Les lunettes

Lilian_Thuram-racisme-sport-football-footballeur-interview-raciste-declarations-equipe-communique-licra-antiracisme-antiraciste-Etre myope est un terrible privilège. Il vous permet de ne rien voir lorsque vous ne portez pas vos lunettes, et de prétendre tout discerner, lorsque vous les avez — aussi aveugle ou taré que vous soyez.
Les lunettes vous confèrent, dans la psyché collective, un air « intellectuel ». Bien sûr, c’est parfois mérité — que serait Sartre sans ses lunettes ? Un petit garçon apeuré qui croyait voir des homards ramper derrière lui ? Et Adso, sans les verres de presbyte que lui a donnés son maître Guillaume de Baskerville avant de le quitter, aurait-il pu écrire les sublimes derniers mots du Nom de la rose — « Stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus » ?
Et vous vous rappelez sans doute Laurent Fignon, trop tôt disparu… « L’intellectuel du peloton », clamaient les journalistes, jamais en retard d’un poncif. Parce qu’il portait des lunettes — et parce qu’il avait son Bac, un Bac D auquel l’avait préparé, entre autres, Irène Frain. Une exception parmi les cyclistes professionnels de l’époque. Il était assez intelligent pour s’amuser lui-même de cette appellation…
Ne pas en conclure pourtant que tout sportif portant bésicles est une lumière.

Prenez Lilian Thuram, par exemple. L’ancien défenseur guadeloupéen de l’équipe de France championne du monde a le bonheur de porter des lunettes, ce qui comme on sait confère le don d’omniscience, l’amène régulièrement à être interrogé sur les sujets les plus divers, et à être grassement rémunéré pour ses conférences sur des questions extra-sportives. Comme en témoigne un vieil article des Dernières Nouvelles d’Alsace (4 mai 2009).Lilian_Thuram_m

L’occasion pour lui, l’année dernière, de stigmatiser Delacroix à l’occasion d’une exposition pleine de bonnes intentions, « l’Invention du Sauvage » (au musée du Quai Branly). Et aujourd’hui, chance insigne, la croisade (mince, je vais passer pour un descendant de Godefroy de Bouillon !) que les instances du foot européen ont lancée contre les excès des supporters de foot lui donne de nouvelles occasions de s’exprimer — et la parole d’un binoclard pèse de tout son poids. Interrogé il y a quelques jours par le Corriere dello Sport sur les cris de singe lancés par les supporters (multi-récidivistes) de Cagliari, notre intellectuel a naturellement condamné une manifestation malheureusement très fréquente dans tous les stades (j’ai souvenir des bananes que des ultras du PSG, la crème de la crème, lançaient jadis au gardien de leur équipe, le Guyanais Bernard Lama), puis a profité de ses lunettes et de son don de double-vue pour balancer, après un détour par les slogans homophobes (ou prétendus tels, comme l’a souligné Jean-François Derec dans Causeur) réprimés dans les stades français :
« Quando si parla del razzismo bisogna avere la consapevolezza che non è razzista il mondo del calcio, ma che c’è razzismo nella cultura italiana, francese, europea e più in generale nella cultura bianca. I bianchi hanno deciso che sono superiori ai neri e che con loro possono fare di tutto. E’ una cosa che va avanti da secoli purtroppo. E cambiare una cultura non è facile. »
Le lecteur de Bonnet d’Âne aura traduit, mais on ne sait jamais, certains n’ont peut-être pas les fameuses lunettes qui rendent polygotte. Donc, version française synthétisée par Gilles Campos dans Maxifoot :
« Il faut prendre conscience que le monde du foot n’est pas raciste mais qu’il y a du racisme dans la culture italienne, française, européenne et plus généralement dans la culture blanche. Il est nécessaire d’avoir le courage de dire que les blancs pensent être supérieurs et qu’ils croient l’être. De toutes les manières, ce sont eux qui doivent trouver une solution à leur problème. Les noirs ne traiteront jamais les blancs de cette façon. L’histoire le dit. »

Le sang de la LICRA n’a fait qu’un tour, et l’organisation anti-raciste s’est fendue d’un communiqué non équivoque :
« Ces propos témoignent des risques d’une dérive du combat antiraciste dans lequel Lilian Thuram s’est toujours investi. L’universalisme républicain, c’est-à-dire cette idée selon laquelle la République est indivisible, demande un travail constant et exigeant : il n’est pas possible d’essentialiser un groupe – en l’occurrence « les Blancs » en le définissant globalement par des caractéristiques uniques qui vaudraient pour l’ensemble de ses membres. Surtout, ce serait un poison que de vouloir en permanence définir des individus en fonction de la couleur de leur peau car c’est précisément le piège tendu par les racistes. Cette assignation, qui crée un monde avec les « Blancs » d’un côté et les « Noirs » de l’autre, n’est pas acceptable si on prétend, comme souhaite le faire Lilian Thuram, combattre le racisme. La division de la société en groupes de couleur est une lourde erreur qui produira l’effet inverse au but recherché : celui d’une société fragmentée là où il y a urgence à réunir, à rassembler, à faire renaître un idéal commun. »

Ben oui. Dire « les Blancs » ou « les Noirs », c’est essentialiser un groupe qui n’est jamais qu’une addition d’individus aux comportements hétérogènes, ramenés à une identification unique. C’est, comme dit ma camarade Barbara Lefebvre, du racialisme.
Comme si l’on affirmait : « les Blancs sont tous descendants de colonialistes et d’esclavagistes » — en oubliant par exemple que la traite africaine, due aux Noirs et aux Arabes, fut en nombre bien plus importante que la traite atlantique ; que les Barbaresques qui occupaient l’Afrique du Nord firent, pendant le seul XVIIIe siècle, plus d’un million d’esclaves européens sur els côtes d’Espagne, de France et d’Italie ; que de surcroît les Maures privaient leurs esclaves mâles des attributs qui leur auraient peut-être permis de loucher vers le harem — quitte à en faire mourir la plupart ; et que la conquête musulmane, aux VIIe et VIIIe siècle — sans parler des exactions turques durant le millénaire suivant — furent des actes de colonisation forcée accompagnés de massacres, mutilations, conversions forcées, et j’en passe.
Bien que Blanc, j’en ai même fait récemment un article

Tout le monde mesure l’absurdité d’un propos qui reprocherait aux petits Beurs français d’être les descendants d’esclavagistes, colonisateurs, barbares et criminels. Nous ne portons pas le poids des comportements de nos ancêtres, si tant est qu’ils aient eu un comportement répréhensible, ce qui n’est pas le cas de tous les Maures ni de tous les Européens. Et tant qu’à parler de racisme, on pourrait parler des meurtres racistes qui ont aujourd’hui lieu dans l’ancienne patrie de Nelson Mandela, entre ethnies qui se haïssent, au grand dam des voisins de l’Afrique du Sud qui se lancent dans un cycle de représailles. Les uns et les autres, tous Africains, n’ont pas besoin de Blancs pour se haïr copieusement.

Quant à la façon dont les Noirs de Mugabe ont traité les Blancs au Zimbabwe, elle a donné l’occasion en 2001 au journaliste Simon Heffer d’écrire dans The Telegraph un article cinglant intitulé sobrement « We will not tolerate racism, except in Zimbabwe ».
Très exagéré, certainement. Tout le monde sait qu’un Noir ne peut pas être raciste… Tout comme une Franco-algérienne comme Houria Bouteldja ne peut être raciste, même quand elle intitule l’un de ses livres les Blancs, les Juifs et nous. Une République normale l’aurait fait interdire, et aurait inculpé son auteur. Sans doute ne sommes-nous pas une république ordinaire.

Qui en voudrait à Lilian Thuram, qui fut un excellent défenseur central — et qui aurait dû s’en tenir là ? Mais de toute l’équipe « Black-Blanc-Beur » de 1998 (une remarquable escroquerie que cette appellation, quand on y pense), il était le seul à porter des lunettes. Un avantage décisif, qui lui donne le droit d’articuler des vérités premières — et malheureusement pas dernières.

Jean-Paul Brighelli

Intersectionnalité et lutte des classes — des quoi ?

68893895_474215116693577_382905830611091456_nBien sûr, tout le monde connaît l’intersectionnalité, n’est-ce pas… Car tout le monde loue les travaux de Kimberlé Crenshaw, publiés en 1991 : une Noire opprimée l’est à la fois parce qu’elle est femme, et parce qu’elle est noire. Belle trouvaille. Un ghetto noir n’est pas un ghetto blanc. Harlem contre Detroit.

Si de surcroît notre Noire est lesbienne dominatrice, transgenre, handicapée, authentique descendante d’esclave et de culture musulmane — deux termes incompatibles, parce que les Musulmans étaient du côté des esclavagistes —, si elle n’a pas fait d’études mais des ménages, qu’elle est une ménagère de plus de cinquante ans, de surcroît féministe tendance Gouine rouge, et obèse, elle offre une grande variété d’intersections. Elle appartient à une multitude de communautés qui se croisent sans se mélanger complètement : une lesbienne blanche semble bien appartenir à l’un des groupes nommés ci-dessus, mais sa qualité de « blanche » la renvoie impitoyablement dans l’univers des esclavagistes-colonisateurs-exploiteurs. Toutefois, elles appartiennent à un même parti de gauche. Forcément : à droite, on ignore l’intersectionnalité, il en est même, « républicains » auto-proclamés, qui pensent que nous appartenons tous à la race humaine, sous-groupe citoyens français — et ça suffit comme ça.
Mais à gauche, ils savent mieux — ils sont même capables de s’intersectionnaliser entre eux, entre Gauche laïque et Gauche repentante pro-islamiste, comme l’ont amplement démontré les mésaventures de mon ami Henri Peña-Ruiz expliquant aux imbéciles de LFI la distinction entre raciste et islamophobe. Même les ministres de LREM n’y ont rien compris, mais on sait que dans leurs rangs, la culture se perd.
Peut-être pourrait-on proposer une grande intersection des crétins congénitaux, des imbéciles heureux et des connards de passage ?
Vaste programme…

À noter que l’intersectionnalisation a parfois des ratés, des couacs, des hésitations au cœur même de ses certitudes. Un vegan attaquera une boucherie traditionnelle, mais pas une boucherie halal — intersection des groupes dominés. Et les féministes les plus dures ne diront rien du statut d’esclave de la femme musulmane — intersection des solidarités. Elles ne condamneront même pas les 10 ou 12 000 excisions pratiquées chaque année en France — parce que les Noires, hein, sont assez dominées comme ça sans qu’on leur reproche de se faire couper contre leur gré leur petit bout de bonheur.

