Ip Man 4 : Le dernier combat

Capture d’écran 2020-08-02 à 06.03.13Personne n’est parfait, j’aime les films chinois, ceux de kung-fu en particulier. La mort de Bruce Lee en 1973 porta un coup sensible à cette ferveur, mais dès qu’il en sort un qui vaut quelque chose, je me précipite — surtout s’il fait chaud, sachant que les cinémas sont climatisés et vides, grâce à une habile politique gouvernementale. Le Grand Rex, à Paris, a fermé pour l’été et sans doute pour plus longtemps. Louer une place sur deux est intenable. Mais comme dit le Covid : « Je le vaux bien ».

Ip Man 4 : Le dernier combat, qui vient de sortir (même si le film remonte à 2018, et a eu une très belle carrière internationale) raconte le dernier volet de la vie de Ip Man, grand-maître chinois du wing chun. On y croise justement Bruce Lee, et quelques Américains plus vrais que nature — en particulier Scott Adkins, que les amateurs d’arts martiaux connaissent bien, dans un rôle de sergent GI très inspiré de Full Metal Jacket, référence et révérence explicites.
Le film tout entier est fabriqué comme une copie conforme du cinéma asiatique des années 1970 : mêmes couleurs, mêmes dialogues enregistrés en post-synchro, même attention aux scènes d’action. Un régal.
Et même sens politique — diffus, conformément à l’esthétique chinoise qui ne dit pas les choses de face, mais toujours en oblique. Entendre un Cantonais expliquer qu’un Chinois ne recule jamais est plein de saveur, lorsqu’on sait les démêlés de Trump avec l’Empire du Milieu. En 2018 l’ombre de Huawei planait sur le film, mais aujourd’hui c’est celle de TikTok, le réseau social préféré de vos enfants, que le président américain soupçonne d’être un véhicule pour les services secrets chinois. Bien sûr, personne n’oserait penser que Gmail en particulier et les GAFAM en général sont cannibalisés par la CIA, le NCS, la SCS ou le FBI. Les Chinois sont fourbes, les Américains sont purs. Dans le monde en noir et blanc de Trump, ça se passe comme ça. Alors le blondinet de la Maison Blanche veut que la firme vende à Microsoft sa branche américaine.

Un diktat que la maison-mère encaisse mal — et que Xi Jinping, avec lequel les réalisateurs / producteurs / acteurs de Ip Man entretiennent de cordiales relations, prendra pour ce qu’il est : un essai maladroit pour redorer, à quatre mois des présidentielles américaines, le blason d’un empire en bout de course. La troisième guerre mondiale est en cours, et il n’est pas sûr que les Américains la gagnent.

Une bonne part du film porte sur l’intégration des Chinois (l’action se passe pour l’essentiel à Chinatown vers 1965-1970, même si elle a été filmée en Chine et en Angleterre et porte au fond sur les années 2020) aux Etats-Unis. Profil bas, travail acharné, inscription des enfants dans les meilleures écoles, — mais finalement refus des brimades et grosse empoignade au sommet : si vous ne lisez pas le message oblique, ce n’est pas ma faute. Les Asiatiques n’ont jamais été mieux traités que les Noirs aux Etats-Unis, pays raciste s’il en est, allez donc voir ou revoir Un homme est passé (John Sturges, 1955) ou Gran Torino (Eastwood, 2008). Mais ils ne geignent pas. Ils bossent. Is s’intègrent. Tout en restant Chinois, Coréens ou Japonais. Et s’ils vont en taule, ils ne menacent pas leur compagnon de cellule avec une fourchette. D’ailleurs, ils mangent avec des baguettes.

Ce qui m’a amené à réfléchir sur l’intégration des étrangers dans les pays occidentaux. Les Asiatiques se sont intégrés parce qu’ils ont 3000 ans de civilisation derrière eux — une base assez solide pour s’assimiler sans perdre leur âme. Les gens qui se raidissent dans leurs appartenances d’origine viennent en fait de cultures si pauvres qu’ils craignent — non sans raison — d’être absolument digérés par la richesse de la culture occidentale. Alors ils s’accrochent à ce qu’ils peuvent, leur musique, leur couleur de peau, leur patois, leur religion, ils s’accrochent même à leur inculture en laissant leurs enfants occuper les derniers rangs de l’école méritocratique occidentale — tout en réclamant une discrimination positive qui compensera leur inaptitude aux études, faute d’un substrat culturel conséquent et d’une tradition de travail.

C’est cela, la lecture oblique des films asiatiques : la double historicité (autrefois / maintenant) s’en donne à cœur joie, et les Chinois comprennent bien ce qu’on veut leur dire : travaillez, prenez de la peine, l’Occident tombera dans votre escarcelle. Puis vous ferez bon marché des « cultures » autres, celles qui n’ont pas 3000 ans de tradition derrière elles.

Jean-Paul Brighelli

Pendant que vous portez des masques, on vous fait les poches

AVT_Agnes-Verdier-Molinie_3152Vous avez vu opérer des pickpockets : l’une vous demande l’aumône, son bébé accroché à sa hanche et ses marmots à ses jupes, l’autre vous fait les poches. C’est la technique du torero pour tromper la vigilance de la bête : la muleta dissimule l’épée, la véronique cache la mort. Il est très difficile d’analyser des messages simultanés et disparates.

Nous en sommes là : pendant que les « autorités sanitaires » (sur elles la bénédiction d’Allah le miséricordieux) vous parlent de deuxième vague, de reprise de l’épidémie, de la nécessité de porter des masques dans les lieux clos — et bientôt dans les lieux ouverts, promet Olivier Véran, illusionniste en chef depuis que Jérôme Salomon a disparu des écrans de télé —, le gouvernement s’apprête à lancer la plus formidable opération jamais montée contre les droits les plus élémentaires des travailleurs.

À vrai dire, il a tiré une première salve pendant le confinement, et bien peu de gens y ont prêté attention. Le gouvernement, en toute impunité, pendant que les médias vous parlaient de morts par étouffement, quelle horreur, a remonté les seuils de dépassement de la durée maximum du travail à 60 heures par semaine et à 48 heures en moyenne sur une durée de 12 semaines (après, on vous ramasse à la petite cuillère, inutile d’en parler). Et ce, sans autorisation préfectorale — ça, c’était avant.

Personne n’a moufté. Quand je pense que des crétins se demandent ce que le gouvernement avait à gagner à décréter le confinement, et y voient la preuve que l’épidémie était une chose sérieuse, et l’est encore, bla-bla-bla… On ne fait jamais faire à l’économie quoi que ce soit qui lui est absolument contraire, parce qu’elle est le facteur déterminant en dernière instance, comme disait le vieux Karl.
Elle, et non la santé. Quand on a eu besoin de reconstruire la France ruinée par la Première guerre mondiale, ou en plein Plan Marshall, ou que l’on a dû digérer les timides avancées sociales post-68, on ne s’est guère soucié de la grippe espagnole, ni asiatique, ni de Hong-Kong.
De surcroit, le Covid-19 a l’extrême élégance de ne toucher, quasi exclusivement, que des gens à la retraite. Des bouches inutiles et qui coûtent cher. Ils creusaient nos déficits, le virus a creusé leur tombe. Et pour bien vous faire peur, on vous a interdit d’assister à leurs obsèques. 100 000 ans de civilisation effacés par décret — avec l’assentiment d’une humanité hystérisée. — et, de fait, déshumanisée
Carton plein.

