Hollywar, l’idéologie en 24 images / seconde

61gOme+JKfLCela fait un certain temps que je voulais rendre compte du livre de Pierre Conesa, Hollywar, paru en 2018 chez Robert Laffont. Sous-titré « Hollywood, arme de propagande massive », il décrit dans le détail, catégorie par catégorie, la façon dont, dès le départ, à l’aube du XXe siècle, la machine à filmer américaine a fabriqué le socle de l’Histoire et du pouvoir américains.
« Hollywood est la plus intelligente et la plus efficace machine à stéréotypes de l’histoire contemporaine », écrit l’auteur. Et d’analyser comment l’Amérique blanche s’est constituée cinématographiquement (et successivement) face aux Noirs, aux Peaux-Rouges, à « toutes les nuances de Jaune », puis globalement aux basanés (peu importe au cinéma hollywoodien que le méchant soit arabe ou iranien, pour le spectateur moyen, c’est pareil — ce qui doit faire hurler à Riyad ou à Téhéran), puis face aux Blancs nazis ou communistes (et, sous Bush Jr et Trump, le Français, nécessairement veule et lâche).

En vrai scientifique, l’auteur passe assez rapidement sur les chefs d’œuvre, réservés au fond à une intelligentsia internationale qui compte peu, et s’intéresse aux films que voient effectivement les Américains : les « petits » films des années 1950, quand on avait deux bandes pour le prix d’une, ou les « blockbusters » des années 2000 font appel aux même réflexes : instiller la peur, désigner la menace (qui n’est pas toujours « fantôme », comme dans Star Wars), exalter l’homme de la rue et son bon sens américain — ce que Conesa appelle le héros « jacksonien » —, et « s’assurer que les films de guerre se terminent par la victoire ».
C’est ainsi que le Pont de la rivière Kwaï, inspiré d’un roman français de Pierre Boulle qui se termine par l’échec de la mission, a été trituré de façon à ce que, providentiellement (ah, cette chute d’Alec Guinness sur le détonateur qui envoie le pont et le train dans la rivière, pile au bon moment !) l’histoire se termine bien : victoire du Bien, destruction du pont, chute du train dans la rivière, et grand massacre de Japonais.
L’objectif, dans cette nation qui a peu d’Histoire (cela fait quand même 500 ans qu’elle prétend sortir de l’œuf), est de faire de son cinéma une grande épopée collective. Le western a joué un rôle magistral dans cette réécriture du passé. Le film de guerre aussi : combien de guerres du Vietnam ont été gagnées sur l’écran ! En 1985 (cela ne fait jamais alors que dix ans que Saigon est tombée), Sylvester Stallone (dans Rambo II, la Mission) entreprend de regagner la guerre à lui tout seul en allant délivrer des prisonniers de guerre. 300 millions de dollars de recettes (pour 25 de budget), cela donne une idée de la façon dont le film a été plébiscité.
Comme dit Conesa, quel film français aurait eu l’audace de montrer un commando retournant en Algérie après 1962 pour venger les soldats émasculés par le FLN ?

Et c’est là qu’une différence majeure apparaît entre la production française (la troisième au monde, rappelons-le, après les Américains et les Indiens de Bollywood) et la production américaine. Les USA sont un pays « sûr de lui et dominateur », comme disait l’autre… Un pays qui n’a pas rendu les armes à toutes les forces de dispersion et de désintégration auxquelles la France s’est livrée sans combattre. Le cinéma français, lui, s’occupe d’histoires sentimentales d’une mièvrerie insoutenable, de familles recomposées, d’Arabes et de Noirs maltraités par une police légèrement fascisante (à croire qu’Assa Traoré écrit des scénarios à la chaîne). Il ne s’intéresse plus à l’histoire millénaire de ce « cher et vieux pays » (cherchez donc le dernier film historique de poids), elle surfe sur l’actualité la plus vulgaire, ou maltraite de grands classiques : la presse spécialisée s’acharne ainsi à faire croire que Ladj Ly a pondu une version des Misérables supérieure à toutes celles qui l’ont précédée. Tapez « Les Misérables film » sur Google, et tout renvoie, sur les dix (!) premières pages, à l’œuvrette de Ly — avec une (et une seule) insertion pour le film de Robert Hossein avec Lino Ventura. « Un film qui bouscule la Macronie » titre l’Express — alors qu’en fait il la conforte, dans sa vision déshistoricisée et acculturée de l’Histoire de France. Du chef d’œuvre de Raymond Bernard (1934) où jouait (entre autres) le pharamineux Harry Baur, aucune nouvelle.

Nous sommes honteux de notre histoire, honteux de notre rayonnement. Le français est la sixième langue la plus parlée dans le monde, mais nous répugnons désormais à l’enseigner, nous nous pâmons devant la façon dont on massacre la langue de Marivaux dans l’Esquive, qui se prétend une révision du Jeu de l’amour et du hasard — et il se trouve une foule de critiques pour nous assurer qu’Abdellatif Kechiche est un vrai metteur en scène. Pendons-les !
Non seulement nous ne savons plus faire de grands films, mais nous sommes incapables d’en faire d’efficaces. L’idéologie française est morte — et le pays avec elle. Nous avons exporté les Lumières aux quatre coins de la planète, mais nous devons nous en excuser. Nous avons inventé la galanterie, mais nous devons l’oublier. Nous avons aboli l’esclavage bien avant les Américains, mais nous devons nous flageller au souvenir des négriers nantais.

Pierre Conesa a certainement joué, en forgeant le néologisme « Hollywar », sur la proximité phonétique entre « holly », le houx, et « holy », saint / sainte. C’est bien une « Holywar » que mène l’Amérique contre tout ce qui voudrait la réduire. Les universités peuvent bien bruire d’invectives « woke », le grand public américain s’en fiche, il plébiscite les films qui glorifient le pays, il met des bannières étoilées dans toutes les classes, il entame le Super Bowl par un hymne national chanté par tous les joueurs la main sur le cœur — pendant que nous avons autorisé, nous, Christian Karembeu à snober la Marseillaise, et que nous l’avons encore sélectionné après ce camouflet qui aurait dû le renvoyer à sa chère Nouvelle-Calédonie.

Nous avons renoncé — et si quelque chose le prouve, c’est l’écart entre la production hollywoodienne, toujours dominante, et les raclures de bidet de la cinématographie française. Une décadence se repère aux démissions qu’elle tolère. Et les politiques de quotas qui se mettent en place — voir le très imbécile rapport de Pap Ndiaye sur l’introduction de la diversité à l’Opéra de Paris, le « cygne noir » de Tchaïkovski aura désormais intérêt à l’être pour de bon — sont autant de courses à qui se fera le plus servile face à des idéologies qui n’ont pas peur de s’afficher comme telles. L’islam, par exemple.

Jean-Paul Brighelli

Camélia Jordana, ou le paradoxe de l’a-comédienne

4696049-camelia-jordana-dans-curiosa-de-lou-je-950x0-2Vous vous souvenez, bien sûr, que dans son fameux Paradoxe du comédien, Diderot explique que seul un acteur psychologiquement neutre peut prétendre s’emplir des subtilités d’un personnage complexe. Sinon, argumente-t-il, ses propres qualités étouffent toute possibilité de devenir le rôle qu’on lui assigne…
Camélia Jordana, j’en avais un vague souvenir en petite hétaïre maghrébine dans l’excellent film de Lou Jeunet, Curiosa, dont j’ai rendu compte ici même : elle était l’un des modèles que Pierre Louÿs, écrivain et photographe érotomane, amène devant son objectif.
C’est donc sans a priori que j’ai regardé en DVD le Brio, où Daniel Auteuil est contraint par l’administration de son université, pour avoir dit d’une façon un peu brutale à ses étudiants les choses telles qu’elles sont, à former une étudiante maghrébine aux subtilités d’un concours de rhétorique.
Le sujet m’intéressait, j’avais moi-même il y a quelques années dirigé deux étudiants marseillais pour le concours du Lyon’s Club — à tel titre qu’ils étaient montés en finale nationale. C’est une gageure, pour un formateur, de se saisir de la terre glaise informe et d’en tirer une statue qui parle.
Et pour être informe, Camélia Jordana, dans le film d’Yvan Attal, l’est des ongles aux cheveux.
L’innocente jeune fille a réalisé, il y a peu, que le film au fond racontait comment un vieux mâle blanc faisait sortir du néant intellectuel une petite Maghrébine. Caramba ! Elle avait donc été manipulée par ce vieux satyre d’Auteuil, qui se permettait, en filigrane, de lui donner une leçon de comédie.
On sait comment l’esprit vient aux filles. Sans doute Mlle Jordana a enfin trouvé un initiateur doué, parce que trois ans plus tard, elle comprend enfin ce qu’elle a joué : une imbécile creuse qu’un prof de génie emplit temporairement de talent — et sans lequel elle n’existerait même pas.
Je suspecte Auteuil qui est un grand comédien, d’avoir tout de suite compris quel matériau informe on lui mettait entre les mains — et d’avoir jonglé avec sa partenaire, non sans cruauté. Jordana joue « nature » — elle est intensément elle-même, intensément vide, peu à peu emplie du savoir et des techniques d’un artiste au sommet de son art.
Puis c’est comme dans le Pygmalion de George Bernard Shaw : une fois la performance accomplie, on laisse tomber le cobaye dans sa fange originelle. Va chanter des rengaines, petite.

