait de la jeune fille en feu n’a rien obtenu de probant, sinon le César de la meilleure photographie, lot de consolation que l’on attribue à une œuvre qui n’avait aucune autre qualité, ce n’est pas parce que la profession est faite d’hommes, mais parce que ce film est nul, et joué par une actrice nulle qui a oublié d’apprendre à articuler. Etre lesbienne n’est pas un gage de qualité, ni pour une actrice ni pour une réalisatrice. Ni pour une écri[très]vaine du genre Despentes. N’est pas Nathalie Clifford Barney ou Colette qui veut.
Parce que contrairement à ce que dit Despentes, qui manque tout à la fois de style et de culture, des lesbiennes au pouvoir, à l’époque des Barney, Liane de Pougy, Winnaretta Singer, princesse de Polignac, Elisabeth de Grammont, Romaine Brooks, Renée Vivien (« Sapho 1900, Sapho 100% »), Gertrude Stein, Vita Sackville-West ou Virginia Woolf, il y en a eu et en grand nombre. Mais elles avaient du talent, elles. Et de la classe. Et je les salue bien bas.

Cela m’a tellement mis en colère que je suis allé, coup sur coup, voir deux films réalisés par des hommes, et mettant en scène, pour l’essentiel, des hommes — Dark Waters et le Cas Richard Jewell. Deux grands films politiques, deux purs chefs d’œuvre, qui vous réconcilieront avec le cinéma — tout comme J’accuse vous avait fait croire qu’il existait encore un septième art de haut niveau en France. Non que je récuse les films faits par des femmes — j’ai une grande admiration pour Kathryn Bigelow, par exemple. Mais gâcher des budgets — bon, c’est en grande de l’argent public, on ne sait pas trop comment financer des navets autrement, chez nous — pour assister à des problèmes de nombril, merci, je laisse ça au cinéma français.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je n’ai pas vu le film de Nicolas Bedos, et je ne peux rien en dire ; Mais je suis très content du César de la Meilleure actrice à Anaïs Demoustier, impeccable dans Alice et le maire, chroniqué ici-même.

Génération offensée

9782246820185-001-TIl y avait la « Génération J’ai le droit » chère à Barbara Lefebvre. Voici la « Génération offensée » de Caroline Fourest : le propos est sensiblement différent, mais à l’arrivée les deux livres se rejoignent. La génération 2000 (et même en grande partie la génération précédente, celle des années 1990) est tellement atomisée par une inculture sidérante qu’elle préfère sacrifier le bon sens sur l’autel de ses passions que s’imposer l’exercice, toujours rude, d’un examen rigoureux de son mode de pensée et de son rapport au réel.

Le livre de Fourest est — entre autres — une collection des hauts faits du politiquement correct, des deux côtés de l’Atlantique. Il y a la narration des épisodes connus, l’interdiction d’un spectacle au Québec, le lynchage d’un prof à Evergreen, le blocage des Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne pour cause de « blackface », ou l’interdiction de parler imposée à Sylviane Agacinski à Bordeaux. De tout cela j’ai parlé par ailleurs.
Il y a aussi l’exposé, moins documenté dans la grande presse (et cela seul est significatif du climat de peur qu’ont instauré les tenants du multi-culturalisme et de la pensée décoloniale) d’une multitude d’incidents, de pressions sur des artistes, de lynchages inaboutis (y compris celui de la narratrice, en Belgique). Une convergence d’horreurs qui à terme, parce que cette génération est arrivée aux commandes de nombreuses facs — via le secteur inépuisable de bêtise de la Sociologie —, menacent de ranger la France sous la bannière, déjà déployée aux Etats-Unis, du sectarisme et de l’anti-universalisme. Voir par exemple les ennuis d’Exhibit B, un spectacle sur le colonialisme que la Brigade anti-négrophobie (non, je n’invente rien !) a tenté d’interdire en 2014 au théâtre de Gérard Philipe de Saint-Denis.

Le récit du scandale du Bánh mì inscrit dans les menus de la fac d’Oberlin en 2015 est ainsi un petit bijou narratif. En deux mots, une étudiante d’origine vietnamienne ne retrouve pas dans le plat proposé à la cantine les ingrédients traditionnels, et hurle à la mort — et à « l’appropriation » par une culture blanche (le blanc, c’est le mal, chacun sait ça) d’un produit spécifiquement asiatique…
Sauf que Bánh mì vient de « pain de mie », et que ce plat si culturellement vietnamien est en fait une pure production de la période coloniale. Une appropriation par les Indochinois de la baguette française — une excellente idée, par ailleurs, et pas de quoi monter sur ses grands chevaux. Mais en l’absence de toute culture, on s’insurge pour des riens.

Et c’est ce qui frappe dans ces anecdotes soigneusement rassemblées. L’inculture absolue des étudiants d’aujourd’hui. Pas de quoi s’en étonner pourtant. Nous savons bien qu’on ne les a pas éduqués, et que l’école US ne vaut pas mieux que la nôtre — qui en a d’ailleurs copié les tares, acquises là-bas dès la fin des années 1960.

Reprenons au début. Fourest analyse remarquablement la clé de tous ces comportements apparemment incohérents : « La légitimité vient du statut de victime », les jeunes d’aujourd’hui préfèrent être pots de terre que pots de fer. C’est le leitmotiv de son livre : « Les sociétés de l’honneur, explique-t-elle avec une grande pertinence, flattaient l’héroïsme, au prix d’un virilisme guerrier. Les sociétés contemporaines ont placé le statut de victime tout en haut du podium » — et ont même généré une « compétition victimaire ». Cette dévirilisation, dont Nietzsche attribuait les symptômes au triomphe du christianisme, qui exhibe une victime exemplaire comme modèle indépassable — et l’islam joue désormais sur la même corde sensible —, touche tous les secteurs, principalement la jeunesse.
Qui se réfugie dans les « safe spaces » (ces lieux préservés dans les facs américaines où l’on ne craint plus d’être offensé par les propos de qui que ce soit — l’entre-soi absolu), et profite des « trigger warnings », ces avertissements proférés par les enseignants afin d’éviter aux oreilles sensibles de leurs étudiants d’être heurtées par des propos sur les races, le viol, les femmes, et j’en oublie car la sensibilité des « victimes » est infinie : ainsi ceux qui craignent les agressions psychologiques peuvent sortir tout de suite de la salle, au lieu de se lever, indignés, en plein milieu du cours.
Quel idiot de ne pas y avoir pensé ! Travaillant cette année — entre autres — sur les Liaisons dangereuses, insistant particulièrement sur la façon grotesque — que souligne la Marquise de Merteuil — dont la pauvre Cécile raconte son dépucelage, j’aurais pu, par la grâce d’un trigger warning de bon aloi, vider ma salle, encombrée d’élèves, de la moitié des effectifs. Nous nous serions retrouvés entre gens intelligents — quel bonheur… Sans compter que c’est un excellent moyen de résoudre le casse-tête des classes surchargées.