Et maintenant, que prépare-t-on, sous le masque ? Demandez donc à Agnès Verdier-Molinié, directrice de l’IFRAP, la Fondation pour la Recherche sur les administrations et les politiques publiques. Un Institut reconnu d’utilité publique par décret, en 2009. L’IFRAP a salué la loi EL Khomri, vous vous souvenez peut-être de cette réforme de fond du droit du travail, contestée par les petits et saluée par les grands — une vraie réforme socialiste-libérale votée quand le ministre de l’Economie s’appelait Emmanuel Macron. Mme Verdier-Molinié vient de se fendre d’une tribune dans le Figaro qui présente la suite des réjouissances : signature par les syndicats (FO a déjà commencé à montrer le bon exemple) d’accords sur la majoration du temps de travail, la majoration des heures supplémentaires — 10% à terme — et la réduction des RTT. Multiplication des CDD « sans justification du caractère temporaire et pour six ans maximum, comme dans le secteur public ». Contournement des syndicats, en passant par des organismes « maison » — comme en Allemagne.
Bientôt « baisse momentanée des salaires, réduction des majorations pour les heures supplémentaires, et suppression totale des RTT ».
Travaillez, prenez de la peine…

Pour faire passer cette razzia sur les droits des travailleurs, on ne cherchera pas le rapport de forces — ça, c’était avant. On fera signer des « accords de performance collective » — une jolie trouvaille linguistique. « Cet accord permet de déroger aux clauses initiales du contrat de travail du salarié et donc de baisser les salaires plutôt que de licencier ». Comme tout le monde portera un masque durant la réunion patronat-syndicats, il sera bien difficile à ces derniers de se concentrer sur l’arnaque grandiose de ces « accords ». D’ailleurs, « une quinzaine ont été signés depuis le début de la crise » — mais septembre sera si noir que le rythme s’accélèrera, chère amie… Comptez sur le bon docteur Véran et sur les chaînes d’info en continu. Les quelques Français qui n’ont pas encore peur seront rattrapés par la trouille. Non seulement ils travailleront pour 50% de salaire en moins (c’est ce que British Airways vient d’imposer à ses pilotes — et 20% pour sa direction, on mesure le sacrifice), mais ils auront le souci de respecter les gestes-barrière en protestant. Magnifique.
On tolérera quand même les manifestations spontanées de la racaille des banlieues, afin de stigmatiser l’inconscience de ces jeunes gens — un autre écran de fumée qui sera rediffusé en boucle.

Que de bons esprits se polarisent sur cette question des masques sans comprendre que c’est une façon d’amuser le chaland, que le souci sanitaire est le lubrifiant d’un empapaoutage massif, voilà qui me sidère. Il n’y a de « deuxième vague » nulle part — sauf sur BFM-TV. Il n’y a de reprise de l’épidémie nulle part — sauf sur i-télé. Pour vous faire peur, on vous présente le nombre de nouveaux malades en pourcentages : passer de 6 à 8 cas pour 100 000 habitants, c’est une augmentation de 30% — mais cela ne représente rien en chiffres absolus.
Mais 20% de salaire en moins pour 60 heures par semaine, ça devrait vous parler, non ? Eh bien ça ne dit rien à personne, parce que le torero a agité la muleta, que le ministre feint de porter un masque — et vous foncez, terrorisés, vers l’épée qui vous tue, en croyant éviter ll’estocade.
Allez, je parie que les mêmes ne protesteront pas, par peur du Covid, quand on décidera de saisir leurs maigres avoirs. Les leurs, parce que ceux des gens riches sont ailleurs — ou alors, vous n’avez jamais fréquenté de gens riches.

Jean-Paul Brighelli

Lands of murders : le film de votre été

maxresdefaultL’histoire des remakes se confond globalement avec celle des navets. À bout de souffle enseignait à Jean Seberg, devant le cadavre de Belmondo, ce que signifiait vraiment « dégueulasse » ; mais le remake de Jim McBride, en 1983, a disparu de nos mémoires. Sam Peckinpah a fait avec  un chef d’œuvre du film noir en couleur, où Steve McQueen expliquait par l’exemple l’usage d’une chevrotine gros grains — mais qui se souvient du remake de Roger Donaldson en 1994 ? Même en prenant un grand metteur en scène vous finissez avec une bouse : tout le monde se rappelle le film de Sidney Lumet, 12 hommes en colère, mais qui sait que William Friedkin en a fait une pâle copie en 1997 — avec quatre Noirs américains et une femme, histoire d’être en phase avec l’horreur culturelle du politiquement correct…
Je peux continuer. Il est rarissime que la copie soit meilleure que l’original.

Alors, lorsqu’elle est au moins aussi bonne que la première version, cela vaut le coup de le signaler. J’avais dit il y a cinq ans tout le bien que je pensais de La Isla mínima, le sublime film de Roberto Rodriguez. Eh bien Christian Alvart, avec Land of murders, en a fait une version allemande, tout aussi glauque, tout aussi politique (non, je ne demanderai pas pour la centième fois pourquoi les Espagnols, les Allemands, les Anglais, les Argentins, les Américains et tous les autres savent faire des films politiques, et pourquoi les Français se cantonnent dans l’observation microscopique du nombril d’acteurs surestimés). Aux verts gluants du modèle initial, tirés des marais du Guadalquivir, répondent les bleus froids de Görlitz, ville improbable des confins de la Saxe, arrosée par la Neisse et par des flots de bière. Au couple de flics espagnols, l’un « moderne », l’autre formé par la police franquiste, répond un couple de flics allemands, un Wessi muté là par représailles, et un Ossi qui a appris dans la STASI les bonnes mauvaises manières de faire parler un témoin — ou de punir un criminel avant que les tribunaux et les droits de l’homme s’en mêlent. « Borderline », dit Philippe Ridet dans le Monde. Que dirait le « quotidien de référence » si un poulet français expliquait la vie et la voie des aveux aux racailles de chez nous comme Markus Bach (joué par Felix Kramer, énorme) le fait avec une spontanéité touchante dans ce film ?

« Mais nous avons déjà vu La Isla mínima », me direz-vous… Nous connaissons l’histoire — des jeunes filles enlevées, violées, mutilées, torturées, et jetées dans les marais puants qui entourent une ville morte que des Wessis achètent à la découpe en sucrant 20% des salaires… Sachez-le, amis européanistes, c’est à ce genre de travail de boucherie sociale qu’ont servi vos sacrifices sur l’Euro — calqué sur le mark pour aider à la réunification des Allemagnes, et de fait utilisé pour enfoncer dans la crasse, la misère et l’exploitation des Ossis, laissés pour compte du Reich reconstitué. Le Monde, poliment, en reste aux questions (« Les « Ossis » ont-ils gagné au change, en troquant le communisme agonisant pour le capitalisme triomphant ? Les « Wessis » sont-ils des bienfaiteurs ou des équarrisseurs de ce qui reste de la splendeur de la RDA ? ») alors que le film donne des réponses.
Peu importe que vous connaissiez la fin. Après tout, quand les spectateurs du XVIIe siècle allaient voir jouer Phèdre, ils connaissaient la trame de l’histoire — ils avaient appris leur mythologie. Aucun « suspense » chez Racine, juste un fabuleux exercice de style pour dire quelque chose sur son temps et son Dieu.
Même chose ici. Christian Alvart (à la réalisation, au scénario et à la photographie, ce garçon est doué) est un remarquable styliste — c’est ce qui manque le plus aux films hexagonaux ces derniers temps. Et un directeur d’acteurs sans doute impitoyable, tant les greluches sont niaises, les tueurs sadiques et les flics impitoyables.

Sadiques, dis-je… Christian Alvart a bien remarqué (comme autrefois Pasolini dans Salò) qu’il y a un rapport entre le sadisme et les rapports économiques et politiques de domination. C’est ce qu’il décortique avec application, sans discours théorique — tout par l’exemple. Vous pouvez dépecer une structure industrielle en soumettant les ouvriers qui y travaillaient à des sacrifices immondes, et découper des gamines avec des pinces rouillées. C’est le même Pouvoir dans les deux cas qui assujettit les corps, ceux des ouvriers comme ceux des gamines qui rêvaient d’ailleurs — ah, Berlin… Mais on ne fuit pas la Saxe — on y consomme de la bière, de la vodka (dernier souvenir de la tutelle soviétique, et après tout on est à la frontière polonaise) et de la solitude.

Bien sûr, ça se passe à la fin des années 1990, avant qu’Angela Merkel donne à tous sécurité, Europe et prospérité — non, je rigole… Un grand film, pas de chez nous : comment imaginer un équivalent de ce très beau et très puissant remake dans notre beau pays, où il n’y a aucune friche économique, grâce aux Allemands qui ont respecté notre outil industriel, aucune jeune provinciale rêvant d’ailleurs (ah, Paris…) et pas plus de sadiques que de suppressions d’emploi post-confinement.

