Le Modèle noir de révisionnisme politiquement correct

Capture d’écran 2019-07-07 à 08.03.42L’exposition le Modèle noir proposée au Musée d’Orsay est passionnante à deux titres : on y voit des œuvres rares, ou inconnues, très souvent remarquables ; et quand on lit les notices, on se trouve en prise directe avec ce que le politiquement correct peut produire de plus niais, ou de plus orwellien, selon la lecture que vous en faites.
Prenez par exemple le célèbre Portrait d’une négresse, de Marie-Guillemine Benoist, présenté en 1800.Marie-Guillemine Benoist, Portrait d'une négresse, 1800 - Portrait de MadeleineLe catalogue et la notice in situ l’ont rebaptisé « Portrait de Madeleine » — puisqu’il paraît qu’ainsi s’appelait le modèle. « Nous lui avons redonné un nom », clament les organisateurs. Dommage, on aurait aimé apprendre ce qu’un tel portrait doit à la Fornarina peinte par Raphaël. Et surtout, on contourne ainsi le mot « négresse », qui est le terme ordinaire jusqu’à la Seconde guerre mondiale, mais qui sonne mal aux oreilles sensibles de nos contemporains, apparemment. « Portrait d’une négresse » réapparaît toutefois dans la notice, après un autre titre intermédiaire, « Portrait d’une femme noire » — comme si l’histoire de l’art était la ré-acquisition, à travers des identités successives, d’une appellation enfin conforme au sentiment moderne.
Et ce révisionnisme de re-titrage est systématique. Le Nègre Scipion, de Cézanne,Cézanne, le Nègre Scipion, c.1867 - le noir Scipion devient le Noir Scipion — étant entendu que « noir », évolution phonétique du latin niger, est moins chargé de sous-entendus colonialistes que « nègre ». Probable que la prochaine édition du Nigger of the Narcissus de Conrad, au lieu de s’intituler comme d’habitude le Nègre du Narcisse, deviendra l’Africain du Narcisse — et pourquoi pas, sur le modèle anglo-saxon, le Coloré du Narcisse ?
Parce qu’il n’y a aucune raison que la police de la pensée anti-coloniale s’arrête aux titres.

Je suggère à Claude Ribbe, qui plaide pour une renominalisation des termes offensants, de se mettre tout de suite à la réécriture de Voltaire (quoi de plus insoutenable qu’une phrase comme « En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre » — c’est dans Candide) et de Montesquieu, qui a beau plaider la fin de l’esclavage, n’importe, son racisme latent s’exprime sans doute dans la première phrase de son célèbre plaidoyer, « Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves…  Une mienne collègue, choquée par ce mot, avait supprimé la première phrase avant de donner le texte à ses élèves — qui du coup ne comprirent rien à l’ironie de Montesquieu, cette première phrase fonctionnant en quelque sorte comme un signe négatif renversant par avance tout ce qui suit.»
C’est le genre de contresens qu’il faut extirper de la tête des élèves, régulièrement choqués, dans leur ignorance des évolutions sémantiques, par l’utilisation d’un mot qu’ils ressentent, en 2019, comme une grave insulte. Mais il serait sans doute plus expédient de réécrire les philosophes du XVIIIe — comme le Musée d’Orsay réécrit les peintres du passé. Et pourtant de belles âmes, pédagos de l’Education civique et de ses aléas, proposent d’organiser des débats (quand on ne veut rien faire, en classe, on fait un débat) sur la nécessité de renommer des œuvres si marquées par le racisme de leurs auteurs, bla-bla-bla.Par exemple l’admirable Négresse aux pivoines de Frédéric Bazille.Frédéric Bazille, Négresse aux pivoines, 1870

C’est en décembre 2015, au prestigieux Rijksmuseum, qu’a commencé ce tripatouillage. Le musée d’Amsterdam a décidé de rebaptiser les œuvres comportant des mots jugés offensants — non seulement « nègre », mais « esclave », « sauvage », « maure », « mahométan » — et, tant qu’à faire, « nain », la cas des nains noirs mahométans constituant une sorte d’abomination que je n’évoque ici qu’en tremblant. Le « combat contre les Maures » du Cid deviendra bientôt « le combat contre les immigrés maghrébins ». Et Othello ne sera plus le Maure de Venise (de toute façon, les élèves l’orthographient « mort »), mais « le noble Marocain trompé par une gourgandine blanche ».
Parce que la réécriture engendre, forcément, une modification de la pensée. Commentant la célèbre toile de Gérôme, Esclaves au Caire (1873),Gérôme, À vendre, Esclaves au CVaire, 1873 les organisateurs de l’expo (et les rédacteurs du catalogue) écrivent : « L’attitude digne et pleine de retenue de l’esclave noire contraste avec celle de l’esclave blanche. » Ah, ces esclaves blanches, toutes des salopes ! Les femmes noires, en revanche… Même dans les photos de bordels 1900 de l’expo, les Africaines (quel bordel convenable n’avait pas alors sa négresse ?) restent sans doute sur leur réserve…
Ce qui amène, en bout d’expo, un certain Larry Rivers à proposer une version réactualisée (croit-il) de l’Olympia de Manet. On se rappelle la toile de 1863,Edouard_Manet_-_Olympia_-_Google_Art_Project_2 avec cette splendide courtisane à laquelle une servante noire apporte les fleurs d’un admirateur — ce qui la laisse superbement indifférente. Voici ce que ça donne, un siècle plus tard :Capture d’écran 2019-07-07 à 09.36.26La duplication des corps, le chat blanc redoublant le chat noir (l’allusion sexuelle a manifestement échappé à l’artiste américain précurseur du pop-art et de la contre-culture au sens propre du terme) se voudrait un commentaire critique de Manet, et donne juste la nostalgie de la toile du maître, que l’on court retrouver dans l’expo d’Orsay histoire de respirer de l’art réel dégagé de tout commentaire en boîte. L’art conceptuel en reste trop souvent à la première syllabe.

Patrice Jean s’amusait jadis à « céliner » les œuvres célèbres — en en supprimant tout ce qui peut choquer. Par exemple, dans le Voyage au bout de la nuit Céline utilise spontanément le mot « nègre »  — et le roman est une charge très violente contre le colonialisme, dans le droit fil de Conrad (celui d’Au cœur des ténèbres). Mais allez expliquer que le mot « nègre » à l’époque du « Bal Nègre » (1925 — bien représenté dans l’exposition d’Orsay avec l’affiche de Paul Colin)Paul Colin le Bal nègre et de l’Exposition coloniale de 1931 était un terme passe-partout qui faisait référence à la couleur sans connotation systématique d’infériorité, la cause sera entendue, vous êtes raciste sur les bords — fasciste, probablement, antisémite forcément, lepéniste conséquemment.

Le révisionnisme est partout. Une poignée d’activistes nous assignent à résidence, forçant chacun à s’essentialiser en fonction de sa couleur, de sa race, de sa sexualité et de son régime alimentaire. On appartient désormais à une communauté, à un groupe, à un gang. Être un homme libre n’est plus au programme : nous sommes embarqués par quelques jusqu’auboutistes de la différence dans une lutte perpétuelle, sommés de nous identifier — ou de nous flageller, nous autres qui sommes blancs (une non-couleur, disent les physiciens et les Indigène de la République), donc forcément descendants d’esclavagistes. À noter que rien dans l’exposition d’Orsay ne signale que si des Blancs ont volontairement arrêté la traite au XIXe siècle, les Arabes, eux, la continuent aujourd’hui.

Jean-Paul Brighelli

PS. Quitte à être à Paris, j’ai vu deux très belles expos qu’il ne faut pas rater, quoiqu’elles en soient dans leurs dernières semaines. Le Louvre présente des œuvres étourdissantes de l’empire et des royaumes hittites (XVe-Xe siècles av.JC), cette magnifique civilisation indo-européenne tombée sous les coups des Araméens et des Assyriens malgré la protection de Tarhu, « dieu de l’orage ».Capture d’écran 2019-07-07 à 09.41.19 Et au Petit Palais se tient une magnifique (mais alors, vraiment !) exposition sur le Paris romantique, où la capitale est divisée en zones (la Chaussée d’Antin, la « Nouvelle Athènes », etc.) dont on nous présente les hommes et les femmes, les tenues, les meubles, les parures et les productions. D’où il ressort que le romantisme est bien une résurgence rococo, et que la thèse d’Eugenio d’Ors sur la succession, dans l’histoire de l’art, de phases « baroques » et de phases « classiques » tient décidément très bien le coup.

Tous à Sommaroy !