C’est d’ailleurs par la chanson que notre petite bourgeoise d’origine algérienne s’est fait connaître, lors de l’une de ces émissions qu’on appelait autrefois des « radio-crochets ». Elle a séduit son monde en interprétant « What a wonderful world ». Sans vouloir être moi-même cruel, les mélomanes apprécieront le léger décalage entre l’interprétation de la donzelle et celle de Louis Armstrong.

L’industrie du disque visant la rentabilité à court terme plus que la promotion des talents, Jordana a récidivé depuis à plusieurs reprises. Elle a ainsi acquis auprès des hilotes une visibilité qui lui a donné le droit de dire de très grosses bêtises. Par exemple…
« Il y a des milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic. Et j’en fais partie. Aujourd’hui, j’ai les cheveux défrisés, mais quand j’ai les cheveux frisés, je ne me sens pas en sécurité face à un flic en France, vraiment ! Peut-être que si certaines mesures étaient prises plutôt que d’avoir des non-lieux en permanence à chaque fois… » Et d’ajouter qu’en général, « ce sont des hommes qui se font tuer, noirs ou arabes ou simplement pas blancs. »
La demoiselle, qui a vécu une enfance protégée dans le Sud de la France, mais qui pour des raisons commerciales feint de parler racaille, a certainement été bousculée plus souvent qu’à son tour par ces policiers racistes et violents…
Puis comme le communautarisme est un créneau limité, qui risquait de l’enfermer dans un segment commercial très étroit, elle a élargi son raisonnement philosophique :
« Si j’étais un homme, je demanderais pardon, je questionnerais les peurs, et je prendrais le temps de m’interroger. Car les hommes blancs sont, dans l’inconscient collectif, responsables de tous les maux de la terre. »
Ainsi surfe-t-on en même temps sur le décolonialisme, le féminisme, le communautarisme, l’anti-racisme et autres grandes causes contemporaines. La culpabilité me tenaille si fort que déjà je me demande si j’achèverai cette chronique sans me trancher les veines et arroser mon clavier.

Il en est de Camélia Jordana comme d’Aya Nakamura, récemment propulsée par un député LREM ambassadrice de la langue française. L’industrie de la chanson les tire du néant, encaisse rapidement quelques bénéfices, et les renvoie à leur vide existentiel. L’industrie du cinéma les décrète égéries, comme Adèle Haenel, et cessera de s’y intéresser dès que le capital risqué sur leurs têtes ne rapportera plus assez auprès des crétins. Notre modernité décrète « stars » des lumignons allumés pour la foire, et les remplace aussi vite par d’autres lucioles. Un vide artificiellement rempli de paillettes retourne très vite au vide. Pour être un acteur de génie, il faut être de la glaise et se modeler à chaque rôle. Il ne suffit pas d’être un petit tas de boue auquel les médias donnent ponctuellement de l’importance, avant de les abandonner dans le caniveau. Allez, Camélia, quelques stages à l’Actor’s Studio, et la lumière viendra peut-être.

Jean-Paul Brighelli

L’Ecole du soupçon infondé

412Cw+ryutLQu’il y ait des pédophiles dans le corps enseignant est une réalité. Qu’il y en ait fort peu est une autre réalité. Mais la médiatisation de quelques affaires incite les belles âmes à en voir partout, et à détruire des vies innocentes. Parce que la « parole des enfants », comme disent ceux qui y croient, n’est en rien crédible. Quant à la fiabilité de l’institution, qu’il s’agisse de l’Education nationale ou de la machine judiciaire…

Jean-Pascal Vernet était instituteur en Maternelle à Barrême, dans les Alpes de Haute Provence. Le 30 avril 2019, il est « suspendu à titre conservatoire » par son administration pour « suspicion d’attitude déviante », sur plainte de parents d’élèves. Il aurait notamment écrit sur le cahier de l’une de ses élèves « Bravo ma princesse ». Un crime…
Deux jours plus tard, le 2 mai, il a mis fin à ses jours. « Preuve de culpabilité », diront les imbéciles et les lyncheurs professionnels.
Pas même. Il s’agissait d’une confusion d’identification, « une erreur de copier-coller » visant une autre affaire distincte survenue à Entrevaux, vient de reconnaître l’Inspection académique, presque deux ans plus tard. Jean-Pascal Vernet, « mis en examen et placé sous contrôle judiciaire », n’avait rien fait. Rien. Il est mort.
Bien sûr, des erreurs judiciaires, l’Histoire en a recensé des milliers. Mais certaines périodes, sujettes à une hystérisation concertée, sont plus propices que d’autres aux jugements hâtifs.

En août 1997, Ségolène Royal, nouvellement nommée ministre déléguée à l’enseignement scolaire et qui voulait à toute force exister sans la lumière de Claude Allègre, ministre en titre, décrétait une croisade anti-pédophilie. « Il faut que la parole se libère », etc.
Des dizaines de plaintes arrivent alors au ministère, qui benoîtement les transmet à la Justice.
Alors, écoutez bien. En moyenne, chaque année (les chiffres sont ceux de l’Autonome de solidarité, une assurance complémentaire que prennent nombre d’enseignants), 8 à 10 plaintes étaient alors formulées, dont en moyenne 2 ou 3 arrivaient en phase judiciaire. C’est toujours trop, mais sur près d’un million d’enseignants à cette époque, ce n’est pas un tsunami.
L’effet Ségolène ne tarde pas : le nombre de plaintes monte soudain à 120 par an… dont 2 ou 3 arrivent en phase judiciaire. Le reste, du pipeau, des règlements de comptes, des on-dit, tout l’arsenal de la médisance et de la crédulité.
Un professeur d’EPS au collège de Montmirail, Bernard Hanse, mis en cause par un fabulateur de 14 ans, s’est suicidé sous la pression, alors qu’il n’était coupable de rien. Un mois plus tard, l’adolescent est mis en examen pour dénonciation calomnieuse. Ça n’a pas empêché Mme Royal de faire l’amalgame entre ce drame et des affaires d’inceste et de pédophilie passées sous silence à cause de pressions exercées sur les enfants et leurs familles. « L’affaire n’est pas finie, l’enfant s’est peut être rétracté sous la pression des adultes, sous le poids d’un suicide, les reproches qui lui avaient été faits d’avoir parlé », déclare-t-elle dans un grand média à une heure de grande écoute. Il fallait sa livre de chair, comme disait Shakespeare, à la ministre déléguée. Une façon de se grandir sur le cadavre d’un enseignant irréprochable. Tous les éléments du dossier ont été réunis par la famille de Bernard Hanse.
Ça m’a donné à tout jamais l’exacte mesure de cette policienne qui a prétendu devenir Président de la République… J’ai, dans un article ancien, fait le lien entre ces faits et une fiction de Thomas Vinterberg, la Chasse (2012), qui raconte comment un animateur de jardin d’enfants (Mads Mikkelsen, toujours aussi impeccable) est accusé par une petite fille d’attouchements — alors même que nous savons qu’il n’en est rien. Et comment il est pris en chasse par le village où il exerce. On lynche toujours au nom de la vertu — eh bien si c’est ça la vertu, ce n’est pas beau à voir. Pour un peu, on préfèrerait le vice.