Jean-Paul Brighelli

Jean-Jacques Rousseau est un con

440px-Rousseau_-_Les_Confessions,_Launette,_1889,_tome_2,_figure_page_0065J’aimais passionnément déjà la littérature. J’avais quatorze ans et j’étais en Troisième. Au bout du rayon « XVIIIe siècle » de la bibliothèque paternelle, que j’avais déjà exploré, je tombai sur un gros bouquin rassemblant en un volume l’ensemble des Confessions de Rousseau.
Je ne connaissais pas grand-chose du grand homme, sinon sa dissertation sur l’Origine et les fondements de l’inégalité, cet ouvrage « contre le genre humain », comme le lui a écrit Voltaire pour le remercier de lui avoir envoyé le livre, qui m’avait donné envie, comme au philosophe de Ferney (je venais d’apprendre ce qu’était une périphrase et j’en abusais) de « marcher à quatre pattes ». J’abordai donc les Confessions sans préjugé, ou presque.
La première page me sidéra un peu : que de « Moi-je » en quelques lignes ! En garçon bien élevé, j’évitais à l’époque d’offenser la modestie que l’on me recommandait — un soin qui m’a passé, avec l’âge. Puis, ayant reçu mon lot de trempes énergiques tout au long de mon enfance, et n’en ayant gardé que le goût d’en donner aux autres, je fus surpris de l’intérêt très vif du grand homme (j’appris pour l’occasion ce qu’est une antiphrase) pour les fessées. Je lus en parallèle les lettres de Voltaire sur la Nouvelle Héloïse, où il met en scène Rousseau tendant les fesses pour recevoir à plein la correction que lui infligent les violons de l’orchestre français. Je compris l’intention sarcastique de l’auteur de Candide, et m’en amusai.
Passons sur les six premiers Livres des Confessions — je lisais vite, à l’époque. Dans le septième livre arrive l’aventure mémorable avec Zulietta.
Comme le lecteur n’a peut-être plus en tête le texte de Jean-Jacques, en voici un résumé fort exact, nourri des phrases du « philosophe de Genève » — on m’avait récemment donné cette expression pour modèle d’oxymore.

En 1743, le jeune Rousseau (il n’a que 31 ans, et n’a pas encore donné au monde des Lettres les sublimes ouvrages pour lesquels il est désormais connu) est engagé comme secrétaire de l’ambassadeur de France à Venise. Il y restera un an, l’abondance de ses « Moi-Je » le rend vite insupportable au comte de Montaigu : les Grands ne tolèrent le Moi que lorsqu’il s’agit du leur. Mais durant cette année, il s’étourdit de Venise — et comment faire autrement ?
Dans une soirée, il voit débarquer (au sens propre, elle est arrivée forcément en gondole) « une jeune personne éblouissante, fort coquettement mise et fort leste », « aussi charmante que vive, une brunette de vingt ans au plus ». Elle feint de le prendre pour un autre, et « se jette entre [ses] bras, colle sa bouche contre la [sienne], et [le] serre à [l]’étouffer ».
Notre philosophe, qui était assez joli garçon et avait la vivacité sensuelle qu’il prêtera plus tard à Saint-Preux, l’ineffable héros de la Nouvelle Héloïse, avoue : « La volupté me gagna très rapidement ».
La belle jeune fille prend possession de lui, et lui donne rendez-vous pour le lendemain.

« Je ne la fis pas attendre. Je la trouvai in vestito di confidenza : dans un déshabillé plus que galant, qu’on ne connaît que dans les pays méridionaux, et que je ne m’amuserai pas à décrire, quoique je me le rappelle trop bien. » Mais notre grand niais de Suisse avoue parallèlement : « Je n’avais point d’idée des voluptés qui m’attendaient. » Cela va de soi, vous vous retrouvez chez la plus jolie des courtisanes vénitiennes, fort dévêtue, c’est sans doute pour y parler philosophie. N’empêche qu’il compare avec ce qu’il connaît : « J’ai parlé de madame de Larnage [cette mère de dix enfants avait eu son pucelage, en 1737, durant un fameux voyage à Montpellier] dans les transports que son souvenir me rend quelquefois encore ; mais qu’elle était vieille, et laide, et froide auprès de ma Zulietta ! Ne tâchez pas d’imaginer les charmes et les grâces de cette fille enchanteresse, vous resteriez trop loin de la vérité ; les jeunes vierges des cloîtres sont moins fraîches, les beautés du sérail sont moins vives, les houris du paradis sont moins piquantes. »

Arrive alors l’indicible, qui vaut donc la peine d’être dit.

« J’entrai dans la chambre d’une courtisane comme dans le sanctuaire de l’amour et de la beauté ; j’en crus voir la divinité dans sa personne. » Fort bien, et le lecteur que j’étais attend alors avec impatience l’une de ces scènes lestes dont la lecture de Sade et de Crébillon m’avaient donné le goût. Que nenni : « Je me disais : Cet objet dont je dispose est le chef-d’œuvre de la nature et de l’amour ; l’esprit, le corps, tout en est parfait ; elle est aussi bonne et généreuse qu’elle est aimable et belle ; les grands, les princes devraient être ses esclaves ; les sceptres devraient être à ses pieds. Cependant la voilà, misérable coureuse, livrée au public ; un capitaine de vaisseau marchand dispose d’elle ; elle vient se jeter à ma tête, à moi qu’elle sait qui n’ai rien, à moi dont le mérite, qu’elle ne peut connaître, est nul à ses yeux. Il y a là quelque chose d’inconcevable. »

Et notre honnête Genevois (d’un Calviniste, qu’attendre d’autre ?) de chercher sur la belle le défaut qui lui ferait comprendre que tant de beautés se livrent à un commerce si infâme. Plein d’angoisse, il en pleure — ce qui sidère quelque peu Zulietta. Enfin, le jeune homme cède à son désir. « Mais au moment que j’étais prêt à me pâmer sur une gorge qui semblait pour la première fois souffrir la bouche et la main d’un homme, je m’aperçus qu’elle avait un téton borgne. Je me frappe, j’examine, je crois voir que ce téton n’est pas conformé comme l’autre. Me voilà cherchant dans ma tête comment on peut avoir un téton borgne ; et, persuadé que cela tenait à quelque notable vice naturel, à force de tourner et retourner cette idée, je vis clair comme le jour que dans la plus charmante personne dont je pusse me former l’image, je ne tenais dans mes bras qu’une espèce de monstre, le rebut de la nature, des hommes et de l’amour. »
Ce sein dont la pointe reste obstinément en dedans lui coupe tout, pauvre chéri. Zulietta, bonne fille et grande technicienne, tente bien de le ranimer — sans succès, et il faut peser ces mots quand on pense qu’il s’agit de la plus jolie et sans doute l’une des plus expertes putes de Venise. « Je la vis enfin rougir, se rajuster, se redresser, et, sans dire un seul mot, s’aller mettre à sa fenêtre. Je voulus m’y mettre à côté d’elle ; elle s’en ôta, fut s’asseoir sur un lit de repos, se leva le moment d’après ; et, se promenant par la chambre en s’éventant, me dit d’un ton froid et dédaigneux : Zanetto, lascia le donne, e studia la matematica. »

À cette époque, fin Troisième, on demandait aux élèves de choisir entre la section A, littéraire, et C, scientifique. Je pouvais indifféremment opter pour l’une ou l’autre, et j’avais formé le vague projet de faire médecine. Mais cette expression, « lascia le donne, e studia la matematica », laisse tomber les filles et fais donc des maths, me convainquit que l’érotisme, un champ dans lequel je faisais alors mes premières armes avec une certaine Annie M***, correspondait bien mieux à l’option littéraire, et que les mathématiques étaient le refuge des puceaux et des empêchés de l’hémisphère sud.

C’est ainsi que je suis devenu prof de Lettres.

Je n’ai pu par la suite lire quoi que ce soit de Rousseau sans penser aux remords qu’il emporta avec lui en quittant Rome, et qui le hantaient encore quand il rédigeait les Confessions. Quoi ! Cet homme avait méprisé la plus belle fille de Venise, donc d’Italie, donc du monde, et prétendait m’enseigner le gouvernement des hommes (le Contrat social), l’art d’élever les enfants (l’Emile) ou d’écrire un roman par lettres (la Nouvelle Héloïse) ? J’aurais pu élever contre ces ouvrages fameux des objections de fond, dire que le Contrat social est la base de la Terreur et de tous les régimes autoritaires, que l’Emile est l’un des plus grand manifestes misogynes jamais écrits (je me contrefiche que Jean-Jacques ait abandonné ses enfants, d’ailleurs ils n’étaient pas de lui, et James Boswell qui avait engrossé Thérèse une ou deux fois ne s’en est guère préoccupé non plus, l’époque était ainsi), ou que les Liaisons enfoncent définitivement Héloïse dans l’ornière romanesque dont elle n’aurait jamais dû sortir — mais non, toujours l’image charmante de Zulietta, et la débandade du petit Français me reviennent en mémoire.
J’ai connu depuis un mathématicien, médaille Fields, grand puceau devant l’Eternel, qui est la vivante image de ce refus des sens. Même si nombre de mes amis sont des scientifiques chez lesquels je ne soupçonne pas un instant une incapacité à aimer vivement, ce conseil un peu vif de la belle Zulietta, « lascia le donne, e studia la matematica » vient sans cesse s’interposer entre moi et Rousseau.
J’ai fini par tout lire du grand homme. Mais j’ai tout lu à la lumière de cette impuissance, faute majeure à mes yeux — enfin, aux yeux du jeune adolescent que j’étais alors, et que je suis resté, disent les méchantes langues, qui n’ont pas toujours tort.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le début de cette chronique est inspiré d’une nouvelle écrite en 1777 (et remaniée en 1812) par un savant dessinateur et graveur qui n’a donné à la littérature que ce chef d’œuvre — pour lequel je sacrifierais sans peine tout le fatras philosophique du plus célèbre Genevois depuis Calvin, ce qui n’est pas grand-chose. Bravo à ceux qui l’identifieront.

