Laïcité française

419BEuwJzPL._SX339_BO1,204,203,200_Ce n’est pas parce que Philippe Raynaud a été mon condisciple à l’ENS Saint-Cloud que son livre est bon — et même indispensable : c’est parce qu’il est à la fois philosophe de formation, accessoirement historien des idées (ce qui lui a permis de faire une synthèse sur le populisme que nombre de politiques devraient lire, ça leur éviterait de dire des âneries), et qu’il n’avance rien qui n’ait été longuement pesé — et bien pensé. C’est de la critique comme j’aimerais savoir en faire : solidement encadrée de faits, et nourrie d’une réflexion dialectique — étant entendu que le moment le plus intéressant de la dialectique, c’est lorsqu’on en sort. La troisième partie de la dissertation, quoi…

Résumons les chapitres historiques. Dans les temps glorieux du christianisme, il y avait Dieu, et il y avait César. Sphère théologique, et sphère politique — avec une division bien nette. « En Occident, la tradition veut que les deux pouvoirs, « temporel » et « spirituel », donnent naissance à deux « sociétés parfaites », dont chacune est souveraine dans son ordre ». En cas de conflit entre souverains — mettons le pape et l’empereur — cela se résolvait par la force : Henri IV de Saxe va à Canossa s’agenouiller devant Grégoire VII afin de lever l’excommunication prononcée contre lui. Mais Frédéric II de Hohenstaufen (l’un de mes héros personnels, lire la magnifique biographie de Jacques Benoît-Meschin, Frédéric de Hohenstaufen ou le rêve excommunié, Perrin, 1980) se souciait assez peu des éructations de Grégoire IX, qui l’appelait l’Antéchrist. Ou comme disait le Petit père des peuples : le Pape, combien de divisions ?
L’invention des monarchies nationales, en France et en Angleterre, a visé à résoudre ces conflits. Henri VIII l’a résolu de façon définitive en fondant la religion anglicane dont le souverain est le chef. Le roi de France, en se faisant appeler « le Roi très chrétien », a voulu concilier dans un pouvoir englobant les diverses religions et factions présentes sur son territoire (ce que le « Roi très catholique » d’Espagne n’a jamais su faire). L’édit de Nantes était un édit de tolérance — et comme dit Raynaud, « il est significatif que cet édit ait été finalement celui de la cristallisation des tendances absolutistes de la monarchie française » : l’un ne va pas sans l’autre. Sa révocation marque d’ailleurs une régression que le Concordat napoléonien — « un édit de Nantes réussi » — a effacée en 1801. L’église catholique, bien que majoritaire, prend alors place dans un accord global où Protestants et Juifs sont évoqués à parts égales.
La loi de 1905 s’inscrit dans la continuité de cette séparation des Eglises et de l’Etat — et de la prédominance de l’Etat. Elle s’inscrit aussi dans la continuité des Droits de l’homme, qui étaient déjà l’adaptation « laïque » des principes moraux chrétiens. Jules Ferry pouvait donc dire de la morale laïque « qu’elle n’était rien d’autre que la « morale de nos pères », alors même qu’il proposait une morale sans Dieu » — voir le fait que l’accession au pouvoir du tandem Grévy / Ferry a coïncidé avec le vote d’une loi sur le divorce, une abomination pour les catholiques.

Et puis l’Amérique est sortie victorieuse de deux guerres mondiales. Et puis le modèle américain — « Be yourself » — a contaminé les structures étatiques européennes. Comme je l’ai moi-même expliqué il y a peu, à propos du livre d’Alain de Benoist sur le libéralisme — dont Raynaud est un grand spécialiste critique —,  le Moi-Je sort victorieux de cet affranchissement narcissique : « Le sujet se perçoit lui-même comme tributaire d’identités collectives multiples qui ne doivent plus seulement être « tolérées », et dont il veut aussi qu’elles soient « reconnues » comme pleinement légitimes. » J’existe en tant que Juif, Musulman, homosexuel, transgenre, et collectionneur de Dinky Toys.
« Non sans raison, précise notre auteur », on considère souvent que la culture française, qui se veut « universaliste », a résisté plus que d’autres à l’émergence de ce nouveau paradigme « pluraliste » et « multiculturaliste », et la question de la laïcité est un bon exemple des difficultés posées par ces aspirations nouvelles. » Parce que si l’Etat reconnaît toutes les religions, cela suppose qu’aucune ne peut prétendre être supérieure aux autres — et surtout, « [les religions] ne doivent pas seulement accepter que la société n’obéisse pas à la loi divine » (eh non, les femmes ne sont pas des créatures inférieures, des nids à péchés dont il faut camoufler les toisons pubiennes qu’elles exhibent sur leur crâne), mais « elles doivent reconnaître en pratique que la « vérité » qu’elles proclament n’a aucun privilège particulier et même qu’elle doit céder le pas devant les vérités ou les vertus profanes ». Un diktat que la religion musulmane, au-delà des épiphénomènes et des chevaux de Troie que sont le voile ou l’abattage rituel, a du mal à admettre, puisqu’elle est « révélée » par un dieu « incréé » : « Les critiques les plus virulentes contre la laïcité n’émanent plus de l’église catholique mais d’une religion nouvellement apparue dont rien ne garantit que la République laïque soit en mesure de la comprendre. »

D’où la nécessité d’un nouveau Napoléon — et pas la caricature de caricature, comme aurait dit Marx, qui se prend aujourd’hui pour Jupiter. Quelqu’un qui soit assez fort pour faire comprendre à toutes les religions qui se haussent le col qu’il faut se soumettre, ou se démettre — et aller exercer le wahhabisme dans les régions où il est né. Il y a des imams (et des politiques, de ceux qui flattent un électorat qui de toute façon ne votera jamais pour eux) qui devraient étudier un peu plus l’Histoire de France : savent-ils exactement comment ce pays a réglé la question des prêtres réfractaires, en 1793 ?

Jean-Paul Brighelli

Philippe Raynaud, La Laïcité : histoire d’une singularité française, Gallimard.

On veut des légendes !

Je travaille depuis quelques jours à la réalisation d’un (très gros) PowerPoint sur la mythologie grecque — des centaines de tableaux de maîtres illustrant des centaines de légendes et de mythes, œuvres qu’il me faut bien commenter — bref, j’en aurai fini « quando sarà finito », comme Michel-Ange / Charlton Heston répond invariablement à Jules II / Rex Harrison dans l’Extase et l’agonie, le très beau film de Carol Reed sur les fresques de la Sixtine.
A priori, tout cela est justifié pédagogiquement : des milliers de textes font allusion à tel ou tel épisode de la légende gréco-latine. D’ailleurs, dès que ce sera fini, je me mettrai à la réalisation d’un second volet sur la geste biblique, dont les anecdotes alimentent quelques autres milliers d’écrits et de situations, littéraires ou non.
Mais tout en m’immergeant dans ce travail de bénédictin, je ne peux m’empêcher de me demander ce que tous ces contes peuvent bien dire à mes élèves. Et plus globalement à ce que l’on appelle la « Génération Alpha », comme dans anAlphabètes (la version soft d’analphacons). Des jeunes qui pensent que le monde existe depuis leur naissance, et que la culture s’arrête au domaine agricole. Des jeunes gens sans mythes ni héros — étant entendu que dans l’individualisme contemporain, chacun est potentiellement surhomme dans sa sphère nombrilique.

Le ciel des Grecs était intensément peuplé. Ce peuple de bergers et de guerriers dormant tous à la belle étoile avait du temps pour identifier la constellation d’Orion, et remarquer qu’elle est à l’opposé du Scorpion, qu’elle semble fuir perpétuellement, puisque c’est ainsi que le chasseur infatigable a fini ses jours, ses vantardises tartarinesques ayant lassé la patience d’Héra.
Mais quel sens cela peut bien avoir pour des gens qui ont toujours eu un toit au-dessus de la tête, et qui vivent avec le sentiment que tout leur est dû ? On a beau les prévenir sur les dangers de l’hybris, cette démesure qui de Milon de Crotone à Ajax a anéanti tant de héros plus valeureux qu’eux, ils s’en tapent.
Les exemples pourtant ne manquent pas. Après tout, tel qui s’est fait appeler Jupiter a expérimenté dans sa chair le vieil adage — Quos vult perdere Jupiter (le vrai) dementat. Etre ramené sur terre par quelques gilets jaunes, c’est vexant, pour un habitant de l’Elysée — tiens, encore une référence grecque…