L’histoire de Bernard Hanse, parmi d’autres, est relatée dans l’enquête de Marie-Monique Robin parue en 2006, l’Ecole du soupçon. L’enquêtrice, dont la méthodologie, dans ce dossier comme sur d’autres, est exemplaire, a récidivé l’année suivante avec un documentaire fort éclairant portant le même titre, et que l’on peut trouver in extenso sur le Net. En résumé, des enquêteurs peuvent faire tout dire à des enfants — et surtout ce qui ne s’est pas passé. Il suffit de savoir poser les questions. Pire : les gosses finissent par être persuadés que leurs affabulations sont la vérité — et comme il y en a encore qui croient qu’un enfant ne peut mentir… À la, fin de la Chasse, le héros demande à la gamine : « Mais pourquoi as-tu raconté ça ? » Et elle répond : « Mais parce que c’est vrai… »

Alors, se pose une question. Les enfants qui se sont imaginé, à cinq ou six ans, avoir été victimes d’attouchements, ou pire, quels adultes deviennent-ils ? Quand ils sont assez grands pour savoir tenir une plume, quelles confessions parfaitement imaginaires mais qu’ils croient vraies ne sont-ils pas capables de rédiger…

La police sait si bien à quel point il faut prendre ces témoignages avec des pincettes qu’elle enquête sérieusement sur les dénonciations avant de les faire entrer en phase judiciaire. C’est ainsi que 80% des plaintes pour viol sont classées — faute de preuves matérielles, et souvent parce qu’elles sont de pures inventions, que le motif en soit la vengeance, le remords, ou la croyance erronée dans la véracité des faits. Voir le fiasco de l’affaire d’Outreau : des vies massacrées parce qu’un juge en mal de notoriété a cru des témoignages douteux. Olivier Moyano, clinicien d’un service de protection judiciaire de la jeunesse, a analysé avec une grande pertinence la construction de cet imaginaire du viol, montrant comment un « fantasme traumatisant réparateur », fantasme d’agression sexuelle, est supposé « réparer l’effet traumatique au long cours du fantasme incestueux ravivé par l’entrée dans l’adolescence ». Mais enfin, m’ont récemment dit des étudiantes, une femme ne peut pas mentir…
Oui, certainement…

Rappelons enfin que l’aveu même des coupables — cet aveu que l’on appelait autrefois « la reine des preuves », et que l’on extorquait avec des moyens parfois abominables — n’est pas une preuve. Des individus perturbés, épuisés par des jours d’interrogatoire, peuvent avouer des crimes qu’ils n’ont jamais eu la possibilité matérielle de commettre — quitte à se rétracter plus tard. En attendant, sur les réseaux sociaux qui servent désormais de tribunal populaire instantané, les bonnes âmes se déchaînent, et quelques affaires répugnantes et sans équivoque entraînent des condamnations en chaîne sur de parfaits innocents… Comme disait le regretté Reiser : « On vit une époque formidable ».

Jean-Paul Brighelli

Ironie interdite

DpTDxorXgAEP7rOL’ironie est le fait de dire le contraire de ce que l’on pense de façon à ce que l’on comprenne que l’on pense le contraire de ce que l’on dit. « C’est du joli ! » disait ma mère à chacune de mes frasques — et je comprenais globalement qu’elle n’appréciait pas outre mesure. J’avais peut-être quatre ou cinq ans, et ce n’était pas extraordinaire, dans ma génération, de comprendre le second degré à cet âge. Et aujourd’hui : « C’est merveilleux, me dit-elle, ce gouvernement fait vraiment des merveilles pour détruire complètement la France…» Là aussi, je la reçois cinq sur cinq.
Changement de ton. Des adultes désormais sont infichus d’avoir de l’humour — ou d’en saisir le sel. La condamnation de Xavier Gorce par le Monde en fournit une preuve éclatante. « Ce dessin peut en effet, écrit Caroline Monnot, directrice de la rédaction, être lu comme une relativisation de la gravité des faits d’inceste, en des termes déplacés vis-à-vis des victimes et des personnes transgenres. Le Monde tient à s’excuser de cette erreur auprès des lectrices et lecteurs qui ont pu en être choqués. Nous tenons également à rappeler notre engagement, illustré par de nombreux articles ces derniers mois, pour une meilleure prise en compte, par la société et par la justice, des actes d’inceste, ainsi qu’en faveur d’une stricte égalité du traitement entre toutes les personnes. » Déjà l’année dernière le New York Times avait décidé de se passer de dessins de presse : l’humour de Chappatte et consorts paraissait trop subtil pour un journal qui désormais flatte la cancel culture — qui n’a par définition rien à voir avec la culture, puisqu’elle l’interdit.

Faut-il y voir une islamisation des esprits ? Je m’explique.

Ceux qui n’appréciaient pas les parodies de George Cukor (« Une étoile est née » — dans le cul de Mahomet) ou de Godard (« Et mes fesses ? Tu les aimes, mes fesses ? » — à propos du même) fournissent-ils désormais les codes de lecture de l’humour ? Les Juifs ne s’indignaient pas en 1986 que Desproges commençât un sketch en glissant à mi-voix aux spectateurs : « Il paraît que des Juifs se sont glissés dans la salle » — continuant sur ce mode avec une férocité désarmante qui déclenchait des salves de rires dans un public qui n’était pas celui de Dieudonné. Mais ce même numéro, diffusé à des étudiants contemporains à qui je voulais faire saisir les mécanismes du second degré, provoqua récemment des mines inquiètes et des commentaires indignés. Qu’est-ce qui s’est perdu ? Comment Rabbi Jacob, film merveilleux où De Funès s’étonne (« Salomon est juif ! ») et, antisémite « naturel », surjoue le rabbin chantant, est-il devenu sinon invisible, du moins irréalisable aujourd’hui ?

Ce qui s’est perdu, c’est la perspective historique. Ce qui avait un sens dans une époque donnée n’a plus le même quand on perd le recul et la connaissance du contexte. Quand on perd le sens de l’humour.

Je suis au bout de ma carrière. Mais je plains les néoprofs d’aujourd’hui, qui devront allumer les guillemets avec les mains (ah, ce geste de, plus en plus fréquent pour signifier qu’on n’adhère pas à ce que l’on articule !) en étudiant le fameux plaidoyer de Montesquieu sur « l’esclavage des nègres ». Déjà, l’usage du mot « nègre » fait frémir d’horreur les consciences contemporaines. Alors quand le philosophe argumente : « Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé, qu’il est presque impossible de les plaindre » et en rajoute une louche : « On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir », comment ne pas s’insurger — sans comprendre que sans Montesquieu et quelques autres, l’esclavage serait toujours d’actualité, comme il l’est dans nombre de pays arabes où l’on a de la plaisanterie un usage fort discret.
Ou encore, ce passage si célèbre du Candide de Voltaire :
« Là des filles, éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs… »
Comment ? « Besoins naturels » ? M’sieur, c’est de viols en série qu’il est question ! Quelle ordure, ce Voltaire…
Il suffit de parcourir l’article Wikipedia sur Voltaire pour constater que les soucis contemporains, sur les femmes, les Noirs, les Juifs ou les homosexuels, ont corrodé notre image de l’un des plus grands philosophes des Lumières. Lire la féroce critique de la Bible dans le Dictionnaire philosophique à la lueur de la Shoah expose à des contresens redoutables, et à voir de l’antisémitisme là où il y avait de l’anti-jésuitisme. Mais qu’importe aux censeurs modernes qui du haut de leur nanisme intellectuel s’arrogent le droit de condamner tout ce qui ne pense pas comme eux…
Encore que « penser », en ce qui les concerne…

Une phrase décontextualisée suffit à vous faire passer au tribunal médiatique. En fait, décontextualiser revient à recontextualiser — dans un contexte mensonger. Vous ôtez à Voltaire l’ambiance de la Guerre de Sept ans, les atrocités des « Abares » et des « Bulgares », l’effroi de son héros devant la « boucherie héroïque », et vous ne conservez que l’expression de l’ironie qui, hors contexte, paraît une affirmation monstrueuse : « les besoins naturels », et ce glissement suave du viol à la violence et au meurtre.
Ajoutez à cela que le philosophe écrivait pour une poignée de gens cultivés : au XVIIIe siècle, les incultes ne s’occupaient pas à lire ses plaisanteries sérieuses, ni d’ailleurs quoi que ce soit. La généralisation des savoirs élémentaires n’a pas forcément produit une hausse du niveau, les imbéciles sont toujours légion, mais ils ont la possibilité de proférer leurs insanités sur les réseaux sociaux — en s’estimant largement les égaux de Voltaire.
Alain Finkielkraut a récemment fait l’expérience de ce qu’un propos découpé par des salauds malintentionnés peut provoquer auprès des naïfs.

Nous vivons dans l’instant, persuadés d’être bons juges. Et nous ramenons à l’instant présent des œuvres ou des comportements issus de conditions totalement différentes. Comme si nous appartenions à une culture « incréée », comme le dieu du même nom. Hier, aujourd’hui ou demain sont à même enseigne. Et ce qui fut vrai dans les sables du désert il y a quatorze siècles est réputé vrai aujourd’hui.

À la fin du XIXe siècle, un poète français à la réputation discrète, Alcanter de Brahm, proposa un « point d’ironie », pour signaler au lecteur qu’il ne fallait pas prendre au premier degré ce qu’il lisait. Mais on ne retint pas la proposition : personne ne pouvait se méprendre sur un trait d’humour, que diable !
Mais nous sommes tellement plus intelligents que les contemporains d’Alphonse Allais que nous avons besoin, désormais, de signaler d’un geste éloquent des doigts mis en crochets que nous plaisantons. Et que faute d’une gestuelle d’accompagnement, nous croyons que ce que dit l’autre est toujours déplorablement sérieux. Serait-ce que nous sommes devenus sérieusement crétins ?