Convalescences, la littérature au repos

41C1oHFe4LLLa lecture du livre de Daniel Ménager est un bonheur constant.
D’abord, ce n’est pas tous les jours, par les temps qui courent, qu’un livre publié témoigne de l’extrême culture de son auteur. Seiziémiste de formation et de carrière, Ménager embrasse tout ce qui s’est écrit, en France et à l’étranger, depuis trois mille ans. Une paille.
Bien sûr, les hilotes — et parmi eux nombre de spécialistes auto-proclamés de la littérature — trouveront cela assommant : être confronté sans cesse à ses défaillances culturelles est une ordalie redoutable. Mais « bonheur » n’est pas un mot usurpé : on se régale à la lecture du décryptage de ce moment si peu prisé durant des siècles, cette plage d’attente, de réflexion et d’inertie apparente qu’on appelle une convalescence.
Le plus beau, c’est que le livre, qui vient d’arriver chez vos libraires, a été imprimé en mars, et qu’il a donc été écrit bien avant que la France soit malade (savoir si elle l’est d’un virus ou du discours tenu sur ce virus est encore une autre histoire). En tout cas, cette plongée dans ces littératures où il ne se passe rien, sinon l’attente d’un renouveau, est fascinante.

Les héros médiévaux ne sont jamais à proprement parler convalescents. Gémir entre les bras des femmes (il y a toujours des femmes dans les convalescences, et bien avant qu’elles ne deviennent professionnelles de la santé) est moyennement viril. Le chevalier blessé passe sans transition de l’extrême faiblesse aux forces retrouvées — et paf ! il reprend son armure, son cheval et sa quête.
Le mot arrive en français au XVIe siècle — justement. C’est avec l’Astrée que se déroule le plus long et le plus malicieux des récits de convalescence. Et pour ce qui est des femmes, Céladon n’en manque pas, lui qui achève sa convalescence déguisé en fille.

J’ai connu Ménager à Nanterre en 1974-75. Il faisait le cours d’agrégation sur Rabelais — une merveille de cours que les pauvres étudiants de l’ENS venaient espionner en douce : nous demandâmes d’ailleurs qu’il soit démarché pour y enseigner l’année suivante. J’ai depuis cette époque suivi ses multiples publications, plus expertes chaque fois, et plus décalées depuis qu’il est à la retraite, et qu’il n’a pas à ménager (ah ah) tel ou telle de ses collègues. C’est ainsi qu’il cite le bel ouvrage de Marie-Christine Bellosta sur Céline…

(Parenthèse. En 2007, Xavier Darcos m’affirma : « La nomination de Bellosta comme Inspectrice Générale est dans les tuyaux ». Eh bien elle y est restée. Très brillante Maître de conférence à l’ENS, engagée dans la FONDAPOL, boîte à idées réputée de droite, adversaire farouche des pédagogistes, Bellosta succomba aux pressions de la Machine, qui ne voulait pas d’elle. Ceux qui aujourd’hui reprochent à Blanquer de ne pas faire le ménage parmi les pontes outrecuidants des ESPE / INSPE devraient réfléchir à cette vérité : la techno-structure est plus puissante que le ministre, et elle est contrôlée depuis vingt ans par les facariens qui l’ont infestée.
Parenthèse dans la parenthèse. Céline a tout connu de la convalescence, d’abord à titre personnel, après une très sérieuse blessure en 14-18, puis comme médecin. Et Ménager suggère très finement que le spectacle de la misère — rappelez-vous la mort de Bébert dans le Voyage — est peut-être la clé de cette misanthropie célinienne qui a renversé les convictions humanistes du docteur Destouches et s’est déchaînée en se spécialisant en direction des Juifs — à ceci près qu’il soignait gratuitement les Juifs pauvres de sa clientèle, pendant que de bons Gaulois bien de chez nous les dénonçaient aux autorités vichyssoises. Rien n’est simple, fin parenthèse).

La question centrale de la convalescence est de savoir qui émerge en fin de compte du lit de repos ou de la chaise longue où le héros de la Montagne magique soigne sa phtisie. Redevenons-nous peu ou prou celui que nous étions ? Ou en est-il de la convalescence comme de la résilience — Ménager dit sur Cyrulnik des choses fort brillantes —, où par définition on ne redeviendra jamais, en 1945, le petit garçon insouciant de 1939, surtout quand vos parents sont passés par la case Auschwitz et y sont restés ?

(Nouvelle parenthèse. Il y a quelques années, Thierry Philips, éminent cancérologue lyonnais avec qui je faisais un livre — Vaincre son cancer — m’apprit que les couples résistent assez bien à la maladie — mais se délitent après. Parce que celui qui n’a pas été malade s’attend à ce que l’autre revienne tel qu’il a été « avant » — et qu’il n’en est pas question. L’ex-malade a vu l’autre face de la vie, qui est la mort. Et de cela on ne se remet pas — en tout cas, pas en l’état. Fin parenthèse)

En 200 pages serrées, renforcées de notes précieuses, Ménager parcourt les derniers siècles — particulièrement les deux derniers, où la convalescence apparaît soudain comme un motif éminemment littéraire. Justement parce qu’elle est le moment suspendu du retour sur soi, du désir patiemment élaboré alors même qu’il ne peut être assouvi (les médecins classiques redoutaient fort l’érotisation des rêveries convalescentes, surtout chez les adolescents), et même — Ménager analyse longuement le cas Nietzsche — d’une mutation complète de la pensée. Au sortir de la convalescence, quand on retourne à cet état fragile, instable et incertain qu’on appelle la santé (contrairement à ce qui se passe aujourd’hui, où les crétins croient que la santé est un dû, on a longtemps pensé que la maladie et la mort étaient le destin normal de l’être humain), va-t-on se montrer désormais économe ou dépensier ? Sachant soudain que l’on peut tout perdre, cherchera-t-on à se calfeutrer ou bravera-t-on les périls les plus insensés, puisqu’après tout…

Un très beau livre, pour lequel je remercie sincèrement l’auteur. Ces octogénaires sont intenables, et quand ils survivent aux virus à la mode, ils prouvent aux bambins de mon âge qu’ils ont encore des choses à apprendre — beaucoup de choses.

Jean-Paul Brighelli

Daniel Ménager, Convalescences, la littérature au repos, les Belles Lettres, 23 euros.

Victor Hugo était un con

1312612-Caricature_de_Victor_HugoJ’évoquais il y a peu le livre de Régis Debray, Du génie français, qui se demande quel est notre écrivain le plus « national » — Stendhal ou Hugo. Ou Balzac. Ou Flaubert. Ou Laclos. Ou…
Chacun a son idée sur la question. J’ai peur qu’il s’agisse souvent d’une idée reçue. D’une répétition mécanique d’avis transmis par la tradition scolaire — la pire des traditions, quand elle se mêle de jugements esthétiques —, cette tradition qui nous impose de dire que « Demain, dès l’aube » est un chef d’œuvre, alors qu’il s’agit au mieux d’une bonne opération de communication, ou que « La Beauté » est un sonnet exemplaire : Marcel Aymé a réglé son compte à ce poème impossible dans le Confort intellectuel, et je pense personnellement que le fameux « rêve de pierre » mis en place par ce farceur de Baudelaire est en fait du second degré, la condamnation par la dérision du néo-classicisme dont Ingres et ses élèves — tout ce que détestait le petit Charles — continuaient à se faire les inlassables propagandistes. Mais bon, pour en parler, encore faudrait-il que les enseignants connussent l’histoire de l’art, et l’enthousiasme de Baudelaire pour Delacroix, l’exact opposé d’Ingres.
Quant au « Dormeur du val », avec son trou vert qui engendre deux trous rouges, pas de quoi se pâmer non plus : il s’agit au mieux de la tentative sympathique d’un bon élève pour imiter, justement, le père Hugo, voir « Souvenir de la nuit du 4 », dans les Châtiments.  Les deux trous sont déjà là. Le petit Rimbaud, qui n’était pas encore le génie absolu d’Une saison en enfer et des Illuminations, devait se trouver audacieux de plagier, sous l’Empire, un poète honni des autorités — mais peut-être pas de ses professeurs.