69Nord-Sommaroy-Outdoor-Center-Author-Gilles-Djadel-P1060324-copie-800x451Connaissez-vous l’île de Sommaroy ? C ‘est en Norvège, au-delà du cercle polaire. Ses plages, ses aurores boréales, et ses rennes qui broutent nonchalamment sur les grèves…
Et du 18 mai au 26 juillet, le soleil ne se couche pas sur Sommaroy. Avec l’habitude, les insulaires savent distinguer la couleur du soleil « couchant » et celle du soleil « levant », l’un succédant à l’autre. À la rigueur, ils se repèrent sur les cycles des marées. Dans une île de quelques centaines d’hectares, dont on fait le tour à pied en deux heures, la mer n’est jamais loin.
Depuis toujours, ils se sont adaptés : ils dorment quand ils veulent, travaillent quand ils le sentent, mangent quand ils ont faim. Pas d’heures de repas pré-déterminées, pas d’heure de pause pré-éétablie. « Les jours sont si étirés que peu d’habitants font attention à l’heure qu’il est, si bien que nombre de gens vont jouer au foot, randonner, faire du kayak ou tondre la pelouse dans ce que le reste du monde appellerait « le milieu de la nuit » », comme le raconte l’édition internationale du New York Times. On ne se donne pas rendez-vous à une heure fixe, mais « plus tard ».
On sait que chaque pays a sa façon de gérer l’heure des rendez-vous. En Allemagne ou aux Etats-Unis on vous concède (difficilement) 5mn de marge. En France, on vous passe le quart d’heure. Au Mexique, on est à deux heures près — « vers 10 heures », c’est aussi bien midi. Mais à Sommaroy, c’est juste « plus tard ». Une vague conscience du Temps surnage, mais la vieille malédiction du cadran solaire ou de la tablette connectée est ici abolie.

Pas de nuit en été, pas de jour en hiver. L’antique fatalité circulaire du cadran de montre est enfin renversée. Et les objets « modernes » — téléphones portables, minuteries de cuisine et autres objets qui s’acharnent à indiquer l’heure d’Oslo — sont en butte perpétuelle au témoignage des sens. Déjà que sous nos latitudes il n’est pas toujours simple, l’été, d’expliquer à un enfant qu’il doit aller se coucher alors qu’il fait encore jour. Imaginez le dialogue parental dans une île où il n’y a pas de nuit.

Alors le conseil municipal a pris une décision unique : il a décidé d’abolir officiellement le temps. Pour ceux, au moins, qui pourront s’en offrir le luxe (parce que ce décret peine à abolir les distinctions sociales ou les obligations scolaires). Ainsi, au Sommaroy Artic, le seul hôtel de l’île, on s’apprête à se montrer flexible sur les heures de repas ou d’apéro.
« Stop all the clocks », disait le malheureux Auden… Ici, c’est pour la meilleure des causes. La décision du maire ne change rien aux pratiques très souples des habitants, mais c’est un merveilleux produit d’appel dans une île qui vit essentiellement du tourisme. « Bien des visiteurs de l’île ont un problème d’adaptation, et des troubles du sommeil, quand il fait jour 24 heures par jour. Ce serait fantastique pour eux, rêve tout haut le directeur de l’hôtel, Goran Mikkelsen, d’aller se coucher quand ça leur chante sans se soucier des horloges et sans angoisse de rater le breakfast. »

Selon le World Happiness Record, la Norvège est déjà, après la Finlande et le Danemark, le troisième pays du bonheur (la France est 24ème, à la hauteur de ses performances scolaires). En abolissant le Temps, les autorités de Sommaroy placent la barre décidément très haut. Nous, nous en sommes à mégoter une heure de plus ou de moins selon les saisons. Petits joueurs !

« Le Temps n’existe que parce qu’il tend à n’être plus », disait saint Augustin. Parce que pour l’évêque kabyle du Ve siècle le Temps humain s’efface à terme devant l’atemporalité d’une divinité incréée. Mais si c’est hic et nunc que le temps s’efface, alors le paradis terrestre est renouvelé : je me représente assez bien l’Eden initial comme le pays du soleil permanent, alors que la Chute a précipité Adam et Eve dans les ténèbres du temps compté. Comme sur le tableau de Thomas Cole (1801-1848), l’Expulsion du Jardin d’Eden (1828 — un chef d’œuvre !).Cole_Thomas_Expulsion_from_the_Garden_of_Eden_1828Dans les figurations traditionnelles de l’Eden, il fait toujours beau, et il est toujours — mais au fait, quelle heure est-il, Madame Persil ?

Dans les expériences de Michel Siffre, dans le noir total du gouffre de Scarasson ou de la grotte de la Clamouse où il séjourna à diverses dates, l’horloge biologique le menait chaque fois en bateau : au bout de trois mois, il s’était décalé de plus de trois semaines. Sa « journée », hors sensation, durait une trentaine d’heures. Le temps n’est qu’une convention. Rappelons qu’il n’existe rien dans la nature qui soit « le temps » — sinon par métaphore : les saisons, l’alternance de jour et de nuit, le paiement des tiers provisionnels, les cheveux qui blanchissent sur les tempes de l’Autre.

Je suis sûr qu’à Thélème, l’abbaye rêvée de Rabelais, il n’y avait ni jour, ni nuit. L’utopie est un espace où il fait en même temps toujours jour et toujours nuit — de façon à donner à choisir, sans cesse, entre l’heure des croissants et celle du rêve.
« Ne grignotez pas entre les repas », vous ordonne votre nutritionniste. Là aussi, fin de l’obligation mondaine, qui vous fait regarder votre montre avec angoisse en vous disant qu’il est trop tôt pour commencer à boire, ou trop tard pour aller faire une incursion dans le frigo. « J’ai faim et il n’est que onze heures », dites-vous en tentant de raisonner votre crampe d’estomac. Hé ! Mange donc ton steak de renne, imbécile !

Pensez enfin à l’amour. Pensez que tant de gens ne le font qu’à heures fixes — de 5 à 7 à l’hôtel du Pou nerveux, ou après les émissions (jamais mot ne fut plus approprié) du soir, à la rigueur dans les brèves délices d’une sieste crapuleuse. Mais à Sommaroy, c’est toujours l’heure de l’amour — étant entendu que pour s’aimer, justement, il n’y a pas d’heure. Sinon, c’est de la basse copulation. « Jours devenus moments, moments filés de soie », dit très bien La Fontaine à propos des amours d’Adonis et d’Aphrodite. Près d’elle l’instant ne dure pas, et pourtant la durée s’installe. « L’amour, c’est l’éternité à la portée des caniches », disait Céline un jour où il était particulièrement grincheux. Gardons la première partie de la phrase. Chantons l’amour de Sommaroy !624En ces temps de vacances qui commencent, faites vôtre la loi de Sommaroy. Remplacez le vieux dicton insupportable, « Il y a un temps pour tout », par la voix même du désir — et un désir qui se limite n’est pas un désir. Désormais vous aurez tout le temps, puisque le temps se sera enfui — par décision du conseil municipal de cette petite île qui gagne à être connue, et célébrée.

Jean-Paul Brighelli

Islamophobe, moi ?

Laetitia-Avia-menacee-et-victime-de-racisme-la-reponse-de-la-deputee-En-marcheLaetitia Avia, députée LREM de la 8ème circonscription de Paris (vous savez, Paris, cet ensemble urbain, au cœur de l’Île-de-France, qui offre la caractéristique d’être totalement hors sol) a donc déposé une proposition de loi visant à responsabiliser les serveurs internet qui laisseraient passer un quelconque propos injurieux, haineux, raciste, antisémite et islamophobe — sous peine d’une amende pouvant monter jusqu’à 37,5 millions d’euros. Une paille !
Puis elle s’est ravisée : « islamophobe » paraissant trop conforme aux thèses si modérées « du CCIF et des Frères musulmans réunis », comme dit très bien Goldnadel, elle a préféré « anti-musulman ».
Et si vous pensez qu’il s’agit d’une initiative isolée d’une dame désireuse de faire parler d’elle, détrompez-vous : sept ministres ont co-signé une tribune dans le Monde pour soutenir sa proposition de chasse à la haine et aux « infox ».
Au passage, Facebook, Twitter et les autres étant de fait des organismes de presse, puisqu’ils vivent des publicités engendrées par les contenus qu’ils diffusent, comme l’a finement remarqué Polony, pourquoi une nouvelle loi, alors qu’il suffit d’appliquer celles sur la presse ? Un journal, un hebdo n’ont pas le droit de faire l’apologie du racisme sous toutes ses formes. Ils paieraient, et lourdement, s’ils s’y risquaient. Pourquoi par Zuckerberg ? Qui croit encore à la fiction de la neutralité du « tube » ?

Madame Avia propose donc d’inciter les plates-formes à faire la police pour empêcher à la source toute publication contraire à la nouvelle loi — si elle est finalement adoptée. Facebook fait le ménage depuis si longtemps, en interdisant l’Origine du monde selon Courbet ou les nichons de la Liberté selon Delacroix (non pas « en soi », mais parce que cela pourrait choquer tel ou tel segment de ses adeptes), que censurer les déclarations des uns ou des autres ne devrait pas l’handicaper durablement.

Reste à savoir ce que l’on pourchasse.

Le racisme consiste à essentialiser l’Autre. À lui prêter toutes les différences les plus haïssables (car la haine a pour caractéristique de désigner l’Autre en le rendant haïssable). Le Corse est vindicatif, le Noir paresseux, la femme hystérique, l’homosexuel contagieux et le Juif fait main basse sur les Prix Nobel — tous des voleurs…
L’objet de cette haine ne peut donc, par définition, être majoritaire : il est partout, si je puis dire, mais de façon insidieuse. Il s’ensuit qu’il n’y a pas de racisme anti-Blancs — pas en Occident en tout cas. Un Noir ou un Arabe n’est pas raciste. Houria Bouteldja n’est pas raciste. Sud-Education qui interdit ses séminaires aux « non-racisés » n’est pas raciste. Pas même de façon croisée, puisque des minorités ne peuvent mathématiquement se haïr. Il est ainsi bien connu que les Arabes aiment les Africains, et ne détestent pas les Juifs… La sympathie du mufti de Jérusalem pour Hitler est un mensonge des historiens colonialistes…

Mais je ne suis pas bien sûr que l’islamophobie, qui suspecte la religion de 1,8 milliard d’hommes (soit en gros le quart de la population mondiale), vise une minorité.
Quitte à interroger le mot, il ne s’agit pas de haine, mais de peur — ce qui est tout autre chose. On peut se penser courageux, et avoir une certaine appréhension pour une religion dont l’objectif est de transformer le Dar al Harb (le territoire de la guerre — tout ce qui n’est pas encore musulman) en Dar al Islam, le territoire de la vraie foi. Le « vivre ensemble » commence par le glaive — ou la kalachnikov. Chaque mètre carré conquis est conquis pour la Cause. Voir l’humanité avec laquelle Daesh a traité les minorités chrétiennes azéris.