Et moi ? Blanc (assez bronzé, en ce moment, mais c’est un camouflage qui ne durera pas), mâle alpha et hétérosexuel — personne ne me forcera à utiliser « cisgenre », le mot à la mode pour dire que vous êtes conforme à votre bulletin de naissance. Enseignant — est-ce une qualité… Ce ne sont pas là des caractéristiques bien méritoires. Salauds d’ancêtres qui n’ont pas été esclaves, même pas juifs, et se sont mariés en endogamie, évitant de faire de moi un métis…
Ah oui : je suis Corse — et encore, à moitié. Mais c’est une qualité que je n’exhibe qu’à partir de 11 heures du soir, après des libations généreuses au Patrimonio du Clos de Bernardi, mon préféré — le seul à être commercialisé dans des bouteilles de type Alsace. En général, cela consiste à raconter des histoires drôles corses — un exploit, les insulaires ayant à peu près autant d’humour qu’un cul de casserole. Il y a bien (à Bastia surtout) des Juifs corses, mais je ne cache pas qu’ils partagent l’immense répertoire noir des Ashkénazes. Décidément, ma corsitude est un colifichet pour discussions mondaines.

Je ne m’intersectionnalise donc avec personne — sinon des créatures adéquates pour un temps nécessairement compté, homo animal triste post coitum sauf quand il s’endort. Psychologiquement parlant, un homme ne peut pas, paraît-il, s’intersectionnaliser avec une femme — qui vit depuis son enfance sous l’emprise des mâles, bla-bla-bla, et considère sans doute que tout rapport hétéro est un viol, comme affirmait Andrea Dworkin : « Le discours de la vérité masculine — la littérature, la science, la philosophie, la pornographie — appelle cette pénétration une violation. Il le fait avec une certaine cohérence et une certaine confiance. La violation est un synonyme pour le coït. » (Intercourse, 1987).

Alors, dois-je ressentir comme une grave insuffisance le fait de ne m’intersectionnaliser avec personne ?

Cessons de rire.
Je m’intersectionnalise avec ceux qui, comme moi, gagnent leur pain à la sueur de leur plume, juste assez de pain pour changer de plume. J’appartiens au groupe global des exploités, des prolétaires sans capital — pléonasme. Des pauvres, ou en passe de l’être. Des classes moyennes dont le pain quotidien tend à se faire hebdomadaire.

Toutes ces intersectionnalisations à la mode servent surtout à faire oublier aux malheureux, auxquels l’appartenance à tel sous-groupe tient lieu d’identité et de poire pour la soif, qu’ils sont les pauvres, et que le seul combat qui vaille, c’est contre les riches. Mais les riches (qui eux ne s’intersectionnalisent qu’entre eux) contrôlent les médias qui invitent et mettent en valeur les représentantes hystériques de tel ou tel sous-féminisme, les « indigènes » qui prétendent se distinguer des Juifs et des Blancs, les homos de tout poil et de toute pratiques, les transgenres et les folles du désert. Offrant à chacun de ces segments mis en épingle leur quart d’heure de vedettariat, pour leur faire oublier le seul vrai combat, celui de ceux qui n’ont rien contre ceux qui ont tout.

La revendication de l’identité sert en fait de potion d’oubli. Cette pseudo-liberté d’être soi gomme la vérité de l’exploitation. Le communautarisme, et les circuits commerciaux qui lui sont rattachés, le rap, le halal, la culture djeune, le tronc de sainte Greta et toutes les dérivations de la colère, ne visent à rien d’autre qu’à vous faire croire que vous êtes vivants, sous une identité subterfuge, alors que vous n’êtes même plus conscients. Se revendiquer sodomite, c’est oublier qu’on se fait enculer, tous les jours, au figuré. Very profondly.

Il n’y a qu’une seule vraie colère : la quasi-misère, camouflée par ces appartenances intersectionnelles et par les colifichets de la dépendance, Smartphones achetés avec l’argent de l’allocation de rentrée scolaire, écrans plasma pour suivre les courses hésitantes des joueurs de foot, tablettes forcément indispensables pour dispenser de lire de vrais livres, fringues de marques et pompes cloutées de zyrcons.
Les Gilets-jaunes ont fait peur parce qu’ils ne paraissaient pas découpables en segments de consommation — jusqu’à ce qu’ils soient émiettés façon puzzle par une combinaison adroite du Temps et des lacrymos. Allez, vite, une Gay Pride, ça, c’est identifiable, contrôlable — intersectionnable. Manœuvre de diversion. À Paris, ils y croient. Mais dans le reste de la France ?
Guettez la prochaine colère — dès que les féministes se tairont, que les esclaves se tairont, que les bronzés se tairont, et uniront leurs colères contre le seul vrai ennemi, le seul irréductible — le fric.

Jean-Paul Brighelli

Céline Pina : deux ou trois choses qu’elle sait sur l’islamisme

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Spécialiste des collectivités locales, membre du PS durant de longues années, ex-conseillère régionale d’Île-de-France, suppléante d’un député PS, rien ne donnait à penser que Céline Pina, petit soldat du socialisme au pouvoir, ruerait dans les brancards. C’est pourtant ce qu’elle a osé, en 2015, dénonçant le « Salon de la femme musulmane » qui se tenait à Pontoise. Que n’avait-elle pas fait là ! Briser l’omertà, quel sacrilège ! Vilipendée, exclue, poursuivie à l’occasion par les islamistes qui savent reconnaître leurs ennemis, toujours vaillante, elle a publié un premier livre en 2016, Silence coupable, et en prépare actuellement un second. Cette femme courageuse, pour laquelle j’ai une vraie admiration, a bien voulu répondre à mes questions.

JPB. Alors, Céline Pina, toujours islamophobe, paraît-il ? Puisque c’est ainsi que vous qualifie le CCIF…

CP. L’islamophobie est une escroquerie intellectuelle qui vise à rétablir la notion de blasphème en interdisant toute critique de l’Islam. Dans les faits, si le CCIF accuse notre société, comme les individus qu’il cible, d’être islamophobe, c’est que cette institution, relais de l’idéologie des frères musulmans, ne supporte ni la liberté d’opinion, ni la liberté d’expression, encore moins celle de conscience. A cela s’ajoute le refus que la femme soit l’égale de l’homme, la culture du ressentiment, la volonté séparatiste et le refus d’intégration.
En faisant passer les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité que défendent les républicains laïques pour un rejet des musulmans, ce sont les islamistes qui les stigmatisent en tentant de les enfermer dans un communautarisme qui ne leur permet pas de trouver leur place au sein de notre société et qui les enferment dans une vision obscurantiste, impérialiste et intégriste de leur religion. En attendant, en accrochant cette étiquette « islamophobe » au dos de ceux qui défendent les idéaux universels le CCIF avertit les intellectuels courageux : défendre la liberté se fera à leurs risques et périls car ils seront désignés comme des cibles par les petits soldats de l’islam politique, seront fragilisés dans leur milieu professionnel, attaqués dans le cadre du jihad judiciaire et ne seront ni défendus ni protégés par leur gouvernement.

JPB. Pendant 25 ans, vous avez été un bon petit soldat du PS. Quelle mouche vous a piquée en 2015 ? Quelle idée de dénoncer le sort réservé aux femmes par l’Islam, à l’occasion du Salon de la femme musulmane à Pontoise ? Et de stigmatiser le « silence assourdissant » du député Dominique Lefebvre, dont vous étiez suppléante ?

CP. J’étais déjà choquée à l’époque par la médiocrité du milieu politique dans lequel j’évoluais mais aussi par une réelle absence de contrôle des actes des collectivités locales alors que l’argent public qu’elles investissent est conséquent. En 2014, au moment du renouvellement municipal, tous les élus de l’agglomération où j’habitais ont reçu une lettre de la directrice des Finances de la principale ville du regroupement qui dénonçait nombre d’atteintes aux marchés publics. Que ces accusations aient été fondées ou non, nous ne le saurons jamais. Ce qui m’a choquée alors, c’est l’omertà totale qui en a résulté et le réflexe corporatif qui a eu lieu. Un réflexe d’autant plus fort que certains employés de l’agglomération étaient aussi époux ou parents des élus qui siégeaient. Un népotisme qui ne paraissait déranger personne. Or ce même népotisme est combattu au Parlement, alors que les députés ne gèrent pas les budgets conséquents à disposition des élus de grandes villes ou de grosses agglomérations. Là où l’argent public est présent en quantité, le contrôle de l’Etat est indigent. Cette situation favorise la corruption et le soupçon. Le courrier de cette fonctionnaire et le refus de regarder en face les conséquences du manque de contrôle en matière de corruption au sein d’un parti qui n’avait que la morale à la bouche m’avaient déjà découragée.
Ajoutez à cela le clientélisme qui fermait les yeux des élus sur la montée de l’idéologie islamiste, la haine du Blanc et de l’Occident qui se répandait dans les quartiers, la réalité de l’antisémitisme et les atteintes portées à l’égalité femmes-hommes et vous comprendrez que lorsque j’ai appris la tenue de ce salon, que j’ai écouté les discours des prédicateurs invités qui justifiaient pêle-mêle le viol des femmes non voilées, appelaient à la haine des juifs et expliquaient à des enfants que s’ils écoutaient de la musique ils allaient se transformer en porcs ou en singes, j’ai jugé qu’il était de mon devoir d’élue d’intervenir. Le fait que les autres grands élus du territoire et notamment le député de l’époque, Dominique Lefebvre, aient choisi de se taire parce qu’ils pensaient que cela leur assurerait le vote musulman sur lequel ils avaient bâti une grande partie de leur stratégie électorale me paraissait relever d’une double trahison. D’abord à leurs devoirs d’élus qui impliquent que l’on fasse passer la défense de ce qui fonde notre contrat social et nous fait exister en tant que société constituée avant la défense de son mandat et des avantages personnels que l’on en retire. Aux Français de confession musulmane ensuite, dont une partie notable n’a aucune sympathie envers les islamistes et aspire aussi à l’émancipation et à l’égalité.

JPB. Avez-vous eu conscience, à l’époque, que vous entamiez une procédure de divorce avec votre ancienne famille politique ?