Mais l’un des derniers à avoir osé composer une légende moderne, c’est Richard Matheson — I am legend, 1954, ça ne nous rajeunit pas : le roman a été adapté en film (coucou, revoilà Charlton Heston) en 1971, à l’usage de la génération du Baby-boom, la dernière sans doute à avoir baigné, à cause de la guerre et de ses contrecoups, dans une atmosphère héroïque. Mon enfance a été bercé par des baptêmes de rues portant des noms de résistants, j’habitais rue Jean Compadieu, un communiste mort en déportation.
C’est loin tout ça, sourient nos élèves. La Résistance ? « Nescio vos », diraient-ils, s’ils avaient lu l’Evangile de Mathieu (25,12), ou le Dépit amoureux de Molière.
Molière ? C’est vieux, tout ça.
J’oubliais Tolkien. Mais le Seigneur des anneaux, quoique publié en 1954-1955, est comme le Hobbit, qui remonte à 1937, tout imprégné des aventures guerrières de l’auteur, qui a passé un bon bout de sa jeunesse à voir mourir ses amis pendant qu’il se battait sur la Somme. D’où croyez-vous qu’il ait tiré les Orcs et les Goblins de la Terre du Milieu — cette Mittel Europa qui a déchainé ses démons à partir d’août 14 ?
Quant à la Guerre des étoiles, j’ai déjà exposé ce que l’on pouvait en penser. Et les derniers épisodes disneyesques ont depuis confirmé ce que j’en disais il y a trois ans : le filon est épuisé. Les vieux héros disparaissent. Place à des petits jeunes propres sur eux.
Quelqu’un croit-il que Jason, dépeceur de petits garçons, ou Thésée (très porté sur les très jeunes filles, comme le Prophète) se souciaient d’être politiquement correct ?

Alors, faute de héros, dans ce monde réduit à la circonférence de son nombril, ce lac sombre où se noie Narcisse, Hollywood a inventé les super-héros. Manque de pot, ils sont juste la caricature du surhomme. Inventés pour la plupart dans les années 1930, quand il fallait répondre à la Crise, ils sont revenus, déjà usés, répondre à la crise perpétuelle qui alimente le dernier stade du capitalisme — celui auquel brûlent de participer les nains d’aujourd’hui. Des nains qui ne savent même plus qu’ils sont hissés sur les épaules des géants : ils croient dur comme fer qu’ils procèdent d’eux-mêmes.

À noter que nombre de jeunes, faute d’un éclair de transcendance, s’en vont chercher dans des solutions radicales, en Syrie ou ici-même, un au-delà que ne leur offre plus un monde où l’immanence fait la loi, et où le paradis se porte au poignet et s’appelle Rolex.

« Tous les pays qui n’ont plus de légendes
Seront condamnés à mourir de froid »
disait Patrice de La Tour du Pin en 1933. Nous y sommes. Je ne suis même pas dupe de l’ardeur qui me tient rivé depuis quelques jours à mon ordinateur, cherchant tout ce que les peintres et sculpteurs des trente siècles précédents ont produit de merveilles illustrant les mythes et légendes grecs : sans doute cherché-je à ressusciter les dieux morts, à ré-enchanter le monde et ma propre vie. Mais il me suffit de sortir de mon antre pour revenir à la réalité de ces temps obscurs : Marlène Schiappa pourrait être candidate à la mairie de Marseille, et Emmanuel Macron ne voit pas de problème dans la présence de femmes voilées ans les entreprises, comme s’en félicitent des sites communautaristes. Au moment où l’on prêche l’égalité des sexes, c’est une remarque certainement bienvenue…
Alors, vite, je reviens à mes pénates, et je cherche qui a le mieux illustré la lutte de Persée contre le monstre marin envoyé par Poséidon pour punir l’orgueil de Cassiopée, la mère d’Andromède… Joachim Wtewael, peut-être — un maniériste du début XVIIe.800px-Joachim_Wtewael_-_Perseus_and_Andromeda_-_WGA25911Mais nous sommes désormais assaillis par les démons — et il n’y a plus de héros monté sur un cheval volant pour nous en libérer. Alors, nous hurlons dans la nuit, sous un ciel vide et définitivement silencieux.

Jean-Paul Brighelli

Contre le libéralisme

FIC147777HAB0Seule l’extrême densité de l’actualité m’a fait retarder le compte-rendu déjà écrit du dernier livre d’Alain de Benoist, Contre le libéralisme. Une actualité si épaisse qu’elle a permis le déferlement de la sottise la plus élémentaire, non pas celle supposée des « gilets jaunes », qui n’en sont pas encore à formaliser l’ensemble de leurs revendications, et auxquels il est un peu vain de reprocher en bloc les bêtises de quelques-uns, mais celle des commentateurs : faut-il qu’ils aient peur pour qu’on lise sous la plume de gens ordinairement mieux avertis (Jean-François Kahn ou Jacques Julliard, par exemple, atteints dans le dernier numéro de Marianne d’arthrose cérébrale — et Polony, qui a de l’intelligence pour trois, a bien du mal à gérer ses vieillards cacochymes) des pauvretés idéologiques d’un tel calibre… Cela me rappelle les éructations de la bonne madame Sand au moment de la Commune (lire absolument les Ecrivains contre la Commune, de Paul Lidsky) : la « socialiste » de Nohan a soudainement craint que le peuple dont elle chantait les louanges tant qu’il fermait sa gueule ne vienne dévaster sa gentilhommière… Que voulez-vous, le peuple braille, gueule, éructe, et parfois même coupe des têtes. Et parfois, il n’a pas tort de le faire : nous exaltons la Révolution chaque mois de Juillet selon un rite magique — pour qu’elle ne se reproduise pas.

Contre le libéralisme donc… Entendons-nous : Alain de Benoist n’a rien contre l’idée que son boulanger ou son menuisier soient des entrepreneurs libéraux — tant qu’ils ont du talent. Un homme qui cite si souvent Ayn Rand (si vous n’avez pas vu le Rebelle, de King Vidor, empressez-vous !) n’a rien contre l’expression du génie, de l’individu porté à son plus haut point d’incandescence. Mais il s’agit ici de l’individuation libérale, l’assurance fournie par le libéralisme actuel que la médiocrité de chacun pourra s’exprimer sans contrainte, pourvu que chacun soit libre de consommer, c’est-à-dire au fond d’être asservi à l’objet, à l’avoir, faute d’être, qui est au cœur de son ouvrage. L’autre versant, c’est l’économisme, c’est-à-dire la tendance à remplacer le politique par un prêt-à-porter financier : « It’s the economy, stupid ! » beuglait James Carville, l’organisateur de la campagne de Clinton en 1992 — en écho au « There is no alternative » de Thatcher — « affirmation impolitique par excellence ». Ou à l’idée que, comme le proclame Alain Minc, « le capitalisme ne peut s’effondrer, c’est l’état naturel de la société ». L’illibéralisme contemporain, la pensée alter-mondialiste, le souverainisme sous toutes ses formes, nourrissent leurs critiques et leurs révoltes de ces affirmations péremptoires qui font les beaux jours des banques, mais pas les nôtres.

Qu’est-ce que l’individu libéral ? « La culture du narcissisme, la dérégulation économique, la religion des droits de l’homme, l’effondrement du collectif, la théorie du genre, l’apologie des hybrides de toute nature, l’émergence de « l’art contemporain », la télé-réalité, l’utilitarisme, la logique du marché, le primat du juste sur le bien (et du droit sur le devoir), le « libre choix » subjectif érigé en règle générale, le goût de la pacotille, le règne du jetable et de l’éphémère programmé, tout cela fait partie d’un système contemporain où, sous l’influence du libéralisme, l’individu est devenu le centre de tout et a été érigé en critère d’évaluation universel. »
C’est ce qu’il y a de bien avec les philosophes (et beaucoup moins avec les penseurs d’opérette qui se répandent en éditos chiasseux), c’est qu’ils savent poser un problème, pour en détortiller les nœuds dans les pages suivantes. Alain de Benoist montre avec une grande rigueur le lien qui unit Jeremy Bentham et John Stuart Mill à Loana ou à Macron (dont Marcel Gauchet dit qu’il est « le premier vrai libéral, au sens philosophique du terme, à surgir sur la scène politique française »).
Comment ? protestent déjà les demi-habiles (rappelons au passage que le demi-habile pascalien est, comme le « presque intelligent », un gros connard qui se croit habile). Vous êtes contre la liberté ? Oui — chaque fois que, comme l’explique Pierre Manent, le règne sans partage des droits individuels fait automatiquement périr l’idée de bien commun. L’idée quantitative de l’individu, qui finalement renonce à être pourvu qu’on le laisse avoir, explique par exemple l’accueil que le libéralisme fait à l’immigration incontrôlée : « Le libéralisme, explique Alain de Benoist, aborde cette question dans une optique purement économique : l’immigration se résume à une augmentation du volume de la main d’œuvre et de la masse potentielle des consommateurs grâce à des individus venus d’ailleurs, ce en quoi elle est positive. Elle se justifie en outre par l’impératif de libre circulation des hommes, des capitaux et des marchandises, et permet aussi d’exercer une pression à la baisse sur les salaires des autochtones ». Et d’ajouter : « On raisonne ainsi comme si les hommes étaient interchangeables ». L’idéologie des Droits de l’homme, appliquée de façon aveugle, finit par nier ces droits mêmes. Carton plein pour le vendeur d’i-phones et autres babioles onéreuses et jetables — mais pour nous ?