Jean-Paul Brighelli

Emmanuel Macron, Président de la République, 2017-2027

EEqJkHPXsAEc9tZUn ami quelque peu souverainiste et plein de bonnes intentions — les pires — m’a récemment envoyé une liste d’une cinquantaine de noms de personnalités qu’il verrait bien s’associer dans un futur gouvernement de salut public. Barbara Lefebvre, qui n’a rien demandé à personne, y côtoie Bruno Retailleau et Julien Aubert, Didier Raoult copine avec François Asselineau, Eric Ciotti est censé y parler avec Jacques Sapir, etc. Régis de Castelnau siégerait Place Vendôme (au ministère de la Justice, pas au Ritz, Régis !), et Florian Philippot dialoguerait à nouveau avec Marine Le Pen. Comme dit quelque part Cyrano : « Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau ! »
Passons sur l’incongruité d’une telle liste, où de grandes intelligences comme Régis Debray sont mises sur la touche. Le plus significatif, c’est l’incapacité d’éliminer des gens qui sont évidemment dépassés. Marine Le Pen, entre les deux tours de 2017, a définitivement prouvé qu’elle était incapable de comprendre les vrais enjeux, de se hisser à la hauteur des événements et de s’exprimer de façon claire et convaincante : personne n’aurait su, comme elle, bousiller une main gagnante, elle peut remercier ses conseillers de la onzième heure, ceux mêmes qui ont viré Philippot et qui sont toujours là. Nicolas Dupont-Aignan, pour lequel j’ai eu un temps de la sympathie, s’est noyé dans son nombril : en témoigne l’hémorragie de ses militants. Toute équation électorale qui comprendrait l’un ou l’autre de ces perdants naturels est vouée à l’échec. On peut bien nous seriner que MLP arriverait en tête, elle fera le plein à 25% au premier tour et n’ira pas plus haut.
Marion Maréchal est aux abonnés absents — mais aussi bien cherche-t-elle à se faire oublier, en attendant la chute prochaine de la maison Tatie. Sans doute se réserve-t-elle pour 2027. Mais en 2027, y aura-t-il encore une France ?
Quand je pense que certains voudraient pousser Eric Zemmour à se présenter… L’un des hommes les plus haïs de France…
Il n’y a guère pour le moment qu’Arnaud Montebourg qui offre un peu de visibilité, sinon de crédibilité. Mais ses anciens petits camarades du PS s’occupent déjà à lui savonner la planche de la bascule à Charlot. Il s’est intelligemment fait oublier pendant quatre ans. À part la promotion du slip made in France, qu’a-t-il de nouveau à proposer ?
D’ailleurs, je vous entends protester déjà. Untel ? Impensable. Une telle ? Allons donc ! Ou tel autre ? Un peu de sérieux s’il vous plaît.
Il y a bien trop de gens intelligents ou semi-intelligents chez les souverainistes. Ils sont prêts à s’entretuer pour laisser toutes ses chances à Macron II.

Quant aux candidats professionnels… Mélenchon n’a apparemment pas compris dans quels abîmes l’avaient entraîné les militants indigénistes dont il s’est entouré. S’il dépasse 8% à la prochaine présidentielle, je mange mon chapeau. La Gauche croule sous les petites pointures : quelqu’un peut-il sérieusement soutenir la candidature de Christiane Taubira (2,32% des voix en 2002, juste assez pour empêcher Jospin d’être au second tour) ou celle d’Anne Hidalgo, la préférée des bobos ? Ou Olivier Faure (qui ça ?) ? Les indigénistes auront le leur, chaque sous-groupe désignera le sien, reflet de l’éclatement en « communautés » de ce qui fut jadis une unité nationale.

Chez les Républicains, Xavier Bertrand, Bruno Retailleau, Valérie Pécresse… Deux de trop, qui tireront dans le dos de celui que désigneront les instances. Sans compter ceux qui sont déjà macrono-compatibles, futurs premiers ministres d’un Macron II qui devra se bricoler une majorité brinquebalante.

Tout cela offre un boulevard à l’actuel président de la République. Pas à son parti, usé jusqu’à la corde avant même de s’être réellement fortifié, miné par les défections, ramassis de godillots éculés, ridiculisés par une attitude de béni-oui-oui durant tout le quinquennat. Mais Macron a toutes les chances de réussir au second tour, face à une opposition désorganisée où personne n’atteindra 20% des voix : Chirac ne les avait pas atteints en 2002 au premier tour, ça ne l’a pas empêché de faire plus de 80% au second. Et si ce n’est lui (il a laissé planer un doute dans son interview à Brut, histoire de se faire désirer), ce sera Bruno Le Maire, fort des subsides alloués à des entreprises mises en faillite par l’habile politique sanitaire du gouvernement. Il ne restera plus alors au président élu qu’à proposer des postes à ses adversaires d’hier : on a vu en 2017 comment certains, de bords fort différents, et après avoir médit de Macron avant le premier tour, se précipitaient pour bénéficier d’une gamelle, d’un maroquin et d’un chauffeur. Le président réélu jouera sur les anathèmes des uns et des autres, et ressuscitera la Quatrième République.
Pendant ce temps, les grandes compagnies internationales, qui régissent déjà notre pays et quelques autres, continueront à se partager le gâteau. Pendant ce temps, Poutine ou Xi Jinping…

Qu’une personnalité unique soit incapable de faire consensus dans l’opposition est une évidence. Les noms ingénument mis en avant plus haut sont ceux de gens qui ne s’aiment guère, et se disputent sur des différences byzantines — les pires.

C’est d’autant plus sidérant que le souverainisme, le républicanisme, sont largement majoritaires dans ce pays. Macron, vous pouvez en être sûr, entonnera la Marseillaise et se drapera dans les couleurs de la République. Il est très fort pour emprunter les mots de ses adversaires. Les idées peuvent attendre. Quant aux réalisations, elles sont déjà écrites : faut-il rappeler que le président de la République a appliqué exactement le programme pour lequel il a été élu ? Il lui reste peu de temps pour achever les réformes promises, et compromises par un virus contrariant…

Jeanne d’Arc, Napoléon, Clemenceau ou De Gaulle ont instillé en nous l’attente d’un génie providentiel. Mais ce sont des vêtements un peu amples pour les petites pointures et les demi-habiles qui grenouillent sous le feu des médias. Ne rêvez pas : aucun prétendant sérieux ne viendra, dans les quinze mois qui nous séparent de la prochaine présidentielle, se construire une stature de sauveur de la patrie.
Et quand bien même… Il lui manquerait les quinze ou vingt millions d’euros nécessaires aujourd’hui à une campagne médiatique. C’est ce que la dernière a coûté à Macron : le bon retour sur investissement incitera sans doute les mêmes bâilleurs de fonds à réitérer l’opération. Face au quadrillage des consciences opéré par les médias et l’establishment, aucune issue. Après tout, on est si bien parvenu à vous faire croire que la politique sanitaire du gouvernement était adéquate que nombre de nos concitoyens, poussant le masochisme jusqu’à des profondeurs insoupçonnées, en redemandent. La France, ou De la trouille considérée comme l’un des beaux-arts. Vite, un troisième confinement !

En définitive, la réélection de Macron conviendra admirablement à ce que l’on a fait de l’Hexagone : une équipe de seconde division. Il faudrait que la situation s’aggrave considérablement pour qu’émerge une personnalité crédible, et forte du soutien de la rue. Il n’y a pas de 18 juin sans déroute préalable. Mais qui le souhaiterait ? Les peuples sont intelligemment anesthésiés par un virus qui est au fond une splendide opportunité pour les gens au pouvoir — et qui y resteront.

Jean-Paul Brighelli

Emmerdantes, emmerdeuses et emmerderesses : de la dérivation lexicale en français

Eliane_Viennot_à_la_Wikiconvention_Francophone,_août_2016Deux professeurs de Lettres de mon lycée…

(Ne comptez pas sur moi pour écrire « professeures », je ne travaille ni pour le Monde, ni pour Libé, ces deux Pravda modernes de la bien-pensance. Je me contente d’écrire en français.)

Reprenons.
Deux professeurs de Lettres de mon lycée ont organisé un magnifique colloque à usage interne sur le thème Normes et Langues. Vendredi 15 devait s’exprimer Eliane Viennot, universitaire clermontoise et grande prêtresse du féminisme lexical, dans une conférence intitulée « S’exprimer sans sexisme ». L’avant-propos de la plaquette de présentation était alléchant : « Objet de réflexion, de travail scientifique et de polémique depuis une quarantaine d’années, la « féminisation » de la langue française a récemment connu un changement d’approche. Il apparaît désormais que la fameuse question des « noms de métiers, fonctions, titres et dignités » n’était que la partie émergée de l’iceberg, mais aussi que la domination du masculin sur le féminin dans les discours et la syntaxe est pour l’essentiel un phénomène construit. La conférence s’attachera à montrer les domaines où la langue a été masculinisée, et les différentes ressources qu’il convient de mobiliser pour nous exprimer sans sexisme, dans le double respect de la langue et des valeurs dont nos sociétés se réclament aujourd’hui. »

Qu’une linguiste parle de « domination » du masculin sur le féminin, comme si le mâle écrasait toujours la femelle sous son poids, est consternant. Le masculin en français, les trois-quarts du temps, est un neutre — et peu de mâles accepteraient, s’ils s’en souciaient, d’être ainsi réifiés. Les mots n’ont pas de sexe — ou alors, tout va de travers, puisqu’on dit « le » vagin » (ou « le » con) et « la » verge (ou « la » bite)… Le masculin n’est pas le mâle. Une caractéristique grammaticale n’a jamais été une carte d’identité génétique.