CP. Oui. Mais il y avait eu Charlie et le retour de l’assassinat politique. Combattre cette violence me semblait plus essentiel que donner des gages de loyauté à des personnes sans envergure ni conscience. Ces passages à l’acte étaient liés au développement d’une idéologie parfaitement identifiable, dont les plus habiles propagateurs étaient les Frères musulmans, et dont la propagande était relayée par des organisations qui avaient pignon sur rue (UOIF,CCIF…). Or au PS, faire le lien entre imprégnation de l’idéologie islamiste, retour de la violence terroriste, mais aussi montée de l’antisémitisme et fragilisation des droits des femmes vous valait déjà des procès en racisme et fascisme. Pourtant les effets de ce travail de radicalisation se voyaient au quotidien dans le voilement des femmes et des fillettes, dans le départ des Français de confession juive de nombre d’écoles et de certaines villes ou quartiers, dans la recrudescence des revendications communautaires. Or sur tous ces sujets, mon parti d’alors témoignait d’un aveuglement qui à un moment ne relève plus naïveté, mais de la complicité. Et je ne voyais pas la position d’élu comme une sinécure où l’on n’a rien d’autre à défendre que son poste, tout en faisant croire aux citoyens que l’on est porté par des convictions et un réel désir de servir son pays. Pour moi cette position était de celle qui obligent. Sur les conséquences de ce choix, j’étais sans illusion : en étant la seule à dénoncer cette atteinte aux principes et idéaux qui fondent pourtant notre contrat social, je mettais d’autant plus en relief l’absence de courage et de capacité à défendre ce que nous sommes en tant que peuple de celui qui était alors le député du territoire. Dominique Lefebvre. L’ayant fait au nom du devoir et sans avoir d’alliés, je savais que je serais attaquée par l’appareil, ne serais défendue officiellement par aucun des grands élus qui pèsent et perdrais toute chance d’investiture pour les élections. C’était la fin de ma carrière politique. J’ai juste estimé que cette cause valait de lancer mon chant du cygne.

JPB. À cette époque, Rachid Temal, aujourd’hui sénateur PS, vous menace d’expulsion, on vous accuse de faire le jeu du FN — et de fait, ce sont surtout des organes de presse réputés « de droite » qui vous accueillent désormais. Comment vit-on une exclusion alors même que l’on sait que l’on a raison ?

CP. Cela peut mettre très en colère et c’est souvent un des buts. Quand on se sent victime d’une injustice, on peut perdre son calme et le sens de la mesure et se tirer soi-même des balles dans le pied. En vous mettant en accusation d’être devenu ce que vous combattiez, on tente de vous décrédibiliser totalement. C’est déjà violent en soi. Mais surtout ce qui m’a choquée c’est que des personnes comme Rachid Temal ou Dominique Lefebvre ne pouvaient que se douter qu’en m’attaquant aussi violemment après le massacre de Charlie, cela pouvait me mettre en danger. Cela ne les a pas arrêtés une seconde. Or comment faire confiance à des personnes, dont la première des fonctions est de protéger leurs concitoyens, quand confrontés à une parole courageuse et indépendante mais qui les contrarient, ils ne songent qu’à la faire taire sans autre considération que leur propre intérêt. Cette inhumanité souvent présentée comme une force en politique est consternante. Malheureusement elle faisait partie de la logique de l’appareil et plus jeune, l’on peut malheureusement y succomber.
La presse dite de gauche, elle, n’existe plus. On a certes une presse dominée par l’idéologie islamo-gauchiste, mais la qualifier de « presse de gauche » est une insulte à la gauche, historiquement émancipatrice, soucieuse de justice sociale et défendant l’égalité des droits. D’ailleurs cette presse-là est en train de connaître le destin du PS : lui n’a plus d’électeurs, elle, plus guère de lectorat. Ses titres sont portés à bout de bras par des hommes d’affaires dont il faudrait un jour interroger les motivations et les alliances. En effet, conserver ces titres n’a plus guère d’autres intérêts qu’investir le champ de la représentation. Le Monde, Libération, L’Obs vivent de leur réputation et de leur image. Ils restent des références pour ce qu’ils ont été, même si ce qu’ils sont devenus trahit leur histoire. Ils ont encore le pouvoir d’être crédités de « dire » le réel. Les conserver permet d’imposer dans le débat des thèmes que rejettent les Français et de garder le pouvoir de dire le licite et l’illicite, de faire des réputations, de lancer des leaders d’opinions. Cela ne fait que creuser la fracture française et ajoute au désarroi de la majorité des français qui ont le sentiment que leurs élites vivent dans un autre monde. Cela explique aussi le fait que les journalistes ont réussi à décrocher une triste palme : ils sont aussi déconsidérés que les hommes et femmes politiques. Je pense que le temps finira par rendre justice à cette triste presse. Mais j’avoue m’en désintéresser totalement aujourd’hui.

JPB. De fait, pensez-vous que l’axe droite / gauche est encore fonctionnel en France ? Ne pensez-vous pas que l’opposition, désormais, est entre une oligarchie qui est indifféremment de droite et de gauche (et dont Macron est le symbole évident) et un peuple dont on n’entend plus la parole — sauf quand il descend dans la rue ?

CP. Il y a effectivement un vrai problème de représentation car aujourd’hui la majorité de la population ne s’exprime plus, qu’elle arrête de voter ou qu’elle vote blanc, faute d’offre politique qui la représente. Le peuple s’est mis en retrait et ce qui est de plus en plus mis en scène c’est une opposition entre l’oligarchie et la populace, pas le peuple. Les vrais gilets jaunes étaient des travailleurs qui ne voulaient pas casser mais voulaient être vus et entendus par le pouvoir. Dans la mise en scène oligarchie contre populace, le peuple est encore une fois évacué. Le pas de deux est parfait. La peur de l’agglomération black-bloks-islamistes-extrême-droite soude l’électorat de Macron qui craint pour ses avantages et sa position et le fait payer à coup de mépris social et d’indifférence à cette France périphérique dont parle si bien Christophe Guilluy. Cela crée un désespoir social qui fait que la perspective d’une accession au pouvoir de l’extrême-droite se profile de plus en plus. Et nous en arrivons à cette sordide équation alors même que le peuple français est profondément laïque, républicain et démocrate et ne veut ni de cette oligarchie sans vision ni consistance, ni de l’extrême-droite. C’est à pleurer.

JPB. Nombre de mes étudiantes maghrébines témoignent qu’il y a moins de femmes voilées à Alger qu’à Marseille. Mais certaines se voilent à la sortie des cours pour éviter les problèmes dans leurs cités des Quartiers Nord. Y aurait-il en France une stratégie de la terreur dont les femmes — encore une fois — sont les premières victimes, et les premiers vecteurs ?

CP. On n’en est pas encore à la stratégie de la terreur, mais bien à celle de l’intimidation et de la pression morale et sociale. La stratégie séparatiste que met en œuvre l’islam politique vise à entraîner une partie de la population à faire sécession afin de rendre impossible toute intégration. En imposant le voile, un marqueur identitaire sexiste, comme définition de la femme musulmane authentique, on met en scène un islam incompatible avec cette valeur universelle qu’est l’égalité en droit au-delà du sexe, de la race, de la religion ou de son absence. Cela nourrit un rejet légitime. Aucune société ainsi attaquée dans ses lois et ses mœurs ne se laisse faire sans réagir et on devrait noter sur ce point l’excellente tenue de nos compatriotes alors même que leur ras-le-bol est important et statistiquement mesuré. De l’autre côté, cela entraîne l’enfermement et l’isolement : ne pas mettre le voile dans certains environnements, avant même de vous mettre en danger ou de vous valoir des représailles physiques équivaut à vivre en exil. C’est trahir sa communauté, sa religion, son clan, sa famille. C’est s’exclure sans autre espoir de retour que la soumission. La rupture est tellement violente qu’elle devient impossible.
D’autant plus impossible que ceux qui sont censés être les repères et les incarnations de l’émancipation et de l’égalité, le Président et son gouvernement (l’actuel comme les précédents), ne les connaissent pas, ne les défendent pas, ne les font même plus respecter. Entre des islamistes déterminés qui utilisent tous les moyens de pression et qui mettent en scène leur puissance, un gouvernement français qui s’excuse presque d’être laïque et dont le Président dit que son pays n’a pas de culture et enfin des décideurs qui sont en train de favoriser la main-mise des frères musulmans sur l’Islam en France, si vous étiez une jeune femme issue d’une famille sous influence islamiste, vous n’auriez aucun intérêt à enlever votre voile : vous seriez chassé d’une communauté dans laquelle se reconnaissent tous vos proches pour aller vers une communauté nationale qui ne reconnaîtra pas votre courage et vos efforts car elle ne semble avoir plus ni contour ni définition, même pour les gens qui l’incarnent.

JPB. L’Observatoire de la laïcité, de l’inénarrable Jean-Louis Bianco — qui lui aussi vient du PS —, ne cesse de temporiser et de plaider pour une laïcité à géométrie variable. J’ai moi-même expliqué que l’adjonction d’un qualificatif au mot « laïcité » le réduit automatiquement. À terme, quelles seront les conséquences de ce type de compromission ?

CP. Les conséquences, nous les vivons au quotidien : la France est considérée comme faible tout en étant symboliquement une prise de choix. Les islamistes mettent la pression pour imposer leurs codes culturels dans l’espace visible et celui qui montre le plus leur domination est le voilement des femmes. Avec l’Observatoire de la Laïcité, les islamistes ont des alliés objectifs qui ont réduit l’idéal laïque, idéal autant politique que juridique, à la seule loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, une loi dont ils ne font même pas respecter tous les articles. Les conséquences de cette compromission nous les vivons déjà : c’est ainsi que les accompagnatrices de sorties scolaires peuvent être voilées, donc arborer un signe sexiste et inégalitaire, contraire à nos principes, dans un cadre scolaire censé être protecteur pour de jeunes esprits en formation. On attend avec impatience l’accompagnateur ou l’accompagnatrice qui portera un tee-shirt clamant « vivre l’apartheid ». Après tout, si on autorise les signes sexistes, pourquoi refuser les signes racistes ? Je crains donc que notre faiblesse nous amène, au nom de la tolérance, à autoriser la multiplication des discriminations et de la violence qui les accompagnent. Savez-vous pourquoi le politiquement correct est si important dans les sociétés multiculturalistes, où il n’y pas de communautés nationales mais une juxtaposition de communautés ethniques et religieuse ? Parce que comme elles se haïssent et sont en concurrence, une parole malheureuse peut vite entraîner des drames. Derrière le discours sur le respect, c’est la réalité du mépris racial et ethnique que vivent ces sociétés, non la disparition de ce préjugé.