Ou prenez une piscine pleine de kafirs, à Grenoble ou ailleurs (et le seul fait qu’un tel mot existe donne une idée du degré de tolérance de cette religion de paix et d’amour). Investissez le bassin avec une vingtaine de burkinis, vous islamisez l’eau chlorée. Magnifique victoire. 400m2 offerts au Prophète. Un beau succès (1). Ou tenez, imaginez une sortie scolaire en grande tenue islamiste : deux belphégors accompagnaient une classe du Primaire au Frioul il y a deux jours. J’ai interpelé l’une des instits, qui m’a fait comprendre que c’était dans l’intérêt des enfants. Oui, des petites filles surtout.

L’islam est le prototype de la mondialisation. C’est une religion visant explicitement le prosélytisme, une religion par essence déterritorialisée, qui avance partout à la fois sous le drapeau d’une pensée et non d’un pays.langfr-1280px-Flag_of_the_Islamic_State_of_Iraq_and_the_Levant2.svg Voyez son drapeau : sur fond noir, deux inscriptions : « Il n’y a de dieu qu’Allah » — puis le sceau de Mahomet. Le tout en écriture koufique, la plus ancienne, bien loin des vermicelles sophistiqués de l’écriture thuluth qui ornent le drapeau de l’Arabie saoudite. Parce que depuis 622, rien n’a changé — et d’ailleurs, tout était le même avant même l’hégire.

C’est très pratique d’avoir un dieu incréé — alors que les dieux grecs, par exemple, ont une généalogie. Allah est d’ici et d’autrefois, d’ailleurs et de toujours. Cela donne à ses sectateurs le sentiment d’être éternels. Le moindre minus doit se sentir surhomme avec une divinité pareille. Surtout les minus, quand on y pense. Prenez plusieurs minus, vous avez les frères Kouachi et leurs semblables. Mettez plein de minus ensemble, vous avez l’armée de Daesh. Prenez un octogénaire, conservateur du site de Palmyre — au hasard —, coupez-lui la tête, hissez-le au sommet d’une colonne, vous vous sentirez beaucoup mieux, après. Moins minus.

Alors, ce que je viens d’écrire tomberait-il sous le glaive de la prochaine loi qui fait frétiller d’aise LREM et tous ceux qui votent pour eux ? Zineb El Rhazoui, qui a survécu à Charlie, sera-t-elle accusée d’avoir écrit sur le « fascisme islamique » ? On ne l’a pas tuée, on pourrait tenter de la faire taire.maxresdefault Pourtant, je n’invente rien — mais un « tube » Internet n’y verra-t-il pas une intention sarcastique ? Et du sarcasme à l’agression, il n’y a qu’un pas, diront ces institutionnels privés soudain chargés de la police de la pensée…
Orwell n’y avait pas pensé : ce n’est plus l’Etat, à ce stade du libéralisme, qui a le pouvoir de censure. Il l’a délégué à des industriels. Pas même vendu, comme un vulgaire aéroport : juste donné. Privatisé, comme dit Marianne. Après tout, qui se soucie de la liberté de pensée ?

Jean-Paul Brighelli

(1) D’aucuns, à Grenoble, appellent à riposter en investissant la piscine sans maillot. Ce serait drôle, mais il suffirait d’appliquer le règlement de la piscine, qui interdit l’usage de toute tenue de bain non conforme — à commencer par les caleçons de bain chez les hommes. Oui, mais voilà : il faudrait que le maire ne soit pas un écolo tout mou — pléonasme.

Common decency

Vous ai-je déjà parlé de la SPE-IEP ?
C’est une classe en tous points d’exception, qui existe depuis une quinzaine d’années au lycée Thiers où j’enseigne — à Marseille. Les élèves, recrutés prioritairement dans les lycées difficiles de la ville, le plus souvent dans les Quartiers Nord, donc Maghrébins pour la plupart (sinon, Comoriens, ou Africains, et quelques Gaulois égarés, parce que nous recrutons aussi au-delà de la cité phocéenne) sont de jeunes bacheliers de milieu de gamme. Ni des cadors, ni des cancres. 13 ou 14 de moyenne — ce qui ne suffit pas d’ordinaire pour entrer en classe préparatoire. Leur idée est de préparer en un an le concours de IEP (et accessoirement celui de la Kedge Business School, qui est classée en septième ou huitième position des écoles de commerce françaises), qui en théorie se passe fin Terminale. En clair, on leur donne en un an ce qu’ils n’ont pas eu durant toute leur scolarité. Français, Philo, Sciences-Eco, Histoire, Langues. Sans compter des conseils vestimentaires, le sens de l’élégance n’étant pas, a priori, leur qualité dominante. Quand on n’a pas de fric, et qu’on arrive de nulle part et même parfois d’ailleurs, on s’habille comme on peut. De même, nous travaillons à les débarrasser du sentiment d’imposture, si commun dans les classes populaires (« les IEP ? ce n’est pas pour moi »). A noter que souvent, leurs profs de Terminale les auraient volontiers orientés vers des filières courtes, du type BTS. « Les études longues, ce n’est pas pour toi ». Il ne suffit pas que les élèves aient des ambitions : il faut que leurs enseignants les partagent, et les y poussent.

C’est une classe à petit effectif — ils sont 24, et pas un de plus (et aucune classe de remédiation, puisqu’il s’agit bien de cela, ne devrait avoir plus d’élèves). Admis dans le plus prestigieux lycée de Marseille : c’est presque émouvant, la première semaine, de les voir errer et peu à peu prendre leurs marques dans ces murs du XVIIIe siècle, ces classes avec cinq mètres sous plafond, eux qui arrivent d’établissements construits à la va-vite dans les années 1960. Le style Pailleron, si vous vous rappelez ce collège parisien qui s’enflamma jadis comme une allumette. Et encore, leurs lycées sont à peu près rénovés par une Région soucieuse de faire travailler les entreprises des copains. Quand on va voir les écoles primaires où ils ont fait leurs apprentissages — le collège Versailles par exemple —, on entre dans le septième cercle de l’Enfer. Ces derniers temps, les enfants y bossaient au milieu du chantier — parce que la municipalité, avant de céder la place l’année prochaine, a à cœur de faire travailler les…

Dans le meilleur des mondes pédagogiques, ce genre de classe n’existerait pas, parce que tous les élèves auraient reçu, durant leur scolarité, le même enseignement basé sur le même principe : les amener au plus haut de leurs capacités. En donnant aux déshérités les armes intellectuelles et les savoirs qui leur permettront de rivaliser avec les gosses de riches. En leur donnant la langue, et la culture qui va avec.
Mais nous savons bien qu’il n’en est rien, et que les « bons » établissements, privés ou publics, sont le refuge des nantis, grâce à une carte scolaire qui a habilement sanctuarisé les plus riches et ghettoïsé les déshérités, qui s’entassent dans les abattoirs rêvés par les idéologues. Car c’est sur ces élèves prioritairement que la désorganisation mentale amenée par le pédagogisme béat et bêlant est tombée le plus fort. Parce qu’ils n’ont aucun moyen, à la maison, de compenser ce que l’école ne donne plus — et surtout pas la culture, ni le langage.

La suppression envisagée du concours d’entrée à l’ENA, et sans doute à terme de toutes les grandes écoles, est un coup très rude porté à ce type d’étudiants, qui n’ont justement que les concours pour se distinguer, la partie « Etat-civil » de leur CV n’étant guère présentable… Ils ne sont pas « fils et filles de ». Ils ne sont personne. Seuls leur talent et leur travail leur permettront de devenir quelqu’un. La SPE-IEP, c’est la promesse ancienne de l’Ecole républicaine, maintenue par miracle ici alors qu’elle est oubliée partout ailleurs. C’est le principe ailleurs de toutes ces CPES, ces « prépas zéro » où l’on tente d’inculquer à des élèves méritants et triés sur le volet les bases scientifiques qu’on leur a primitivement déniées.