Un exemple qui a surgi au fil de ma lecture — et c’est toujours bon signe quand un livre agite en vous des idées. On propose plusieurs dates pour la fin de l’empire romain : 410, avec le sac de Rome par les Wisigoths d’Alaric, ou 455 avec les Vandales de Genséric, ou 476, avec l’abdication du dernier empereur, Romulus Augustule. Mais pour moi, le début de la fin, c’est, en 212, l’édit de Caracalla, faisant de chaque habitant de l’Empire un citoyen romain. Ce n’était plus la peine désormais de chercher (souvent en servant dans l’armée) à devenir romain. Et on eut très vite recours à des Barbares pour remplacer les citoyens qui pouvaient dès lors se contenter de péter dans leurs toges. On leur avait donné un droit, et supprimé les devoirs. Le reste n’est qu’histoire des cataclysmes et de la décadence, comme le peignait Thomas Couture.THOMAS_COUTURE_-_Los_Romanos_de_la_Decadencia_(Museo_de_Orsay,_1847._Óleo_sobre_lienzo,_472_x_772_cm) Que la liberté de consommer soit un asservissement est une évidence qui n’échappe qu’aux libéraux, pour qui « la liberté est en fait avant tout liberté de posséder. » Caracalla, le premier, en banalisant le « citoyen », a proclamé l’avènement de l’individu — rendant, du coup, le plaisir vulgaire et la citoyenneté obsolète.

Y a-t-il de l’espoir ? Eh bien oui : le système est en train d’atteindre ses limites. « À l’endettement du secteur privé s’ajoute aujourd’hui une dette souveraine, étatique, qui a augmenté de manière exponentielle depuis vingt ans, et dont on sait parfaitement qu’un dépit des politiques d’austérité, elle ne sera jamais payée. » Plus vite on la dénoncera, plus vite nous récupèrerons le droit d’être des individus ré-organisés en société, unus inter pares, comme on disait à l’époque où « aristocratie » n’était pas un vain mot. Et nous balaierons les oligarques qui se prennent pour des élites auto-proclamées.
Quant à savoir où se situe Alain de Benoist dans l’échiquier politique… Un homme qui cite souvent Jean-Claude Michéa ne peut être tout à fait mauvais. Mais j’imagine que Jacques Julliard et Jean-François Kahn doivent penser qu’il est le diable — contrairement aux esprits éclairés qui lisent ou écrivent dans son excellente revue, Eléments, en vente dans tous les kiosques.

Jean-Paul BrighelliGab

La bête qui sommeille

urlLa Bête qui sommeille est le titre d’un remarquable roman noir (très très noir) de Don Tracy, paru aux Etats-Unis dans les années 1930, traduit et publié par Marcel Duhamel dans la Série Noire en 1951. Un petit port de pêche quelque part dans le Sud, un Noir fin saoul qui viole une Blanche, et la foule qui le lynche — salement, je peux vous le dire.
L’adjoint du sheriff, Al, qui connaît bien le Noir, qui sympathise avec lui, qui a des idées libérales, participera pourtant à la curée. Mais c’est que, comme dit l’auteur, « le capitalisme engendre le racisme ».
Tout cela pour vous dire que les types qui ont insulté Alain Finkielkraut ne sortent pas de nulle part. Ils sont le produit de ce que nous avons laissé s’installer depuis des années : le communautarisme qui a remplacé l’appartenance à la Nation, la bigoterie qui s’est substituée au Savoir — mais comme il n’y a plus guère d’école, les crétins se retournent vers ce qu’ils ont à portée de main ou de minaret —, la pauvreté qui fait tache dans une société où si tu n’as pas une Rolex (ou un i-phone, ou n’importe quelle babiole périssable dont on t’a donné le désir), tu as raté ta vie.
Alors remonte la Bête, réveillée par le vide et le bruit du dessus.

Le manque d’imagination, l’absence de culture, l’appétit qui vient en ne mangeant guère, ne poussent pas à sophistiquer outre mesure la recherche de l’Ennemi. Le Système est une notion vague. Le Juif, c’est plus proche. Comme c’est rarement inscrit sur le visage, quoi qu’aient pu dire les nazis, on s’en prend à un Juif connu qui passait par là. Finkielkraut, qui a déjà failli se faire écharper par les gauchos de Nuit debout, s’est retrouvé la cible de quelques-unes de ces injures que l’on profère pour se mettre en train. « Barre-toi, sale sioniste de merde », « Sale race », « Tu vas mourir », « Rentre-chez toi à Tel-Aviv », — les gentillesses susurrées à voix haute avant d’en venir aux coups, et plus loin si affinités.
Quelques flics heureusement présents sont venus en aide au philosophe : La Fontaine en ferait une fable.
Le port du gilet jaune ne signifie rien — on peut en enfiler un comme on met une fausse barbe. Mais les barbes, pour le coup, étaient authentiques — comme les keffiehs palestiniens (« Palestine » fait d’ailleurs partie des hurlements des bestiaux susdits) portés par nos lyncheurs. Ou les prédictions : « Tu vas mourir, Dieu va te punir ».

Qu’est-ce qui a réveillé la Bête ? La superstition que l’on a laissé s’installer, sous prétexte de respecter les croyances (et la superstition, et le fanatisme, sont à la foi ce que la poussée de fièvre est au malade). Les particularismes raciaux (quand interdira-t-on toutes ces réunions, dans les universités, interdites aux non-racisés, comme ils disent ?). La volupté d’être filmé, et la fierté d’être identifié comme un gros connard.

Culture du communautarisme, culture de la haine, culture de l’ignorance. Un Académicien ! Un Juif ! Un philosophe ! Triple cible.

À noter que la médiatisation de la mésaventure de Finkielkraut ne doit pas faire oublier la progression effarante des actes antisémites sur lesquels les médias font silence — 74% en un an. Ni occulter le fait que des quartiers entiers, pour mieux cultiver l’entre-soi des débiles, chassent les Juifs et les poussent soit à une alyah intérieure, soit à un exil définitif en Israël — alors même qu’ils n’en ont aucune envie. Ils sont en France, ils sont Français — et depuis fort longtemps, bien plus longtemps que les barbus qui se promènent le cul entre deux incultures —, et nombre d’entre eux ne conservent d’ailleurs avec le judaïsme que des liens sentimentaux. Juifs et athées ! « À ces mots on cria haro sur la baudet. »
À noter aussi que parallèlement, les mises à sac d’églises chrétiennes se multiplient. 878 en un an — record à battre ! Et dans un silence assourdissant — parce que le dénoncer, c’est dénoncer ceux dont la foi s’offense de celle des autres. On ne sait jamais, ils pourraient être de futurs électeurs de la France insoumise…

Qu’il y ait des antisémites soraliens à l’extrême-droite, soit. Ils ne sont pas légion, ils sont les reliquats, les déchets de l’Histoire, et aucun parti de droite ne les reconnaît plus pour siens. Mais qu’un Jean-Pierre Mignard, ami intime de François Hollande et soutien inconditionnel de Macron, se félicite presque du lynchage de Finkielkraut « Il le cherchait. On l’avait oublié. C’est réparé ») ; qu’un Thomas Guénolé, qui forme les Insoumis, en arrive à renvoyer l’insulte, comme si l’antisémitisme était un prêté pour un rendu (« Cela fait des années qu’Alain Finkielkraut répand la haine en France. Contre les jeunes de banlieue. Contre les musulmans. Contre l’Education nationale ») ; que le comique élyséen, Yassine Belattar, nommé par Macron au sein du conseil présidentiel des villes, fasse chorus ; que nombre de gens de gauche se taisent, comme ils se taisent depuis des années malgré les déferlantes de barbarie — voilà qui est inquiétant.
Les vrais responsables de cette scène de lynchage, ce ne sont certes pas les Gilets jaunes, que Finkielkraut est l’un des rares à avoir constamment compris et défendu — alors que d’autres philosophes auto-proclamés, s’abîmaient dans des déclarations nauséabondes. Ce sont les spécialistes du déni, les médias avides d’images fortes, les instances éducatives qui suggèrent de baisser la barre, encore et encore. Et l’Etat, qui depuis des années refuse de sévir contre les porteurs de haine, en prenant enfin des mesures réelles au lieu de rester abonné aux discours creux et compatissants.