Tout comme il faut dissocier ce qui, dans le mot « homme », renvoie au latin « homo », l’être humain, et ce qui évoque le « vir » latin. Dans la Déclaration des Droits de l’homme, c’était l’être humain. Pour ne pas l’avoir compris, Olympe de Gouges, qui a cru malin d’écrire la Déclaration des Droits de la femme, a été guillotinée. C’était violent, pour une faute de traduction digne d’un gamin de six ans de l’époque, mais le tribunal révolutionnaire ne badinait pas avec le latin.
À noter que les badauds ont regardé avec curiosité son exécution, mais ont protesté lorsque l’aide du bourreau a cru intelligent de souffleter la tête décapitée d’Olympe. Ils ont exigé son arrestation immédiate. Le peuple sait ce qui est juste, et ce qui est abus, comme nous allons le voir.

Eliane Viennot n’est pas venue, alors que je me faisais une joie naïve d’y assister, afin de rentrer en moi-même et me flageller de mes mauvaises opinions antérieures… J’en pleure encore. Elle aurait eu un accident de voiture. Elle n’en est pas morte. « Caramba, encorrre raté ! » aurait dit Hergé.

Cela dit, qu’en est-il des règles de dérivation lexicale en français ?

Avant tout, partons d’un consensus. Le maître de la langue, c’est l’usage — et pas forcément « l’usage de la plus saine partie de la Cour », comme disait Vaugelas, étant entendu que les oligarques à présent parlent une langue absconse. Non, simplement l’usage majoritaire du peuple — c’est la règle observée par l’Académie française. Vous pouvez toujours oser un néologisme, il sera repris ou ne sera pas repris. On a tenté d’imposer « la » Covid en partant de l’idée que le « d » de Covid signifie disease, et que le mot se traduit par maladie, qui est féminin — mais il n’y a pas de masculin ou de féminin en anglais pour les non-animés, à l’exception des bateaux… C’est un neutre, et le neutre, en français, c’est le masculin — voir ci-dessus. Et une très large majorité de gens disent « le » Covid : l’usage a toujours raison.
J’irai plus loin : l’usage peut légiférer contre la règle. « Après que » requiert l’indicatif. Mais l’usage (fautif) impose peu à peu le subjonctif, par contamination avec « avant que ». Vous n’y pouvez rien — comme l’horrible « se rappeler de » (alors que le verbe est transitif), contaminé par « se souvenir de ». En français, le –i- devant –gn- ne se prononce pas lorsqu’il marque la mouillure du –gn- : voir « oignon », ou « champagne » qui s’écrivait jadis « champaigne » (comme Philippe de). Ou « montagne » et non plus « montaigne » (comme Michel de). Oui, mais l’usage a entériné « poignard », prononcé poaniard. Vous n’y pouvez rien.

« La langue est fasciste », disait Barthes pour évoquer les règles de fer de la syntaxe et de la morphologie. Bien plus, elle est arbitraire. Les grands écrivains seuls jouent au-delà des règles — mais c’est dans le cadre de la fonction poétique. La fonction normative, elle, ne rigole pas.
Alors, auteur / autrice, comme spectateur / spectatrice, pourquoi pas ? Après tout, auctrix existe en latin. Nous verrons bien ce qu’en fait l’usage — l’usage, et pas des chiennes de garde déchaînées. Mais pas « auteure » sous prétexte que le e muet final serait féminisant. Ah oui, comme dans « homme ». D’autant que pour bien le faire sentir, à l’oral, vous voici forcées, mesdames, d’adopter l’accent marseillais. « Je suis auteure, peuchère… »
Professeur / professeuse, comme masseur / masseuse, acceptons. Pourquoi pas professeuresse, comme doctoresse ? C’est long, c’est hideux et imprononçable, mais c’est une dérivation rigoureuse. Mais certainement pas professeure.
« Professeuse » est donc une dérivation correcte. Mais alors que le « fesseur » ne s’entend plus depuis lurette dans « professeur », on entend malencontreusement « fesseuse » dans « professeuse » — comme on entend « vaine » dans « écrivaine ». Et les petits malins oseront sans faute la question : une professeuse est-elle une fesseuse pro — comme certaines Maîtresses de l’univers SM ?
D’autant que la langue va toujours vers le plus économique. « Professeur » devient « prof » — qui est masculin ou féminin, le caractère familier du mot, presque sentimental, joue contre la rigidité de la fonction.
Parce que les mots qui évoquent une fonction (de « président » à « ministre ») ne sont théoriquement pas féminisables. Si l’usage accepte « présidente « (jadis uniquement femme de président, voir les Liaisons dangereuses et la « présidente » de Tourvel), allons-y. Mais appelleriez-vous votre avocate « maîtresse » — à la barre ? Pourtant, les viragos modernes insistent : « Je suis maîtresse de conférence ». Ça ne passera pas, le ridicule tue les barbarismes et les pédantes en jupons. Un homme peut-il être « sage-femme » ? Certainement — et il faut être timbrée, ou « chauffeuse routière », pour tenter d’imposer « sage-homme ».

Simone de Beauvoir, qui avait plus d’intelligence et de génie dans son petit doigt que toutes ces vocifératrices réunies, écrit qu’elle est nommée professeur à Marseille, et qu’elle est écrivain. Vous pensez vraiment faire mieux ?

Je déconseille d’ailleurs fermement aux candidats à des concours sérieux de se lancer dans des fantaisies morphologiques à haut risque. Il y a des examinateurs qui ne plaisantent pas avec la correction de la langue, et qu’un « auteure » dissuaderait de pousser plus avant l’examen de la copie.

Ce n’est pas sur la langue que les femmes ont des territoires à conquérir. C’est dans le champ culturel, dans le champ économique, dans le champ politique. Pas en imposant une politique de quotas : peu m’importe d’avoir un gouvernement exclusivement féminin, pourvu qu’il soit composé de clones d’Elisabeth Ière ou de Christine de Suède. Ou exclusivement masculin, pourvu qu’il ressuscite Richelieu et Clemenceau.

La critique porte aujourd’hui sur les manuels scolaires de Lettres, où trop peu de femmes, etc. Au point que j’ai recensé pour mes étudiants dans un POwerPoint d’anthologie les femmes qui se sont illustrées en art ou en littérature. Alors certes, Marguerite d’Angoulême, l’autrice de l’Heptaméron, mais pas forcément Marguerite de Navarre, la première épouse d’Henri IV, et accessoirement la chérie d’Eliane Viennot (pour devenir professeur d’université, choisissez un champ peu labouré, c’est plus sûr). Madame de La Fayette ou madame de Sévigné, madame Guyon à la rigueur (déjà je vous sens hésitants : « Qui ça ? »), mais pas Louise du Néant. L’ineffable Emilie du Châtelet, mais pas madame de Genlis, écrivaillonne (fabriquons des néologismes féminins !) bien-pensante. Sand ou peut-être Rachilde, oui — mais Desbordes-Valmore ? Colette ou Yourcenar certainement, mais pas Christine Angot. Pourquoi pas Virginie Despentes, pendant que vous y êtes ?

Pendant ce temps, des centaines de noms d’écrivains, Dead white males, vous viennent à l’esprit. Il en est de même en art. Artemisia Gentileschi, bien sûr, dont les Judith portent la castration à l’incandescence. Mais Rosa Bonheur ? De beaux tableaux de bœufs et de chevaux, célébrés parce que Bonheur était lesbienne ? Allons donc !
Je n’ai aucune difficulté à trouver du génie à Virginia Woolf. Mais pas à Judith Butler. La possession d’une paire d’ovaires ne contribue en rien au talent, qui n’a pas de sexe. Pas plus qu’une paire de testicules. On voit çà et là des « festivals de films de femmes » où sont présentés des rogatons irregardables. Si on faisait la même chose pour des films d’hommes, quel brouhaha — sauf que l’on aurait l’embarras du choix parmi les chefs d’œuvre.
Et ne croyez pas que je méprise les réalisatrices (le féminin s’est imposé sans complexe). J’aime beaucoup Leni Riefenstahl (ah mince, elle pensait mal…) ou Kathryn Bigelow. Mais avouez, Chantal Ackerman ou Marguerite Duras cinéaste, c’est de la daube. Même avec Delphine Seyrig.
Allez, travaillez, prenez de la peine, créez au lieu de convoquer des conférences oiseuses sur le sexe des diptères que l’on sodomise. Peut-être en sortira-t-il quelque chose.