Les résultats du concours viennent de tomber. Huit élèves sur vingt-quatre ont réussi — qui à Aix, qui à Toulouse ou Grenoble. Les autres poursuivront leurs études en fac — nous leur attribuons 60 ECTS qui leur permettent d’entrer directement en deuxième année des filières Lettres / Sciences-Eco / Droit. Et les commissions paritaires chargés dans les universités de valider nos propositions n’ont jamais hésité à le faire, sachant que ce sont des étudiants sur-entraînés, travailleurs, et qui en veulent, comme on dit. Au pire, ils feront des enseignants de qualité. Au mieux, l’une d’entre eux est devenue avocate fiscaliste d’entreprise. Adieu les Quartiers Nord… Adieu, les familles tentaculaires, le français mâtiné de mauvais arabe, les hurlements, la télé à fond, le foot et les dealers.
Les heureux lauréats nous ont tous, sans exception, remerciés — par mail, puisque les cours sont arrêtés. Dans des termes très chaleureux. « Merci pour cette année, pour vos enseignements (un peu immoraux pour certains), pour votre patience avec des élèves aussi « naïfs » que moi… Bref, merci pour tout monsieur JPB. Je vous en suis très reconnaissante ! » dit l’une (et au départ, ce n’était pas gagné…). « Merci. C’est grâce à vous », dit une autre. Et une troisième : « Je vous avoue que j’en suis encore surprise, en effet, en tant que professeur je n’aurai pas parié mon admission au vue de mes difficultés. Je vous remercie donc pour vos cours, animés et sujets aux débats ainsi qu’à la réflexion. Suite à vos conseils, je vais poursuivre mes efforts dans mon expression orale pour être une élève digne de sciences politiques. Il est vrai qu’un professeur comme vous ne s’oublie pas. »
Réponse évidente de notre part, quasi copiée-collée : « C’est d’abord grâce à votre travail que vous avez réussi — et bonne route ! »
Et ceux-là iront aussi loin que les porteront leurs ailes.

Evidemment, je pense chaque jour à tous ceux que nous avons abandonnés en rase campagne. Nous avons environ 700 demandes pour 24 places, et nous ne prenons pas les meilleurs, parce que nous nous méfions de notre propre réputation : en banlieue parisienne, les CSP++ ont compris qu’il pouvait être bon d’inscrire leurs enfants dans les lycées partenaires de Sciences-Po Paris — de sorte que 40% de ceux qui y entrent au nom de la discrimination positive voulue par Richard Descoings appartiennent en fait à des classes qui ne sont guère populaires… Nous scrutons donc soigneusement les dossiers, nous trions dans le flot non les meilleurs (cela n’aurait aucun sens) mais ceux qui comme on dit paraissent en avoir sous la pédale. En écartant ceux qui seront de toute façon recrutés ailleurs en prépas — ou ceux qui ont fait leur scolarité dans des établissements privés. Ce qui nous intéresse, c’est le peuple de l’abîme, comme disait Jack London.
Ce peuple-là est reconnaissant de ce que l’on fait pour lui. Il lui paraît donc naturel de remercier — et c’est très agréable. La « common decency » chère à George Orwell et à Jean-Claude Michéa s’exprime là dans toute sa force : le sens de ce que l’on doit, allié à un sentiment de fierté et de conscience de classe.

Et pendant ce temps-là, les enfants de bourgeois regroupés en Hypokhâgne pensent que nous leur apportons ce qui leur est dû. Que leur passage en khâgne est de droit — même quand ils ont lourdement pratiqué l’assiduité aléatoire. Qu’il est bien normal que je me sois décarcassé à leur donner un peu de culture, eux qui dans leur écrasante majorité n’en avaient aucune. Parce que les établissements où se regroupent les bourges sont eux aussi frappés par le pédagogisme le plus forcené, et qu’on ne leur a rien appris — mais ils ont la famille pour compenser. Ceux-là sont allés régulièrement passer leurs vacances en Angleterre ou en Espagne pour apprendre la langue. Les autres ne dépassent guère les plages du Prado.
Morgue et prétention en bandoulière, ils viennent faire leur marché en classe, ils y butinent ce qui les arrange (et cette année, à quelques exceptions près, la Littérature française ne leur disait trop rien) auprès des enseignants prêts à pactiser avec les futurs cadres de la France. Parce que ce sont eux qui rafleront les meilleures places. Après tout, c’est de cette section qu’est sorti le petit Emmanuel, comme je le rappelais il y a deux ans.
Ils ont rencontré Bourdieu en Sciences Sociales. Juste de quoi faire passer dans leur moelle épinière un soupçon de culpabilité. Délicieux frisson, corollaire de leur bonne conscience. Il en est de la culpabilité comme du Benedicite avant les repas : cela permet ensuite de faire bombance. De se goinfrer. De se gaver.
Une seule élève de cette classe m’a envoyé un mot de remerciement — une petite Maghrébine non admise à passer en khâgne, parce qu’elle a été l’heureuse bénéficiaire d’un apprentissage bancal du lire-écrire, en CP, qui lui a occasionné l’une de ces dyslexies « apprises » facturées plein pot par les obsédés de la méthode idéo-visuelle et autres disciples des Goigoux, Foucambert et Meirieu.
Un petit mot trop gentil :
« L’année s’achève, elle aura été riche pour moi autant scolairement qu’humainement, je voudrais en profiter pour vous remercier.
« Sachez qu’avant même d’entrer en prépa BL, je connaissais votre personnage et tout ce qu’on raconté sur vous, à vrai dire vous avez été à la hauteur de mes attentes, dés le premier cours j’ai compris que la littérature allait devenir ma matière préférée et pour cela je vous en remercie.
« Grâce à vous j’ai découvert le plaisir de lire un texte, de le comprendre, d’avoir envie de le partager, et surtout voir au delà.
« Merci également d’avoir pointé et de m’avoir aidée à gérer mes lacunes.
« Au début de l’année vous nous demandiez « pourquoi nous étions là ? Pourquoi avoir choisi la BL ? »
« Eh bien maintenant je peux vous répondre,
« C’était pour vous avoir comme professeur. »

Dragueuse ! Bonne route à elle. La plupart de ses condisciples, à quelques remarquables exceptions près, valent-ils la corde pour les pendre ?

Les pauvres disent merci. Pas par servilité : par décence. Parce qu’ils ont le sentiment de devoir le faire, l’idée que tout service rendu mérite un retour. Et qu’il n’y a rien d’humiliant à le faire.
Les riches pensent que nous nous acquittons d’un devoir en leur faisant cours.

Peut-être ma prédilection pour les classes déshéritées vient-elle de ma propre enfance. Peut-être traîné-je à mes basques le souvenir du quartier si pittoresqueBois-Lemaitre
où j’ai passé toute mon enfance et mon adolescence (et en ce temps-là, un immeuble de 4 étages n’avait pas d’ascenseur). Bois-Lemaître, adossé au Petit Séminaire et à Frais-Vallon, était une riante cité-dortoir, mal desservie à l’époque par des autobus aux horaires distendus et incertains. Pas tout à fait l’école de la rue, mais personne n’y était né avec une cuillère en argent dans la bouche.
C’est pour rendre en partie ce que l’on m’a donné que je me suis fait prof — et pas pour autre chose. C’est d’ailleurs pour ça que je le suis resté, alors même que l’on me proposait de travailler ailleurs — dans l’édition, entre autres. Pour ça que j’ai supporté mes 5 ans de collège rural, mes 12 ans dans la mère de toutes les ZEP, à Corbeil-Essonnes, mes 10 ans de lycée technique à Montpellier. C’est pour ça que je préfère ma SPE-IEP à toutes les prépas « classiques ». Parce que les élèves savent dire merci — et s’envoler ensuite.

Jean-Paul Brighelli

Issei Sagawa passe le Bac : philosophie du cannibalisme

7749063441_issei-sagawaJ’étais chargé de cours à Paris III-Censier en 1981, quand un étudiant japonais qui y faisait ses études, Issei Sagawa, tua et dévora en partie une étudiante hollandaise, Renée Hartevelt. Il était parvenu à la séduire assez pour l’entraîner dans son studio de la rue Erlanger — sous prétexte que l’un de ses professeurs lui avait demandé d’enregistrer des poèmes expressionnistes allemands. La littérature mène à tout, y compris à la consommation d’autrui.
C’était le 11 juin 1981. Mitterrand était sur le trône de France depuis tout juste un mois — mais n’établissons aucun rapport entre ces faits…
En fait de poèmes expressionnistes, Issei réalise effectivement un enregistrement de la voix de Renée récitant de jolis vers morbides de Johannes Robert Becher — puis soudain un coup de feu étouffé : le Japonais vient de tuer la Batave d’une balle de 22 long rifle.
À partir de là commence le festin cannibale, sur lequel nous sommes bien renseignés, car cet aimable anthropologue prit toute une série de photos au fur et à mesure qu’il consommait sa victime, sur laquelle il avait prélevé, et soigneusement mis au frigo, sept kilos de viande.
Le reste du corps est découpé et rangé dans deux valises, qu’il amène en taxi au Bois de Boulogne, et fourre dans un caddie dont il perd le contrôle. Un couple d’amoureux occupé à bien faire remarque qu’un liquide étrange s’échappe des deux colis. Sagawa s’enfuit, mais le commissaire Ange Mancini, chargé de l‘affaire, ne met pas longtemps à retrouver le chauffeur de taxi et le meurtrier.
Il n’y eut pas de procès. Interné en psychiatrie, transféré au Japon, il est libéré en 1985. Consultant dans les affaires de dépeçage humain, il comble son narcissisme en écrivant une douzaine de livres. Il vieillit et comme dit fort bien Wikipedia, citant un directeur de rédaction de magazine, « il n’a plus de valeur marchande en tant que criminel. »