Jean-Paul Brighelli

PS. Et on a fini par apprendre que le principal agresseur de Finlielkraut était un islamiste radicalisé. On s’en doutait un peu…

De la violence en milieu urbain et de la pauvreté du langage journalistique

Les commentaires sur les manifestations hebdomadaires, depuis trois mois, témoignent d’un appauvrissement pénible du langage. Nous avons en français une foule de mots pour caractériser un échange conflictuel entre manifestants et forces de l’ordre : accrochage, explication virile, corps à corps, escarmouche, échauffourée, friction, heurts, empoignade, et quelques autres. Mais ils sont tous passés aux profits et pertes du journalisme. Un seul mot surnage dans les commentaires, à l’image comme dans les journaux : violence.
Dans ce lexique appauvri, ce n’est pas seulement le vocabulaire qui est en cause, mais la sémantique. Parler de violence à propos d’un face-à-face musclé ou d’une dégradation de mobilier urbain est une grossière exagération. Parler de violence parce qu’on a cimenté l’entrée de la villa d’un député, ou endommagé la résidence secondaire d’un autre (il en a de la chance, d’avoir une résidence secondaire, cet homme !) est une hyperbole comparable à celle qu’utiliserait un épicier de quartier baptisant « hypermarché » ses 14m2 de conserves périmées. Ou lorsqu’un prof, habitué à la gestion des cancres, tombe sur un élève sachant lire et écrire et le qualifie de « génie ».
Mais « hyperbole » n’est peut-être pas dans le vade-mecum étriqué de nos commentateurs…

Ont-ils, les uns et les autres — et qu’il soit bien clair que je déplore les yeux crevés et les mains arrachées, et les contrariétés subies par les policiers —, une quelconque idée de ce qu’est la violence, en particulier du couple fatal que constituent la violence d’Etat et la violence populaire ?
Pour connaître le sens d’un mot, autant disposer de points de comparaison. Par l’image et par les mots. Autant savoir de quoi le peuple est capable.

Le 24 avril 1617, le maréchal d’Ancre, Concino Concini de son vrai nom, favori de la reine-mère Marie de Médicis, quasi premier ministre de fait, est tué par Vitry, capitaine des gardes du jeune Louis XIII — à coups de pistolet puis d’épée. Enterré à la va-vite à Saint-Germain l’Auxerrois, il est exhumé par le peuple, qui le haïssait, lapidé, bâtonné, pendu par les pieds, dépecé et brûlé. Sa femme, Galigaï, jugée pour « juiverie » et sorcellerie, sera décapitée deux mois plus tard, « honneur certes trop grand », précise le chroniqueur, — et brûlée. Le peuple dansa sur ses cendres.

Les 2 et 3 septembre 1792, le peuple — le même, ce peuple français qui a inventé l’amour courtois et les Lumières —tire de leur prison les royalistes qui y croupissaient depuis qu’à la mi-août la famille royale avait été conduite au Temple. On sait à quel point l’Autrichienne, comme on disait, était détestée. On tombe sur sa plus proche amie, la princesse de Lamballe, on la tue à coups de bûches, on la crible de coups, on la déshabille, on l’exhibe ainsi avant de lui cisailler la tête au couteau, de lui ouvrir la poitrine pour lui arracher le cœur — et « autres mutilations obscènes et sanguinaires », dit le chroniqueur (un autre) pour éviter de raconter qu’on lui découpa la motte et qu’un loustic s’en fit une barbe…Faivre (1856-1941), la Mort de la princesse de Lamballe, 1908

Le 7 décembre 1793, à Jallais, le très jeune Bara, âgé de 14 ans, est massacré par les Vendéens et tombe en criant « Vive la République ! ».Joseph Weerts (1846-1927), Mort de Bara, 1880 Un prêté pour un rendu après la déroute de Cholet, le 17 octobre de la même année, et une vengeance des « baptêmes » républicains ordonnés par Carrier à Nantes au même moment — sachant qu’avant de les noyer dans la Loire, cet éminent émissaire de la Convention (qui le fit quand même exécuter en décembre 1794) livrait les jeunes et jolies aristocrates prisonnières, si possible pucelles, aux volontaires de Saint-Domingue, des esclaves libérés qui formaient la Compagnie Marat — et qui les noyaient le lendemain Le réconfort avant l’effort.800px-NantesChateauMuséeNoyades

Et puis il y a le joli coup des têtes… Le gouverneur de la Bastille, Launay, avait été décapité au sabre le 14 juillet 1789 et sa tête promenée dans les rues de Paris. Le 20 mai 1795, le député Féraud, chargé de l’approvisionnement de Paris, tente de haranguer la foule affamée qui lui réclame des comptes, mais il se fait tuer d’un coup de pistolet par une « citoyenne » excédée, et sa tête tranchée est mise au bout d’une pique. On va la présenter dans la salle de la Convention au président de séance, Boissy d’Anglas (ou Théodore Vernier, les versions diffèrent). Lequel, au lieu de twitter frénétiquement que l’on s’en prenait aux élus de la Nation, se découvre et salue cérémonieusement son collègue. Grande classe et grand cœur.Alexandre-Evariste Fragonard (1780-1850) Boissy d’Anglas saluant la tête du député Féraud, 1831Le dernier mot resta à l’ordre légal : Jean Tinelle, un garçon serrurier qui a porté la pique, sera le 2807ème et dernier condamné à mort par le tribunal révolutionnaire. Et sa tête à lui roula dans le panier de Sanson.

Quand Delacroix peint en 1830 la Liberté guidant le peuple, l’attention des ados boutonneux reste rivée sur les seins plantureux de la déesse-titre — sans trop voir qu’elle foule aux pieds les cadavres des patriotes morts dans l’une des premières entreprises de « dégagisme » de l’Histoire de France.

Ou encore… Avez-vous lu Mangez-le si vous voulez de Jean Teulé (Julliard, 2009) ? L’ex-dessinateur y raconte comment à Hautefaye (Dordogne), en 1870, pris pour un Prussien parce qu’il était blond, un jeune aristocrate, Alain de Moneys, est torturé, tué et partiellement cuisiné et mangé — si bien que ses bourreaux, condamnés au bagne, y porteront les doux noms de « goûte graisse », « bien cuit », « à point » ou « la grillade ».

Ça, c’est du côté peuple. Côté Etat, c’est à l’unisson. Des massacres de la Saint-Barthélémy aux tueries de Charonne, de l’exécution de Damiens (comme les chevaux ne parvenaient pas à l’écarteler, il fut scié — et encore avait-il été tenaillé pendant les trois heures que dura son supplice, pendant lesquelles, au témoignage de Casanova, les belles dames qui assistaient à l’exécution se pâmèrent d’extase) à celle du Chevalier de la Barre, des fusillades de Clemenceau en 1906-1908 aux décimations de 1917 — et jusqu’aux exactions de Jules Moch, ce n’est qu’un long déluge d’horreurs. Action / réaction. Ad libitum.

Voilà. C’est cela, la violence. C’est cela, la bête humaine. C’est la cime à partir de laquelle vous pouvez juger du degré de friction et de contestation. Les actions des Gilets Jaunes — lourdement condamnées par une Justice dont chacun sait qu’elle est indépendante du pouvoir politique, qui d’ailleurs se garde bien de se féliciter de sa sévérité — sont des plaisanteries, par rapport à ce que le peuple peut faire quand on l’irrite. Quand on l’affame. Quand on restreint ses droits. Quand on se fiche de lui en lui suggérant de trouver un travail de l’autre côté de la rue — toutes actions dont aucun gouvernement ne voudrait, bien sûr, se rendre coupable…

Oui, mais tout ça, c’est du passé, s’écrient les jeunes imbéciles d’aujourd’hui, chaque jour plus autruches — à moins que ce ne soit la trouille qui les confine dans le déni, comme elle confine journalistes et hommes de pouvoir dans les bornes d’un vocabulaire étroit et répétitif. Nous avons changé… Vraiment ? Oui, le nazisme c’était hier — mais l’antisémitisme, c’est tous les jours, et chaque jour davantage.

A photo taken on February 11, 2019 in the 13th arrondissement of Paris, shows Anti-Semitic graffiti written on letter boxes displaying a portrait of late French politician and Holocaust survivor Simone Veil. (Photo by JACQUES DEMARTHON / AFP)

La faute au populisme, dit Alain Duhamel. Tiens, moi, j’aurais cru que c’était surtout la faute à l’islamisme, comme quoi, on peut se tromper. La Bosnie, le Rwanda, le califat de Daech et cent autres lieux où l’inventivité humaine s’est donné libre cours, c’était hier. Et demain ? Où ? Quand ? Pour le Comment, j’ai confiance, notre inventivité me surprendra toujours.
Nous sommes la plus violente des bêtes. Homo lupus homini est. Les sages petits écoliers de William Golding sont toujours prêts à se muer en prédateurs sanguinaires. Et ce qui se passe en ce moment, ce sont juste les violons qui s’accordent avant le bal — même si nous ignorons si finalement le bal aura bien lieu.
Les journalistes qui crient à la violence n’ont encore rien vu. « On commence par s’en prendre aux biens, moindre dommage, et l’on finit par cibler des personnes », redoute Jacques Le Goff dans Ouest-France. Que dira-t-il, que diront-ils quand il y aura des morts, d’un côté ou de l’autre ? Et c’est une tentation palpable, ces derniers temps, d’un côté comme de l’autre. Alors oui, peut-être pourrons-nous commencer à parler de violence. Pour le moment, comme on disait au XVIIe siècle, c’est juste une « émotion » — encore un joli mot qui manque au lexique des médias.