Hugo, parlons-en ! Henri Rochefort (vous vous rappelez sans doute ce journaliste batailleur, condamné au bagne de Nouvelle-Calédonie, le seul à s’en être évadé, et qui, amnistié, reprit à Paris ses habitudes de polémiste) rapporte dans les Aventures de ma vie (1896) l’opinion du poète incontournable, devenu l’icône des instituteurs de la IIIe République, sur Stendhal et Balzac.
Admettons un instant que Hugo soit effectivement le génie des Lettres que l’on croit — même s’il n’est grand que dans l’hénaurme. Comme lecteur, il ne vaut pas tripette.
Rochefort raconte donc qu’il a tenté de faire lire le Rouge et le noir au barbu le plus célèbre de France — barbu parce que prognathe, comme souvent les barbus, qui camouflent sous les poils leur menton en galoche. Le lendemain, Charles Hugo (la voix de son maître, Hugo ayant impitoyablement massacré ses enfants, à part Léopoldine, morte trop tôt pour qu’il la détruise comme Adèle) lui fait part de la Vox Dei paternelle : « Vous avez fait hier énormément de peine à mon père. Il vous aime beaucoup et il est très affecté de l’enthousiasme avec lequel vous avez parlé devant lui de cette chose informe qu’on a intitulé Le Rouge et le Noir. Il avait meilleure opinion de vous et il est humilié pour lui-même de constater qu’il s’est trompé aussi complètement à votre égard. »
Rochefort, effaré, accourt chez le patriarche, qui en rajoute une couche. « J’ai tenté de lire ça, me dit-il ; comment avez-vous pu aller plus loin que la quatrième page ? Vous savez donc le patois ? » Et d’insister sur ce qu’il appelle les « fautes de français » de Stendhal : « Chaque fois que je tâche de déchiffrer une phrase de votre ouvrage de prédilection, c’est comme si on m’arrachait une dent. »

1802-1885, l’homme-siècle, disent les manuels scolaires. De la concurrence faisons table rase. Il n’y a pas que Stendhal à en prendre pour son grade, Balzac a droit lui aussi à sa salve :
« M. Stendhal ne peut pas rester parce qu’il ne s’est jamais douté un instant de ce qu’était qu’écrire .» Et il ajouta cette sentence sévère, que je livre à l’examen public : «Personne n’a plus que moi d’admiration pour le génie presque divinatoire de Balzac. C’est un cerveau de premier ordre. Mais ce n’est qu’un cerveau, ce n’est pas une plume. Le style est l’art d’exprimer avec des mots toutes les sensations. Relisez Balzac : vous vous apercevrez bien vite qu’il ignore sa langue, et que presque jamais il ne dit les excellentes choses qu’il voudrait dire. Aussi l’heure de l’oubli sonnera-t-elle pour lui plus tôt qu’on ne pense. »
Pour la perspicacité, on repassera. Balzac, lui, ne s’est pas trompé sur Stendhal. « Une œuvre extraordinaire », dit-il de la Chartreuse de Parme en 1840 — les vrais génies savent se reconnaître entre eux. Tout en sachant que cette appréciation lui vaudra bien des sarcasmes des petits esprits de son temps.

Des petits esprits, il y en a toujours eu. Après tout, aujourd’hui, il se trouve bien des critiques qui pensent qu’Edouard Louis est un écrivain. Il doit même se trouver des profs, lecteurs de Libé, qui l’étudient en classe.

Stendhal — et c’est ce que Hugo, engoncé dans des modèles héroïques inlassablement plagiés, ne peut comprendre — est le premier des grands écrivains modernes. Le seul, avant Maupassant (qui l’estimait fort), qui ait fait de la dérision la clé de ses romans, tout en croyant au romanesque — et c’est bien là la difficulté, pour des lecteurs médiocres. Comparez donc le récit de Waterloo par Stendhal (qui a fait pour de bon la guerre, lui) dans la Chartreuse de Parme :
« Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne ; il était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles. (…) Notre héros, fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval ne mît les pieds sur aucun habit rouge. »

Et la même bataille vue par Hugo, qui ne fit jamais que des guerres d’alcôves :
« Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d’un quart de lieue. C’étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. Ils étaient vingt-six escadrons ; et ils avaient derrière eux, pour les appuyer, la division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d’élite, les chasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et les lanciers de la garde, huit cent quatre-vingts lances. »
C’est du mauvais journalisme, du journalisme de reporter paresseux qui ne s’est pas déplacé sur le terrain mais qui écrit avec les statistiques du ministère des Armées. Hugo a refait le coup de Waterloo dans les Châtiments, toujours plus kholossal :
« La plaine où frissonnaient les drapeaux déchirés,
Ne fut plus, dans les cris des mourants qu’on égorge,
Qu’un gouffre flamboyant rouge comme une forge ;
Gouffre où les régiments, comme des pans de murs,
Tombaient, ou se couchaient comme des épis mûrs,
Les hauts tambours-majors aux panaches énormes,
Où l’on entrevoyait des blessures difformes!
Carnage affreux ! moment fatal !… »

Fracas et tintamarre. Pour faire du Hugo, rassemblez d’abord les syntagmes les plus excessifs que vous pourrez trouver — gouffre, énormes, carnage, fatal —, remuez soigneusement, et distribuez au hasard dans votre phrase.
Pour faire du Stendhal, c’est une autre paire de manches. Commencez déjà par être intelligents.
Oui, je sais, c’est dur…

Hugo est très loin de faire l’unanimité dans son siècle. Lisez la Légende de Victor Hugo, où Lafargue, le gendre de Marx, assaisonne le « plus grand poète du siècle », accusé non sans raison d’avoir toujours été du côté du manche (il a raté le Second Empire, l’ex-monarchiste venait juste de se convertir à la République) pourvu que le régime en place lui épargne l’arrivée des socialistes (les vrais, pas la mouture Laurent Joffrin). Il fait partie de ces écrivains peureux qui disent « peuple » pour éviter de dire « prolétariat ».
Et c’est ça qui se mêle d’avoir un avis sur la littérature ?

« Ah oui, disent les bêlants, mais il a perdu sa fille… Pauvre Léopoldine… Ça lui a inspiré les Contemplations, ce chef d’œuvre… »
Dès qu’une majorité de profs de Lettres parlent de chef d’œuvre, je sors mon revolver. Philippe Sollers a réglé une fois pour toutes les compte de « Didine », la demeurée de la famille. C’est dans la Guerre du goût. Quant à « Demain dès l’aube », inlassablement donné en exemple aux petits enfants sages, c’est une pure escroquerie — de belle allure, tout y est pour faire croire que ce poème, écrit au calme un mois après la date liminaire, est un prélude au pèlerinage du Père sur la tombe de sa fille. Un rebond inespéré pour Hugo, alors en perte de vitesse sur son rocher de Guernesey. Faites pleureur dans les chaumières, on parlera de vous. La mode était au larmoyant, à l’époque. Les Contemplations ouvrent la voie aux Deux orphelines et à la Porteuse de pain — les deux plus beaux succès du siècle.

L’Inspection Générale, qui n’en rate pas une et célèbre à sa manière la fin du confinement — en attendant le prochain — vient de mettre les livres V et VI de ce recueil insupportable au programme des Prépas scientifiques. Sous l’intitulé « la Force de vivre ». Résilience, me voilà ! Cyrulnik for ever ! « Ah ! Insensé qui crois que je ne suis pas toi » — et autres pensées dégoulinantes.
Je sens que je vais m’amuser, si la rentrée a lieu, comme je le souhaite (et redisons-le, la « sortie » n’aurait jamais dû avoir lieu, en tout cas pas si longtemps), à expliquer à des élèves pétris de respect pour Totor qu’il s’agit d’un tour de passe-passe, l’exploitation éhontée d’un deuil, une façon de se faire mousser sur un cadavre. Allez, je donnerais tout Hugo pour dix lignes inédites de Stendhal. Mais je n’ai pas de cœur, c’est bien connu — sauf que l’on n’écrit pas avec le cœur.