JPB. Nous avons signé tous deux en avril 2018 le Manifeste contre un nouvel antisémitisme, qui disait clairement que c’est moins dans les rangs de l’ultra-droite que parmi la jeunesse musulmane radicalisée que l’on trouve aujourd’hui les racistes anti-juifs. Les attentats anti-juifs se sont multipliés ces dernières années. Et pourtant, on entend peu de protestations — sinon au rituel dîner du CRIF, chaque année. Un autre « silence assourdissant » ?
CP. En France, il y a une ligne qui va d’Alain de Benoist et Soral jusqu’à Dieudonné, Houria Bouteldja, Alain Gresh, le CCIF et toute la clique des islamistes, et qui fait la jonction entre l’extrême-droite antisémite et l’extrême-gauche «antisioniste» (posture qui comme le racialisme permet d’être antisémite décomplexé sans avoir à l’assumer). Les uns étant les idiots utiles de l’autre et s’exploitant mutuellement.
Du coup, chez nous, plus le projet de contre-société portés par les racistes « post-coloniaux » et les islamistes défait le monde commun et abime nos institutions, plus l’extrême-droite fascisante apparaît comme un recours possible lors des élections. Suivant l’idée que rien ne vaut des méchants extrémistes pour en éradiquer d’autres, c’est dans toute l’Europe que les suprémacistes blancs gagnent des parts de marchés électoraux. Pendant ce temps, à coup de « mais en même temps », de « padamalgame », de refus d’agir et de réagir aux atteintes portées à notre contrat social, les partis traditionnels ou récemment créés comme En Marche apparaissent comme inutiles et incapables. En tout cas ils ne sont pas considérés comme capable d’éviter l’orage qui gronde et risque d’emporter ces valeurs humanistes et égalitaires qui ont construit nos démocraties.
Aujourd’hui un chiffre est révélateur de ce qui se passe en France : les juifs représentent moins de 1% de la population mais subissent quasiment la moitié des agressions à caractère raciste. Et ce n’est pas un hasard. Culturellement et cultuellement, dans certaines familles de pensée et dans nombre de familles musulmanes, cette haine est semée et entretenue, elle fait partie de l’éducation, de la construction d’un rapport au monde, elle est intégrée au devoir religieux.
Qu’après la shoah, on puisse voir revenir les mêmes idées qui ont fait 6 millions de mort dans les camps sans que cela ne suscite rien d’autre qu’une compassion rituelle et une émotion superficielle me rend malade. Il y a une preuve patente de cet état de chose: alors que le fait est connu et reconnu, l’Education nationale ne fait rien pour que les élèves juifs, chassés de l’école publique dans certains territoires, y retrouvent toute leur place. On s’est également rendu compte qu’en France, il existait une alya interne. Autrement dit que sous les menaces et les persécutions, les Français de confession juive quittaient certaines villes et certains territoires car leur sécurité n’y était plus assurée. Cela eût dû nous faire réagir. Et en premier lieu notre gouvernement. Eh bien l’information n’a déclenché aucune action concrète. Les autorités françaises ont abandonné ce combat sans même avoir essayé de le mener. Résultat le phénomène continue à empirer. Ainsi nombre d’enseignants dans certaines zones reculent à l’idée d’évoquer la Shoah dans les collèges et la haine d’Israël comme la falsification historique sur le conflit israélo-palestinien atteint des sommets. La France connait le triste privilège de voir s’installer sur son sol et dans certains médias une propagande destinée à assimiler les juifs à des nazis, en mettant en avant un génocide palestinien qui n’existe pas. Et nul ne réagit au plus haut sommet de l’Etat.
L’humanité n’a même pas l’air d’apprendre de ses crimes. « Plus jamais ça » a-t-on dit, pensé, écrit après les crimes des nazis. Franchement, qui aujourd’hui y croit encore?

Propos recueillis par Jean-Paul Brighelli

Il était une fois un navet à Hollywood…

once-upon-a-time-in-hollywood2019Je ne voulais pas parler du dernier film (et j’espère vraiment que c’est le tout dernier) de Tarantino. Parce que je n’ai pas l’habitude de tirer sur des bouses, et surtout qu’il n’y a rien à en dire : c’est un ratage total, et comme c’est très long, cela vous laisse le temps d’abord d’analyser les ingrédients du massacre, puis de vous ennuyer ferme.

Cela faisait quand même très longtemps que je n’avais pas eu autant envie de sortir. Je suis resté par conscience professionnelle — je n’aurais pas dû, la fin est pire que le reste. Ceux qui à la proclamation du palmarès de Cannes se sont récriés qu’on était passé à côté d’un génie en le laissant repartir bredouille n’ont pas dû voir les autres films en compétition, dont j’ai pu parler ici ou , et qui étaient, eux, d’authentiques chefs d’œuvre. D’ailleurs, la critique de Libé, Elisabeth Frank-Dumas, ne l’a pas envoyé dire, à l’époque, en osant en plein festival parler à propos du sort que Tarantino fait subir à Polanski (à une époque où les sorcières le traquent partout) d’un film « dégueulasse », comme disait autrefois Belmondo. Elle a bien raison.

On a tant répété à Tarantino qu’il était génial qu’il l’a cru — un peu comme un homme politique qui n’entendrait que le bien que l’on dit de lui, ce qui bien sûr n’arrive jamais. Du temps de sa jeunesse folle, ce garçon, qui avait encore à faire ses preuves, bossait pour de bon : le scénario de True romance, par exemple, est du très bon travail bien ficelé. Reservoir Dogs est un joli diplôme de fin d’études d’un étudiant prometteur. Pulp Fiction avait une trame décousue / recousue tout à fait réjouissante. Kill Bill enfin, porté par une Uma Thurman virevoltante, est un grand film.
Puis tout s’est gâché. Déjà Jackie Brown accusait un coup de moins bien — une syntaxe paresseuse, des acteurs livrés à eux-mêmes, un tempo étiré où l’on filme jusqu’au bout la voiture qui disparaît — Quentin, tu aurais dû revoir les films de Howard Hawks, puisqu’il paraît que Rio Bravo fait partie de tes préférés. Inglorious Basterds n’avait aucun intérêt, sinon la présence de Christoph Waltz : Brad Pitt y étalait déjà la nonchalance désabusée de celui qui aurait pu être un grand acteur, s’il fumait moins de ganja, et qui y a renoncé depuis lurette.
Sur Brad Pitt, tout a été dit par Tony Scott dans Spy Game, où Robert Redford, l’homme qui avait cru pouvoir miser sur le beau blond dans Et au milieu coule une rivière, explique patiemment à Brad Pitt qu’il ne sera jamais que sa doublure amochée. Par parenthèse, je crois que je préfère définitivement Tony Scott à son frangin Ridley — le type qui hurle avec les loups et n’a rien de plus pressé que d’effacer dans son dernier film les scènes tournées avec Kevin Spacey (qui vient d’être définitivement blanchi des accusations nauséabondes dont on l’accablait) pour les faire rejouer par Christopher Plummer, afin de se conformer au nouveau maccarthysme sexuel qui secoue l’Amérique. Bref, Brad Pitt est décoratif, mais Tony Scott en avait déjà tout dit en le couchant, plein d’herbe jusqu’aux oreilles, sur un canapé lui aussi défoncé dans True Romance.
Et là, on le voit sans arrêt. On le voit conduire, essentiellement. Qu’est-ce qu’il conduit bien ! La moitié du film se passe à regarder Brad Pitt conduire une Cadillac.
C’est simple : son chien, un pitbull à l’expression monochrome, joue mieux que lui — jusqu’au bout.
Leonardo Di Caprio tire à peu près son épingle du jeu, en imitation de ce qu’aurait donné Steve McQueen s’il avait mal tourné. On a d’ailleurs droit à la doublure de McQueen, qui révèle des choses non essentielles sur Polanski et Sharon Tate.
À propos de Polanski, je souhaite très fort qu’il n’ait pas vu ce film : ce qu’on y fait de lui — un rabroueur de chiens — et de son épouse — une nunuche épatée de se voir à l’écran — est immonde. C’est un film écrit sur des bruits de chiottes — et ça fait du bruit, les chiottes. Tarantino est du genre à tirer la chasse en pleine nuit pour prouver qu’il a bien fait son petit caca.

Retour à la filmographie calamiteuse du petit génie. Django Unchained n’arrive pas à la cheville des Django originels, pleins de poussière et de poésie italo-espagnole. Les Huit salopards ne font pas un instant oublier qu’un jour, ils furent douze, sous la direction de Robert Aldrich, ou sept, sous la férule de John Sturges.

C’est le problème avec ces étudiants appliqués qui cloutent leurs disserts de citations multiples — et souvent sans guillemets, comme le fait Tarantino (la scène du duel sous la neige entre Uma Thurman et Lucy Liu, dans Kill Bill, est un décalque non déclaré de Lady Snowblood, un pur chef d’œuvre de Toshiya Fujita en 1973-1974). Les fragments de texte qui leur sont réellement imputables sont tellement en dessous du discours d’escorte qu’on finit par les plaindre — puis par s’en agacer.

Et arrive donc ce Il était une fois… à Hollywood. Là aussi, la référence au dernier film génial de Leone, Il était une fois l’Amérique, est catastrophique — tout comme si l’étudiant copieur précité se prenait pour Kant, à force de le pomper.
Je vais faire court : il n’y a pas de scénario, les dialogues sont interminables, et même Al Pacino, livré à lui-même, est quelconque — et ça, c’est la marque des vrais génies : arriver à faire déjouer de vrais grands acteurs.
Quant à la fin grandguignolesque, elle ne fait pas oublier que dans la vraie vie, Charles Manson a tué Sharon Tate et l’enfant dont elle allait accoucher. « Ah oui, mais c’est que la vie, c’est le cinéma », bla-bla-bla. Foutaises. Un navet reste un navet, surtout avec des prétentions intellectuelles. Notre étudiant a voulu faire une dissert sur la mise en abyme décalée, et il nous explique tout bien, avec références, citations, et discours d’escorte. Et il y en a vingt pages. Le correcteur, dès la fin de l’introduction, se lève pour de faire un nouveau café, parce que la nuit sera longue…

N’y allez pas. N’y allez plus. Tenez, si vous voulez vraiment vous mettre au frais dans une grande salle, optez pour Fast & Furious : Hobbs & Shaw, qui est vraiment réjouissant et qui ne se prend pas au sérieux en se grattant le nombril toutes les trois secondes. Et Dwayne Johnson Jason Statham se dépensent davantage que cette chiffe molle de Pitt.

Jean-Paul Brighelli

Légalisons !

rtr3b7m9Il n’y a plus guère de semaine où la gendarmerie, cette austère protectrice des bonnes mœurs françaises, ne découvre une plantation de cannabis autochtone. Il y a quelques jours, c’était à Campagne, dans l’Hérault, à deux pas de Sommières, pour ceux qui connaissent. Un hardi horticulteur y faisait gentiment pousser dans une serre de jardin, pour sa consommation personnelle, des plants hauts d’1,80 m. Immédiatement saisis par les hardis pandores…
La région, aussi aride que le Rif, surtout depuis que le réchauffement climatique y dessine le modèle de nos regs futurs, mais suffisamment pourvue de cours d’eau, se prête merveilleusement à ces expériences agricoles. En 2013, c’étaient 1800 plants de chanvre indien qui étaient découverts dans le Gard. David Weinberger, sociologue rattaché à l’Institut des hautes études de la sécurité et de la Justice, tout en rappelant que seuls 5 à 10% des cannabiculteurs sont des « commerciaux » rattachés au grand banditisme (mais ils produisent 40% de la marchandise), en profitait alors pour signaler, sur Atlantico, qu’« un plan de cannabis acheté entre 50 centimes et 1 euro peut produire entre 100 et 400 grammes tous les 4 mois, donc un plant peut facilement rapporter entre 3000 et 10000 euros par an. La quantité de cannabis produite et consommée en France représente 12% de la consommation globale française. Ce marché global est estimé à 835 millions d’euros. »
Y pas de p’tit profit.
En ces temps de serrage de la ceinture des autres et de restrictions tous azimuts, je me permets de signaler humblement au gouvernement qu’il y a là une source évidente de revenus que par entêtement idéologique il laisse échapper. Les 1800 plants détruits ce jour-là rapportaient près de 5 millions d’euros par an, pour une mise de fonds dérisoire.