Jean-Paul Brighelli

Apologie de Charles de Courson

charles_de_courson_pays_sipa_1J’ignorais à peu près tout de Charles de Courson. Son père fut résistant, son grand-père, l’un des rares parlementaires à avoir refusé de voter les pleins pouvoirs à Pétain, fut résistant lui aussi et mourut de la cure de santé que lui imposèrent les autorités de Vichy au camp de concentration de Neuengamme. Pour parodier la Bible, les qualités des pères ne retombent pas forcément sur la tête des fils, et le « bon sang ne peut mentir » de l’aristocratie française n’est plus forcément de rigueur.
Je suis un peu plus impressionné, en revanche, de savoir que l’un de ses aïeux est Lepeletier de Saint-Fargeau, sur lequel il faudra que j’écrive, un de ces jours. Ce révolutionnaire intelligent a produit un Plan pour l’Education, parallèle au projet de Condorcet, qui mérite quelques égards : en fait, s’il n’avait pas été assassiné, peut-être serait-il parvenu à opérer la synthèse de l’élitisme de son rival et de l’égalisation des conditions pédagogiques qu’il avait imaginée. C’était un centriste avant l’heure, un autre adepte du « en même temps » — adversaire de la peine de mort, dans le droit fil de Beccaria et des Lumières, mais votant tout de même la décapitation de Louis XVI.
Oui, j’ignorais tout de Charles de Courson, jusqu’à la semaine dernière. Les débats sur la dernière loi scélérate imaginée par la conjonction des forces vives de LR et de la REM ronronnaient doucement, faute d’une opposition audible, quand Charles de Courson —« centriste », ce n’est pas une étiquette qui fait rêver — s’est levé et a dit leurs quatre vérités au ministre de l’Intérieur et à la majorité qui le suit dans un grand piétinement de godillots. La vérité sur ce que représente l’interdiction de manifester que pourra désormais prononcer administrativement et préventivement n’importe quel préfet.

« Mais où sommes-nous, mes chers collègues ? Mais c’est la dérive complète ! On se croit revenu sous le régime de Vichy ! »
(Remue-ménage sur les bancs de la REM, qui a l’air de penser que le régime de Vichy consiste à boire un grand coup d’eau minérale gazeuse après chaque repas : rappelez-vous, pour bien situer ce remue-ménage, la façon dont Claude Rains, inoubliable capitaine de police dans Casablanca — vous savez, celui qui ordonne rituellement l’arrestation des « usual suspects » — jette à la poubelle une bouteille de Vichy, justement, quand il a pris le parti de la Résistance et d’Humphrey Bogart contre les forces de l’Axe — c’est là, à 2mn50. Que voulez-vous, moi, j’ai toujours été du parti de Bogart — le romantisme allié au browning)…
« Mais oui ! Mais oui, mes chers collègues… Oui, je dis bien le régime de Vichy. Mais oui, vous êtes présumé, par votre attitude, vous êtes présumé être résistant donc on vous « entaule », voilà, par l’autorité administrative. Mais où sommes-nous, mais réveillez-vous, mes chers collègues ! »
Remue-ménage, suite…
Et de préciser que « l’article 2 [de la loi ] est en l’état « un monstre juridique » « puisqu’au fond on réinvente ce qu’on appelait au XIXe siècle « les classes sociales dangereuses… »
(Fine allusion à ce très beau livre de Louis Chevalier paru en 1958, Classes laborieuses et classes dangereuses — qui explique entre autres comment l’arrivée massive à Paris à partir des années 1830 d’un sous-prolétariat exogène explique la montée de la délinquance, tiens, tiens…)
« Vous voyez, la présomption de culpabilité… Et ce texte est fondamentalement anticonstitutionnel… »

Oui — mais il n’est pas inédit. Les plus âgés, les plus lucides, se rappellent la loi anti-casseurs votée à la fin du septennat de Giscard, et abolie dès le début du premier septennat de Mitterrand — ladite abolition faisait partie des 110 propositions du candidat socialiste, qui ne les a pas toutes appliquées… Le RPR de l’époque, par la voix de Philippe Seguin, avait d’ailleurs appuyé par son attitude la proposition d’annulation de cette autre loi scélérate… C’est qu’à l’époque, l’opposition de droite avait de la gueule et de la voix.

L’interdiction a priori de manifester m’a fait penser à un décret pris au tout début des années 1970, interdisant les regroupements de plus de trois personnes dans les rues de Paris. Ou cet essai pour interdire aux hommes « entre 14 et 40 ans » de pénétrer dans les jardins du Luxembourg — Le Forestier en avait fait l’une de ces chansons militantes dont il avait alors le secret.
L’interdiction des pelouses fait partie des fantasmes des législateurs en peine d’inspiration fascisante. La loi actuelle porte en germe des tentations de même nature : quand tout cède, on se fabrique à la hâte un barrage législatif. C’est plus facile que de répondre posément à la colère populaire.

En tout cas, l’intervention courageuse de Charles de Courson a eu des conséquences : une cinquantaine de parlementaires « En marche » ont préféré reculer et s’abstenir lors du vote final. L’examen des prises de position « pour » ou « contre » cette loi surréaliste est d’ailleurs plein d’enseignements : la Droite, qui a peur de ne pas paraître assez répressive, a proposé puis voté une Loi Macron que nombre de députés macronistes ont eux-mêmes rejetée — tout comme l’opposition dite d’extrême-droite : ni Nicolas Dupont-Aignan ni les députés RN n’ont approuvé cette loi anti-casseurs, anti-gilets jaunes, anti-expression démocratique. Imaginez ! Les fascistes déclarés (c’est du moins l’étiquette que leur appose la bien-pensance rituelle) s’opposent à une loi répressive ! Imaginez aussi si une majorité fidèle à Marine Le Pen avait proposé une pareille loi… Un million de manifestants dans la rue dans l’heure !

Mais c’est que nos jolis libéraux sont au fond plus répressifs que la Droite apparemment la plus dure. Nombre de gens qui ont voté pour le « damoiseau », comme dit Matteo Salvini, commencent à s’en apercevoir. Tirez-en quelques conséquences sur la pertinence d’un clivage droite-gauche aujourd’hui.

Allez, avec un peu de chance, cette loi sera détricotée par le Conseil constitutionnel, et n’aura donc été votée que pour donner aux électeurs de la REM l’apparence de la garantie de la fermeté — l’ombre de l’ombre. Une option politique perdant-perdant : non seulement une telle loi ne protège pas des black blocks, qui ont depuis lurette affiné leur technique de guérilla urbaine, mais elle ne dissuade guère les protestataires démocrates de continuer à protester, et elle donne de ceux qui l’ont votée l’image de ce qu’ils sont : des élus en perdition, gesticulant faute d’agir.

Jean-Paul Brighelli

Œdipe sous PMA

439132-que-sont-devenus-les-bebes-de-anne-gedde-622x600-2Je n’ai aucun doute sur l’extension de la PMA à toutes les femmes : Macron l’a promis à des organisations LGBT en novembre, et ce gouvernement, élu si majoritairement, a la caractéristique de faire ce qu’il a promis de faire — et même un peu plus que ce qu’il a promis, voir la loi anti-casseurs.
De surcroît, aucune loi n’a jamais pu enrayer une possibilité technique. L’Eglise (toutes les églises, en fait) a bien essayé de freiner l’essor de l’imprimerie, les syndicats naissants ont tenté de détruire les machines à vapeur, mais lorsqu’une technique est là, on l’applique (1). C’est tout le sens de la loi Veil : la méthode Karman inventée à la fin des années 1950 en Chine a été importée en France, la première démonstration a été faite en 1972 dans l’appartement de Delphine Seyrig, signataire parmi d’autres de l’appel des 343, et le MLAC l’a popularisée dans les mois qui suivirent ; le verrou technique avait sauté, Simone Veil a fait sauter logiquement le verrou législatif et elle a bien fait, quoi qu’en pense François-Xavier Bellamy.
Donc d’ici peu toutes les femmes pourront avoir un enfant par voie médicalisée. D’ailleurs, c’est déjà le cas : tel couple de lesbiennes de ma connaissance a importé des paillettes danoises, disponibles sur le Net, elles les ont rangées dans le frigo à côté des Miko fraise, en attendant le bon moment, et l’une a déjà accouché, l’autre est en bonne voie. Une jolie pub pour Chronopost. Félicitons les heureuses mamans.