Caroline Fourest n’a pas de mal à expliquer que cet anti-racisme de carnaval est un vrai racisme dans les faits. Que ce féminisme tribal est un anti-féminisme : voir la façon dont Houria Bouteldja, qui rêve sans doute du succès, outre-Atlantique, d’une ordure antisémite comme Louis Farrakhan, le créateur de la Nation of Islam, explique que seul un viol pratiqué par un Blanc est un vrai viol, et que ses « sœurs » seraient bien inspirées de ne pas dénoncer ceux pratiqués par des salopards « racisés », comme disent élégamment ces gens-là. Le livre de Fourest a été écrit et imprimé avant l’affaire Mila, mais le silence d’Osez le féminisme et des associations LGBT sur le cas de cette adolescente vilipendée parce qu’elle est lesbienne et a expliqué ce qu’elle pensait de la religion musulmane est significatif : au nom de l’intersectionnalité des luttes, pas question de soutenir une femme qui se plaint de Musulmans. « C’est tout le problème du droit à la différence », explique Fourest. « Au lieu d’effacer les stéréotypes, il les conforte et finit par mettre les identités en concurrence. »

Fourest explique alors de façon lumineuse les enjeux cruciaux de ces combats : « Porté par une jeunesse estudiantine assoiffé de radicalité pour faire oublier ses privilèges, l’antiracisme identitaire ne songe qu’à éliminer sa concurrence : l’antiracisme universaliste ». Dans un monde où seuls des « transgenres » peuvent jouer des transgenres, Marlon Brando, qui avait des origines fort diverses mais pas d’ADN italien, n’aurait pas dû être autorisé à jouer le Parrain.

Là où je ne suis plus Caroline Fourest, c’est lorsqu’elle dit que les prises de parole de la Gauche postmoderniste « ne servent qu’à gonfler les voix de l’extrême-droite » — qu’elle persiste à croire un danger sous prétexte que de vieux fachos parlent sur Radio-Courtoisie (combien d’auditeurs ?) ou dans les colonnes de Minute (combien de lecteurs ?).
Parlons clair, pour redresser les idées tordues que nombre d’imbéciles colportent. Ceux qui se dressent aujourd’hui contre cette Gauche identitaire, contre ces antiracistes racisés, contre ces féministes capables de défendre le viol et l’excision au nom de l’intersectionnalité des luttes, sont des Républicains purs et durs. Majoritaires dans le pays, mais éparpillés, et qui se soucient fort eu d’être rangés dans les petites cases de Droite et de Gauche. Dire que leurs prises de position — y compris les miennes — servent l’extrême-droite, c’est faire le lit d’une seconde session, 2022-2027, du « centrisme totalitaire », selon le joli mot de Polony.

Vous vous rappelez sans doute que dans vos manuels du Primaire (je m’adresse ici aux plus de 50 ans, Fourest y a sans doute échappé), on vous racontait le dialogue du fils de Jean le Bon qui, se battant avec son père à la bataille de Poitiers, lui lançait : « Père, gardez-vous à droite ! Père, gardez-vous à gauche ! » Nous sommes tenus de marcher sur la crête — et ce n’est pas bien commode. Mais c’est essentiel.

Un mot encore. Dans Réflexions sur la question juive, Sartre explique très bien que les racistes ne sont pas susceptibles d’être convaincus — parce qu’ils sont dans la passion (un mot que Fourest utilise à bon escient pour décrire l’état d’esprit des dictateurs en herbe) et non dans la raison. Et que seule une grande claque dans la gueule peut les faire changer d’avis. Ma foi, je crois qu’effectivement il ne faut pas essayer de convaincre de leurs torts des gens qui pensent n’en avoir aucun. Plus qu’à la « génération 2000 », ils appartiennent à l’espèce « sombres connards », et je ne vois pas d’autre solution, à chaque rencontre, que de les châtier durement. Ils vivent d’impunité ? Eh bien, il faut que cesse cette impunité, et qu’ils paient, dans leur chair, les exactions qu’ils se permettent. Ce sont de vrais fascistes, il faut les traiter comme des fascistes. C’est de la légitime défense — et rien d’autre.

Jean-Paul Brighelli

Regard de femme

Avertissement liminaire, à l’intention des crétins et crétines, de plus en plus nombreux dans le ciel français depuis qu’on les met en orbite : ce qui suit est une interview fictive, qui m’a été inspirée par une émission écoutée samedi 22 février sur France-Inter. Natacha Polony y était opposée à Iris Brey, à propos de la sortie du livre de cette dernière, le Regard féminin – une révolution à l’écran (Editions de l’Olivier). Ce que j’ai entendu m’a incité à interviewer — ou à faire semblant d’interviewer — cette dame, dont les positions sur le cinéma sont d’une imbécillité si consternante que je me demande encore comment Polony a fait pour garder un ton de voix uni et poli, face à la Bêtise à front de taureau.