Jean-Paul Brighelli

La France masquée

urlLe 20 novembre 1977, Anouar el-Sadate prononça devant la Knesset un discours historique qui déboucha l’année suivante, le 17 septembre, sur la signature des accords de Camp David. Pour ce geste de paix, cette espérance un instant partagée, Sadate et Begin reçurent le Prix Nobel de la Paix.
On sait rarement que le discours du président égyptien fut filmé par les services secrets israéliens avec des caméras ultra-rapides — le meilleur moyen pour se repasser l’événement au ralenti. Les maîtres-espions, épaulés de quelques linguistes de premier ordre, scrutèrent attentivement le visage de Sadate, pour y déceler une contradiction éventuelle entre ce qu’il disait et ses intentions profondes. Parce que 80% de ce que nous disons appartient à ce que le grand linguiste américain Edward T. Hall appelle le « langage silencieux ». Mimiques, gestes, inflexions de voix, tout participe de la véracité de notre discours — ou de nos mensonges.
Les spécialistes conclurent que Sadate était sincère. Les terroristes arabes tirèrent la même conclusion, et assassinèrent Sadate le 6 octobre 1981.

Que se passerait-il aujourd’hui si un émule de Sadate venait devant la Knesset ? L’obligerait-on à mettre un masque ? Et qui nous dirait, alors, si les avions des mollahs ne bombarderaient pas Tel-Aviv une heure plus tard ?

J’ai expliqué déjà que l’on ne peut pas enseigner masqué. Et que l’on va probablement amuser le populo à la rentrée avec des considérations sanitaires qui feront oublier les mesures économiques drastiques, les manifestations non réprimées de la racaille et les églises brûlées. 80% de ce que l’on dit en classe passe par le langage silencieux — gestes, mimiques, inflexions de voix. AH, essayez donc de moduler votre voix avec des épaisseurs de tissu sur le visage ! Il faut être idiot pour croire que la transmission des savoirs passe exclusivement par le discours verbal — sinon, autant l’écrire, et tous les « distanciels » du monde ne valent pas un cours en « présentiel ».

Le masque que l’on veut nous imposer dans toutes les circonstances importantes de la vie. Les « milieux fermés » sont à géométrie variable, mais ont vocation à se développer : qui veut parier avec moi que le masque sera imposé en fonction de la taille des magasins, de façon à ce que les grandes surfaces s’en mettent plein les poches et finissent de ruiner les commerces de proximité ? Une timide reprise économique se dessinait, on la flingue dans l’œuf — personne ne me fera croire qu’on fait les mêmes achats avec un masque sur le visage ou à l’air libre.
Et dans toutes les moments où il est essentiel de savoir ce que pense l’autre, il en sera de même. Comme dans le tableau de Magritte en tête de cet article, les amants se disent « oui » désormais à la mairie avec un masque sur la bouche — et pourtant, c’est un moment où il vaut mieux savoir si le partenaire que nous avons choisi est ou non sincère. Croyez-vous qu’au Cap d’Agde ou ailleurs, les amateurs de radada se rencontrent masqués ? C’est pourtant essentiel, de décrypter, juste avant l’instant fatal, les vraies intentions de l’autre…
C’est pour le coup que l’on en arriverait à dire, toujours comme Magritte : « Ceci n’est pas une pipe »… L’amour au temps du coronavirus, quelle aventure !

Je ne porte pas de masque, et je n’en porterai pas, quitte à slalomer entre commerces intelligents et espaces dédiés à la trouille. Je ne suis pas doué pour l’hystérie collective (et j’en arrive à postuler que les gens masqués dans la rue, sur les plages et même dans leur automobile et alors qu’ils y sont seuls, sont des hystériques, surtout s’ils le nient), quand de toute évidence elle a pour but de nous pré-vendre un illusoire vaccin qui remplira les poches des géants de la pharmacie. Quand je pense que certains de mes collègues refusent déjà de revenir en cours tant qu’un vaccin n’est pas au point… Quand je constate que les syndicats ont imposé au ministre des règles drastiques sur la « distance » entre élèves — et comment vais-je « distancier » les 45 ou 50 élèves de mes classes dans un espace de 40M2 maximum, hein ?

Les rumeurs distillées par les médias sont d’admirables vecteurs d’hystérie. « Reprise de l’épidémie à Marseille », clame un toubib en manque de notoriété. En fait, 11 nouveaux cas en quinze jours pour 850 000 habitants. Reprise de l’épidémie en Meurthe-et-Moselle — sauf que dix jours plus tard, on s’aperçoit que c’était faux. Et le chiffre des décès baisse partout.

Le Bac 2020 fut une mascarade, encore plus outrée que les Bacs précédents. Les Licences 2020 sont une forfaiture — tant d’étudiants se sont vantés publiquement d’avoir triché qu’on devrait les radier à vie de tout cursus. Vous tenez vraiment à dévaloriser le peu qu’il reste de transmission en classe ? Vous tenez vraiment à jouer au maître ou à la maîtresse toute l’année ?
Gardons un peu de raison. Protégeons effectivement les personnes âgées (80% des décès sont des gens de plus de 80 ans — et cela tient souvent au fonctionnement immonde des EHPAD). Multiplions les tests, si ça peut rassurer : après tout, les acteurs pornos en font, et fort exigeants, tous les mois, voire toutes les semaines, et ils n’en meurent pas. Ayons un peu d’hygiène personnelle — j’espère que les lecteurs n’ont pas attendu le coronavirus pour se laver les mains plusieurs fois par jour, au moins chaque fois qu’ils se rendent aux toilettes, et pour ne pas éternuer dans le visage de son voisin : il y a de vieilles règles qu’on appelle d’un mot global, politesse, et qu’il faudrait penser à remettre au goût du jour.

Jean-Paul Brighelli

Christian Biet, 1952-2020

Capture d’écran 2020-07-15 à 12.41.02Christian Biet, que nombre de gens connaissent pour ses livres sur le théâtre, condensés de son enseignement à Paris X-Nanterre, vient de mourir, quasiment dans la première semaine de sa retraite. Aussi bêtement que possible, histoire de nous rappeler qu’il n’y a pas de façon intelligente de disparaître. Un malaise, une chute en vélo, un choc sur la tête, cela suffit à effacer un être d’une immense intelligence, tout comme ce peut être la raison suffisante de la disparition d’un crétin.

J’ai rencontré Christian — au centre sur la photo — en septembre 1974, au quatrième étage du bâtiment qui, à l’entrée du Parc de Saint-Cloud, abritait alors les locaux de l’ENS du même nom. Mon ami Jean-Luc Rispail et moi y suivions les cours d’agrégation, Christian avait rejoint l’Ecole en auditeur libre. Et nous avons immédiatement reconnu en lui une intelligence supérieure, certes, mais surtout une capacité à rire qui nous l’a rendu précieux.
Quitte à interloquer ceux qui l’ont connu bien plus tard, à Nanterre, il était très porté sur l’humour à l’emporte-pièce et les jeux de mots d’autant plus hilarants qu’ils étaient tirés par les cheveux. Il cultivait le second degré comme d’autres les fraises. Cela dit, parfaitement capable de prendre des notes lorsque le cours était intelligent (merci encore à Jean Goldzink ou Gérard Gengembre), et d’alimenter des chahuts muets —¬ les plus redoutables — lorsque le professeur n’était pas au niveau de nos attentes. Des rafales de réflexions sanglantes lancées dans sa barbe, qui pliaient de rire les belles auditrices admises à suivre l’enseignement de l’ENS.

Deux ans plus tard, Christian et son épouse d’un côté, moi et ma compagne d’alors partîmes pour les Etats-Unis. Nous y accomplîmes un périple insensé de plus de 12 000 kilomètres, dont je ne retiendrai qu’une image. Quelque part du côté de Monument Valley, nous avions loué des chevaux pour parcourir les canyons à l’ancienne. Et le canasson de Christian pétait de façon irrépressible — de sorte que les autres lui passaient devant, pour ne pas renifler ses remugles, et que le malheureux barbu avala notre poussière pendant toute la journée. Une occasion en or pour épuiser toutes les blagues possibles sur la pétomanie — et il ne fut pas le dernier à en rire.