J’ai interrogé Alfred P***, aujourd’hui retraité de la police qu’il a servie pendant 35 ans, à Paris puis à Marseille. Les descentes à Bassens, La Castellane, aux Lauriers ou à Campagne-Lévêque, il connaît. Il est résolument pour une légalisation du shit.

« D’abord, raisonne-t-il en homme averti, cela permettrait de déplacer sur d’autres types d’affaires une bonne part des brigades affectées à la lutte contre les stupéfiants. À l’heure où la criminalité (et je ne parle pas des homicides, sur lesquels on a braqué les projos, histoire de faire oublier le reste) est en hausse nette, particulièrement les braquages à domicile et les vols à la fausse qualité (une fois par heure, toute l’année, de faux agents EDF, voire des flics-bidon, se présentent chez des personnes âgées pour leur soutirer leurs économies), ce serait un redéploiement bien nécessaire. Et populaire, à l’heure où les forces de l’ordre, utilisées en dépit du bon sens pour la sécurité du régime, concentrent les critiques. Quel répit pour Castaner !

« Ensuite, ce serait une soupape heureuse pour les buralistes, durement concurrencés dans la vente des cigarettes par tous les revendeurs à la sauvette. On achèterait ses joints par paquets de cinq, avec la garantie de s’offrir de l’herbe de bonne qualité, exempte des additifs que les « charbonniers » y ajoutent pour renforcer les effets d’un produit coupé avec du cirage…

JPB. Oui, j’avais jadis chroniqué sur le Point.fr — quand ce n’était pas encore un média complètement vendu au présent gouvernement — le livre de Philippe Pujol, qui m’avait par ailleurs accordé une interview sur Bonnet d’âne. Il racontait comment la résine marocaine était coupée avec toutes sortes de produits exotiques, et l’effet renforcé avec des produits vétérinaires.

AP. Je ne vous le fais pas dire. La légalisation permettrait d’offrir un produit contrôlé, alors que celui aujourd’hui vendu explose la tête des dealers — détruits au point de fumer leur propre merde — et de leurs clients. Il faudrait bien sûr le vendre plus bas que les prix actuels du marché, de façon à ce qu’il ne soit plus lucratif d’importer la marchandise. Mais pas trop bas quand même : bradé, le shit cesserait d’être un produit festif. Trop haut, il engendrerait une offre parallèle, comme aujourd’hui pour les cigarettes.

JPB. Mais ne craignez-vous pas que les délinquants qui aujourd’hui vivent de leur trafic, et en font vivre leurs familles et Marseille tout entière, ne se recyclent vers des formes de criminalité plus spectaculaires ?

AP. Quelle mémé marseillaise sort encore de chez elle avec sa jonquaille au cou ? Quel touriste porte encore sur lui du liquide, et s’aventure dans des zones mal contrôlées ? Et puis, tous ces jeunes entreprenants se reconvertiraient en jeunes entrepreneurs ! Pensez ! Extinction d’un gros problème de santé publique, et accession à l’emploi de milliers de gosses aujourd’hui désœuvrés, à guetter dans les halls de leurs immeubles pourris !
« Sans compter que le shit, grâce à la montée des températures, peut aujourd’hui pousser n’importe où ! »

JPB. Certes ! Pujol me faisait remarquer que le shit français de haute qualité pousse dans la région de Mâcon — au milieu des champs de maïs. Avons-nous besoin de tant de maïs — une plante gourmande en eau ? Un joli champ de chanvre agité par la brise, cela réjouirait le cœur.

AP. Vous êtes un poète ! Un esthète ! Moi, je vois le profit pour la société. Pour la France, cher ami ! Les Espagnols, qui sont avec les Anglais et nous dans le top 3 des plus gros consommateurs d’herbe, utilisent déjà, en douce, les grandes solitudes de la Manche, de l’Andalousie ou de l’Estrémadure (cette région « dure à l’extrême » !) pour offrir des revenus substantiels et parallèles à des bourgades perdues au milieu de nulle part. Autant créer, rapidement, des industries nationales, avant que les multi-nationales viennent nous couper l’herbe sous le pied — comme les Canadiens sont déjà en train de l’envisager.
« On pourrait ainsi renverser un trafic européen, qui aujourd’hui est centralisé aux Pays-Bas, en faveur de la France ! Et revitaliser le Sud, de Toulouse à Nice ! Marseille, centre national du shit ! Pensez aux jolis noms de marque qui émergeraient ! « Le soleil du midi » ! « L’herbe des Cévennes » ! « La fine fleur du Causse » !
« Enfin, l’herbe ainsi légalisée serait accessible sans limite aux cancéreux, aux sidéens, à tous ceux que leurs traitements condamnent aux nausées ! Enfin ! Depuis 2012, et après le Colorado, des dizaines d’Etats américains ont légalisé l’usage récréatif du cannabis — jusqu’à 28 grammes par personne ! De quoi se construire le joint de tous les joints !
« Si le gouvernement hésite à prendre sur lui une décision qui ferait grincher les grincheux, pourquoi ne pas la soumettre à référendum ? Ce serait une utile diversion aux problèmes que rencontre Castaner, comme l’a raconté récemment Marianne… Pendant des mois on ne parlerait que de ça ! On convoquerait dans les médias tous les spécialistes auto-proclamés de la fumette ! On demanderait aux personnalités les plus diverses si elles ont essayé : « Marion Maréchal, avez-vous déjà fumé ? » « M’sieur Bellamy, votre premier joint, c’était quand ? » Croyez-moi : avec le shit, on peut faire un tabac ! »

Jean-Paul Brighelli

Beurettes, une obsession française

Il y a bien des manières d’interpréter une statistique. Par exemple la révélation gracieusement offerte à ses usagers français par l’un des plus importants « tubes » pornos, Xhamster, à l’occasion du 14 juillet. Le site a classé les recherches de ses usagers hexagonaux par ordre de fréquence :Capture d’écran 2019-07-20 à 14.55.54Que « beurettes » arrive en tête de liste, et qu’« arabe » le talonne de près, peut avoir une foule de significations. Est-ce l’objet de la recherche des « beurs », qui viseraient ainsi à s’apparenter, dans leurs fantasmes, à leurs homologues féminines dans la « communauté » — le terme le plus exécrable du français contemporain ? Ou l’obsession de « Gaulois », comme disent les racistes « indigènes », désireux de s’approprier, par écran interposé, les gazelles qui arpentent leurs boulevards ? Le désir, si je puis dire, de lever le voile…

Postulons que l’objet de la recherche, en soi, correspond le plus souvent à ce dont on est frustré. Les règles de fer qui régissent les relations sexuelles au Maghreb, maintes fois documentées par des exégètes très sérieux, expliqueraient cette prédominance de la « beurette » dans les recherches des « beurs », puisque dans la réalité ils en sont privés — jusqu’au mariage. La prédominance de certaines pratiques préservatrices d’hymens, elle aussi largement documentée, va de pair avec cette frustration — à moins que l’on ne se résigne à se procurer un hymen artificiel auprès de la société chinoise Gigimo, pour une poignée d’euros. L’usager ferait donc sur l’écran de son ordinateur le brouillon de ses futurs baisers no limit.
D’un autre côté, la statistique globale fournie il y a quatre ans par Pornhub, le principal fournisseur de sexualité en boîte,Capture d’écran 2019-07-20 à 14.56.47 révèle plutôt une tendance à aller chercher ce dont on est curieux. Les pays anglo-saxons, par exemple, mettent en tête de leurs quêtes le mot « lesbian » : quel sociologue nous expliquera pourquoi Américains, Anglais et Australiens plébiscitent ainsi l’homosexualité féminine ? Le souci de savoir ce que font leurs mères, leurs femmes et leurs filles avec d’autres filles dès qu’elles sont débarrassées de leur maladroite présence ? Quels fantasmes nationaux sont ainsi révélés ?

Les « tubes » ne nous renseignent pas sur le sexe de leurs clients fureteurs. Mais les usagers courants de la pornographie étant très majoritairement des mâles, comme le révélait dès 2014 une étude IFOP… À noter que dans cette étude, « beurettes » était très loin dans les classements. La montée de la demande est donc très récente — et j’ai tendance à croire davantage un « tube » calculant sa fréquentation sur les millions de visites qu’un institut de sondages, aussi sérieux soit-il, interrogeant 1003 personnes.

J’ai d’autant plus tendance à croire que les demandeurs de beurettes X sont leurs proches que des sous-catégories — « filles de ma cité », « beurette en gang bang » — fonctionnent comme des cas particuliers. De même la transgression des transgressions, la beurette soumise à un « black » — alors que longtemps le rêve du Black a été la Blonde — d’où le site blacksonblonde.com, qui alimente quelques fantasmes qui quantitativement (peu de femmes fréquentent les sites pornos) concernent surtout les Blacks (et la petite poignée de « Gaulois » candaulistes rêvant que leurs Gauloises soient fumées par des Africains). De même que la « beurette » de xHamster n’est pas l’objet de la recherche des beurettes bien réelles — qui n’ont pas d’attrait particulier pour la représentation de leur déchéance, question exploitation elles n’ont rien à apprendre… Celles que je connais et auxquelles j’enseigne n’ont qu’un rêve : quitter la famille, s’affranchir des grands frères, partir loin de la cité. L’une d’entre elles, cette année, fort jolie et fort intelligente, racontait dans un texte improvisé combien elle était lasse des regards gluants et des propos obscènes. Elle a réussi le concours d’entrée d’un IEP lointain, et elle en était ravie.

J’ai sérieusement étudié la pornographie, j’ai écrit sur le sujet un chef d’œuvre impérissable,9782849413128-200x303-1et en dehors de quelques séquences histrioniques, je me suis exprimé à plusieurs reprises sur le fait que j’étais partisan d’un contrôle très étroit de cette activité commerciale — une requête partagée par les sites pornos payants (ainsi celui des Dorcel père et fils) qui voient d’un mauvais œil la concurrence effrénée de plateformes gratuites, inondant le marché d’étreintes jamais scénarisées et toujours identiques. Ce qui paraît une mine de propositions, quand on consulte l’index de ces fournisseurs, se ramène en fait à quelques combinaisons dont l’honnête homme se lasse vite.