Jean-Paul Brighelli

PS. Le titre vient, bien sûr, d’une ineffable chanson de Brassens, Misogynie à part, inspirée d’une formule cinglante de Paul Valéry. Mince, encore deux dead white males ! La prochaine fois, pour faire plaisir à Eliane, je citerai Aya Nakamura, sublime ambassadrice de la langue française.

PPS. Le mot « con » (organe féminin) avait enfanté une forme augmentée, « connasse » — con de larges aptitudes. Quand le mot se métaphorisa, vers 1810, on inventa « conne » qui est une sorte de sur-féminisation de ce qu’il y avait de plus féminin — mais qui était régi, si je puis dire, par un masculin. Le mot s’est rapidement imposé, vu sa nécessité. Comme quoi de temps en temps l’usage ne rechigne pas à la féminisation. Alors, ne perdez pas courages, mesdames…

La repentance à sens unique

41K6SVDRC6L._SX295_BO1,204,203,200_Benjamin Stora a donc remis un rapport sur l’aménagement des relations France –Algérie, proposant de solder les abominations d’une longue guerre.
Avouons donc les « corvées de bois », la torture, deux siècles d’impitoyable diffusion des vaccinations et de lutte contre la famine — et de coups de chicotte, soyons réalistes. Avouons que nous avons puissamment contribué à faire sortir de terre le pétrole et le gaz avec lesquels les militaires depuis soixante ans se remplissent les poches — en échange d’une portion du Sahara pour y expérimenter la force de frappe française…
Mais j’aimerais que parallèlement les Algériens avouent les attentats aveugles qui tuaient femmes et enfants, les mutilations opérées à vif sur des militaires français prisonniers, les Pieds-Noirs assassinés surtout quand ils étaient sans défense, et les 250 000 harkis (et leurs familles : les résistants de la onzième heure du FLN se sont fait une virginité politique en tuant des nourrissons et des femmes enceintes) qui ont été la petite monnaie des accords d’Evian —le prix en fait de la protection, quinze ans durant, des intérêts stratégiques français dans le sud.

Oui, j’aimerais beaucoup qu’un pays qui a fait de « harki » une injure a tous usages reconnaisse que ses pères fondateurs se sont conduits eux aussi comme des enfants de salauds.

En 2002, j’ai co-écrit avec mon ami Boussad Azni dont je salue la mémoire, un natif de Tizi-Ouzou expatrié avec tant d’autres dans l’un de ces merveilleux camps de vacances où les autorités française ont concentré, deux décennies durant, des gens qui n’avaient rien fait d’autre que défendre les intérêts de la nation, un livre rassemblant les dizaines de milliers de témoignages des massacres opérés par des « résistants » vaincus la veille, à qui l’on a offert à Evian une victoire dont ils désespéraient. Un déluge d’horreurs. Les harkis ont vainement plaidé le crime contre l’humanité — mais qui écoute les vaincus ?

De même, il faudra ici réévaluer l’action de militants bien intentionnés qui ont fait passer des armes en Algérie — des armes qui ont tué des Français par milliers. Ce ne furent pas des héros, mais des traîtres.

Si l’Algérie et les Algériens veulent effectivement normaliser les relations avec la France, qu’ils fassent le ménage dans leur mémoire officielle, grattent la couche de vernis qui occulte les monstruosités, et comprennent que cette guerre fut sale à tous les niveaux — comme toutes les guerres. Qu’il n’y a pas de vainqueurs — juste des vaincus, dans les deux camps. Parce que les terroristes vainqueurs ont admirablement bousillé un pays qui avait été mis en valeur, agricolement mais aussi humainement : combien d’élites algériennes formées en France avant même l’indépendance — combien de présidents hospitalisés en France ?
Et sans même un « merci », comme si tout leur était dû… Tout comme actuellement ils se moquent des Chinois qui s’y implantent, parce qu’ils travaillent — quelle bonne blague…

Il n’y a pas de mémoire à sens unique. Les guerres sont toujours à torts partagés. Il faudrait déjà le reconnaître. J’aimerais assez que les Algériens réécrivent les manuels d’Histoire en usage là-bas — les nôtres sont déjà tout imbibés de repentance ex-coloniale. Puis alors ils pourront promulguer des lois donnant aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes — y compris le droit de ne pas être importunées par des fanatiques religieux. J’y suis allé en 1970, c’est un magnifique pays, j’ai sur ma peau la nostalgie des plages de Bougie (ou Bidjaia, comme vous voulez) ou Tichy et des rencontres que l’on pouvait y faire… Et sur la langue le souvenir des confitures de roses de Blida.
Mais c’est un pays arqué dans un absolutisme de la mémoire reconstruite, et qui a cessé de participer à la modernité. Si tant d’Algériens sont venus en France, c’était pour y travailler, certes, mais peut-être avant tout pour fuir un pays qui avait tant promis et qui n’a rien tenu.

Alors, tous les rapports n’y feront rien : les peuples doivent se ressaisir de leur mémoire, effacer les discours pompeux et pontifiants de ceux qui exploitent le passé à leur strict avantage, et accueillir les harkis ou les Pieds-Noirs qui désireraient revisiter leurs villes ravagées et leurs cimetières désacralisés. Mais quand ce sont les révisionnistes et les vandales qui exigent que nous fassions tout le chemin…

Jean-Paul Brighelli

Lynch

Lynching_of_Jesse_Washington,_1916_(cropped)Ce sera à peine une chronique.
J’aimerais, si quelqu’un a une réponse rationnelle, comprendre l’origine des déluges de haine déversés sur Alain Finkielkraut depuis deux jours. Passe encore que des journalistes de LCI fassent de la lèche à leur direction en se déclarant écœurés : un certain Christophe Beaugrand approuve à 100% — le coup de pied de ‘âne. Sur les réseaux sociaux, c’est la curée — et j’ai été pris dans la maelström pour avoir tenté de raisonner quelques mégères hystériques, persuadées qu’aucun adolescent ne surfe sur des sites pornos, à moins d’être complètement pervers. Elles se font des illusions sur leurs mômes, si elles ont trouvé quelqu’un pur leur en faire, et en tout cas, elles n’ont jamais enseigné en classe de Quatrième. Il y a trois ans, l’âge de visionnage de sites pornographiques s’établissait justement entre 14 et 15 ans — et il a baissé depuis : des gamins de 10 ans s’y risquent, comme je l’ai raconté par ailleurs.

La question d’ailleurs n’est pas là.
Une expression court les rédactions depuis quelques années, celle du « tribunal du Net ». C’est une alliance de mots de même valeur que la « raison du plus fort » du bon La Fontaine — qui savait, lui, ce qu’était une décision arbitraire. Le Net est devenu un outil pratique de lynchage à distance — au moins on ne se salit pas les mains. De quoi écœurer tout individu respectueux du Droit. C’est la résurrection de la « Frontière » nord-américaine des grandes années, quand on flinguait de l’Indien à vue et que l’on pendait sans jugement les voleurs de chevaux — ou suspectés de l’être. Voir le très beau Pendez-les haut et court, de Ted Post, où Clint Eastwood, innocent de tout ce qu’on lui reproche, réchappe de peu à la vindicte de salopards bien intentionnés — comme le sont les tricoteuses qui veulent des têtes aujourd’hui. À se demander si les interprétations monstrueuses que l’on fait de deux phrases maladroites ne sont pas la traduction des fantasmes qui errent dans les caboches des coupeurs de têtes, toujours prompts à déceler chez les autres ce qu’ils ne s’avouent pas à eux-mêmes.

LCI, qui a courageusement viré de son antenne le fautif, a fait disparaître la totalité de l’émission, dont ne subsiste qu’un extrait décontextualisé. Heureusement que l’excellent Philippe Bilger, magistrat honoraire qui en connaît un bout sur le Droit, le publie dans son intégralité dans un article qui tente de remettre un peu de bon sens dans cette curée.