Nous avions réussi l’agrégation tous les trois, Jean-Luc, Christian et moi, en 1975, et nous ne nous sommes plus quittés. Ensemble nous sommes allé voir Louis Magnard, en 1980, pour lui proposer d’éditer une collection concurrente du Lagarde & Michard qui était le Bible de tant d’enseignants routiniers — quoique cette routine d’alors paraîtrait aujourd’hui d’une rigueur implacable. Ce faisant nous nous attaquions à une forteresse, puisque Magnard était déjà en discussion avec Alain Viala et Claude Aziza, universitaires reconnus, pour mettre au point une collection par siècles concurrente de l’institution de Bordas. « Si vous m’apportiez un projet… », susurra l’éditeur. Nous y passâmes la nuit, mais le lendemain matin, il avait sur sa table un projet complet, décapant, qui lui fit révoquer nos concurrents (Viala au moins ne nous l’a jamais pardonné) et nous choisir, nous obscurs, nous si jeunes, pour élaborer des livres dont on parle encore dans les chaumières — destinés aux classes de lycée, et qui font désormais les beaux jours des agrégatifs, quand ils y pensent.Biet, Brighelli, Rispail, Textes et contextes, XVIe-XVIIe siècles_000161stbv7-OdL._SX331_BO1,204,203,200_61k3d54m4rL._SX346_BO1,204,203,200_007446533 Cela donne une idée palpable de la baisse de niveau. Les quatre livres, conçus en moins de quatre ans, totalisaient 500 pages de plus que la somme de Bordas — et quelques milliers de plus que les manuels aujourd’hui proposés en Seconde / Première. Cela aussi donne une certaine idée de l’érosion des exigences.

Un journaliste de France-Culture nous contacta alors pour interroger Edgar Faure qui venait de sortir le premier tome de ses Mémoires. Le grand homme (il était vraiment d’une intelligence supérieure) nous apprécia si fort qu’il nous invita le dimanche suivant à déjeuner avec nos compagnes dans sa masure des bords de Seine. L’après-midi, il nous défia au tarot — et nous eûmes la satisfaction de taper le carton avec une ancienne gloire de la Quatrième République, de nous faire raconter les turpitudes de tel ou tel qui n’avait toujours pas renoncé, et de gagner environ 500 francs, dont l’ancien Président du Conseil s’acquitta à l’instant; Tout cela eut l’air de beaucoup amuser son épouse, qui visiblement s’ennuyait à périr dans ce château fort agréable et éloigné de tout.

Dans cette période fertile en livres, Christian et moi eûmes le bon goût d’avoir chacun une fille, que nous promenions sur nos épaules, de Jardin des Plantes en Parc floral, de week-ends à la campagne en goûters pleins de rires d’enfants. Je les entends encore — trente ans plus tard.

Notre association a duré jusqu’à la fin des années 1980, quand Jean-Luc a cru malin d’attraper la maladie à la mode. Nous nous sommes occupés de lui tant que nous avons pu, en ces temps barbares où le Retrovir balbutiait encore dans son éprouvette — jusqu’à ce que nous lui disions adieu au funérarium du Père-Lachaise, en janvier 1992. Il faisait froid mais il faisait beau.
Un trépied auquel manque soudain un pied n’est plus très stable. Pourtant nous avons continué à créer des collections, en bossant par exemple pour Gallimard, où nous avions, à trois, participé au lancement de la collection Découvertes, où nous avons conçu ensemble les biographies de Dumasunnamed et de Malraux,9782070530298-475x500-1 et où Christian et moi avons achevé le volume sur le SurréalismeLes-Surrealistes-Decouvertes-Gallimard-1991 que la cécité soudaine de Jean-Luc avait mis hors de sa portée, quoiqu’il l’ait signé). Et créé les Folio Junior Edition Spéciale.
Entre-temps, Christian avait écrit une thèse brillante sur les représentations d’Œdipe au XVIIIe siècle, décroché un poste à Nanterre, et il s’est très vite imposé comme le spécialiste du théâtre des XVIIe-XVIIIe siècles, puis du théâtre tout court.
Il avait enseigné en collège, en début de carrière (j’ai encore souvenir de son étude du Conte à votre façon de Queneau — en sixième), il avait connu ce qu’il y avait de pire dans le système éducatif, y avait brillé, et il savait se montrer courtois avec les jeunes thésards et les PRAG de passage — ce que peu de profs exclusivement nourris dans le giron universitaire consentent à faire.

Puis la vie et la géographie nous séparèrent. Quelques personnes bien intentionnées y contribuèrent aussi un peu, appuyant sur les divergences idéologiques entre un ancien de Lutte Ouvrière resté à gauche et un ancien mao souverainiste, donc réputé de droite. Mais j’ai souvenir de son rire lorsque je lui expliquai, il y a encore trois ans, que j’avais donné en sujet de dissert un passage de son bouquin sur Qu’est-ce que le théâtre. Nous avions été étudiants ensemble, nous étions à présent étudiés.

Il est mort. Trois mots définitifs, car comme a si bien dit Beauvoir lorsque Sartre a cassé sa pipe, « sa mort nous sépare, ma mort ne nous réunira pas. » Des trois mousquetaires (ainsi nous appelait Louis Magnard) originels, je reste seul. « Et il reprit seul, seul à jamais, le chemin de Paris » C’est vers la fin du Vicomte de Bragelonne, le plus désespéré de tous les livres de Dumas. J’écris ces lignes dans le train qui me ramène justement à Paris, et au Père-Lachaise. Tous les chemins mènent à Rome, paraît-il — oui, et au cimetière. Mais je ne suis pas pressé.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je ne voudrais pas que le lecteur enseignant qui tomberait sur le sujet évoqué plus haut pense que je me défile. Un corrigé entièrement rédigé, comme je le fais depuis toujours pour mes élèves, sera proposé dans les commentaires de cette chronique quelque peu amère — mais comment l’éviter ?

Crash

cca84334d5b1a750a89dc2cc64534f6aOn nous promettait des merveilles — No time to die, les Nouveaux mutants, Fast & Furious 9, et autres sommets du Septième art —, mais tous les gros morceaux (traduction libre de blockbuster) sont reportés à l’automne, voire à 2021. On ne va pas risquer le succès d’un film coûteux dans des salles qu’on ne peut, au mieux, remplir qu’à 50%.
Alors les exploitants de salles, autorisés à rouvrir au compte-goutte, afin de réadapter au cinéma les anciens clients reconvertis à Netflix et Grosnichons.com, donnent une seconde vie à des films problématiques lors de leur sortie, mais devenus cultes depuis.
Ou cultissimes. Prenez Crash, de David Cronenberg, qui ressort en salles depuis le mercredi 8 juillet.

J’aime beaucoup J.G. Ballard, auteur du roman éponyme. J’aime autant ses œuvres de science-fiction (le Vent de nulle part est une merveilleuse ode à l’hubris, et les suivants, le Monde englouti ou Sécheresse, sont de petits bijoux) que ses romans quasi autobiographiques — Empire du soleil, qui a inspiré à Spielberg un film peu prisé mais intéressant.
Et Crash donc. Sorti en 1973, il racontait le fantasme d’un adepte de la symphorophilie (une paraphilie très particulière, où le sujet rêve de jouir d’un accident, qu’il en soit témoin ou partie prenante) rêvant d’une collision frontale avec Elisabeth Taylor. David Cronenberg, en l’adaptant en 1996, modifie les données superficielles (Taylor, en 1996, n’était plus qu’une vache échouée sur le rivage de son huitième mariage) mais garde l’essentiel de l’intrigue : la fascination pour les accidents de voiture, finalité dernière de notre civilisation, et pour les cicatrices résultant de ces déchirements de tôles et de chairs.
Variation exemplaire sur l’association féconde d’Eros et de Thanatos. James Spader, marié à la très belle et très désirable Deborah Kara Unger, a un accident sérieux où il tue le conducteur d’en face ; il couche avec sa veuve (Holly Hunter, glacée et glaçante) dans la voiture de cette dernière, l’amène à un spectacle reproduisant l’accident fatal de James Dean, y fait la connaissance du maître de ces jeux fracassants (Elias Koteas, remarquable) qui conduit tout ce beau monde dans un squat où Rosanna Arquette exhibe ses cicatrices mal recousues et la mécanique qui lui permet de marcher.

La cicatrice (voir plus loin) est un artefact très fréquent en littérature — de Vautrin à James Bond en passant par Milady de Winter, elle est le symbole sur le corps du héros du tracé de la plume sur la page. Dans Star 80, l’inquiétant Eric Roberts remarque que le corps de Mariel Hemingway ne porte aucune cicatrice — un fait exceptionnel quand on y pense, scrutez donc le vôtre. Il en fera la page centrale de PlayBoy, et lui fera connaître finalement le sort de son modèle de la vraie vie, Dorothy Stratten : la cicatrice est la trace du temps, une peau immaculée le défie, l’estafilade rend la statue à sa mortalité. L’auteur griffe son manuscrit — mais la page suivante est à nouveau immaculée, et il faut tout recommencer : ainsi naissent les romans-fleuves.