« Vous dites qu’il faut inverser le regard que nous portons sur les images… »

« Oui ! Bien sûr je n’invente rien, tout part d’Aristote et de la mimesis, bien sûr… Ce que je dis n’a absolument aucune originalité… Le spectateur s’identifie à ce qui lui est le plus proche — les petits garçons au prince charmant, et les petites filles à la belle princesse… Un truc d’hommes, ça, la belle princesse ! Quand je suggère de changer le regard en imposant des quotas de films de femmes, quelle que soit la qualité intrinsèque du film, c’est parce que je suis une femme avant d’être une spectatrice ou une critique de cinéma… Par exemple, j’adore les films de Chantal Ackerman, je cite systématiquement Jeanne Dielman, où — il faut bien le reconnaître — Delphine Seyrig nous faisait chier pendant 201 minutes, dans sa belle robe de chambre d’un bleu passé, mais une femme qui filme une femme qui se fait chier, ce n’est pas comme un homme qui filme une femme qui se fait chier — Anna Karina chez Godard, par exemple… L’ennui vu par Godard est drôle, alors qu’il est chiant chez Ackerman, et c’est cela qu’il faut filmer : le chiant.
« Quant au sexe… Les scènes d’amour filmées par les hommes sont des scènes de pénétration : ma bite, ton vagin. Inversez le regard : mon vagin, ta bite… Vous saisissez la différence, n’est-ce pas… Dans un film d’homme, une bite ne reste jamais longtemps à l’air, l’actrice est sommée de la mettre tout de suite dans sa bouche… D’abord elle est sous l’homme, et quand elle se relève, c’est pour le sucer… Une horreur idéologique… Quand deux femmes font l’amour dans un film de femmes, il ne leur vient pas à l’idée de sucer des bites, non ? Alors que deux lesbiennes dans un film d’homme, chez Kechiche par exemple, elles ont quand mêle l’air de sucer des bites… Mais bon, je fais une exception quand même pour Kechiche, il est arabe et au nom de l’intersectionnalité des luttes, on ne peut pas l’accabler…

« Pour un homme, un vagin est un espace à investir. Pour une femme, c’est l’endroit de son corps d’où s’écoule du sang chaque mois. N’instrumentalisons plus le vagin, menstrualisons-le ! Il faut des plans de vagin saignant ! Réhabilitons le tampax ! Je n’en reviens toujours pas que ce soit un homme, José Pinheiro, qui ait adapté les Mots pour le dire, le très beau roman de Marie Cardinal sur les règles sans fin !
« D’ailleurs, qu’est-ce qu’un corps de femme dans un film d’homme ? Un objet de désir. Une bouche de femme dans un film d’homme, c’est une autre cavité à remplir. Une bouche, une bite — paf ! Alors que dans un film de femmes, c’est une parole de femme — et plus elle sera maladroite, plus elle sera authentiquement féminine, car vous nous avez coupé la parole, n’est-ce pas, depuis des millénaires… Une femme dans un film de femmes, c’est une femme et rien d’autre… Non soumise au regard désirant, pas même celui du spectateur… Adèle Haenel, ma coqueluche actuelle, n’est pas très jolie, elle a les seins qui tombent, elle n’articule pas — elle ne fait pas la star ! Elle ne fait pas Ava Gardner ! Elle est une vraie femme qui se bat pour toutes les femmes ! Et j’espère bien que son Portrait de la jeune fille en feu — un film exemplaire sur l’amour de deux femmes, fait par une femme qui aime les femmes — décrochera tous les César et écrasera J’accuse, le film trop bien léché (c’est significatif, hein, de la part d’un homme, ce « léché » !), trop réussi, de ce violeur de Polanski ! Un hétérosexuel blanc, je vous demande un peu !
« Quoi, la « qualité » ? Quoi, la « belle » image ? En tant que femme, nous devons faire un vrai cinéma-vérité, avec des images ordinaires, comme l’est la vie des femmes ! Des images creuses dans un film nul, ça, c’est la vie des femmes !
« Et en littérature, c’est encore pire ! Dans un livre d’homme, les femmes sont des victimes ! Toutes ! On incite les petites filles à s’identifier à des victimes — ou à des salopes. Regardez, les Liaisons dangereuses par exemple : Tourvel ou Cécile, des victimes ; Merteuil, une salope. Alors que dans les Mandarins, Beauvoir brosse le portrait d’une vraie femme libérée, qui choisit ses amants, tout comme Beauvoir laissait Sartre pour se taper Nelson Algren. Echange des rôles : c’est la femme qui devient prédatrice ! Et Beauvoir montre très bien comment Henri (Camus, hein…) séduit une jeune fille — Josette, si je me souviens bien… C’est tout ce qui reste aux écrivains vieillissants, les jeunes filles… Voire les très jeunes ! Matzneff, hein… Vous connaissez beaucoup d’héroïnes qui se tapent des gosses de 14 ans…
« Ah oui, le Diable au corps… Mais justement : c’est écrit par un homme ! C’est filmé par des hommes ! Horreur ! Horreur ! Horreur !

« Il faut des quotas. Imposer au moins 50% de films de femmes, partout. Peu importe qu’ils soient « bons » — le « bon » est un critère mâle ! L’égalité sera réalisée quand des femmes auront le droit de faire des films nuls avec des héroïnes qui ont leurs règles ! Ce sera ça, l’histoire : un flux menstruel filmé en gros plan pendant deux heures ! Ressuscitons Chantal Ackerman ! Ressuscitons Duras ! Exaltons Céline Sciamma, une lesbienne qui dirige sa compagne dans un film de femmes qui s’aiment ! Vous avez lu le Monde sans femmes de cet écrivain fasciste, Virgilio Martini ? Eh bien, allons vers le monde sans hommes !

« Et des films sans trop de dialogues, s’il vous plaît, comme dans Hiroshima mon amour. Parce que la parole a été confisquée par les hommes, depuis des siècles, et que faire parler les femmes, c’est un truc d’hommes : nous, nous nous taisons, nous avons l’habitude… Ou alors si ça parle, ça parle entre ses dents, comme Adèle Haenel…

« Comment ça, c’est chiant, Duras ? Depuis qu’elle a fait jouer à un semi-remorque le rôle de Gérard Depardieu, mon regard sur les routiers a changé. Grâce à elle, chaque fois que je vois un camion, j’entends une parole de femme qui passe ! Comment ça, elle est nulle, Haenel ? Mais enfin ! Elle plaît à Libé et aux Inrocks !