Pourquoi exhumé-je cette sanglante histoire ?
Parce qu’aujourd’hui lundi 17 juin, 38 ans et une semaine après cette séquence d’amour fou, c’est l’épreuve de Philo du Bac. Et que Libé, avec un très beau sens de l’à-propos, a publié ce matin un article en forme de sujet de Bac : « Peut-on considérer le cannibalisme comme une forme d’amour ? »
Vous avez quatre heures…
À vrai dire, le sujet a été proposé par Amanda Lear, qui raconte que Dali lui avait confié qu’il aurait aimé manger Gala, précédemment mise à toutes les sauces par le maître espagnol. Et qu’elle-même habitait rue Erlanger, 40 ans en arrière… C’est elle que Sagawa aurait pu dévorer — mais il y avait sans doute plus à manger dans une Hollandaise bien nourrie que dans une artiste maigrichonne.amanda-lear-4994-3

La problématique se déduit aisément de ce qui précède : le cannibalisme est-il une forme extrême d’amour, ou résulte-t-il d’un excès de narcissisme ? Mange-t-on ce que l’on aime, ou cherche-t-on seulement à magnifier l’image que l’on a de soi, en s’incorporant le corps de l’autre ? Partant, l’amour est-il altruisme, ou égoïsme forcené ? Ou encore : N’y a-t-il d’autre amour que l’amour fou ? Et l’amour conjugal, alors ? Le premier serait-il un pléonasme, et le second un oxymore ?
« Les deux en même temps », dirait le petit Emmanuel, qui a malheureusement toujours pensé que la Troisième partie de la dissert était la somme des deux premières, dont l’addition est forcément nulle, hé, patate…

Bien sûr, rien de très neuf là-dedans. La langue parle très bien d’amour dévorant, Gainsbourg proclamait avec emphase
« Je suis venu pour te voler
Cent millions de baisers
En petites brûlures, en petites morsures, en petites coupures… »

Métaphores, direz-vous… Pas même : nombre de pratiques amoureuses de base consistent à manger l’autre de façon plus ou moins appuyée. Au fond, toute la philosophe sadienne, telle qu’elle s’exprime par exemple dans l’Histoire de Juliette (particulièrement dans l’épisode de l’ermite des Apennins) s’inscrit dans un passage à l’acte qui suppose une levée totale des interdits, une explosion du sur-moi, une pulvérisation des tabous. Philippe Clavell ou Guido Crepax ont illustré le phénomène avec une grande finesse de trait.
Le cannibalisme, en ce sens, est l’heureux résultat d’une auto-psychanalyse menée à son terme — au moment où enfin l’on s’accepte tel que l’on est.
Bien sûr, point n’est besoin d’aller jusqu’à la consommation — nul n’est forcé d’aimer la viande crue. On peut se contenter de découper, comme cette Japonaise, Sada Abe, dont Nagisa Oshima raconta jadis l’histoire dans l’Empire des sens.9311158bfd1d8e4ec6be0494f7188126 L’opinion japonaise ne lui tint jamais rigueur d’avoir découpé le pénis et les testicules de son amant et de s’être promenée dans Tokyo pendant plusieurs jours avec les précieuses reliques au fond de son sac à main. « Excès d’amour », plaida-t-elle à son procès — et la peine en conséquence fut légère.
D’où l’utilisation parfois d’instruments tranchants, ou de bougies — qui symboliquement n’ont d’autre fonction que de cuire à petit feu le corps de l’aimé(e). Quand on n’en arrive pas à marquer au fer rouge les fesses de la bien-aimée, comme dans Histoire d’Ô — un type bien particulier de morsure.Capture d’écran 2019-06-17 à 09.50.58Rappelons — cette chronique est ad usum Delphini, ceux qui passent le Bac bien sûr — que les chapitres 4 et 5 des Kama Soutra sont entièrement consacrés à l’art de la griffure et de la morsure :
« Lorsqu’on trace une ligne courbe sur la poitrine au moyen des cinq ongles, cela s’appelle une patte de paon. On fait cette marque dans le but d’en tirer honneur, car il faut beaucoup d’adresse pour l’exécuter proprement. »
Et
« La morsure qui consiste en plusieurs larges rangées de marques, l’une près de l’autre, et avec des intervalles rouges, s’appelle la morsure du sanglier. On l’imprime sur les seins et sur les épaules. Ces deux derniers modes de morsure sont particuliers aux personnes de passion intense. »
Etc.

Notre Japonais n’a au fond rien inventé — mais il a exécuté le programme, généralement épars dans les pratiques des uns et des autres, avec une rigueur toute nippone.

Cela ne résout pas notre problème — on se rappelle qu’un problème philosophique ne tend pas à être résolu — sinon, pourquoi le poser — mais à être manipulé dans tous les sens, jusqu’à ce que l’incompatibilité des propositions jute au but de la plume du candidat qui leur échappe alors par le haut. Première partie, « Je t’aime, je te tue » — comme disait jadis Morgan Sportès.Scan0013 Deuxième partie, « Je te m’aime » — comme disait Louis Scutenaire. Troisième partie : « Je m’évade de cet amour cannibale en transférant ma passion dévorante sur les calissons d’Aix ou le lièvre à la royale» — ou sur mon psychanalyste : je m’étonne que le mécanisme du transfert n’entraîne pas davantage de ruées sur le corps de l’analyste, dévoré vivant par l’impatient patient.

Mais j’ai peur que les sujets réels, lorsqu’ils seront dévoilés, juste après midi, soient bien plus conventionnels que celui d’Amanda Lear — sur elle grâce et bénédiction.

Jean-Paul Brighelli

PS. Les sujets viennent de tomber. En Série L, « Est-il possible d’échapper au temps ? »;, « À quoi bon expliquer une œuvre d’art ». En ES, « La morale est-elle la meilleure des politiques ? » et « Le travail divise-t-il les hommes ? ». En S, « La pluralité des cultures fait-elle obstacle à l’unité du genre humain ? » ou « Reconnaître ses devoirs, est-ce renoncer à sa liberté ? ». Rien de bien affriolant — du sérieux, certes, mais on sent bien que Souad Ayada est aux commandes…

LREM, ou l’attaque de la moussaka géante

Allons, un peu de littérature et d’Histoire. Fin 1659, deux généraux, Monk et Lambert, se disputent le pouvoir en Angleterre. Monk manœuvre si bien qu’il anéantit l’armée de Lambert sans même la combattre. « À mille désertions par jour, Lambert en avait pour vingt jours ; mais il y a dans les choses qui croulent un tel accroissement du poids et de la vitesse qui se combinent, que cent partirent le premier jour, cinq cents le second, mille le troisième. Monk pensa qu’il avait atteint sa moyenne. Mais de mille la désertion passa vite à deux mille, puis à quatre mille, et huit jours après, Lambert, sentant bien qu’il n’avait plus la possibilité d’accepter la bataille si on la lui offrait, prit le sage parti de décamper pendant la nuit pour retourner à Londres, et prévenir Monk en se reconstruisant une puissance avec les débris du parti militaire. Mais Monk, libre et sans inquiétudes, marcha sur Londres en vainqueur, grossissant son armée de tous les partis flottants sur son passage. » (Dumas, le Vicomte de Bragelonne).

Ainsi LREM, qui fort de son succès (1) laisse venir à lui les petits enfants perdus des Républicains, Indépendants, Centristes et autres ventres flasques de la droite — étant entendu qu’à gauche, Macron a depuis lurette fait le plein de couilles molles. C’est la stratégie de l’Attaque de la moussaka géante, un nanar grec (1999) inspiré du Blob (1958) qui vit apparaître Steve McQueen à l’écran.-5655856533156256796

Affiche

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Et le Blob, chez nous, c’est le Rassemblement National, qui joue de la même stratégie — en attirant à lui tout ce qui, à droite (LR) comme à gauche (LFI) est sur une ligne nationale stricte. Marine Le Pen fait marcher à fond les sirènes d’appel en ce moment. Laissez venir à moi les petits républicains. Stratégie Blob. Monk face à Lambert. Plus vous grossissez, et plus vous attirez à vous.

Entre la moussaka baveuse et la gélatine rouge, nous voici coincés, nous autres souverainistes — nous, le peuple.

Les commentateurs, après les Européennes, ont hésité entre l’attitude arithmétique, qui faisait de Macron un perdant, et l’attitude réaliste, qui en fait le gagnant de la lutte d’influence à droite : ayant siphonné les libéraux-centristes (autrefois appelés hollandistes ou bayrouistes), le Président de la République, dont 2022 est le point de fuite, la ligne de mire et l’obsession quotidienne, devait grignoter les centro-libéraux aisés, tout ce peuple de droite affolé par quelques gilets jaunes ou le feuilleton intelligemment étiré du Brexit, et soucieux de ne pas se mélanger avec les impies qui votent RN. Stratégie moussaka. Avec LR à 8%, on peut juger que c’est fait. 2022 sera donc une réédition de 2017 avec un résultat équivalent, espère-t-on à l’Elysée.