LA PMA, qui est une technique, se distingue d’ailleurs nettement de la GPA, qui est une marchandisation, une ubérisation des ventres. Là, le législateur peut encore opérer — et c’est bien nécessaire, n’en déplaise à Marc-Olivier Fogiel, tout heureux d’avoir le fric pour faire ses emplettes génétiques dans un pays ouvert au marché mondialisé des fœtus.
Oui, cela crée une disparité insoutenable entre homos des deux sexes. Mais comme nous allons le voir, des mâles, de toute façon, il n’y en aura bientôt plus.829ea263

Sic transit gloria patrum, comme on dit vulgairement. Tous ces futurs enfants qui naîtront sans père posent un petit problème, annonciateur de changements radicaux : ils ne pourront plus détester / déplorer / récuser leur père, ils ne pourront plus s’en plaindre à leur psy. Ce ne sera pas même, comme pour Sartre ou Camus, une ombre disparue autour de leur naissance — un nom, une ombre. Ce ne sera rien. L’ensemble vide. Sartre, l’homme au sur-moi flottant (dixit Lacan), explique dans les Mots que le lien de paternité est pourri — certes, mais un lien, tout pourri qu’il soit, est un lien.
Quand votre mère aura été fécondée par des paillettes congelées bénéficiant d’un anonymat rigoureusement commercial ; quand vous aurez été élevée par une femme forcément célibataire, agrémentée peut-être d’un mari d’occasion — ou par une succession de belles-mères ; quand vous chercherez un bouc émissaire pour vos fureurs adolescentes — que direz-vous au psy qui tentera de vous tirer d’affaire ? Il n’y aura plus de « premier homme », comme dirait Camus.
Quand je pense à tous ces futurs rejetons qui n’auront même pas la ressource de haïr leur père — ou de l’adorer : fin d’Œdipe, et extinction d’Electre. Clytemnestre n’aura pas à tuer Agamemnon, il n’a jamais existé.anne-geddes-bebe-8

Je me fiche pas mal du supposé pouvoir des pères : nous ne sommes pas propriétaires de notre progéniture, quand bien même nous aurions fait exprès de la commettre. Je parle juste de l’élaboration de l’Ego : nous nous construisons face à nos parents, avec eux ou contre eux — mais toujours par référence. Avec la PMA, je prévois des débuts de Moi difficiles. Quant à l’arbre généalogique, il sera par définition bancal.
La PMA fera disparaître la référence au Père. Et franchement, je suis très curieux de savoir quels détraqués nouveaux, non encore observés, naîtront de cette expérimentation promise à un bel avenir.
À noter que dans la crise actuelle de féminisation des hommes (du micro-pénis des uns au rétrécissement du périnée des autres, en passant par l’infertilité qui gagne du terrain et le chromosome Y, l’un des plus pitchouns du corps humain, qui s’auto-répare mal, que reste-t-il de la virilité à l’ancienne, comme la moutarde du même nom, des mâles conquérants, des « gorilles », comme disait Cohen ?), la PMA est une solution temporaire — temporaire parce que d’ici peu, les sacrées paillettes viendront toutes d’un réservoir de plus en plus restreint, ce qui promet de beaux jours à la consanguinité. « Nous sommes à un tournant », explique très bien un beau documentaire d’Arte sur la question.
L’air de rien, c’est à une mutation profonde que nous assisterons, dès que la PMA se sera généralisée. D’ici peu, qui comprendra que tel héros de roman s’insurge contre son père ? Qui pigera que Stendhal ou Proust détestaient le leur, alors que Zola vivait dans le souvenir du sien ? Le mot même disparaîtra ; il ne subsistera qu’à l’état archéologique de curiosité morte — comme le T-Rex aujourd’hui. Quant au Père éternel, je lui prévois un destin accéléré. En un mot, Allah est grande…
Nous vivons des temps passionnants.thumb-anne-geddes---des-photos-cute-devenues-culte-10386

D’ici peu, quelques dizaines ou centaines d’années, la majorité des naissances s’effectuera via une PMA : c’est si commode et si sûr, alors que la vieille méthode de reproduction humaine est si aléatoire. Des dizaines, des centaines de milliers d’enfants sans père désignable occuperont les cours de récréation. Allons plus loin : de la même façon que les Chinois ou les Indiens ont supprimé des millions de filles, j’imagine mal les couples de lesbiennes, prenant modèle sur les mythiques Amazones, condescendre encore à donner naissance à un petit garçon. Et sans doute ces dames trouveront-elles un mode de reproduction qui leur permettra de se passer totalement d’un matériel génétique d’origine mâle : le clonage a un avenir commercial infini. La femme est si bien l’avenir de l’homme que l’homme n’a plus d’avenir. Alors, carpe diem, mes frères, parce que ça ne durera pas, et que vos jours sont comptés.

Jean-Paul Brighelli

(1) C’est si vrai que je ne doute pas, malgré les contorsions des moralistes et le tollé international des bonnes consciences, que la technologie CRISPR, qui permet d’agir directement sur le génome, et qui a apparemment déjà été utilisée dans le champ humain, ne soit dans très peu de temps appliquée à grande échelle.

l’Huma

huma-1L’Humanité, le journal fondé en 1904 par Jaurès, est en cessation de paiements. C’est l’hebdomadaire Marianne qui l’a le premier annoncé la semaine dernière. Malgré des plans de redressement qui, ces derniers mois, ont tenté de sauver le journal, malgré une politique drastique de resserrement des coûts, au détriment parfois des reportages sur le terrain, malgré une renchérissement du prix, le journal communiste suit la pente fatale de l’ensemble de la presse-papier. Elle la suit même très vite. Ce journal qui tirait il y a quelques décennies à 350 000 exemplaires quotidiens, que les militants vendaient sur les marchés en engageant le dialogue avec les passants, atteint désormais difficilement les 30 000 exemplaires. En cause, bien sûr, la concurrence d’Internet et des chaînes de désinformation en continu, mais aussi l’érosion du Parti Communiste — une fonte des effectifs et de la représentativité dont Mitterrand, et non le capitalisme mondialisé, fut le principal artisan. D’ailleurs, la Marseillaise, la petite sœur phocéenne de l’Humanité, a suivi (et même précédé) la chute de la maison-mère.

Natacha Polony, avec laquelle l’Huma n’a jamais été tendre, mais qu’elle a souvent cité quand elle opérait les splendides revues de presse matinales dont nous avons tous la nostalgie, s’est fendue d’un tweet presque tendre pour soutenir le grand journal qui meurt — avec un argument aussi politique que possible, à sa manière :Humanite-Polony-tweet

Qu’on m’entende bien : je n’ai jamais flirté avec le PC, mais il ne me viendrait pas à l’idée, contrairement à une certaine presse qui se déchaine aujourd’hui, de prétendre que l’Huma paie ses années staliniennes. Il faut vraiment avoir un sens de l’Histoire tout à fait déglingué pour prétendre qu’un Parti n’évolue pas, et oublier que le Communisme a été la foi de millions de gens en France — et qu’ils ne se trompaient pas tous. Après tout, il y en a aujourd’hui qui pensent que l’islam est l’avenir de l’homme (on est sûr en tout cas qu’il ne sera jamais celui de la femme), ou que Macron sait parler au peuple. Que penserons-nous de tous ces convaincus dans cinq ou dix ans — ou dans quatre mois ?
Et moi qui ne suis pas communiste (il fut un temps où je les trouvais un peu trop à droite), moi qu’une cellule a refusé récemment d’entendre parler d’école, sous prétexte que je n’avais pas appelé à voter pour le Damoiseau, comme dit Matteo Salvini, je suis fort triste de voir un journal disparaître (et ce que je dis de l’Huma, je le dirais aussi bien du Figaro, à l’autre bout de l’échiquier politique, si d’aventure…

Pour tenter de comprendre comment un si grand journal est aujourd’hui menacé de finir dans les poubelles de l’Histoire, j’ai interrogé un ami, Georges Benda, un vieux militant communiste aujourd’hui installé dans l’Hérault. À bientôt 79 ans, il est resté grand lecteur fidèle de l’Huma — et lui qui a fréquemment mis la main dans ses poches vides pour soutenir le journal de son parti, il serait fort triste de ne plus le lire chaque jour. Aujourd’hui retraité, il a été un vrai prolo, militant syndical, révolutionnaire de chaque jour, qui garde chez lui quelques portraits enluminés des vieilles gloires du communisme, de Lénine à Che Guevara. Un homme pour qui la faucille et le marteau, cela signifiait quelque chose — parce que s’il a peu manié la faucille, il a beaucoup pratiqué le marteau.

JPB. Depuis quand lis-tu l’Huma ?