« Renversons le regard ! Finissons-en avec le talent, cette invention bien masculine pour interdire aux femmes de créer à leur tour ! Comment ça, le talent n’a pas de sexe ? Mais vous n’avez rien compris, mon pauvre ami ! C’est au sexe de parler ! Après tout, ce n’est pas un hasard si le sexe féminin a des lèvres, n’est-ce pas… L’amour entre deux femmes, c’est le croisement de deux monologues ! »

pcc Jean-Paul Brighelli

Six milliards de voyeurs

Dans New York Miami, Clark Gable, reporter en quête de scoop, côtoie longuement Claudette Colbert, riche héritière en quête de liberté. Et lorsqu’ils partagent une chambre de motel, Gable tend une corde entre leurs deux lits sur laquelle il pose une couverture qui fait cloison : dans la vie sociale, on ne mélange pas les faits privés — coucher — et les réalités publiques.
À la fin du film, enfin marié avec l’héroïne, Gable imite les trompettes de Jéricho, et la couverture s’écroule, abolissant le fossé entre espace privé et espace public. Fin du film, passage au noir. Le sexe entre en scène in absentia, conformément au Code Hays et aux règles de bienséance, humour en prime. Ce que nous avons vu — voyeurs cinématographiques que nous sommes — ne concernait que l’espace public. Juste ce qui était montrable. Comme Capra n’était pas Abdellatif Kechiche, il se souciait assez peu de savoir si le héros faisait ou non un long cunni à l’héroïne.

Dans une très jolie nouvelle intitulée justement « la Vie privée », Henry James décrit un écrivain particulièrement terne en public, parce qu’il est en fait en train d’écrire, au même moment, dans sa chambre, alors qu’il est au salon. Et un aristocrate très brillant au contraire, se dissout quand il est seul, parce qu’il n’existe qu’en société. Dédoublements typiques de l’écrivain américain, et symboliques de la séparation entre vie publique et vie privée.
C’est cette séparation bien nette que les réseaux sociaux (ou asociaux) abolissent a priori. La vie privée devient publique. On se doit d’être conforme à tout moment à l’image de soi que l’on prétend donner. Même dans les alcôves. La société du spectacle a fini par envahir la sphère privée. Dans le « village global » de l’ère numérique, six milliards de voyeurs guettent par le trou de serrure de leur ordinateur.

Montaigne, élu (et réélu, ce qui était fort rare à l’époque) maire de Bordeaux, se gausse de ceux qui restent notables ou prélats « jusques en leur garde-robe ». Et de préciser : « Le maire et Montaigne ont toujours été deux, d’une séparation bien claire. » On savait à l’époque que l’image publique obéissait aux lois du theatrum mundi. On se doit désormais d’être grand homme même pour son valet de chambre. La « transparence » à tout prix, qui vous somme d’afficher vos préférences sexuellles ou vos superstitions religieuses dans la rue, a eu raison de la vie privée. Ainsi commencent tous les fascismes.

Heureux XVIe siècle, où la vie privée le restait ! Où l’on pouvait, en privé, se comporter à sa guise, sans que cela importât à la vie publique ! Heureux, cet autrefois où de hauts responsables politiques – Henri IV, Louis XIV, Louis XV, Napoléon, Giscard, Mitterrand ou Chirac – pouvaient se livrer à des escapades voluptueuses sans que cela infirmât leur capacité à gouverner ! L’adultère est dépénalisé, l’homosexualité aussi, la masturbation n’est plus susceptible d’être soignée par les psychiatres, la sodomie n’entraîne plus le bûcher. Nous nous sommes assez battus pour la liberté sexuelle pour en profiter pleinement…

Sauf que la vertu (et son corolaire immédiat, l’hypocrisie) n’ont pas renoncé, et sous sa forme la plus sévère. Au fur et à mesure que la pornographie envahissait les circuits commerciaux, le puritanisme, qui est son autre visage (j’ai expliqué ça dans la Société pornographique, je n’y reviens pas), est revenu en force via l’idéologie de la transparence. Ce n’est plus une couverture épaisse qui sépare les protagonistes de New York-Miami, c’est le voile de Poppée.
Mais ce qui est éminemment érotique dans la peinture est devenu obscène dans la vie moderne, qui admet Pornos mais recule devant Eros. Benjamin Griveaux peut bien faire en privé ce qu’il veut avec qui il veut – et peut-être avec l’assentiment de son épouse, personne n’en sait rien -, mais il ne doit pas faire ce que ne ferait pas en public le futur maire de Paris. Autrement dit, rien.

Rien du tout. Pas de branlette, pas d’adultère, pas de fantaisies. Rien. La société de surveillance généralisée (et les politiques qui aujourd’hui feignent de protester ont mis en place dans les rues des systèmes sophistiqués d’identification qui ne laissent plus aucun espace à la liberté) prétend contrôler tous nos comportements. Big Brother is watching you. Nous sommes espionnés, fichés, répertoriés. Et pas besoin d’imaginer un Grand Organisateur de ce flicage général : chacun est pour chacun un petit Savonarole, exigeant des autres qu’ils se promènent avec leur confession autour du cou. L’ère numérique, ce sont les procès de Moscou permanents.