Mais pour cela, il est essentiel que subsiste à droite, entre le FN et LREM, une force assez substantielle pour ne pas s’effriter tout de suite et aller grossir dès cette année les rangs du RN — sinon, effet boule-de-neige garanti, voir plus haut. Macron a besoin d’un bloc LR qui stationne autour de 10-12%. Avec à sa tête un leader improbable qui ne lui fera pas d’ombre — on parle ces jours-ci d’y installer Christian Jacob, quelle merveilleuse idée…
Mitterrand, notre maître à tous en matière de machiavélisme électoral, l’avait bien calculé : dès 1983, il prépare 1988 (il fallait être naïf comme Chirac pour croire que le vieux renard tapi à l’Elysée les mains croisées sur sa prostate respecterait les accords passés en 1981 et laisserait la porte ouverte au RPR), et impose aux médias la re(co)naissance d’un Jean-Marie Le Pen qui n’en demandait pas tant. Voilà le Front National érigé en barrière de la droite et en garantie de réélection pour Mitterrand. Parce que ce n’est pas en faisant une politique de gauche, largement oubliée depuis le « virage de la rigueur » en 1983, que l’on gagne — il n’y avait plus de réservoir de voix à gauche —, c’est en inventant un cordon sanitaire (le FN) entre les libéraux de droite et les apprentis-libéraux de gauche.
Bis repetita. Mitterrand engendra Hollande, qui engendra Macron. D’un côté, via quelques seconds couteaux chargés de porter la perturbation à droite (« Aux municipales, si vous n’êtes pas pour nous, vous serez contre nous »), on confine LR dans des territoires restreints et agricoles, parce qu’il serait tout de même bon pour les macronistes de gagner les villes, en 2020, en prévision du grand choc de 2022. Et d’un autre côté, via des « Républicains » macrono-compatibles (Larcher et quelques autres), on incite LR à se « réinventer » — que c’est beau — en « vrai parti de droite (heu… et LREM est à gauche, peut-être ?) afin de constituer une cloison étanche qui attirera à elle les électeurs (vieux, retraités, fragiles, conservateurs et paysans) qui ont compris ce que Macron leur faisait, et qui seraient tentés de franchir le Rubicon et de se jeter directement dans les bras de Marine.
Marion Maréchal, qui n’est pas exactement naïve, a bien vu que si cette stratégie fonctionne en 2022, Tatie est encore une fois battue. Non parce que subsisterait le fameux « plafond de verre » qui empêcherait les démocrates de sauter le pas — c’est une illusion entretenue par des médias aux ordres, les 24% de gens qui viennent de voter RN sont très loin d’être des extrémistes-racistes-antisémites-apprentis-fachos. Mais parce que, se dit-elle, pour 2022, c’est fichu, et derrière, il y a 2027, et là, ce sera mon tour, à condition que Marine ne s’accroche pas comme le fit jadis Jean-Marie : Macron sera hors jeu, il n’aura laissé subsister — c’est la fatalité des monarques absolus — dans son propre parti aucune tête susceptible de prendre sa succession, la droite « classique » sera réduite comme peau de chagrin, Marine sera plombée par ses échecs successifs, il faudra bien trouver quelqu’un d’autre… Le départ de Pécresse de LR n’a d’autre clé que l’ambition de ramasser la mise LREM en 2027, après avoir remplacé Edouard Philippe en 2022.
Peut-être n’a-t-elle pas cependant pesé l’une des clefs de l’échec de Bellamy aux Européennes. Les 8% de LR correspondent à ce segment très limité de la population qui peut sereinement envisager des restrictions au droit à l’avortement, sur le modèle de ce que les Etats américains les plus conservateurs sont en train d’inventer, ou qui s’indignent que l’on arrête l’acharnement thérapeutique dont « bénéficie » le pauvre Vincent Lambert, otage de tous les extrémistes, à commencer par ses parents. La France ne repartira pas en arrière sur ces questions — ni sur la PMA, comme je l’ai expliqué par ailleurs. Marion Maréchal a des convictions : seront-elles assez lourdes pour entraver une stratégie qui pour l’instant n’est pas bête ? Pour gagner désormais, il faut être souverainiste-national-républicain, progressiste dans les mœurs et méfiant à l’international — à commencer par l’Europe —, décidé à sauver ce qui est encore sauvable de la langue et de la culture françaises, bref coudre un peu de Chevènement dans un programme essentiellement national.
Chevènement, justement, s’est pris à rêver d’un « Républicain des deux rives » (ce garçon a lu Apollinaire, il est bien le seul dans le personnel politique contemporain) qui rassemblerait tout ce qui n’est pas absolument fasciste ni libéralo-dictatorial. Belle idée, que je défends encore sur le papier, mais dont l’absence de leader (non ! Pas Dupont-Aignan, qui est cuit ! Et non, pas Zemmour, qui est cru !) dénonce l’idéalisme. J’imagine que Xavier Bertrand s’y verrait bien, mais il a le charisme d’une huître. Quant à Sarkozy, qui doit toujours y penser le matin en se rasant, et qui avait réussi le coup en 2007, il lui faudrait un second Guaino. En se faisant déborder par sa gauche, Mélenchon, qui en rêvait, a raté le coche — ce que marque le départ de Charlotte Girard, débordée par l’OPA lancée sur les Insoumis par l’extrême-gauche communautariste.
Quant à la gauche « classique »… Elle est descendue bien en dessous de l’étiage (42%) qu’avait fixé Mitterrand comme sa limite absolue de survie. On peut laisser Clémentine Autain ou Raphaël Gluksmann imaginer dans leur coin un grand parti de gauche aussi peu populiste que possible, communautariste et sociétalement avancé, ils auront la même audience que le FN dans les années 1970. Alors, recomposer une ligne autour d’EELV ? Mais à EELV, il y a déjà dix lignes opposées. Jadot est le patron du radeau de la Méduse.

2022 sera donc la copie conforme de 2017. Blob contre moussaka, et victoire de la moussaka, qui parviendra in fine à convaincre les imbéciles que son centrisme totalitaire est un rempart contre le fascisme. Marine Le Pen s’écrasera encore une fois dans un débat inratable, et Marion Maréchal n’aura plus qu’à ramasser les survivants pour tenter d’en faire un parti souverainiste qui tienne la route — pourvu qu’elle fasse silence sur ses convictions idéologiques les plus profondes. Mais l’exemple Bellamy devrait la renseigner sur ce que la France d’en bas est prête à tolérer — ou à refuser.

Jean-Paul Brighelli

(1) Mais oui ! Ce n’est pas parce qu’il est dépassé d’une courte tête que le parti de bric et de broc construit autour de l’image de Macron n’a pas gagné, tactiquement — même si techniquement à peine plus de 10% des électeurs l’ont réellement choisi. C’est ce que l’on appelle, en ce moment, la démocratie.

Parasite

parasite-affiche-finale-1086868La littérature et le cinéma aiment les grottes, les caves, les souterrains. L’en-dessous. Dostoïevski et ses Carnets du sous-sol. William Gaines et ses Contes de la Crypte. Jack London et son Peuple de l’abîme. Sans oublier le grand ancêtre, H.G. Wells et son univers partagé entre Elois, en haut, et Morlocks, en bas, dans la Machine à explorer le temps. Sans oublier tout ce que Lovecraft nous a appris sur les anciens dieux assoiffés qui résident sous le socle hercynien du Maine, et qui remontent de temps à autre violer de belles mortelles. Lire l’Affaire Charles Dexter Ward.
Et maintenant, Parasite. La upper class (qui comme son nom l’indique, vit au soleil — et si j’utilise l’anglais, c’est que les riches Coréens du Sud adorent jouer aux Américains, Indiens d’hier et yuppies d’aujourd’hui) se fait noyauter par une famille qui habite un entresol — l’entresol est le niveau intermédiaire entre la belle lumière de surface et les ombres du vrai sous-sol, construit pour se mettre à l’abri des hypothétiques attaques du Nord. Ce n’est pas divulgâcher quoi que ce soit de ce film absolument admirable que de dire qu’on y retrouve, de l’aveu même de Bong Joon-ho, l’influence de Chabrol (la Cérémonie), les conflits meurtriers des films de Clouzot (les Diaboliques, par exemple) et les rapports de classes de Losey (The Servant). Touillez, ajoutez un souvenir de la Servante, extraordinaire film coréen sur les relations maîtres / serviteurs sorti en 1960 (et refait sans grande utilité en 2010 par Kim Ki-Young), et deux doigts d’Affreux, sales et méchants, le merveilleux film d’Ettore Scola de 1976, et vous avez cette splendide Palme d’or cannoise : un grand film dont les ressorts politiques sont inscrits dans l’espace, dans les déplacements de caméra entre les larges baies vitrées ensoleillées et l’humidité des souterrains, des escaliers secrets et des caves (et quand je dis humidité — mais chut…), et dans les relations entre le tout petit peuple qui sent la misère (au sens littéral : c’est un film violemment olfactif, tout le monde sait que les pauvres ne sentent pas bon…) et une bourgeoisie éclairée qui roule en Mercédès et s’alimente bien. Parce que c’est aussi un film gourmand, entre restes chapardés avalés à la va-vite et dégustation de faux-filet sauce soja. Que ne ferait-on pas pour des prunes au sirop — mais chut à nouveau !
Quand à espérer en sortir, il ne faut pas trop y compter : là-bas comme ici, quand tu es né dans la rue, tu y restes. Je ne sais trop comment on dit « ascenseur social » en coréen, mais on ne peut le dire qu’en pouffant.
Comme ici. Serait-ce qu’ici comme là-bas, le même modèle capitaliste effréné ne marche pas — ou toujours dans le même sens ? Je ne saurais trop vous recommander la lecture du troisième rapport sur les inégalités en France, qui vient de paraître. Si vous êtes trop paresseux pour tout lire, Libé en a fait un résumé à sensations.
En attendant, toujours pas de nouvelles du réalisateur français qui prendra à bras le corps la situation sociale du pays, et en tirera un film de fiction susceptible d’arriver au moins à la cheville du chef d’œuvre de Bong. Si, si, chef d’œuvre n’est pas une hyperbole : c’est prodigieux, prodigieusement joué par des acteurs absolument rodés à tous les genres (Song Kang-ho, l’un des acteurs principaux, a par exemple joué dans le très déjanté le Bon, la Brute et le Cinglé, en 2008, et le très baroque Snowpiercer, précédent tour de force de Bong), et vous ne sentez pas le temps passer, ni se perdre le temps perdu. Et ça, même si ce sont deux heures de plus dans notre vie de chiens, c’est toujours bon à prendre.