GB. J’ai dû l’acheter pour la première fois en 1965 — au moment des élections présidentielles. De Gaulle n’était pas ma tasse de thé — et encore moins Mitterrand. Le PC ne présentait pas de candidat, mais aux Législatives de 1967, il a obtenu 73 sièges… Oui, je sais, comparer avec aujourd’hui fait mal au cœur.

JPB. Et tu t’es inscrit au PC à la même époque ?

GB. Pas tout à fait. J’ai rejoint le Parti en 1968. Le bouquin de Séguy, alors secrétaire général de la CGT, sur le Mai de la CGT, serait à relire, pour qui voudrait trier, dans l’héritage de 68, ce qui était mouvement petit-bourgeois et insurrection réelle de la classe ouvrière. Après tout, les accords de Grenelle, ce n’est pas Cohn-Bendit qui les a décrochés ! Et cela signifiât quelque chose, 30% d’augmentation du SMIC ! Autre chose que les 40 balles allouées il y a un mois !

JPB. Tu es abonné à l’Huma ?

GB. Non : mon plaisir, c’est d’aller l’acheter tous les matins au kiosque du village, et de montrer aux gens qu’il y a encore des lecteurs de l’Huma ! C’est un geste militant d’aller acheter l’Huma. Ça l’est moins de le recevoir en catimini dans sa boîte !

JPB. Tu as senti un changement dans la ligne éditoriale du journal ?

GB. Je vais te dire… Petit à petit, ils ont de moins en moins parlé de la classe ouvrière… Comme s’il n’y en avait plus, ou presque plus. Ça, c’est ce que veut faire croire le patronat, la bourgeoisie, et tous ceux qui ont intérêt à croire que le peuple a disparu — et ça leur fait tout drôle, depuis deux mois, de le voir réapparaître vêtu de jaune !
« Alors, l’Huma… Les articles de fond sont peu à peu devenus de plus en plus… intellectuels… Pas en prise avec le réel, avec les souffrances des gens… Des articles qui sont de moins en moins à ma portée — je n’ai pas envie, quand je lis un journal, d’aller chercher les mots dans le dictionnaire…
« Comme si, à force d’habiter Paris, une ville qui n’a plus d’ouvriers, les journalistes de l’Huma s’étaient inconsciemment mis au diapason des bobos qui les entourent — et qui ne les lisent pas !

JPB. On parle beaucoup de la concurrence d’Internet…

GB. Moi, je n’ai pas Internet… Mais j’ai regardé parfois le site de l’Huma [qui lance un appel désespéré aux dons]. On ne lit pas de la même manière. Un article imprimé, on peut le reprendre, plus tard dans la journée, y réfléchir… Un article que tu parcours sur un écran, tu le survoles, et puis tu vas butiner autre chose… C’est du décervelage ! Ah, bien sûr, ici, ce sont surtout des vieux qui lisent les journaux — et l’Huma est devenu, malgré lui, un journal de vioques. Faute de s’adresser aux prolos qui se font exploiter au quotidien, il s’adresse aux prolos retraités dans mon genre — alors forcément, les lecteurs peu à peu disparaissent…

Et de rire…

Oui, c’est toujours triste, un journal qui meurt. Et à ceux de mes amis — ou moins amis — qui s’étonneraient que je déplore la disparition d’un canard qui a chanté jadis la gloire de Staline, je dirai qu’il faut sauver les derniers espaces de presse qui n’appartiennent pas à de grands financiers, qui, comme dirait Georges, n’ont pas exactement les mêmes valeurs que les employés qu’ils exploitent. La nouvelle de la disparition possible de l’Huma est tombée au même moment qu’une autre : 26 hommes très fortunés possèdent autant que la moitié de l’humanité, soit 3,8 milliards de personnes.
Et c’était une belle idée, de la part de Jaurès, d’appeler son journal « l’Humanité » — parce qu’il parlait au nom de tous les sans-voix, de tous les sans-dents, comme dirait Hollande, qui aujourd’hui se font entendre aux carrefours, et qui demain, peut-être…

Jean-Paul Brighelli

Colette

colette.20190111023130Jusqu’au générique final, Colette fut le film parfait.
Et une honte pour la France : pourquoi diable faut-il que ce soient des Anglais qui tournent un film (très réussi) sur l’un des plus grands écrivains français ? Aurions-nous honte des vraies grandes gloires de la France ? Sur les dernières années, il n’ y a guère que l’Autre Dumas, le film fort intelligent de Safy Nebbou, qui ait attiré mon attention : les relations du grand Alexandre (pas la pâle copie du petit, l’auteur de la Dame aux camélias — l’autre, le grand, le vrai), interprété par un Depardieu presque dessoûlé, et de son nègre favori, Auguste Maquet (Benoît Poelvoorde en grande forme) y étaient évoquées avec une grande justesse et assez de verve pour satisfaire tous les dumassiens. Exception faite de Claude Ribbe, qui en tant que Guadeloupéen s’est annexé tout ce qui appartient à l’histoire noire, et qui protesta parce que ce n’était pas un métis qui jouait Dumas — lui-même quarteron…

Dis-moi, Claude, tu es sûr d’avoir réussi l’ENS et l’agrégation de philo, pour sortir des bourdes de cette taille ? Tu te prends pour un Native American, le genre qui exige que seuls des Indiens certifiés conformes jouent des rôles d’Indiens ? Et les copies de Bronco Apache, où Burt Lancaster jouait le rôle-titre et Charles Bronson celui d’un Apache renégat (sans oublier le Jugement des flèches ou la Bataille de San Sebastian, où ce même descendant de Lituanien faisait l’Indien avec conviction), on les brûle ? Touche pas à mon western ni à la liberté de créer ! Si on t’écoutait, on brûlerait aussi les copies de l’Othello d’Orson Welles, où le génial acteur s’était grimé en noir pour jouer le More de Venise… Politiquement correct un jour, c***ard pour toujours.

Un ami cinéaste, à qui j’avais adressé diverses suggestions, me répondit que désormais, la télévision française, qui jadis a commis des films historiques de grande qualité, ne peut plus le faire, parce qu’elle ne dispose plus de costumes adéquats — d’où le fait que toutes les fictions se déroulent désormais dans le temps présent.
Les Anglais, apparemment, n’ont pas ce genre de problèmes. Ils disposent d’un fond inépuisable de toilettes étourdissantes des années 1900, que ce soit pour tourner les adaptations d’Agatha Christie avec David Suchet — de vraies perles —, ou justement Colette, où chaque robe est plus belle que la précédente
Avec une réticence sur leur façon inattendue d’interpréter le « col Claudine » — puisque Claudine justement il y a.

Parce que Colette met en scène les premières années de celle qui fut et demeure le plus grand écrivain du tournant du siècle et au-delà — avec Proust. Cette petite dizaine d’années où la romancière est mariée avec ce grand hâbleur de Willy, qui certes l’exploita jusqu’au bout des dentelles, mais lui apprit en même temps à écrire — ce que le film montre avec une grande finesse, et il est toujours bien difficile de mettre en scène l’acte d’écrire, rappelez-vous l’extraordinaire Genius. Willy qui la lança à Paris, lui fit connaître tout ce que la capitale de la Belle Epoque comptait de jolies femmes de Lettres (Rachilde, par exemple, que joue Rebecca Root) ou de comédiennes à la taille fine (Polaire, le tour de taille le plus étroit jamais enregistré — 33 cm — fort bien interprétée par Aiysha Hart) — ou de transsexuelles provocantes, comme la très fameuse Missy, habillée en homme et la main adroite : Denise Gough est la copie conforme de Mathilde de Morny — le vrai patronyme de la lesbienne la plus fameuse du Paris 1900, qui en comptait quelques-unes, et pas des moindres (et non, Natalie Clifford Barney n’apparaît pas dans le film : il a fallu choisir, sous peine de virer au catalogue des amours saphiques 1900).
Ai-je dit que Keira Knightley (aperçue et appréciée dans A Dangerous Method ou Imitation Game), qui interprète Colette, est merveilleusement dans le ton ? Voilà, c’est fait.

1893-1912. Années de formation où Colette écrit toute la série des Claudine, et se lance dans le music-hall, dans des rôles ébouriffants de momie découverte par un hardi explorateur de sexe indéterminé qui roule une pelle à la belle emmaillotée. Si. Lisez ou relisez la Vagabonde.reutlinger-colette-reve-egypte-momie 4F8EA17200000578-6118081-image-a-10_1535711792247Il a bien fallu tailler dans les anecdotes, et arrêter l’histoire juste avant qu’elle ne se remette aux hommes — avec Auguste-Olympe Hériot. Qui ça ? Lisez ou relisez Chéri (ou revoyez le très beau film de Stephen Frears…).