J’ai dans l’idée que je ne ferai jamais de politique. Après tout, j’ai commis dans les années 1990 quelques romans érotiques, qu’une bonne conscience ne manquerait pas de me rappeler : on stigmatise Marlène Schiappa pour des polissonneries de plume (non, même pas celles que l’on taille !) sans grande conséquence ; que ne me reprocherait-on pas ? D’aucunes me harcèleraient (bien sûr, aucune de ces dames qui « osent le féminisme » n’a jamais osé de jeu SM, tout comme aucune croyante n’a jamais enfreint le sixième commandement, ni avalé la salive d’un autre pendant le ramadan), quelques autres, connues dans une autre vie et sur lesquelles je pourrais raconter nombre de détails savoureux si j’avais le revenge porn chevillé à l’âme, me balanceraient sur #MeToo ; et les bien-pensants enquêteraient auprès de l’une ou l’autre de mes ex-épouses pour savoir si je n’ai pas fait des accrocs au contrat (réponse : oui – tout comme elles, et quelle importance ?). Paraphrasons Beaumarchais : « Aux qualités que l’on demande aux politiques, combien de saints mériteraient aujourd’hui d’être maires de Paris ? »
Il en est du sexe comme du reste. Que celui qui n’a jamais péché lance la première pierre…

La seule chose qui coinçait, avec Griveaux, c’était sa nullité de candidat… Son ostentation de vertu, sa pose avec madame, sur ses affiches, font partie de ces gestes obligés auxquels les candidats se livrent aujourd’hui ; il faut arriver d’une autre planète pour les lui reprocher. Qu’il se soit livré avec telle ou telle créature à des ébats plus ou moins corsés ne regarde personne, tant qu’ils restent dans les limites de la légalité et du libre consentement entre individus majeurs, et je suis absolument sûr qu’aucun Parisien ne les lui aurait reprochés, s’il s’était accroché. Mais il y a assez d’hypocrites dans son propre parti, ou assez de gens inquiets devant la possibilité d’autres déballages, pour l’avoir contraint à se mettre en retrait.
Ma foi, si les Français veulent un homme irréprochable, fidèle, ami des animaux, et végétarien de surcroît, ils n’ont qu’à voter Hitler, qui avait une vie personnelle bien plus canonique que cet alcoolique de Churchill. Nous entrons dans une ère où l’on va finir par préférer un antisémite discret à un branleur assumé.
Jean-Paul Brighelli

« I don’t find virtue photogenic »

kirk-douglas-as-doc-holliday-charcoal-western-L-wbWj2d« I’ve always been attracted to characters who are part scoundrel : I don’t find virtue photogenic » (j’ai toujours été attiré par les personnages qui sont en partie des crapules : je ne trouve pas la vertu photogénique), racontait Kirk Douglas au New York Times en 1984. Je ne reviendrai pas sur la filmographie de cet immense acteur, mais le fait est qu’il fut toute sa vie fidèle à ce principe. Du reporter cynique de Ace in the hole au cowboy rebelle de Lonely are the Brave en passant par le Doc Holliday de OK Corral, tueur tuberculeux, ou le Einar borgne des Vikings (ah, la scène où il coupe l’une après l’autre, à la hache, les tresses de la femme adultère !), l’acteur a collectionné les rôles ambigus, voire franchement répugnants. 777full-jo-van-fleetLa manière dont Doc Holliday traite Jo van Fleet dans OK Corral a de quoi indigner les pratiquantes de MeToo. Et Elisabeth Threatt, qui joue si bien l’Indienne dans The Big Sky, n’a plus rien joué après — peut-être parce que Douglas lui a tanné les fesses à coups de ceinture, comme il le raconte dans le Fils du chiffonnier. C’est très mal, bien sûr — même si, dit-il, c’était à sa demande. Ça ne se fait pas, enfin, Kirk !
Même quand il était du côté du Bien (dans Spartacus par exemple, où des Américains jouent les esclaves révoltés, pendant que des Anglais ont été recrutés pour jouer les Romains esclavagistes — ce n’est pas anodin), il tue avec une férocité qui laisse planer plus qu’une ambiguïté en nos temps de mansuétude généralisée où nous épargnons l’adversaire à terre afin qu’il nous poignarde dans le dos.

Bien sûr, ce n’est pas l’acteur qui choisit de donner au personnage tel ou tel caractère. C’est au scénariste et au réalisateur — encore que Douglas fût connu pour intervenir dans la construction du personnage, quitte à faire modifier des pans entiers de scénario ou de dialogue. Quand Dalton Trumbo, qui en avait bavé, écrit Spartacus à la demande expresse de Douglas, il sait qu’on ne doit laisser vivants ni les Romains ni les maccarthystes vaincus. Sinon, retour de bâton rapide, crucifixion du héros et élection de Nixon, qui fut un pilier de la Commission des activités anti-américaines…

Ce qui nous amène aux bons sentiments qui dégueulent de tous les côtés en ce moment, comme la foule autrefois sortait des vomitoriums du Colisée.

En 2015, Peter Ludlow, prof à la Northwestern University, accusé de harcèlement sexuel par deux étudiantes, est acculé à la démission dans la grande vague de sexe politiquement correct qui déferlait alors sur les USA et nous touche présentement. Sa collègue Laura Kipnis publia alors un essai intitulé Unwanted Advances : Sexual Paranoia Comes to Campus, qui vient d’être traduit en français sous le titre le Sexe polémique.ssex-polémique Un essai qui lui attira les foudres de la communauté étudiante, puisque ces jeunes gens ne tolèrent pas que l’on couche, ni que l’on parle, ni quoi que ce soit à part leur reflet dans le miroir des safe spaces qu’on leur a construits pour qu’ils s’y sentent à l’abri : le maccarthysme de la vertu est peut-être plus ignoble encore que celui de l’anti-communisme. Hurler dans les réunions publiques leur sert de défouloir. La protestation de vertu outragée est un mode de sublimation, au même titre que le mysticisme ou l’art, jadis. L’écologisme version Greta Thunberg est aussi la sublimation d’une libido malade. Ils feraient mieux de se branler en lisant les 11 000 verges, un livre qui vaut mieux, dans le genre cravache, que Fifty Shades of Grey.