Jean-Paul Brighelli

Douleur et gloire

1896822.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxxJ’ai longtemps résisté aux films d’Almodóvar. Trop de couleurs criardes, trop d’hystérie, trop de sexe — même si je sais bien que la revendication érotique, et particulièrement homosexuelle, après quarante ans de franquisme, était avant tout l’affirmation d’une liberté enfin retrouvée : les Américains, qui n’y regardent pas de si près, ont régulièrement classé ses films en X ou RC-17.
Trop de mères, aussi. Et, du coup, trop d’enfance, de curés papouilleurs, d’émois adolescents. Bref, trop de Movida madrileña — même si je sais bien que — voir plus haut.
Mais j’ai vu bon nombre de ses films, quand même : j’y discernais une promesse qui ne se concrétisait jamais tout à fait, mais qui le rendait infiniment supérieur aux grandes machines hollywoodiennes d’un côté, aux films hexagonaux ras du nombril de l’autre.
Et trop de références aussi — Buñuel, Godard, John Waters, Vittorio de Sica, Kazan, Hitchcock, entre autres. Ils se tirent la bourre avec Tarantino à qui étalera le mieux sa cinéphilie.
C’est dire que je suis allé voir Douleur et passion (déjà, me disais-je, un titre quasi décalqué de Visconti…) en traînant un peu les pieds.

Eh bien, Almodóvar a épuré. Du sexe subsistent des souvenirs, des amis enfuis, parfois hostiles. De l’enfance, Almodóvar a gardé l’essentiel : le visage de Penélope Cruz dans les retours en arrière, celui de Julieta Serrano dans le temps présent. Des premiers émois, le corps du maçon à qui le petit garçon apprend à lire et à écrire (en méthode alpha-syllabique !). Du cinéma des autres, il ne reste rien.
Et de la jeunesse enfuie, il reste la vieillesse et la certitude de la mort.
Comme si tous les films précédents étaient des brouillons. Des essais. Et que celui-ci soit le chef d’œuvre, au sens que les Compagnons donnaient jadis au mot.

Il y a des auteurs, en littérature ou en cinéma, qui ont commencé par une œuvre majeure (les Liaisons, le Guépard, Catch 22, le Cœur est un chasseur solitaire, et j’en passe — ou la Nuit du chasseur). Ceux-là, en général, n’ont rien fait d’autre, ayant le sentiment d’avoir tout dit. Mais Almodóvar, de film en film, n’a jamais prétendu faire une œuvre définitive : il tendait vers une création qui serait enfin close sur elle-même. Douleur et gloire n’est pas loin de la perfection : on en sort en se demandant si le metteur en scène s’est senti mourir, pour flirter de si près avec un film total.


Almodóvar a toujours eu une direction d’acteurs exemplaire. Cette fois, cela confine au dédoublement, tant Antonio Banderas, Penélope Cruz et Cecilia Roth (des habitués de sa filmographie) sont stupéfiants. Ils ne jouent pas — ils sont de l’autre côté du miroir, là où l’acteur est le personnage, et où le personnage est à chaque fois un double de l’auteur. Cannes a donné une palme à Banderas — c’était le moins que le jury pouvait faire. Il est à la hauteur du Burt Lancaster de Violence et passion, que j’évoquais plus haut.0830269Je suis sorti de la salle en état de catharsis

lacrymale (la mort de la madre est racontée avec l’économie de moyens, le lyrisme tenu de Cohen dans le Livre de ma mère), en me disant que Parasite, le film de Bong Joon-ho, Palme d’or cette année, a vraiment intérêt à être bon, pour que je n’en sorte pas, la semaine prochaine, en criant à l’injustice…

Et puis il y a le concernement — le hasard qui vous fait prendre pour vous une réplique ou une scène.
C’est sans doute un effet de l’âge : mes étudiants, dont le passé remonte tout au plus, dans leur mémoire, à la semaine dernière, n’apprécieront sans doute pas le film d’ Almodóvar de la même façon que moi. Mais ce cinéaste vieillissant, qui se sent stérilisé, incapable d’un pas ou d’une ligne de plus, et déchiré par la conscience de n’avoir pas tout dit, ou pas bien, a parlé à ce que je suis, glissant sur la pente savonnée par les Parques, incapable d’écrire encore un livre publiable, acculé à la retraite, d’ici un an, en constatant l’échec de tous les combats que j’ai menés, incapable de m’en remettre aux paradis artificiels où se plonge le héros du film, désespérément lucide sur le peu que je suis dans un monde livré à la Bêtise et à l’auto-satisfaction. Si vous vous sentez quelque peu déphasé par rapport à votre propre histoire, Douleur et gloire est fait pour vous — même si comme moi vous n’en retenez que la douleur.

Jean-Paul Brighelli

Philippe Muray l’incorrect

ob_51b8e8_13950733-philippe-muray-genial-et-inacJe crois qu’il n’existe pas de photo de Philippe Muray, jeune ou vieux, sans cigarette au bec. Alors Valérie Toranian, qui sort un numéro spécial (format album, belle mise en pages, 18 € chez votre libraire) sur les « écrits de combat » que de février 1998 à février 2000 il a livrés à la Revue des Deux Mondes lui a laissé sa cigarette.
Couverture-Hors-Serie-MurayUn scandale — d’autant qu’il en est mort, Muray, de la cigarette. Un bel exemple pour les ados qui ne le lisent pas — et qui en sont bien incapables. La loi Evin doit y trouver à redire, au nom de laquelle la Poste a supprimé celle de Malraux en 1996, et sans demander son avis à Gisèle Freund, auteur du cliché originel…
Et nombre de pisse-froids, de sodomisateurs de diptères, de bien-pensants, de faux rebelles, doivent eux aussi trouver à redire aux imprécations de Muray. Parce que cette charnière 1998-2000, cohabitation Chirac / Jospin, Zidane héros de la décennie, Jack Lang revenu d’entre les morts de fête, a marqué notre entrée dans ces temps barbares qui constituent notre modernité. Ce n’est pas le terrorisme islamique qui nous a fait entrer dans un siècle incertain : c’est Homo Festivus qui a marqué — avec la Fête de la musique et Paris-plage, parmi tant d’événements — la vraie fin de l’Histoire dont causait alors Francis Fukuyama. Comme dit fort bien Valérie Toranian en introduction à ces 136 pages de perles de culture, « on imagine sans peine le torpillage que Philippe Muray aurait réservé à notre XXIe siècle si « murayen », qui communie dans la religion transhumaniste, le PowerPoint et la trottinette. »
Oh oui, Muray nous manque — mais il nous a montré la voie.

Il n’a pas été tout à fait le seul. Sébastien Lapaque, qui préface le volume, note que On ferme, le grand texte de Muray sur l’impuissance de la littérature contemporaine, « n’en reste pas moins l’un des plus majestueux romans de langue française publié à la fin du XXe siècle — tandis que paraissaient Gaieté parisienne de Benoît Duteurtre, Extension du domaine de la lutte de Michel Houellebecq, Monnaie bleue de Jérôme Leroy et Des hommes qui s’éloignent de François Taillandier ». Tous fréquentés dans le cadre de la revue l’Atelier du roman, à qui Muray a donné de si belles pages, que vous retrouverez dans les indispensables Essais publiés en 2010 aux Belles Lettres. Un quarteron de mousquetaires désabusés, désabusants, désespérés, désespérants.bm_9782251443935

C’est que l’avènement de la Bêtise à front de taureau prophétisée par Flaubert, la plus belle entreprise de cette époque glauque que Muray a si bien décrite dans le XIXe siècle à travers les âges (1984), donne aujourd’hui ses fruits blets — et les donne en continu. « L’univers hyperfestif est très précisément celui où il n’y a plus de jours de fête », écrit Muray. « Celui où toute plaisanterie est plus que jamais guettée par le gendarme vertueux. » Que l’on ait besoin désormais de marquer, d’un double crochet des doigts, les mots que nous mettons entre guillemets à l’oral, de peur d’être incompris de l’imbécile d’en face, en dit long sur le triomphe de Monsieur Homais.