Alors, si quelqu’un a une interprétation non passionnelle à proposer, je suis prêt à l’entendre. Parce que depuis deux jours, je ne m’en remets pas. À haut niveau, les intelligences s’additionnent. Mais au ras du sol, elles s’annulent — sauf qu’en l’état, le crétin le plus confirmé se croit avoir autant de droits à la parole qu’un intellectuel de haut niveau. C’est le genre de situation qui m’amène à me réciter les derniers mots d’Alceste, dans le Misanthrope :
« Je vais sortir d’un gouffre où triomphent les vices ;
Et chercher sur la terre un endroit écarté
Où d’être homme d’honneur on ait la liberté. »

Jean-Paul Brighelli

Quand la culpabilisation ne marche pas

Capture d’écran 2021-01-13 à 17.50.53La structure perverse suppose la culpabilisation d’autrui — puis sa punition. Il est entendu que si la punition est bien réelle, la culpabilité, elle, est imaginaire — ce sont les meilleures…
J’ai un peu étudié la structure perverse à l’œuvre dans les relations sado-masochistes, pour préfacer les récits de mon ami Hugo Trauer rassemblés dans les Patientes en 2004. Mon analyse était limitée aux relations entre Maître et Esclave, et ne concernait que des jeux plus ou moins cinglants entre adultes consentants.
Je n’aurais jamais pensé que le schéma que j’établissais alors (faiblesse initiale, construction d’une culpabilité, aveu, châtiment et réconfort — ad libitum) serait susceptible de s’appliquer à la politique menée par le gouvernement dans ce contexte d’urgence sanitaire.
Et pourtant…

La fascination de nos élites dirigeantes pour l’univers anglo-saxon, dont la morale puritaine se charge si facilement de culpabilité, explique sans doute leur recours, depuis bientôt un an, à cette stratégie perverse. Le premier confinement a fonctionné comme punition a priori — et la punition, comme chez les enfants, justifie la culpabilité, même quand celle-ci est nulle. Les Français ont encaissé, face à un mal dont ils ignoraient tout, l’idée que c’était par eux que le virus passait. Cette stratégie a marché un temps : les enfants sont coupables de contaminer les adultes, qui contaminent les vieux, qui meurent. À cause de leurs descendants, et pas du tout parce qu’on leur administre du Rivotril.
On accepte donc toutes sortes de vexations, comme les Soumis(es) acceptent des punitions imposées par le Maître ou la Maîtresse.
Et comme dans les structures perverses, les châtiments ont suivi une courbe de progression. Port du masque, puis confinement, puis ausweis, puis amendes. Variante additionnelle : couvre-feu à 20 heures, puis à 18 heures. Punition additionnelle, plus de café ni de bière au bistro, librairies, cinémas et théâtres fermés, relations sociales interdites, sinon en différé. Et discours réitérés sur notre responsabilité dans la mort de nos aînés.
Comme il n’est pas facile de contrôler à distance, les autorités ont eu recours à l’usage massif de la télévision, instituant des rituels à heures fixes — les apparitions supposées angoissantes de Jérôme Salomon et autres prêcheurs d’apocalypse. Bien sûr, l’effet s’essouffle. D’où le rythme accéléré des interventions de nos dirigeants, Premier Ministre et Président de la République, qui obéissent à la même stratégie de fascination : « Aie confiance », siffle le serpent Kâ à l’oreille de 68 millions de Mowglis fascinés.

Le problème, c’est que dans un pays de culture catholique (l’usage de la confession délivre les fidèles de toute culpabilité de longue durée — quant à l’islam, il ne connaît que la culpabilité d’autrui), de surcroît largement agnostique et de tradition libertine, le binôme culpabilisation / punition ne marche qu’un temps. Les vexations sont déjà beaucoup moins bien acceptées que dans les pays anglo-saxons qui servent de modèles à nos élites mondialisées : la construction d’une réponse européenne globale à l’épidémie butte sur cette différenciation entre pays du Nord et Etats du Sud. Le premier confinement jouait sur l’effet de surprise, le second n’a pas été pris au sérieux, le prochain n’aura aucune marge.

D’autant que le discours du Maître doit être cohérent. Il ne peut pas interdire d’un côté l’accès aux remontées mécaniques des stations de ski et autoriser par ailleurs les escaliers roulants du métro. Le Maître doit aussi alterner répression et conciliation : mais de gestes de réconfort, ce gouvernement se montre particulièrement avare.

On sait que la relation du Maître et de l’Esclave est dialectique. Dans les relations SM, c’est le Masochiste qui fixe les limites, et non le Maître. Il dispose par exemple d’un mot-code pour interrompre le châtiment. Sitôt que l’Esclave s’aperçoit qu’il domine en fait le Maître, c’en est fait du stratagème pervers.

Le peuple français a réalisé depuis fin octobre que les règles qu’on lui imposait n’avaient d’autre fonction que de créer encore de la dépendance et de l’asservissement — l’effet sur l’épidémie tardant à se concrétiser, c’est le moins que l’on puisse dire. Prétendre que « les Français ne sont pas raisonnables », c’est encore une fois chercher à instaurer une culpabilité qui est globalement rejetée : l’épisode grotesque des vaccinations (un joli rituel susceptible de faire mal) et le ratage complet de l’opération inscrivent dans l’opinion publique la certitude de la carence du Maître, déjà bien ancrée par la polémique sur les masques et les ratés du dépister / isoler. Le taux de Français rejetant l’idée même de vaccination prouve assez que les Maîtres n’ont pas su vendre aux esclaves leur dernière idée de sanction.
Or, dès qu’un soupçon d’incompétence du Dominant effleure la conscience du Dominé, la relation se renverse. La perversité demande une application constante, une imagination brillante, et s’appuie tout de même sur une demande. Mais la demande aujourd’hui va vers plus de liberté et moins de contraintes. L’information sur le coronavirus se précise, et le discours terrorisant sur les variantes anglaise ou sud-africaine, qui toucherait prioritairement les enfants, bla-bla-bla, peine à trouver un écho dans l’opinion. Nous sommes en train de nous secouer de l’entreprise perverse qui a tenté de nous accabler. La relation sado-masochiste entre les « élites » et les masses s’inverse, et le retour de bâton, si je puis dire, sera terrible.

Jean-Paul Brighelli

La Cancel Culture a encore frappé

Alexandre Cabanel (1823-1889), Nymphe et satyre, 1860                                            « Rape, murder!
It’s just a shot away »
(« Gimme Shelter », Jagger / Richards — la plus belle version est celle chantée en duo avec Lisa Fisher. Quant à la belle image au-dessus, c’est une toile d’Alexandre Cabanel, bien sûr…)

Les cinglées remettent ça. La « cancel culture » se félicite de la suppression de l’Odyssée dans les programmes scolaires. Pensez, un texte du VIIIe siècle av.JC dans lequel, paraît-il, Ulysse viole Nausicaa…
Jugez plutôt :
« Ulysse émergea des broussailles,
dans l’épaisse verdure, il tailla de sa grosse main
une branche feuillue pour cacher sa virilité. (…)
Ainsi Ulysse allait aborder, quoique nu,
Les jeunes filles aux beaux cheveux ; le besoin l’y forçait.
Effroyable, il parut, défiguré par la saumure,
Et toutes s’égaillèrent vers l’extrême pointe des grèves.
Seule resta l’enfant d’Alcinoos ; car Athéna
Lui donnait du courage et chassait la peur de ses membres… »

S’il est nu, c’est qu’il a reçu l’ordre d’Ino, la déesse blanche, de se dévêtir complètement, sur le radeau qui depuis dix-huit jours le brinquebale sur les flots, afin de surfer, au milieu de la tempête déclenchée par Poséidon, sur le voile magique qu’elle lui tend, et qu’il lui faudra jeter dans la mer vineuse dès qu’il aura touché terre. Sur ce, le « héros d’endurance », comme dit Homère, plutôt que d’aborder de front la jeune Nausicaa, venue là laver le linge sali par ses premières règles (« Tu n’as plus longtemps à rester jeune fille », lui a dit la déesse), lui adresse « des paroles mielleuses » afin d’obtenir d’elle… un habit.
C’est ça, la scène de viol que les vierges (et qui le resteront) effarouchées des mouvements féministes contemporains ont repérée dans l’Odyssée. Culture du viol ! Mœurs antiques ! Et l’auteur est un Dead White Male — lui-même violeur en puissance sans doute, tout aveugle qu’il fût, à ce que dit la tradition…

Le mâle vient de plus loin. En 2015, cinq élèves de l’ENS-Lyon, laissées pour compte de toute intelligence, adressèrent une lettre ouverte aux membres du jury de l’Agrégation de Lettres, coupables d’avoir inscrit au programme un poème peu étudié d’André Chénier, l’Oaristys — imité de la 27ème idylle de Théocrite, c’était bien dans le goût du néo-classicisme fin de siècle. Lettre immédiatement signée par tout ce que la France compte de demeurés des divers sexes.
Que disent Chénier et le poète grec qu’il imite ?