« C’est avec les beaux sentiments que l’on fait de la mauvaise littérature » : on connaît la réflexion de Gide, qui s’y connaissait en plaisirs licites et illicites — et il est temps que l’on censure un auteur qui avouait dès les années 1920 qu’il allait en Tunisie enculer de petits Arabes :

« Je me laissai entraîner dans la dune par Ali – c’était le nom de mon jeune porteur ; nous atteignîmes bientôt une sorte d’entonnoir ou de cratère, dont les bords dominaient un peu la contrée, et d’où l’on pouvait voir venir. Sitôt arrivé là, sur le sable en pente, Ali jette châle et manteau ; il s’y jette lui-même et, tout étendu sur le dos, les bras en croix, commence à me regarder en riant. Je n’étais pas niais au point de ne comprendre pas son invite ; toutefois je n’y répondis pas aussitôt. Je m’assis, non loin de lui, mais pas trop près pourtant, et, le regardant fixement à mon tour, j’attendis, fort curieux de ce qu’il allait faire.
J’attendis ! J’admire aujourd’hui ma constance… Mais était-ce bien la curiosité qui me retenait ? Je ne sais plus. Le motif secret de nos actes, et j’entends : des plus décisifs, nous échappe ; et non seulement dans le souvenir que nous en gardons, mais bien au moment même. Sur le seuil de ce que l’on appelle : péché, hésitais-je encore ? Non ; j’eusse été trop déçu si l’aventure eût dû se terminer par le triomphe de ma vertu – que déjà j’avais prise en dédain, en horreur. Non ; c’est bien la curiosité qui me faisait attendre… Et je vis son rire lentement se faner, ses lèvres se refermer sur ses dents blanches ; une expression de déconvenue, de tristesse assombrit son visage charmant. Enfin il se leva :
« Alors, adieu », dit-il. Mais, saisissant la main qu’il me tendait, je le fis rouler à terre. Son rire aussitôt reparut. Il ne s’impatienta pas longtemps aux nœuds compliqués des lacets qui lui tenaient lieu de ceinture ; sortant de sa poche un petit poignard, il en trancha d’un coup l’embrouillement. Le vêtement tomba ; il rejeta au loin sa veste, et se dressa nu comme un dieu. Un instant il tendit vers le ciel ses bras grêles, puis, en riant, se laissa tomber contre moi. Son corps était peut-être brûlant, mais parut à mes mains aussi rafraîchissant que l’ombre. Que le sable était beau ! Dans la splendeur adorable du soir, de quels rayons se vêtait ma joie ! »

Brigades de la vertu, que faites-vous ? Qu’attendez-vous ?

Il existe sur le Net une kyrielle de propositions de dissertations rédigées qui examinent la phrase de Gide —et aucune ne vaut tripette. La vertu est pour les profs l’Annapurna indépassable, le zénith de la pensée, l’apex de toute étude littéraire. Le « Souvenir de la nuit du 4 », de Hugo — que Rimbaud a naïvement pompé dans ce chef d’œuvre kitsch qu’est « le Dormeur du val », une œuvrette de bon élève s’il en fut jamais ; le « J’accuse » de Zola, qui est certainement ce que l’auteur de la Curée a commis de plus faible ; ou le « Liberté » d’Eluard : Benjamin Péret, qui était resté Surréaliste sans glisser dans la case Communiste, disait avec un peu de brutalité des textes rassemblés dans ce recueil de bons sentiments intitulé justement l’Honneur des poètes, que « pas un de ces « poèmes » ne dépasse le niveau lyrique de la publicité pharmaceutique ».
Mais voilà : la littérature « engagée » fournit aux commentateurs modernes la troisième partie de toute dissertation sur le sujet, et l’argument sans réplique des censeurs, coupeurs de couilles et autres vertueux à deux balles qui sévissent aujourd’hui. En un sens, la rafale de vertu sous laquelle nous succombons présentement a été chargée ces vingt ou trente dernières années par des enseignants qui ont cru bien faire, et qui ne connaissaient rien à ce qu’est la littérature.

Dans les Liaisons dangereuses, Merteuil se moque de Cécile, fraîchement dépucelée par Valmont (et les commentateurs modernes vous jurent tous qu’il s’agit d’un viol, alors même que Cécile dit le contraire) parce qu’elle se plaint des procédés du libertin, qui a un peu forcé l’événement : « Vous ne chérissez de l’amour que les peines, et non les plaisirs ! Rien de mieux, et vous figurerez à merveille dans un roman. De la passion, de l’infortune, de la vertu par-dessus tout, que de belles choses ! Au milieu de ce brillant cortège, on s’ennuie quelquefois à la vérité, mais on le rend bien » (lettre CV). Je faisais un cours le mois dernier sur ce roman indépassable, et je faisais remarquer aux étudiants qu’il y avait dans la phrase ironique de Merteuil les mots même qui fournirent à Sade la matière de trois livres successifs. Le marquis écrit la première version des Infortunes de la vertu en 1787 : elle ne sera publiée qu’en 1930. La seconde version, Justine ou les Malheurs de la vertu, est publiée en 1791. La troisième version (et la plus conséquente), la Nouvelle Justine, voit le jour en 1799. Trois essais pour rivaliser avec Laclos, dont les Liaisons, parues en 1782, ont dû cruellement résonner dans le crâne de Monsieur de Sade — comme aurait dit Jacques Chessex. Des volumes en grand nombre, pour dissimuler son dépit d’avoir été battu sur son terrain par un artilleur spécialiste de castramétation (je parle de Sade pour évoquer la mémoire de Pierre Guyotat, qui en parlait si bien et qui vient de mourir — c’était l’un des derniers grands écrivains français en exercice).

La vertu n’est pas photogénique. Elle n’est pas littéraire non plus. Elle est le système oppressif que les castes au pouvoir, au cours de l’Histoire, ont peaufiné pour contenir le peuple dans les bornes de la décence — et de l’impuissance. Le libertinage est un premier pas vers la liberté. Et tous ceux qui disent le contraire sont des suppôts de l’esclavage, ou des aliénés complets — et complices.
Bien sûr le vice en soi ne suffit pas — il est aussi lassant que la vertu. De surcroît, un peu de vertu ne messied pas au plaisir : rien n’est plus divertissant que le spectacle de la vertu défaite, surtout quand elle s’accompagne d’une reddition volontaire et d’une jouissance honteuse mais violente. Réhabilitons Don Juan, Casanova, Merteuil et Juliette, et laissons les peine-à-jouir s’abîmer la santé sur des « steaks » de soja (l’appellation devrait être heureusement bientôt bannie) et des « vromages » — puisque « fromage » est un mot aussi interdit désormais que « séduction » — dont l’idée seule me fait vromir.