Le plus évident, dans la pornographie (et c’est ce qui fait définitivement la différence avec l’érotisme), c’est l’absence de cerveau : ni scénario, ni paroles (« Oh yes ! Yes ! » — c’est un peu court, jeune homme…), ni sentiments, ni imagination. Des figures obligées toujours répétées. Quelqu’un qui écrirait les pauvretés que l’on filme n’aurait aucune chance d’être édité ni lu. L’écrit suppose que le lecteur se fabrique les images, alors que le film les impose au consommateur. D’un côté une activité créatrice, de l’autre une consommation de masse : la pornographie via Internet (à la différence des films érotiques de notre adolescence, mettons José Bénazéraf) est la caricature de ce que le marché capitaliste peut proposer de plus avarié, propre à une consommation rapide — le fast fuck est à l’érotisme ce que le fast food est à la gastronomie. Dois-je vraiment préciser, quitte à abandonner quelques secondes le ton léger et badin qui voulait camoufler le caractère insoutenable de ces pratiques, que le « scénario » (un terme certainement excessif) de nombre de séquences pornographiques gratuitement offertes sur le Net tourne autour d’un viol plus ou moins consenti ? Essayez donc un thème de recherche comme « caught stealing »… Et j’espère qu’il est clair que « viol consenti » est un fantasme de violeur… Ou de frustré ultime.

Une anecdote.
Une collègue me demanda jadis — j’enseignais alors à Montpellier — de venir faire un exposé à sa classe de BTS sur la sexualité. Elle avait de la bouteille, mais avait cédé aux sirènes pédagos qui donnent aux élèves le droit de choisir les sujets dont ils veulent entendre parler. Elle ne se sentait pas d’aborder le sujet de front, quelqu’un lui suggéra de faire appel à Brighelli, qui sur ces sujets…
J’expliquai donc à ces jeunes gens (tous des mâles, qui salivaient d’avance) que l’humanité pouvait être organisée en trois âges, Archaïque / Classique / Contemporain, et distinguée selon trois critères, le Logement / l’Alimentation / la Sexualité. Et je dessinai donc le tableau suivant :Capture d’écran 2019-08-07 à 06.19.40

Quand je dis « hôtel particulier, il s’agit bien entendu d’une représentation mentale : on peut habiter un hôtel particulier dans sa tête, et vivre en réalité dans un studio — ou dans l’HLM. Tout comme on peut être exigeant au niveau culinaire (le slow food est le symbole de cette exigence) sans nécessairement manger tous les jours chez Lasserre. Il s’agit de grandes lignes, mais j’ai assez tendance à penser que les consommateurs de McDo font l’amour à la va-vite à des beurettes croisées sur Xhamster… Ou qu’ils en sont dignes. On peut être fauché, habiter un boui-boui, et rester aristocrate dans sa consommation de nourriture et de sexe. Mais se nourrir de saloperies est rédhibitoire, ça vous amène à en faire, au lit et même ailleurs.

Inutile de préciser que cette structuration du désir à travers les âges laissa les gentils élèves quelque peu pantois. Eux qui se promettaient une grosse tranche de rire en restèrent tout cois — et quelque peu dépités, le tableau leur imposant de se classer dans telle ou telle case, à leur grand désarroi. Quelques considérations supplémentaires sur les Kama-Soutra ou l’érotisme du XVIIIe siècle les achevèrent, et ils sortirent de la salle flageolants, convaincus en tout cas que la sexualité est une affaire trop sérieuse pour l’abandonner aux profs de SVT et aux pornographes professionnels. Peut-être aujourd’hui quelques-uns d’entre eux ont renoncé à faire sur Internet le brouillon de leurs baisers, et sont-ils passés, de travaux pratiques horizontaux en tentations gastronomiques, du kebab voisin au Jardin des sens, la gargotte très honorable des frères Pourcel — fermée depuis, mais très prochainement rouverte.

Jean-Paul Brighelli

Midsommar

Midsommar_(2019_film_poster)Je ne vous raconterai pas le film, dont vous avez une idée assez précise dans l’article du Monde, qui divulgâche un peu le suspense. Je ne vous dirai pas non plus à quel point est remarquable l’idée de construire un film de terreur dans le jour perpétuel de la Scandinavie du Nord (voir ce que j’écrivais il y a peu de Sommaroy, au nord de la Norvège) au lieu de l’engoncer comme d’habitude dans des ténèbres qui permettent de bâcler les maquillages et les décors : la blondeur des acteurs, leurs tenues d’un blanc éclatant, participent de cette orgie de lumière ; du coup, le seul Noir du film paraît encore plus noir, ainsi devraient mourir tous les sociologues. Je ne vous révèlerai rien de ce qui arrive à certains poils pubiens, ni dans quoi on les trouve. Je ne vous narrerai pas les réactions très angoissées de certains des spectateurs, à la sortie — certaines en état de choc, d’autres tentant de se défendre de leurs traumatismes et de leurs cauchemars à venir par des critiques sur le caractère très explicite de certaines scènes horrifiantes.…

Non : le plus abominable de cet excellent film d’angoisse pure, ce sont les personnages.

Bien sûr, la Suède où est supposée se passer l’histoire — les feux de la Saint-Jean, ou l’une de ces cérémonies du solstice d’été communes à bien des civilisations, mais version secte louche, du genre Temple solaire — a été recomposée en Hongrie, le paradis des films à budget réduit. Mais n’empêche : la centaine de figurants feraient tous des très jolis Suédois et Suédoises. En fait, le film donne l’impression d’être joué par une centaine des clones de Greta Thunberg — des deux sexes. L’horreur au format blondinette.midsommTOP-800x535 De jolies gamines à tresses sages, avec le regard vide et vaguement souriant de psychopathes triomphants ou de psychotiques atteintes de sainteté — y compris dans des actes sexuels où l’on se demande comment le héros arrive à concrétiser quoi que ce soit. Il y a d’ailleurs de vrais débiles mentaux, car ces gens-là pratiquent l’inceste sur commande, afin d’obtenir des produits adéquats pour comprendre et commenter les runes — ne cherchez pas plus loin, allez voir le film.

Et ça finit à peu près comme 1984. Vous vous souvenez sans doute : « It was all right, everything was all right, the struggle was finished. He had won the victory over himself. He loved Big Brother. » L’héroïne, qui a des raisons — c’est tout l’objet du pré-générique de génie, ne ratez pas le début — de ne pas aller bien va beaucoup mieux à la fin. Sachez-le mesdemoiselles : pour revenir à la vie et au sourire, il suffit d’enfermer votre petit ami dans une carcasse d’ours et d’y mettre le feu — ça brûle très bien, aussi bien que dans le Bal des Ardents de 1393 et de fâcheuse mémoire.

Le metteur en scène, Ari Aster, avait donné un très beau Hérédité, il y a deux ans, avec têtes arrachées et détails horrifiques. Et si vous êtes curieux de ce qu’il est capable de faire dans le style « ne respectons rien », son film de promo de l’American Film Institute, The Strange thing about the Johnson’s, traîne sur Youtube. Ce garçon a à cœur de pulvériser les codes du bon goût, et il a du gore une vision particulièrement explicite, âmes sensibles s’abstenir.2040391.jpg-r_1280_720-f_jpg-q_x-xxyxx

La sortie au cœur de l’été ne doit pas vous rebuter : ce n’est pas une purge dont le seul bénéfice serait de vous faire passer deux heures et quelques dans une atmosphère climatisée, c’est un vrai grand film d’horreur et de terreur. « Comme si Bergmann avait rencontré le George A. Romero de la Nuit des morts vivants », dit très justement le Figaro. Un avant-goût de ce qui nous attend, quand ces jeunes gens souriants et convaincus de la justesse de leur cause auront pris le pouvoir. Les Gardes rouges ne rigolaient pas. Les héros d’Aster sourient, et c’est bien pire.

Jean-Paul Brighelli

 

Syndicats parisiens, réalités sudistes

herault-nissan-enserunes-etang-montady-2Le temps s’est remis au beau après deux jours d’orages désirés. Je suis donc allé visiter l’oppidum gallo-romain d’Ensérune, au pied de la via Domitia, entre Béziers et Narbonne.
Comme des millions de Français cette année, j’ai choisi la France et des vacances en famille. Bien heureux d’avoir quand même des vacances, quand d’autres millions de Français s’en passent — signe certain, nous dit Jérôme Fourquet dans le Figaro, d’un certain déclassement. Conjuguez le verbe « se paupériser » au passé composé, au présent et au futur, histoire de résumer d’un coup votre existence.

De la ville antique (Ve siècle av.JC – IIe siècle ap.JC) il ne reste pas grand-chose, sinon des silos à grains où l’on a envie de jeter les touristes.SGdbx2bLkmqVfWp66j2zXPHFfJcPar chance, ce matin-là — j’y étais pour l’ouverture, à 9 heures —, le touriste se faisait discret, il en était encore au Nescafé-croissants au camping des Flots bleus. J’errais donc seul parmi les ruines, et admirais en contrebas l’ « étang » de Montady. En fait, un marais infâme asséché au XIIIe siècle, dont on distingue — et c’est fort beau — les tranchées creusées par les serfs de l’époque, qui ont constitué un soleil autour de l’étang central dont il ne reste aujourd’hui plus rien, sinon ce découpage en quartiers d’orange que le vrai soleil inondait de lumière.

Seule présence humaine sur le site, un employé balayait les feuilles des chênes verts — qui restent verts mais qui perdent des feuilles en permanence, comme les oliviers. Une plaie.
Je l’ai salué, comme il se doit, quand on est équipé d’un Nikon et que l’on croise un travailleur, un vrai, équipé d’une pelle.
Reconstitution fidèle du dialogue.