« NAÏS. Tu déchires mon voile !… Où me cacher ! Hélas !
Me voilà nue ! où fuir !
DAPHNIS. À ton amant unie,
De plus riches habits couvriront tes appas.
NAÏS. Tu promets maintenant… Tu préviens mon envie ;
Bientôt à mes regrets tu m’abandonneras.
DAPHNIS. Oh non ! jamais… Pourquoi, grands dieux ! ne puis-je pas
Te donner et mon sang, et mon âme, et ma vie.
NAÏS. Ah… Daphnis ! je me meurs… Apaise ton courroux,
Diane.
DAPHNIS. Que crains-tu ? L’amour sera pour nous.
NAÏS. Ah ! méchant, qu’as-tu fait ?
DAPHNIS. J’ai signé ma promesse.
NAÏS. J’entrai fille en ce bois, et chère à ma déesse.
DAPHNIS. Tu vas en sortir femme, et chère à ton époux. »

Et de mettre en cause, dans la foulée, le cher vieux Ronsard, autre violeur célèbre — c’est vrai, c’est écrit sur les murs de la Sorbonne se propose de violer Cassandre (ou Marie, ou Hélène, tout ça c’est de la chair fraîche pour le grand sourdingue de la poésie :4818745524367388319

« Je voudroi bien richement jaunissant
En pluïe d’or goute à goute descendre
Dans le beau sein de ma belle Cassandre,
Lors qu’en ses yeus le somme va glissant. »

Cette « pluie d’or », qui n’est qu’une allusion transparente au mythe de Danaé, Maupassant en a donné une version moderne et plus limpide encore :

« Je veux faire pénétrer en vous ma tendresse, vous la verser dans l’âme, mot par mot, heure par heure, jour par jour, de sorte qu’enfin elle vous imprègne comme une liqueur tombée goutte à goutte, qu’elle vous adoucisse, vous amollisse et vous force, plus tard, à me répondre : « Moi aussi, je vous aime. » (Bel-Ami, II, 4)

Isabelle Barbéris, qui a dans son petit doigt plus d’intelligence que toutes ces pétroleuses ensemble, n’avait pas manqué de se moquer de leurs revendications hystériques. Peine perdue, les chiennes de mégarde en rajoutèrent une couche… Un certain François-Ronan Dubois (et pas celui dont on fait les pipes, un illuminé qui voit de la violence sexuelle dans la Princesse de Clèves, et pourquoi pas dans l’Imitation de Jésus-Christ ?) sauta sur l’occasion de se faire un nom dans le microcosme et rejoignit le chœur des pleureuses

Il y a quatre ans, analysant en classe les Liaisons dangereuses, j’appris, à ma grande stupéfaction de Living White Male, que Valmont violait Cécile de Volanges — laquelle raconte ainsi la scène :
« Ce que je me reproche le plus, et dont il faut pourtant que je vous parle, c’est que j’ai peur de ne m’être pas défendue autant que je le pouvais. Je ne sais pas comment cela se faisait : sûrement, je n’aime pas M. de Valmont, bien au contraire ; et il y avait des moments où j’étais comme si je l’aimais. Vous jugez bien que ça ne m’empêchait pas de lui dire toujours que non ; mais je sentais bien que je ne faisais pas comme je disais ; et ça, c’était comme malgré moi ; et puis aussi, j’étais bien troublée ! S’il est toujours aussi difficile que ça de se défendre, il faut y être bien accoutumée ! Il est vrai que ce M. de Valmont a des façons de dire, qu’on ne sait pas comment faire pour lui répondre : enfin, croiriez-vous que quand il s’en est allé, j’en étais comme fâchée, et que j’ai eu la faiblesse de consentir qu’il revînt ce soir : ça me désole encore plus que tout le reste. »

Syndrome de Stockholm, diront nos péronnelles.
Lesquelles, comme j’avais eu le front, en février dernier, de trouver que J’accuse est un très bon film qui aux derniers César écrasait — et de loin — le reste de la production française, s’en allèrent couvrir le lycée de graffitis d’une dialectique particulièrement fine :Capture d’écran 2021-01-08 à 11.51.00

Qu’auraient-elles beuglé, ces sous-produits de copulations honteuses, si je leur avais fait étudier la Terre, où Zola se déchaîne et où une femme aide son mari à violer sa sœur :
« Et, tout d’un coup, elle comprit qu’il ne voulait pas la battre. Non ! il voulait autre chose, la chose qu’elle lui avait refusée si longtemps. Alors, elle trembla davantage, quand elle sentit sa force l’abandonner, elle vaillante, qui tapait dur autrefois, en jurant que jamais il n’y arriverait. Pourtant, elle n’était plus une gamine, elle avait eu vingt-trois ans à la Saint-Martin, une vraie femme à cette heure, la bouche rouge encore et les yeux larges, pareils à des écus. C’était en elle une sensation si tiède et si molle, que ses membres lui semblaient s’en engourdir.
« Buteau, la forçant toujours à reculer, parla enfin, d’une voix basse et ardente :
— Tu sais bien que ce n’est pas fini entre nous, que je te veux, que je t’aurai !
« Il avait réussi à l’acculer contre la meule, il la saisit aux épaules, la renversa. « Mais, à ce moment, elle se débattit, éperdue, dans l’habitude de sa longue résistance. Lui, la maintenait, en évitant les coups de pied.
« — Puisque t’es grosse à présent, foutue bête ! qu’est-ce que tu risques ?… Je n’en ajouterai pas un autre, va, pour sûr !
« Elle éclata en larmes, elle eut comme une crise, ne se défendant plus, les bras tordus, les jambes agitées de secousses nerveuses ; et il ne pouvait la prendre, il était jeté de côté, à chaque nouvelle tentative. Une colère le rendit brutal, il se tourna vers sa femme.
« — Nom de Dieu de feignante ! quand tu nous regarderas !… Aide-moi donc, tiens-lui les jambes, si tu veux que ça se fasse !
« Lise était restée droite, immobile, plantée à dix mètres, fouillant de ses yeux les lointains de l’horizon, puis les ramenant sur les deux autres, sans qu’un pli de sa face remuât. À l’appel de son homme, elle n’eut pas une hésitation, s’avança, empoigna la jambe gauche de sa sœur, l’écarta, s’assit dessus, comme si elle avait voulu la broyer. Françoise, clouée au sol, s’abandonna, les nerfs rompus, les paupières closes. Pourtant, elle avait sa connaissance, et quand Buteau l’eut possédée, elle fut emportée à son tour dans un spasme de bonheur si aigu, qu’elle le serra de ses deux bras à l’étouffer, en poussant un long cri. Des corbeaux passaient, qui s’en effrayèrent. »

Ah, ces corbeaux ! Sans doute, histoire d’étayer leur inculture, leur aurais-je conseillé la surenchère de naturalisme à laquelle se livre Faulkner dans Sanctuaire — « the most horrifying tale I could imagine », selon ses propres termes — quand Popeye, parce qu’il a l’aiguillette nouée, viole Temple avec un épi de maïs…

Si elles avaient eu quelque appétence pour l’histoire de l’art, je leur aurais conseillé le Viol des filles de Leucippe, de Rubens. Ou le sublime Intérieur de Degas. Ou, pour faire moi aussi dans l’intersectionnalité, ce tableau exceptionnel de Christiaen van Couwenbergh, le Viol de la négresse, qui date de 1632 et reste planqué dans les réserves du musée des Beaux-Arts de Strasbourg, dont le conservateur a d’étranges pudeurs :Christiaen van Couwenbergh (1604-1667), le Viol de la négresse, 1632

La « cancel culture » a certainement de beaux jours devant elle. Non seulement on ne peut plus rien éditer susceptible de heurter la sensibilité des groupes et sous-groupes qui fleurissent chaque jour (alors que la fonction première de la littérature est justement d’ébranler les sensibilités), mais on ne peut plus rien lire sans le filtre imposé par ces mêmes terroristes de la culture.
Il fut un temps où c’était l’extrême-droite qui affirmait : « Quand j’entends le mot culture, je sors mon révolver ». Désormais, c’est la Gauche bien-pensante qui veut faire des autodafés de livres.
C’est dire combien la Gauche a tourné pour se trouver aujourd’hui sur des positions fascistes. Cela explique sans doute pourquoi ce qu’il reste de vrais intellectuels sont aujourd’hui considérés comme de droite : ils étaient tous de gauche, de Debray à Finkielkraut en passant par Elisabeth Badinter, mais la gauche a si bien contourné le monde réel qu’ils se retrouvent de l’autre côté — puisqu’eux-mêmes n’ont pas bougé.

Certes, on ne plaisante pas avec le viol — même si un très grand nombre de plaintes pour viol n’aboutissent pas, faute d’éléments positifs (d’où la revendication insensée d’intervertir dans ce domaine l’ordre de la preuve, et d’imposer à l’accusé de prouver son innocence — « une femme ne ment pas », m’affirma une élève encore plus bête ou hypocrite que les autres). Mais il en est de la littérature comme de la pipe de Magritte : le récit d’un viol n’est pas un viol. Laclos a écrit le texte le plus féministe de toute la littérature française (eh oui, les hommes sont souvent plus féministes que les femmes, qui sont aliénées des pieds à la tête), Zola a eu les engagements que nous savons, Faulkner a eu le Nobel de littérature pour un épi de maïs. Le récit (ou la représentation d’un viol — voir tous les tableaux sur le thème du Viol de Lucrèce) sont des œuvres d’art, pas des anneaux d’ancrage des hystéries contemporaines. Et comme chantaient les Stones dans la même chanson : « I tell you love, sister, It’s just a kiss away ».

Jean-Paul Brighelli