Jean-Paul Brighelli

De la Beauté comme malédiction

bradpittonce2019-9e75dd-0@1xVoici donc Brad Pitt sélectionné aux Oscars dans la catégorie « Meilleur second rôle masculin ». Comme Manohla Dargis, je déplore que ce soit pour la bouse technicolor de Tarentino qu’il le soit, et non pour l’excellent Ad astra. Mais comme l’explique fort bien l’excellente critique du New York Times, sa prestation dans le film de James Gray, tout en intériorité, est si supérieure à son indolence musclée dans celui de Tarentino que des Américains n’ont pu l’apprécier.

Mais le point fort de son article est la malédiction — qu’elle épingle avec humour — qui accable Brad Pitt sur cette simple évidence : il est beau, il n’est donc pas un vrai acteur, puisqu’il se contente d’être. Une tautologie mortifère qui exclut du champ de la performance tous les acteurs ou actrices qui ont un physique avantageux — à moins qu’ils n’y renoncent. Daniel Day-Lewis, beau gosse s’il en est, fut récompensé lorsqu’il se déguisa en peintre irlandais tétraplégique (My left foot) ou se défigura avec une barbe lincolnienne. Charlize Théron — quelle splendeur — fut oscarisée lorqu’elle consentit à prendre 25 kilos et à s’injecter du collagène pour se défigurer, dans Monster.
Cette inflation pondérale est apparemment une condition sine qua non pour aspirer à la récompense suprême. De Niro a réussi le coup avec Raging Bull, tout comme Gary Oldman avec les Heures sombres. À moins que l’on ne récompense, à chaque fois, le diététicien qui leur a fait reprendre la ligne ?
Leonardo Di Caprio, si mignon dans Romeo + Juliette, a vite compris qu’il avait intérêt à épaissir et à prendre un faciès de brute burinée s’il voulait un jour brandir la ridicule statuette (ce qui fut fait pour le Loup de Wall Street et pour le Revenant : pour Titanic, il n’a même pas été nominé).

Et l’on apprend au fil de l’article que Robert Redford n’a reçu qu’une nomination à l’Oscar du meilleur acteur — et rien d’autre. Certes, il a eu un Oscar comme metteur en scène (pour Ordinary People), et un Oscar de rattrapage en 2001 pour l’ensemble de sa carrière, mais il a payé toute sa vie son apparence avantageuse. Quant à Paul Newman, après avoir été nominé à 7 reprises entre 1958 et 1982, après avoir reçu lui aussi un Oscar de rattrapage en 1985, il a finalement été récompensé pour son talent d’acteur — qui éclatait dès la Chatte sur un toit brûlant (1958) ou l’Arnaqueur (1961) — avec la Couleur de l’argent, en 1986. Il avait 61 ans, il entrait désormais dans la catégorie « beau vieillard ». Et c’est tout. Les années brillantes, où il jouait les jeunes premiers déjà sur le retour (Doux oiseau de jeunesse, 1962) ou les desperados désespérés (Butch Cassidy et le Kid, 1969) sont passées à l’as.
Trop beau.
Suspect.
Guilty, dit très bien Manohla Dargis.

L’article, sur le Net, est illustré par une parodie très drôle du David de Michel-Ange :Brad PittMais regardez bien. On lui a rajouté une feuille de vigne, pour illustrer le propos en creux de la critique. La sculpture classique n’en usait pas — il faudra attendre l’épouvantable XIXe siècle pour voir les statues affublées de cet ustensile ridicule qui tient en l’air par miracle. Et c’est très significatif.

L’Antiquité grecque associait automatiquement beauté et qualité. Kαλὸς κἀγαθός disaient les Hellènes, ce qui est beau est bon. Rappelez-vous la légende de Phryné. Accusée d’impiété et de corruption de la jeunesse athénienne (et on risquait gros, souvenez-vous de Socrate, condamné à mort pour les mêmes charges), elle allait être déclarée coupable quand son avocat eut l’idée de la dévêtir.1920px-Jean-Léon_Gérôme,_Phryne_revealed_before_the_Areopagus_(1861)_-_01 Ce qui l’innocenta : une femme d’une pareille perfection (elle passe pour avoir servi de modèle à Praxitèle pour son Aphrodite de Cnide) ne pouvait avoir le vice en elle.
C’est dans cette optique que le jeune Rousseau s’inquiéta toute une nuit du défaut que pouvait bien dissimuler la sublime Zulietta qui s’offrait à lui. Et il fut soulagé (c’est bien la seule façon dont il fut soulagé) quand il découvrit le lendemain qu’elle avait un téton borgne.

Arrive alors le christianisme. On inverse les signes. Du jour au lendemain, la beauté devint diabolique. Si ce n’est pas Eve, c’est Lilith. Sainte Lucie, selon certaines versions de sa légende, se serait elle-même arraché les yeux pour se défigurer et ne plus être objet de désir — ce pourquoi elle présente ses prunelles sur un plateau, que ce soit chez BeccafumiDomenico Beccafumi ou Zurbarán. Saint Paul, le gnome de Dieu, est d’une laideur repoussante — bien sûr, il brûle d’une beauté intérieure, bla-bla-bla. Savonarole oblige Botticelli à brûler ses déesses et ses nymphes. Et on ne recrutera jamais Brad Pitt pour jouer saint Jérôme ou saint Antoine…
Il n’y a guère que saint Sébastien qui soit beau — oui mais voilà, il est peint par Sodoma, qui comme son surnom l’indique prêchait sans doute pour sa chapelle…Sodoma_003

Le christianisme version protestante est encore plus rigoriste. D’abord, ils n’ont pas de saintes ni de saints, et ils ne représentent pas le Christ. Et puis ils ont la culpabilité chevillée à l’âme — sauf quand il s’agit de faire des affaires, comme l’a souligné Max Weber.

Alors Brad Pitt n’aura pas d’Oscar — d’autant qu’avec Tom Hanks, Anthony Hopkins, Al Pacino et Joe Pesci face à lui, la concurrence est rude. Pourtant, je le lui souhaiterais presque, pas pour ce film minable, mais pour l’ensemble de son œuvre (Brad Pitt dans Thelma et Louise ! Brad Pitt dans Et au milieu coule une rivière ! Brad Pitt, quoi !). À 56 ans passés, il pourrait être enlaidi par l’âge — mais pas même. Beau pour l’éternité. Et les mains vides. À jamais.