Homais sur lequel Muray écrit des choses passionnantes : « Dans Madame Bovary, c’est au nom du progrès que le pharmacien Homais, vers la fin du livre, exerce son droit d’ingérence, et au nom des Lumières qu’on le voit se transformer en groupe de pression. » Un héros tout à fait moderne, le prototype de ces empêcheurs-de-penser-hors-des-sentiers-battus qui désormais écrivent dans Libé (souvent cité par Muray, qui y recense, comme dans le Monde ou dans l’Obs, les marqueurs de la démocratie totalitaire qu’est la nôtre). « Il n’y a plus de différence entre le discours des artistes, celui de l’élite éclairée et ceux de la classe politique. Ici aussi la fusion s’est opérée, les discriminants ont disparu, tout est noyé dans une interminable homélie. »

À propos d’homélie, j’ai bien ri aux mésaventures de la ville de Meaux. Un « touristographe » du Monde, à l’été 1998, se promène dans cette cité dont Bossuet, rappelez-vous, fut « l’aigle » — « Bossuet sur la falsification duquel la ville ne parvient pas à bâtir le mensonge crédible d’un quelconque festival. « C’est que ça résiste Bossuet. « Ça ne marche pas, Bossuet. Ça n’entre pas dans la broyeuse festiviste. Ça coince. C’est trop gros. Ça n’a rien de rigolo. » Et de conclure : « Il n’y aura pas de Bossuetland. »
Applaudissons — les occasions de se réjouir se font rares. Oui, Bossuet et Muray sont irrécupérables. Comme tous les grands écrivains. Pas de Sadeland à La Coste, pas de Laclosland à Amiens, pas de Stendhalland à Grenoble. Ni de « Parc Céline » à Courbevoie.

On connaît Muray, même quand on ne le connaît pas, pour quelques formules qui firent mouche. Le « nettoyage éthique » par exemple, à propos de la guerre que l’OTAN mena au Kosovo, pilant la Serbie sous les bombes au nom des droits de l’homme. On reconnaît les vrais écrivains à cette capacité de faire du neuf avec un déplacement minuscule du sens — de l’envie de pénis à « l’envie de pénal », si caractéristique de notre époque de plaideurs et de bonnes consciences outrées. Comme Prévert et sa façon de dire « Elle a pris ses jambes à mon cou ». Un placement d’univers dans une mutation phonétique minuscule. Un vrai écrivain.
Pas comme ces 31 écrivains convoqués par le Monde (toujours lui) en 1998 pour dénoncer un monde « où la folie rôde », 31 écrivains « face à la haine » (il s’agit alors de dénoncer le discours du FN version Jean-Marie). « On installe trente et un écrivains face à cette haine. On les place devant. On les assoit là. Comme les vacanciers des tableaux de Boudin en face de la mer. » Face à la haine ? « C’est comme si on mettait la littérature en face de la vie. Comme si Dostoïevski, Sade, Lautréamont, Céline, Balzac, Bloy, Bataille, Faulkner et cinquante autres n’avaient jamais cessé d’explorer ces territoires noirs. Explorer. Ils ne sont pas restés en face. Ils s’y sont compromis. » Mais bon, vous avez compris, il y eut jadis Dostoïevski ou Sade ou Céline, nous avons Didier Eribon et Edouard Louis. Sans doute les avons-nous mérités.

Mais nous n’avions pas mérité de perdre Muray. Pas à 60 ans. Je ne sais ce qu’en pense Elisabeth Levy, qui le connaissait bien et avait tiré de sa fréquentation Festivus festivus (Fayard, 2005). Mais je me rappelle fort bien avoir pensé, à sa disparition, que la mort était vraiment chienne, qui prenait Muray et nous laissait Christine Angot. Ou tel ou telle autre. Un seul être nous manque et tout est repeuplé par des minables.
Je m’en veux d’être passé longtemps à côté de Muray. J’avais lu son remarquable livre sur Céline, en 1981, puis j’ai laissé flotter, je ne suis revenu à lui que peu de temps avant sa disparition — quand l’abominable XXIe siècle a fait sentir son poids, alors même qu’il était dans les limbes. A l’articulation de ces années 1998-2000, quand il écrivait pour la Revue des Deux Mondes. Mais ce bel album est la session de rattrapage de celles et ceux qui l’ont raté de son vivant, et qui, à le lire, constateront que lui, il ne ratait personne. Ne faisons pas de prisonniers — et buvons frais et du meilleur, comme disait Rabelais.

Jean-Paul Brighelli

Si vis pacem, parabellum !

imagesIl est rare, en cinéma comme ailleurs, que le culte soit immédiat. Même les Tontons flingueurs ne furent pas bien accueillis à leur sortie. Et Mahomet ne fut pas prophète en son pays…
Il est d’autant plus intéressant de voir un film — et même, en l’occurrence, une série — entrer dans le registre du cultissime dès son apparition. En quelques répliques, John Wick est passé tout vivant dans la légende du 7ème art. Qu’on en juge — dès le numéro 1 de la série :
« He is not Babayaga. He’s the man who kills the fucking Babayaga ! »
« He killed three men with a fucking pencil ! »
« … for a car and a fucking puppy ! »

Vous avez compris : prenez une phrase en soi anodine (quoi de plus ordinaire que de tuer trois personnes avec un crayon ?), rajoutez « fucking » devant le mot le plus anodin, et vous avez le cœur du dialogue des films de Chad Stahelski.

Chad Stahelski, ancien cascadeur, puis réalisateur, doublait déjà Keanu Reeves dans la saga Matrix, et il le double encore dans les films qu’il lui fait tourner. Je suis resté par curiosité jusqu’à la fin du générique final, pour visionner la liste des « stunts » utilisés pour John Wick Parabellum : elle est impressionnante. On se demande d’ailleurs par quel miracle quelques petites croix, apposées devant les noms, ne signalent pas les « casualties of film » d’un long métrage aussi percutant.

Cela dit, et c’est l’essentiel, j’ai passé 130 minutes de pur bonheur. On sort de là comme Aristote devait sortir des tragédies de Sophocle : épuré. Catharsis est le second prénom de Wick. Un peu d’Air Wick, et le fond de la conscience est plus pur !
D’autant que si les décès sont innombrables (après la première centaine, vous ne comptez plus, ce n’est que du bonheur), ils sont si magnifiquement stylisés, l’hémoglobine agrémente si bien les éclairages hyper-réalistes, les reflets multiples — on se croirait dans certaines toiles de Richard Estes ou de Don Eddy —, que l’intention est manifeste : il s’agit de style, et non de boucherie.

Il s’agit aussi du jeu (discret — on n’est pas chez Tarantino) des références. John Wick se fabrique un Colt Frontière à partir de plusieurs modèles — empruntant à l’un son barillet, à l’autre son percuteur, remontant le tout sur le canon d’un troisième, etc. Une scène que les vrais amateurs ont reconnue : Eli Wallach faisait de même dans le Bon, la Brute et le truand. Sans compter une longue scène à cheval dans New York, tout droit revenue de True Lies, où Schwarzenegger chevauchait pareillement à travers Washington. Et on ne sacrifie pas seulement aux codes du film d’action : Anjelica Huston (oui ! Elle ! Inchangée à 68 ans — dans le genre terrifiant)72f8e787a43c4b116b4df4c28bb68ae99cc2dd52 officie dans un théâtre baptisé Tarkovski. Comme Andreï.

Les féministes qui ne fréquentent pas ce blog (elles ont tort, ça les rendrait plus intelligentes) pensent-elles qu’il s’agit là encore d’un déluge de testostérone et autres hormones mâles ? Pas même : Halle Berry (oui ! Elle ! Inchangée à 53 ans — dans le genre plus belle femme du monde)17-john-wick-3-halle-berry-lede.w700.h700 flingue son lot de méchants en tous genres. Elle est, comme jadis Hécate, accompagnée de chiens. Quand on vous dit que c’est hyper-culturel…

Keanu Reeves, que l’on a pu croire à certaines époques un peu monolithique, arrive à des sommets d’émotion : depuis l’Opus 1, il pleure son épouse disparue — et il la pleure vraiment, au milieu des ecchymoses les plus variées et des raccommodages de bidoche les plus improvisés._07956f40-77c4-11e9-9073-657a85982e73J’expliquais récemment à des étudiants comment un acteur formé à l’Actor’s Studio allait chercher dans son histoire personnelle de quoi faire remonter les émotions adéquates pour le rôle à interpréter. Eh bien, la compagne de Reeves en 1999 a donné naissance à une petite fille mort-née (« the fucking puppy / pupil / child ») et s’est tuée en voiture un an plus tard : voilà comment on fait les grands acteurs, les grands artistes, les grands romanciers. Le complexe d’Orphée, c’est comme ça que je l’appelle. Je vous en parlerai un jour.
Comparez le Reeves des Liaisons dangereuses en 1988 (dans le film de Frears, c’était lui, Danceny) ou même celui de Speed en 1994 et l’acteur génial de Matrix (de 1999 à 2003) et de John Wick (depuis 2014) : quelque chose a déchiré l’armure de ce garçon. Pour notre plus grand plaisir. Sa souffrance fait notre bonheur.

Sans compter l‘intelligence du scénario, qui offre un père de substitution à Reeves (qui n’a pour ainsi dire pas connu le sien). Un père qui dans les films précédents restait sur l’expectative, et qui met enfin sa puissance au service de rejeton. Comme si Arthur se réconciliait avec Mordred. Comme si Rostam se réconciliait avec Sohrab — au lieu de le tuer. Voilà ce que ça donne, me souffle Jennifer Cagole, dont c’est la spécialité, lorsque le mythe consent à rallier l’Histoire.

Allons, je n’ai rien divulgâché (décidément, j’adore ce mot qui vient d’entrer au Petit Larousse). Courez-y, puis offrez-vous les deux volets qui précèdent, si vous ne les avez déjà, en attendant le quatrième, prévu pour 2021 : le culte n’attend pas.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’ai vu également Long Shot, avec Charlize Theron — un titre traduit en français par Séduis-moi si tu peux… C’est à hurler de rire. Courez-y aussi.images-1