– Ah, vous avez raison de travailler tôt — il va bientôt faire trop chaud…
– Que voulez-vous ! Autrefois, on pouvait commencer vraiment tôt — vers 6 heures. Mais ces connards des syndicats ont décrété que de 6 à 8, c’était la nuit, et qu’il fallait payer ces heures en horaire nocturne. Du coup, les patrons, pas cons, ont décrété, eux, que la journée commençait à 8 heures — et on a vite chaud !
– Mé… Mé… Mais pourquoi ? m’enquis-je. Quels syndicats, d’ailleurs ?
– La CGT ! Et ils ont présenté ça comme une grande victoire ! La semaine dernière — il faisait 40° à 10 heures du matin —, j’ai téléphoné à leur permanence, à Paris. La secrétaire que j’ai eue au bout du fil m’a dit : « Vous n’avez qu’à vous mettre à l’ombre et à boire de l’eau ! » Et elle m’a raccroché au nez !
« Je l’ai rappelée, monsieur, cette poufiasse ! Je lui expliqué qu’elle avait de la chance d’être à 800 kilomètres d’ici, parce que si j’avais pu me télé-transporter, j’aurais mis le bazar dans tes locaux climatisés, radasse !
« Ils n’ont aucune idée, à Paris, de ce que c’est que de travailler dans le Midi l’été ! D’abord, à 6 heures, là-haut, c’est encore la nuit, et ici c’est le matin. Parfait pour bosser à la fraîche ! Autrefois, on pouvait s’entendre avec la direction, commencer tôt et finir à midi — pourvu que le boulot soit fait, n’est-ce pas… Mais avec leurs règlements à la con ! Alors, 8 heures / 14 heures. Et on meurt.
« Je rêve d’un syndicat qui tiendrait compte des réalités régionales. SUD, peut-être ? »

Je me suis abstenu que SUD ne marque pas une origine. C’est un acronyme, pour « Solidaires / Unitaires / Démocratiques », et leur direction centrale est boulevard de la Villette, dans le XIXe arrondissement de ce Paris qu’il abhorre. Je me suis aussi abstenu d’expliquer à cet Héraultais pur porc qu’il s’agit d’un syndicat qui a du racisme à l’école une idée très personnelle, au point d’organiser des stages sur le sujet interdits aux « non-racisés » dans son genre ou le mien (l’idée me choque tellement que je ne renouvellerai pas mon abonnement au SNALC, qui dans son combat d’arrière-garde contre la réforme Blanquer des lycées, serre la main de ces ordures). Ça l’aurait encouragé à voter pour Robert Ménard, ce qu’il doit déjà faire.
Ce qui est sûr, c’est que les syndicats opèrent comme le gouvernement : hors Paris, point de salut. Et comme les médias : il fait chaud à Paris, donc dans toute la France. Il fait nuit à Paris, donc dans tout le pays. Marianne raconte très bien, cette semaine, comment Castaner et ses troupes se sont trouvés à deux doigts de la fuite, en décembre, face aux gilets jaunes. Une occasion manquée qui se retrouvera quand les Français auront compris ce que Jean-Paul Delevoye et le gouvernement sont en train de leur faire. Et comment d’honnêtes travailleurs passeront de « salariés » à « SDF » en sautant la case « petits retraités ».

Paris n’est pas le Sud. Paris n’est pas le Nord. Ni l’Est, ni l’Ouest. Provence, Occitanie, Bretagne, Picardie, Alsace ou Dauphiné — ça, ce sont de vrais noms. Corse ou Antilles aussi sont de vrais noms. Avec de vraies racines, des soleils différents, des habitudes différentes, des compétences différentes. La CGT a voulu unifier la législation, exactement comme les gouvernements successifs ont voulu croire que ce qui convenait à Paris convenait à tout le monde. Tout comme Madrid veut croire que ce qui lui va convient aussi à Barcelone ou à Bilbao.
Il n’y a guère que les Allemands et les Italiens, peut-être parce qu’ils ont été tardivement unifiés, à respecter les réalités régionales. Salvini sait bien que Rome n’est pas Milan — il en vient. Et il en tient compte.
Ils ont de la chance, les cousins : c’est l’Italie périphérique qui a pris le pouvoir central. Le peuple contre les technos.

C’est entendu, les syndicats opèrent pour le bien de leurs membres. Par exemple en 2002, dans la police, ils ont imposé (et s’en sont félicités) le port systématique du gilet pare-balles, dont il faut savoir qu’il n’arrête pour ainsi dire aucune balle (les gilets opérationnels pèsent plus de 15 kilos, bonne chance pour votre lordose). En tout cas, pas celles des kalachs marseillaises. Mais il faut le porter — le même gilet pour les hommes et pour les femmes, essayez donc, mesdames qui dépassez le 85 A. Quatre kilos de kevlar, auxquels s’ajoute le poids de l’équipement, flingue compris, avec chargeur de rechange, trente coups à tirer et un rapport à faire chaque fois que vous dégainez. Vertèbres déglinguées, à l’usage. Bah, on vous en soude quatre, et vous repartez, non ?
Ou alors, on appelle Robocop ?

Je regarde les « à vélo » marseillais (le Sud, toujours), on dirait des cyclistes sur piste juste avant le coup d’envoi, juchés sur les pédales à faire du sur-place — à suer sur place.
Et s’il vous arrive un pépin sans gilet, vos ayant-droits ne toucheront rien — pas un centime. Sympa, je trouve. Adapté aux réalités locales.

J’ai vécu un quart de siècle à Paris. Je m’y trouvais bien, à l’époque. Il y avait de vrais quartiers, et de vrais Parisiens. Des pauvres, des riches, et des médiocres dans mon genre. On sait bien que ce n’est plus le cas, et que le parti des bobos unifiés votera Benjamin Griveaux, l’homme qui confond Juifs raflés et collabos arrêtés, ou reconduira Hidalgo… La peste et le choléra.
Parmi les Parisiens que je côtoie quand je reviens dans la capitale, il y a les délégués de la CGT, de SUD, de FO et les autres, tous les autres, tous ceux qui ignorent que les vrais travailleurs qui bossent dans les champs où pousse leur rosé s’échinent à partir de 8 heures et meurent de chaud vers midi — par décret syndical !

Jean-Paul Brighelli

Michel Onfray, Théorie de la dictature ou Le Petit Orwell illustré

71hD5GMQ5zLAu programme des prépas scientifiques, cette année, « la Démocratie ». Comme quoi l’Inspection générale, tout en restant ostensiblement respectueuse, est parfois matoise : intituler ainsi le sujet de réflexion donné aux futurs Polytechniciens et autres Ingénieurs, c’est présupposer qu’il y a dans « la démocratie » de quoi alimenter une problématique.
(En fait, il y a de quoi  en alimenter trois : ce « la » singulier s’interroge, le « démos » manque de clarté, quant au « kratos »…)
Eh bien, sur le « kratos », le « pouvoir », il y a le dernier livre de Michel Onfray.
Bien sûr, les âmes sensibles objecteront que « dictature » est bien loin de « démocratie »… C’est qu’elles n’ont lu ni Platon, ni Bodin, ni Montesquieu — ni Orwell.

Comme le remarque Onfray dans les premières pages, il plane sur Orwell un double soupçon. Pour les philosophes, il est trop romancier ; pour les littéraires, il est trop idéologue. Ce sont les reproches que ces imbéciles font aussi à Voltaire et à Camus, ce qui met Orwell en bonne compagnie.
Théorie de la dictature s’appuie sur une lecture fine des deux écrits majeurs d’Eric-Arthur Blair, 1984 et la Ferme des animaux. Une fois que vous avez décrypté les allusions aux deux systèmes totalitaires frères et rivaux du XXe siècle, le nazisme et le socialisme version URSS, reste l’os de ces deux œuvres : la description de l’essence de toute dictature.
Onfray définit sept principes de cette essence :

– Détruire la liberté ;
– Appauvrir la langue ;
– Abolir la vérité ;
– Supprimer l’Histoire ;
– Nier la nature ;
– Propager la haine ;
– Aspirer à l’Empire.

Et il en tire la grille de lecture de « l’empire maastrichien » (c’est le sous-titre), qui est par ricochet le gouffre où s’engloutissent les nations — par exemple la nôtre.

L’habileté des thuriféraires de l’Europe bruxelloise tient justement à l’identification forte des totalitarismes passés, qui permet de faire passer pour démocratique la conception dictatoriale de leur propre système.
Notez d’emblée que la construction européenne, sous houlette américaine (Onfray raconte dans le menu ce que fut Jean Monnet, bootlegger au temps de la Prohibition, banquier à Chicago, comploteur anti-De Gaulle, agent de la CIA, atlantiste de choc, anti-souverainiste de principe), a su rameuter le socialisme version Mitterrand, et le gauchisme version Cohn-Bendit, Joffrin, Goupil ou BHL — qui en prend pour son grade.
Parce qu’il est temps de rappeler que le gauchisme, plus qu’une maladie infantile du communisme (dixit Lénine), est une maladie sénile du capitalisme. Une maladie bien utile : « Mai 68, dit Onfray, marque la fin de la domination gaullo-communiste qui se trouve remplacée par le tandem libéral-libertaire ». Le rôle de Giscard dans la dissolution de la maison France (à commencer par la dissolution de l’école française grâce à René Haby) est essentiel ; celui de Mitterrand après 1983 aussi : « Cet homme, explique Onfray, fit comme l’empereur Constantin [qui convertit d’un coup l’empire romain au christianisme ] : sa conversion fut celle de toute une gauche, celle du socialisme de Jaurès et de Blum, transformée en bras armé du capital qui ne s’est jamais aussi bien porté qu’avec elle. » . Le référendum sur Maastricht, c’est Mitterrand — et il y mit tout son poids et tout son cinéma de demi-mourant. L’entourloupe de Sarkozy après le rejet du référendum de 2005 sur le Traité de Lisbonne n’est que l’hommage du vice au vice. « Un coup d’Etat des élus contre le peuple » — mais il y a longtemps que les élus ne sont plus au service du peuple (et voilà pour la démocratie !). Du coup, « il ne fait aucun doute que le mouvement des Gilets jaunes, dans son origine et pour l’essentiel de ses revendications qui sont connues et clairement identifiables, manifeste le retour du refoulé maastrichien. »

Je fais une parenthèse. Onfray écrit très bien. « Trop bien », lui reprocha Polac lors d’une émission au début des années 1990 : « Je n’ai jamais su ce que signifiait ce reproche, sauf à célébrer les livres pas écrits du tout ». C’est que la modernité, conformément à ce que j’ai dénoncé moi-même (dans C’est le français qu’on assassine) et à ce que démontre Onfray, a choisi l’oral contre l’écrit — afin de tuer la pensée. « L’une des façons de tuer l’écrit, c’est de tuer l’oral » — certes : d’où la prépondérance des « débats », à l’école (« le cœur nucléaire de l’apprentissage de la langue ») ou à la télé. Le bla-bla érigé en principe pédagogique et démocratique. « L’assèchement intellectuel qui rend impossible toute révolte. » On n’en est plus à brûler les livres, comme chez Bradbury, ni même à les caviarder, comme chez Orwell ou Patrice Jean : « Il suffit juste de rendre impossible le lecteur ».
Onfray accumule donc les formules qui portent, les phrases ciselées qui signifient quelque chose, la rhétorique au service de l’acuité d’esprit. Bref, il est vieux. Daté. Irrécupérable. On ne dira pas de bien de son livre dans Libé, ni dans le Monde, ni dans Télérama. On n’en dira rien du tout — la presse a anticipé depuis belle lurette les injonctions de la loi Avia, et élimine a priori toute pensée non conforme. Cherchez donc Onfray dans les médias, depuis quelques mois…

Il n’oublie pas pour autant qu’il est philosophe, et que comme Socrate l’a démontré à fil de dialogues platoniciens, « si une chose est vraie, le contraire de cette chose ne peut être vrai en même temps ». D’où la conclusion impitoyable — suivez son regard : « Penser qu’en même temps est une formule logique possible ou pensable relève du nihilisme intellectuel. » L’avant-dernière étape de la fusion de la démocratie en dictature — en démocrature —, c’est Napoléon IV. La dernière étape est programmée pour 2050. Le trans-humain. Le post-humain. GAFA forever !