Jean-Paul Brighelli

Coronavirus : le fantasme de la barrière

Il y a quelques années, un jury ingénieux du CAPES d’Histoire-Géographie proposa, à l’oral, ce beau sujet : les murs. De la Grande Muraille au mur de Trump (qui vient de s’écrouler sous l’action du vent), en passant par celui de Berlin ou ceux de Palestine, aucun mur n’a jamais réussi à contenir ceux qu’il était censé refouler. Les Pictes traversaient le mur d’Hadrien dans les deux sens, les Mongols ont conquis l’empire des Hans, les latinos passent toujours gaillardement le Rio Grande, Allemands de l’Est et de l’Ouest fraternisent (enfin, pas tant que ça…), et les Palestiniens creusent des tunnels sous les fortifications israéliennes. La Terre sainte est devenue un saint gruyère.

Ni le « mur de la peste », bâti à la va-vite lorsqu’il s’avéra que le Grand Saint-Antoine avait ramené d’Orient, avec ses balles de coton, quelques rats hantés de puces hantées du bacille de la peste. On eut beau, depuis Bouc-Bel-Air, tirer sur les Marseillais qui tentaient de fuir leur cité contaminée, on essaya bien de se réfugier dans des bastides fortifiées, la peste tua tout ce qu’elle voulait — jusqu’à satiété. Ainsi s’arrêtent les épidémies — faute de victimes. Ne subsistent de cette tentative dérisoire que des amas de pierres, et les touristes s’étonnent de ces saignées dans les garrigues.unnamed

La littérature abonde en récits des temps de peste. Les conteurs du Décaméron passent le temps en se racontant des histoires salaces, pendant que la mort rôde au dehors, attendant l’ouverture fatale. Comme dit Boccace : « Combien de vaillants hommes, que de belles dames, combien de gracieux jouvenceaux, que non seulement n’importe qui, mais Galien, Hippocrate ou Esculape auraient jugés en parfaite santé, dînèrent le matin avec leurs parents, compagnons et amis, et le soir venu soupèrent en l’autre monde avec leurs trépassés. » Sic transit. En attendant, buvons frais.
Et ceux d’Edgar Poe, dans le Masque de la mort rouge, sont les convives de la toute dernière fête. Eros juste avant Thanatos. Et le conteur de conclure :
« On reconnut alors la présence de la Mort rouge. Elle était venue comme un voleur de nuit. Et tous les convives tombèrent un à un dans les salles de l’orgie inondées d’une rosée sanglante, et chacun mourut dans la posture désespérée de sa chute.
« Et la vie de l’horloge d’ébène disparut avec celle du dernier de ces êtres joyeux. Et les flammes des trépieds expirèrent. Et les ténèbres, et la ruine, et la Mort rouge, établirent sur toutes choses leur empire illimité. »

 Nous en sommes là avec le dernier virus chinois — dernier d’une longue série. Cette fois-ci ce ne sont pas les chauves-souris, créatures de la nuit, mais les serpents, messagers des Enfers, qui en sont responsables. Ou Xi Jinping. Une xénophobie démente accompagne les progrès du virus (à ce jour, 213 morts — la grippe l’année dernière, dans le monde, a tué entre 200 et 300 000 personnes, dont 6000 en France — petit cru). Ce n’est pas pour ça que l’économie du pays s’est cristallisée sur les masques sanitaires.
Une xénophobie démente habite ces peurs. Démente et globalisée : le Japon se rassemble derrière le hashtag #ChineseDon’tComeToJapan. À Singapour, des dizaines de milliers de personnes ont demandé par pétition au gouvernement d’interdire toute entrée de Chinois dans leur micro-Etat. À Hong Kong, en Corée du Sud et au Vietnam, les commerces et les entreprises affichent à l’entrée un « No Chinese » réconfortant pour les relations humaines. Et le Courrier Picard (ils sont cernés par les Chinois, à Amiens ?) a titré sur l’« Alerte jaune »860_une-courrierpicard-alerte-jauneavant de s’excuser deux jours plus tard, devant les protestations des Asiatiques, qui non contents d’être la cible des malfrats qui les pensent tous riches, sont désormais rejetés sur la seule couleur de leur peau.
Si le virus venait du Maghreb, en ferait-on autant ? La question se pose, dans un pays où une lesbienne maghrébine et athée ne reçoit aucun soutien ni des féministes ni des LGBT. Ce ne sont peut-être pas des salopes, mais ce sont tous des connards.
Cerise sur le gâteau, les « rapatriés » (on dirait les survivants d’une grande catastrophe) français du Yunnan sont mis en quarantaine dans un club de vacances gardé comme un camp de concentration juste en face de Marseille. Ils se font du souci, à Carry-le-Rouet, pour leur oursinade du week-end…Pendant ce temps, un vrai danger — une infection à pneumocoque — rôde dans la ville, et n’effraie, pour le moment, que les dockers qui font valoir leur droit de retrait, au grand dam des patrons.
D’autant que ledit virus, de l’avis des spécialistes, ne présente pas de danger particulier — moins que la grippe saisonnière, qui a déjà fait 22 morts en un mois, pendant que le nCov 2019 n’en a fait… aucun. Mais en attendant, on construit des murs.Pour mettre la bêtise à l’abri, probablement. De quelle peur indicible cette psychose est)-elle le nom ?

Il y a un domaine en tout cas où le coronavirus lui-même est un mur efficace : celui de l’information. Depuis que les étranges lucarnes distillent leur poison viral, on ne dit plus mot des retraites — qui vont leur bonhomme de chemin, pressurant lentement mais sûrement tous les gagne-petit —, ni de l’improbable augmentation du salaire des enseignants, ni des E3C qui sont la grande farce de ce baccalauréat new style, ni des communautaristes qui exultent, ni des islamistes qui grignotent. Bravo aux Chinois pour avoir réussi à réconcilier les Français sur leur dos — qui est large.

Jean-Paul Brighelli