Le réalisateur est homosexuel, l’héroïne est bisexuelle, on pouvait craindre le pire dans le genre militant — mais Willy (Gauthier-Villars de son vrai nom) est montré pour ce qu’il était, un personnage larger than life, as they say, un peu maquereau sur les bords, surdoué de la « réclame » — comme on disait à cette (Belle) époque où l’on n’avait pas le mot « communication » sans cesse à la bouche.
Quant aux amours homosexuelles de Colette, on n’insiste pas plus que nécessaire. Wash Westmoreland n’est pas Abdellatif Kechiche, dont j’ai eu l’occasion de dire tout le bien que je pensais… Lui, c’est un vrai metteur en scène.

Et alors mon plaisir fut gâché par le générique final, où le banc-titre vint rappeler au public que Colette allait devenir l’une des écrivaines les plus célèbres du siècle.
Oui, c’est de ma faute, j’étais allé voir le film en version française, pensant qu’entendre le texte de Colette en version anglaise eût été un snobisme quelque peu excessif.
« Ecrivaine » ! Je vous demande un peu ! Croyez-vous que Colette, qui maniait le français comme pas une, eût toléré que l’on mutilât, sous prétexte de féminisation, son titre d’« écrivain » ? Et pourquoi pas « autrice », pendant qu’ils y étaient ? On n’écrit pas plus avec son vagin qu’avec sa bite — à cette époque, c’était avec un porte-plume, mot masculin, aujourd’hui avec une souris, mot féminin — et qu’importe…

Colette n’est plus beaucoup lue. Et franchement, je ne sais pas pourquoi. Elle a été la femme la plus libre du XXe siècle — Beauvoir exceptée, mais toute une génération les sépare. Elle a anticipé avant tout le monde les thèmes lesbiens (lisez ou relisez le Pur et l’impur) que de plus mauvais auteurs qu’elle étalent complaisamment sans une once de talent. N’en déplaise à Yann Moix (mais quelle buse, ce mec…), elle aimait la chair fraîche, et de très jeunes hommes l’ont passionnément aimée — relisez la Fin de Chéri. Parce qu’on aime un individu, des pieds à la tête, intérieur et extérieur, qu’on aime une voix, une présence, la pression d’une main dans le noir, comme disait Stendhal, et pas la courbe d’une fesse — pas seulement en tout cas. Allez, courez-y avant que ça ne disparaisse.

Jean-Paul Brighelli

Le temps des héros et le temps des zéros

21486644Confiteor, compañeros ! J’avoue : lorsque la semaine dernière je déclarais attendre, au terme de la dégradation de l’anacyclose en ochlocratie, l’arrivée d’un Messie politique, c’était un retour (et non une retombée, quoi qu’insinuent les mauvaises langues) en enfance. À l’époque des géants.

Mes parents avaient un électrophone, comme on disait alors, et peu de disques : je me suis donc repassé en boucle ceux dont je disposais — Armstrong jouant Fats Waller, par exemple All That Meat and No Potatoes, cette déploration devant une poitrine plate sur une dame bien en chair, et l’intégrale du Cyrano de Bergerac avec Daniel Sorano. Les gosses d’aujourd’hui trouvent tout cela sur Internet, et bien d’autres choses encore, si bien qu’ils ne les écoutent même pas.

À l’acte IV de Cyrano, le Comte de Guiche, qui a une dent de sa chienne contre les Gascons, les sélectionne pour une mission-suicide, comme on ne disait pas encore au XVIIe (ni au XIXe, d’ailleurs). « Je sais que vous aimez vous battre un contre cent / Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne… »
Ça m’avait frappé. L’enregistrement (qui depuis est sorti en vidéo) remonte à 1960. La même année que l’Alamo de John Wayne.290px-The_Alamo_1960_poster J’avais 7 ans — 8 peut-être quand j’ai vu et entendu tout cela, en tenant compte des décalages être sortie et acquisition. Ça m’a frappé — cette façon de mourir dans des combats perdus d’avance, parce que ce sont les seuls qui réclament vraiment du panache — et non d’abjectes manœuvres de cabinet ou de chambre à coucher.
Mon père, qui venait de rentrer de deux ans bien inutilement passés à courir après les fellaghas, a dû me raconter la bataille des Thermopyles à cette même période, m’emmener au cinéma voir le film de Rudolph Maté517lTkwV4YL._SY445_ et me faire découvrir la Chanson de Roland : une poignée de preux contre 500 000 Sarrazins. Bien sûr, c’est le schéma épique par excellence. Roland meurt au combat, Davy Crockett meurt au combat, et Cyrano, de son propre aveu, aurait dû mourir au combat, au lieu de se prendre une bûche sur la tête. Et c’est un schéma universel : les défenseurs d’Alamo se prenaient pour des Spartiates, tout comme les 170 Anglais qui à Rorke’s Drift ont résisté à 4000 Zoulous1280px-Alphonse_de_Neuville_-_The_defence_of_Rorke's_Drift_1879_-_Google_Art_ProjectEt je crois bien avoir vu le remarquable film de Cy Enfield à sa sortie, en 1964, avec Stanley Baker, repéré trois ans auparavant dans les Canons de Navarone — une poignée de saboteurs contre une armée d’Allemands, vous connaissez la suite.
Et j’ai retrouvé Roland non plus à Ronceveaux, mais chez Hugo, où dans « le Petit roi de Galice » il défait à lui seul une armée de malandrins.

Oui, Hugo, je sais, mais on m’excusera, je n’avais que huit ans. J’en profite pour balayer de la main les rires compatissants de psys amateurs, le héros, son père revenu de batailles perdues comme un Croisé vieilli sous le harnois…heimkehrender_kreuz-3e083e2 Et la compensation via les héros de papier et de toile… Bla-bla-bla… Quand je vois ce qu’est devenu aujourd’hui le géant qu’il était, ma foi, je m’excuse d’avoir cherché à le remplacer.

Je crois bien que toute cette geste héroïque m’a façonné. Rien d’exceptionnel. Sartre — fort admiré à la maison, au point que l’on m’a donné son prénom — raconte dans les Mots que sa formation, au fond, c’est Pardaillan, dont il a lu les aventures en temps réel, puisque le futur philosophe et le grand ferrailleur sont nés la même année (1905). Dans l’engagement du futur Sartre, bien malin qui démêlerait les influences respectives de Marx et de Michel Zévaco.

Et puis bien sûr les Trois mousquetaires. J’ai lu le roman de Dumas en cette même année de mes huit ans. Ça marque. « Se battre, c’est-à-dire désobéir à la loi, c’est-à-dire risquer sa tête, c’est-à-dire se faire d’un seul coup l’ennemi d’un ministre plus puissant que le roi lui-même, voilà ce qu’entrevit le jeune homme, et, disons-le à sa louange, il n’hésita point une seconde. » C’est dans le chapitre V.
Ajoutons, pour être complet, que l’on m’avait traîné, à 6 ou 7 ans, au théâtre du Pharo voir le Cid — avec Gérard Philipe. « Sais-tu bien qui je suis ? » « Oui, tout autre que moi / Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d’effroi… » J’en ai gardé le goût des affrontements avec les grandes gueules, qu’elles soient voyous marseillais ou prêcheurs islamistes. Même si je déplore que l’époque n’en soit plus aux grands coups d’épée. Restent les coups de gueule — mais ça n’a pas le même goût. Le Petit Poucet aujourd’hui n’a plus que des nains en face de lui. « N’importe : je me bats, je me bats, je me bats… »

Alors, quand un lecteur tout récemment m’a demandé si je n’avais pas peur, de m’attaquer ainsi aux grandes inutilités de la République, qu’on les nomme Macron, Le Gendre, Darmanin ou Castaner (ajoutons pour être complet qu’il y a autant de nains à droite qu’à gauche — « je vois des nains partout », comme disait l’autre), insinuant (et il a raison) que c’étaient des gens à se venger par avance des insinuations d’incompétence qui suintent parfois de mes propos…
Petites gens, arrivés à une époque qui ne se rend pas compte qu’elle est épique — parce que rien de plus épique que la fin d’une civilisation. Les Barbares cette fois ne guettent pas de l’autre côté du Danube : ils sont déjà là, ils avancent en terrain conquis. Et plus loin, la Chine regarde l’Europe s’effondrer avec des yeux gourmands. Elle laissera l’Afrique faire le travail, puis elle raflera la mise.
Notre seule option, c’est de nous battre un contre cent, et même contre cent mille. De mourir en beauté comme le petit Bara250px-Mort_de_Bara_-_Jean-Joseph_Weerts un modèle républicain dont les instits ne parlent plus — une coïncidence sans doute. Ou comme les quatre truandsla-horde-sauvage à la fin de la Horde sauvage. « Let’s go » « Why not ? » Le western, le western vous dis-je ! Ce n’est pas parce que nous manquons aujourd’hui de géants qu’il ne faut pas se battre un contre cent — quitte à n’exterminer que des cloportes.

Jean-Paul Brighelli