Si vous n’avez pas vu Crash, courez-y. Bon, ce n’est pas pour les enfants : le film est d’une froideur terrible, bien plus prenante qu’une daube pornographique.

tumblr_p5mwwlaGPd1wplk5jo1_500Il a je ne sais quoi de japonais — voir Hôtel Iris, de Yoko Ogawa. Allez-y à condition que vous compreniez cette phrase sublime de Sade : « Il posa sur moi le regard froid du vrai libertin ». C’est dans l’Histoire de Juliette — où la pureté du sang des héroïnes efface en une nuit tout le travail des verges et des cravaches, de sorte qu’au matin tout est à recommencer. Il y a des fantasmes de cette nature dans la Légende dorée de jacques de Voragine, où certaines saintes, suppliciées à la limite de l’insoutenable, sont remises à neuf par les anges, et le bourreau n’a plus qu’à remettre son ouvrage sur le métier — comme le conseillait Boileau — dont le frère a commis un savant traité sur la flagellation : tout se tient. Vous voyez bien que la cicatrice et l’écriture sont liées — tout comme le sang et l’encre.

Jean-Paul Brighelli

PS. Vous trouverez en note un long article jadis écrit pour une revue de psychanalyse lacanienne, les Cahiers de l’Unebévue. Vous l’imposer ici serait abuser de votre patience.

عذرة (maedhira)

800px-Gérôme_Jean-Léon_The_Slave_MarketC’est vraiment formidable, cette épidémie de pardons qui parcourt soudain la planète. À peu de choses près, le monde entier présente ses excuses à son voisin. J’ai donc rassemblé ci-après quelques-unes de ces génuflexions spontanées, déjà réalisées ou sur le point de l’être — car aucune faute ne doit rester dans l’ombre, et il ferait beau voir que ce fussent toujours les mêmes qui s’agenouillassent. Le lecteur averti fera le tri dans ces événements, et barrera éventuellement ceux qui ne se sont pas encore accomplis, mais ça ne saurait tarder…

– De jolies blondes s’agenouillent devant de grands Blacks américains pour demander pardon si des marins européens se sont livrés jadis au trafic triangulaire… Oh, so sorry, you, niggers…
– Des étudiants américains de toutes origines supplient les descendants d’Indiens de bien vouloir excuser Wounded Knee et toute une kyrielle de massacres opérés par l’armée américaine… I’m so sorry, you, yellow face…
– L’armée américaine a d’ailleurs envoyé ses plus hauts généraux au Vietnam pour s’excuser du massacre de My-Lai et autres opérations moins guerrières que criminelles… I beg your pardon, gook ?…
– Un président de la République français a qualifié la colonisation française de « crime contre l’humanité » — ce qui a incité l’actuel président algérien à réclamer des excuses formelles pour les 250 000 morts de la guerre, excuses qui ne sauraient tarder — vraiment, désolés, chers amis fellaghas…
– Lequel président algérien, Abdelmadjid Tebboune, va incessamment sous peu s’excuser des tueries perpétrées par des Algériens très tardivement ralliés au FLN sur la personne de centaines de Pieds-Noirs, essentiellement des femmes et des enfants, à Oran ou ailleurs, sur les Kabyles massacrés, et sur 250 000 Harkis — eux aussi surtout des femmes et des enfants — torturés et mis en pièces par ces mêmes militants de la 11ème heure après la signature des Accords d’Evian… maedhira, infidèles !9782841145768-475x500-1 – Les Français sont d’ailleurs confus d’avoir apporté des vivres et des médicaments à des populations indigènes qui mouraient de tueries internes et de maladies endémiques… On ne nous y reprendra plus…
– Les Anglais s’excuseront platement pour Jeanne d’Arc — et pour toutes les exactions commises par leurs troupes… Not so glorious, nail eaters…
– Ces mêmes Britanniques envisagent sûrement de présenter leurs excuses pour l’extermination des Aborigènes australiens — entre autres populations autochtones déblayées pour faire de la place aux prostituées et aux bagnards envoyés pour les remplacer… So deeply sorry, boongs…
– Les Allemands n’ont cessé de s’excuser pour les 6 millions de Juifs de la Shoah… Promis-juré, on ne le refera plus… Entschuldigen Sie… C’est d’ailleurs pour ça que chez eux les groupuscules néo-nazis ne prolifèrent pas…
– Les Occidentaux vont prochainement se charger symboliquement de chaînes pour se punir d’avoir envoyé Outre-Atlantique un grand nombre de Noirs, que leur avaient vendus d’autres Noirs…
– D’ailleurs toute l’Afrique sous peu se repentira publiquement d’avoir prêté les deux mains au commerce de bois d’ébène, comme on disait alors…
– Et les Hutus sont vraiment confus d’avoir découpé un bon million de Tutsis à la machette —entre autres génocides inter-ethniques africains…
– Les Musulmans de toutes nationalités sont désolés d’avoir opéré une traite transsaharienne bien plus sévère que la traite atlantique, d’avoir châtré des millions d’hommes et vendu des millions de femmes — y compris un bon million de femmes blanches, fort prisées dans les harems, razziées sur les côtes européennes pour le seul XVIIIe siècle… Et ils sont confus de constater que nombre de pays musulmans continuent à pratiquer l’esclavage à grande échelle… Mais ils vont mettre bon ordre, d’autant que lesdits esclaves sont eux-mêmes musulmans…
– Les Romains s’excuseront bientôt d’avoir envahi la Gaule, qui ne leur avait rien fait depuis des siècles, et d’avoir anéanti sa civilisation et sa langue…
– Les Polonais s’excuseront d’avoir massacré les Tatars et déporté les populations d’origine allemande, les Russes d’avoir massacré les Polonais et réduit les Ukrainiens à une jolie famine exterminatrice…
– Les Palestiniens demandent pardon pour les divers attentats commis contre les Israéliens, à Munich et ailleurs, et lesdits Israéliens sont confus d’avoir exterminé les auteurs de ces attentats — et leurs familles, parfois…
– Les Chinois — non, les Chinois ne s’excusent jamais, pas même de constituer avec les Ouïgours détenus dans des camps des réservoirs d’organes 100% halal à destination des pays à devises fortes, occupés par de paisibles habitants soucieux de se voir greffer un foie qui n’a jamais connu l’alcool…

J’en oublie certainement…

Comme c’est magnifique, ces demandes croisées de pardons — même si pour le moment c’est à sens unique, mais la réciproque ne saurait tarder, n’est-ce pas…

La bête humaine est répugnante, nous n’y pouvons rien. Il y a de bonnes chances qu’elle le reste — c’est dans sa nature. La civilisation — un concept gréco-latin exporté dans les pays barbares — fait depuis 3000 ans des avancées prudentes. Des nations blanches suppriment ainsi l’esclavage, ayant découvert qu’un prolétaire sous-éduqué et sous-payé rapporte plus qu’un esclave acheté-logé-nourri, et qu’Uber est plus fonctionnel que le trafic triangulaire pour dégager des bénéfices…

Quant à ceux qui exigent des excuses (et, tant qu’à faire, des réparations, car comme dit l’Autre, le facteur économique est déterminant en dernière instance), ils sont victimes de ce processus psychologique qui fait que plus on a de droits, plus on en demande. Depuis 50 ans les droits des femmes et des minorités sexuellement opprimées se sont affermis, en Occident tout au moins, et c’est tant mieux. Moyennant quoi ces mêmes minorités beuglent plus fort encore qu’il y a un demi-siècle, affirmant haut et fort que les minorités intra-minoritaires ont des droits eux aussi, que J.K. Rowling est une brute, que tout policier est un tueur raciste et tout homme hétéro un violeur en puissance… Ce n’est pas dans les pays où elles sont considérées comme des objets qu’elles se révoltent, non. Et nos féministes occidentales se soucient assez peu de leurs consœurs méprisées, excisées, et lapidées… Ailleurs, c’est si loin…

Contentons-nous de sourire, de ne pas remarquer les apostrophes douteuses de Danièle Obono sur Jean Castex (parce que les relever serait bien sûr la compartimenter dans sa case « femme noire », ce qui lui donnerait raison), et d’aller de l’avant : parce que pendant que nous nous épuisons en salamalecs culpabilisants, les Chinois (qui eux ne s’excusent guère, voir plus haut) rigolent et progressent.

Jean-Paul Brighelli