On en revient à la formule toujours d’actualité de La Boétie, pour laquelle Onfray montre une révérence que je partage : « Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres. » Parce que le futur, si nous ne nous révoltons pas rapidement, sera ce qu’avait prévu Orwell — mieux que Greta Thunberg ou Yves Cochet et tous les déclinistes prophètes de l’apocalypse : « Si tu veux une image du futur, figure-toi une botte qui écrase un visage humain — indéfiniment. » Ce n’est pas de deux degrés de plus que nous allons mourir ; c’est d‘avoir confié le pouvoir à une oligarchie de hyènes.

Jean-Paul Brighelli

PS. J’enseigne entre autres en prépas scientifiques — donc, « la démocratie » . Mais aussi dans une classe qui prépare l’Heptaconcours des IEP de province — au programme, le Secret et Révolution(s). Si Onfray est disponible, je l’invite volontiers — avant mars, si possible — à venir expliquer aux uns la dictature, et aux autres la Ferme des animaux, récit d’une révolution au sens copernicien du terme — qui revient à son commencement.

Sainte Greta, priez pour nous !

greta-thunberg-discoursPeut-être vous rappelez-vous Marie Alacoque (1647-1690). Mystique attachée au mystère du Sacré Cœur de Jésus, elle fait partie de ces bienheureuses qui, habilement manipulées par les Jésuites (en l’occurrence Claude La Colombière, 1641-1682), réorientèrent la politique française autour de la Révocation de l’Edit de Nantes (1685). Mais vous vous souvenez sans doute de Bernadette Soubirous (1844-1879), à qui la Vierge apparut 18 fois à Lourdes (nous lui devons de savoir que Marie parle occitan), ce qui a permis à l’Eglise de réactiver le sentiment religieux dans la France post-révolutionnaire. Les témoignages de Catherine Labouré, à qui la même Vierge est apparue rue du Bac juste avant la révolution de 1830, ou de Mélanie Calvat, à qui la sainte mère fit le même coup peu avant celle de 1848, ne s’étaient pas révélés totalement concluants, sur le plan politique. Mais face à une IIIe République obstinément laïque, l’Eglise put compter, dans le dernier quart du XIXe siècle, sur Thérèse de Lisieux — une aubaine, au moment où le pape Pie IX publie à la fois l’encyclique Quanta Cura et son Syllabus (1864), condamnations sans réserves de la séparation de l’Eglise et de l’Etat dont l’idée germait alors chez les vrais Républicains…
Ne nous moquons pas ; après tout, 1,8 milliards de musulmans croient que l’archange Gabriel est venu visiter un chamelier au VIIe siècle…

Mais ça, c’était avant.

-551172603311682824Désormais nous avons Greta Thunberg, zélote de la dernière religion à la mode, l’écologisme intégral — qui, comme le bronzage du même nom, ne laisse aucune espèce dans l’ombre, à part l’humanité.

Une spécialiste de Malraux me dit un jour que l’affirmation du plus célèbre des gaullistes opiomanes (« Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas ») était introuvable dans l’œuvre de l’ancien ministre de la Culture, mais qu’il n’était pas exclu qu’il ait pu proférer la phrase, entre deux pipes. Quoique l’auteur de la Condition humaine préférât en général « spirituel » plutôt que « religieux », prenons au sérieux la citation, pour apocryphe qu’elle soit, ne serait-ce qu’en raison de son succès, qui signifie quand même quelque chose.
Nous assistons en effet à un retour (de bâton) du religieux depuis une quarantaine d’années. Les catholiques, avec la Fraternité de saint Pie X, ont ouvert le feu en 1970. Les sectes protestantes, avides de ramener à la foi les hippies dégénérés, sévissent un peu partout, et sont en passe de convertir le Brésil. Les Islamistes, confortés par les Frères musulmans et tous les cinglés du wahhabisme, sont repartis à la conquête du monde. Mais avec l’écologie profonde (deep ecology dans l’anglais d’Arne Næss, un autre Scandinave illuminé), nous avons droit à la version inspirée de ce qui aurait dû rester une science — nécessaire — des relations inter-environnementales.
C’est en suivant les consignes de ces activistes pas du tout fanatiques que Douglas Tompkins, par exemple, a racheté 810 000 hectares de Patagonie à des paysans déshérités qui se cassaient le dos depuis des générations à tenter d’arracher cette terre ingrate à une nature hostile, puis a cassé les canaux creusés pour assainir le sol, réintroduit les moustiques, qui méritent autant que nous de sucer le sang des pauvres, et finalement rendu les terres au gouvernement argentin, à condition d’en faire un sanctuaire à l’abri de l’homme, cet animal dégénéré. L’effort de dénaturation entrepris patiemment depuis la révolution néolithique, qui a fait des paysages des productions humaines, doit cesser. Le transhumanisme, c’est la sacralisation du diptère — que l’on voudra bien cesser de sodomiser. Back to the trees ! comme dit l’oncle du héros de Pourquoi j’ai mangé mon père — lecture indispensable s’il en est.

La menace du « bug de l’an 2000 » ayant fait « pschitt », les millénaristes du temps présent ont trouvé l’écologie pour alimenter les peurs irrationnelles propres à favoriser l’essor d’une nouvelle religion. Nous voici menacés d’une « sixième extinction », celle de l’Holocène. Nous n’étions pas là lors des précédentes, qui du coup nous passent un peu par-dessus la tête, même si elles ont fourni de jolis sujets au duo Crichton / Spielberg. Mais la prochaine, nous la vivrons en direct live — ou en direct death. Pour corser l’affaire, et conformément au schéma religieux, nous sommes sommés de nous sentir coupables de la disparition des pandas — alors que la récession continue de ces créatures incapables d’assimiler 90% de la nourriture spécialisée qu’elles ingèrent (le bambou) est la preuve formelle de la sélection darwinienne. N’importe : « C’est ma faute, c’est ma très grande faute… »

Manquait une icône féminine pour donner un visage à la prédication. Aymeric Caron — Philippulus le prophète, né chez Tintin et réincarné chez Ruquier — a beau se coiffer comme le Christ de Zeffirelli et se présenter comme le grand-prêtre du Végan, il donne envie de le traiter comme jadis les Florentins traitèrent Savonarole. Et comme mon boucher, qui est un homme raisonnable mais un peu vif, traitera les végans si d’aventure ils venaient lui casser les burnes et la devanture.
Mais une jeune blondinette suédoise, pas plus manipulée par les lobbies de l’écologie profonde que Marie ou Bernadette le furent par les Jésuites ; une gamine au discours soigneusement stéréotypé, appuyée par une presse bien-pensante (Libé, en l’occurrence) qui qualifie automatiquement d’extrême-droite tout ce qui n’encense pas la nouvelle idole, comme le raconte Marianne ; une lycéenne prêchant la grève de l’école et reçue en fanfare par l’Assemblée nationale, le 23 juillet prochain, dans ce qui est censé être le temple de la Raison ; une autiste Asperger — les plus chics — qui rappelle le vieil adage, Beati pauperes spiritu, — voici la prophétesse qui nous manquait. La troisième révélation de Fatima, c’est elle. L’apocalypse n’aura pas lieu quand un pape s’appellera Pierre, mais elle est à portée de main, et son annonciatrice se prénomme Greta — priez pour nous !

Qu’on me comprenne bien. Je ne nie en aucune façon que la Terre soit en phase de réchauffement. Cela fait des centaines de millions d’années que hausses et baisses des températures se succèdent, il fut un temps où le niveau des eaux mettait l’entrée de la grotte Cosquer à l’air libre, et l’âpreté du XVIIe siècle s’explique entre autres parce qu’il coïncide avec un petit âge glaciaire qui vit les moissons geler au mois de mai : une bonne occasion pour brûler vives quelques centaines de sorcières dont les débauches produisaient certainement la colère de Dieu… De même, je suis tout à fait persuadé que l’activité humaine n’a pu qu’accélérer un processus naturel, et que la consommation à tout prix (y compris à prix cassés) du capitalisme moderne a sa part dans cette frénésie calorique. Omnivore raisonnable, je suis tout à fait partisan d’une réduction de la consommation de viande — j’aimerais juste être sûr que toute l’humanité a l’opportunité de consommer des protéines animales, ce qui n’est pas vraiment le cas. Nous hésitons entre la niçoise et la côte de bœuf, alors qu’un bon tiers de l’humanité ignore l’un et l’autre.

Mais ce disant, je reste raisonnable. Cela ne fait pas du tout l’affaire de la secte apocalyptique qui occupe aujourd’hui les médias et la rue. Donner la parole à Greta permet d’occuper du temps d’antenne que l’on consacrerait, autrement, à des problèmes écologiques autrement actuels : par exemple, l’extinction des homards à l’hôtel de Lassay, ou la prolifération des poulets à chaque déplacement présidentiel.
Sommés de nous sentir responsables et coupables, nous sommes incités à prendre le train plutôt que l’avion : Sainte Greta l’impose aux journalistes qui viennent la visiter et recueillir la bonne parole, comme en témoigne justement Libé, frappé par la grâce au gré des quais de gare sur lesquels ses journalistes ont patienté en faisant leur examen de conscience. Et pourquoi pas à pied ? Pourquoi ces écolos ne rechargent-ils pas leurs portables à la bougie, au lieu de consommer de l’électricité produite par des centrales nucléaires ? Pourquoi persister à acheter des baguettes chez le boulanger et des laitues pré-lavées, au lieu de généraliser la cueillette des herbes sauvages — ce qui permet d’éliminer, dans une sélection absolument naturelle, les imbéciles capables de confondre le couscouil et l’aconit ?

La dérive vers le bas de l’école, depuis une bonne trentaine d’années, aura donc eu pour conséquence — entre autres — de jeter dans le bras des gourous de l’écologie (et dans ceux des djihadistes et de tous les fous de Dieu) des gamins auxquels on n’aura pas enseigné les bases d’un raisonnement cohérent et quelques connaissances élémentaires. Le délire actuel de nombre d’élèves — « c’est votre avis, ce n’est pas le mien » — est pain bénit pour les activistes qui entrent dans ces consciences évidées. Vu l’état de l’école, le glissement vers la deep ecology — ils sont allés profond, mais ils creusent encore — s’accentuera dans les années à venir. Je prévois de grandes processions de flagellants, des croisades peut-être, des massacres certainement — productions ordinaires des peurs collectives. Toutes les queues de civilisations ont vu une montée des sectes — le christianisme, qui était loin d’être unifié, à l’époque, a signé la fin de l’empire romain. L’écologie de Sainte Greta n’est jamais que le reflet de nos angoisses existentielles. C’est un symptôme de décadence. Un dégât collatéral. De quoi noircir du papier pendant l’été — à l’automne nous parlerons d’autre chose.
De l’amputation des futures retraites, par exemple.

Jean-Paul Brighelli