El Reino — le film politique que les Français ne savent pas faire

el-reino.20190416032655Je déplorais il y a peu l’extraordinaire carence actuelle de films politiques dans le cinéma français — carence d’autant plus remarquable que les pays qui nous entourent ne manquent pas de cinéastes capables de décortiquer l’état présent du corps social et des éminences qui nous gouvernent. Paolo Sorrentino a dressé, via la représentation du carnavalesque Berlusconi, un état des lieux de la Botte. Et Rodrigo Sorogoyen vient de réaliser, dans El Reino (le Royaume), un tour complet de la politique politicienne de la Péninsule.
Pendant ce temps, les cinéastes français persistent à se demander si leur nombril, avec ou sans cordon attaché, est ou non le pivot du monde, et s’il doit ou non jouer un rôle dans la sodomisation des diptères.

El Reino met en scène un politicien provincial, peut-être promis à un avenir ministériel, compromis dans les magouilles et les financements douteux de son propre parti (sans doute le Parti Populaire, mais ce pourrait aussi bien être le PSOE, tous les partis mangeant, dit le film, dans la même gamelle et détournant les mêmes fonds bruxellois). Comme il faut bien un fusible à la curiosité des juges, c’est lui qui sera sacrifié, lui explique la présidente (ah, enfin, une femme à la tête d’un grand parti — et tout aussi pourrie qu’un homme).
Mais ça ne lui dit rien, à cet homme, de payer les pots cassés pour tous les margoulins qui grenouillent dans les instances supérieures. Du coup, il cherche à récupérer les preuves qui feront plonger tout le monde — il est comme les anciens Vikings, quitte à monter dans la Walhalla, autant ne pas y aller tout seul.
Ces preuves, ce sont quelques carnets dans lesquels un comptable scrupuleux a tout consigné — avec les noms. Pour cela, il plonge dans l’illégalité la plus noire. Jusqu’au meurtre.

Et il apporte ces carnets à la journaliste (seconde femme de pouvoir du film, soi-disant incorruptible, mais qui, comme le lui dit le héros désabusé, est un rouage dans le jeu des pouvoirs qui protègent le pouvoir), qui se dispensera de les montrer à l’antenne, préférant recentrer l’interview — sur les conseils avisés de l’oreillette qui la rattache aux instances exécutives — sur la mauvaise conscience supposée du héros. Comme dit le sous-titre de l’affiche espagnole : Los reyes caen, los reinos continùan. Les rois peuvent bien tomber, les royaumes continuent.

Antonio de la Torre, le principal protagoniste, nous l’avons déjà vu dans la Isla minima et dans Que Dios no perdone (autre grand film politique emballé dans un thriller). Et la journaliste, Bárbara Lennie, a été l’une des principales protagonistes du très beau Todos lo saben d’Asghar Farhadi : non seulement les Espagnols ont un vrai cinéma, mais ils ont, eux, les acteurs qui permettent à ce cinéma d’exister. Nous, nous avons Kad Merad qui joue les gigolos, et Frank Dubosc qui fait (dans All inclusive, un beau titre bien français que les Québécois vont encore devoir traduire) les bords de plage pour la énième fois de sa carrière. Sans compter Cécile de France, Audrey Lamy et Yolande Moreau qui résistent au harcèlement de leur patron et font un casse à l’occasion (c’est dans Rebelles, dont la bande-annonce m’a suffi). Sans oublier Alexandra Lamy en écrivain(e) dont les révélations (c’est dans Chamboule-tout, super-titre) dérangent sa bande de copains. Là aussi la bande-annonce…

Nous ne manquons pas de sujets, pourtant. On pourrait raconter comment quelques milliardaires ont propulsé un petit jeune homme ambitieux à l’Elysée pour leur plus grand profit. Ou comment le même jeune homme a décidé de calquer un calendrier de restauration de Notre-Dame sur son propre agenda électoral — avec l’appui des mêmes patrons soudain mués en mécènes désintéressés. Et comment des organes de presse appartenant à quelques milliardaires appuient, à grands coups de sondages manipulés, l’action des uns mais surtout pas des autres, stigmatisant au passage, grâce à des images soigneusement sélectionnées, les mouvements de protestation suscités par la politique des susdits. Ou…

Jean-Paul Brighelli

PS. Mention spéciale, dans El Reino, à Nacho Fresnada, absolument irrésistible en dirigeant paranoïaque impliqué jusqu’au coup dans des malversations juteuses. Mais voilà : cet acteur connu au-delà des Pyrénées pour ses rôles télévisuels est aussi, et d’abord, un comédien de théâtre qui a joué Macbeth ou le Bourgeois gentilhomme, Garcia Lorca et Euripide. Combien d’acteurs français sont aussi, aujourd’hui, des Louis Jouvet et des Michel Bouquet en puissance ?

Notre-Dame et la valse des millions

661-magic-article-actu-499-37b-057ef1fe4a746a2c3ed3ae85b1-incendie-de-notre-dame-de-paris-la-cathedrale-n-etait-pas-assuree-49937b057ef1fe4a746a2c3ed3ae85b1– Comme quoi, le fric, quand ils veulent, ils le trouvent ! s’exclame le type assis à ma droite devant son café matinal, au bar de Cessenon (Hérault) où je me suis arrêté prendre un petit noir…
Et d’ajouter, avec un accent du terroir inimitable :
– Pour les pauvres, les très pauvres, et les retraités, pour les smicards à la peine, les jeunes sans emploi ni formation, pour les profs sous-payés, pour les flics sommés de faire des heures-sup qu’on ne leur rétribuera jamais, pour les internes des urgences payés une misère, pour les tribunaux surchargés, pour tous ceux qui se font passer devant, à la Sécu, à l’Office de HLM ou à Pôle-Emploi, par des migrants d’aujourd’hui et d’hier forcément prioritaires, pour les paysans qui se pendent, pour les provinciaux qui n’existent plus sur la carte de France, pour tous ceux qui auraient bien aimé avoir un jour à payer l’ISF, et pour tous ceux qui ont le pain quotidien régulièrement hebdomadaire (tiens, il a lu Prévert !), là, ils n’en trouvent pas !

Ce « ils » n’a pas besoin de glose : c’est l’ensemble des êtres de pouvoir, ce pouvoir parisien qui vient de décider que Notre-Dame sera reconstruite en cinq ans (on ne leur apprend pas l’architecture, à l’ENA, ça se voit), qui croit tromper son monde en décrétant la fermeture de l’ENA justement — comme ça, il y aura encore davantage d’entre-soi dans le choix des élites —, qui décrète un Grand Débat où il n’entend que ce qui l’arrange, et qu’il a d’ailleurs pré-écrit. C’est Paris, qui avait déjà un complexe « capitale », et qui n’est plus qu’une usine à bobos, une « ville-monde », comme disent les géographes, qui se fiche pas mal du reste de la France. C’est cette classe journalistico-politique qui s’invite et se fait des ronds-de-jambe et des sourires de babouins, comme disait Albert Cohen, et condescend parfois à demander à un Gilet Jaune sélectionné pour son inaptitude à s’exprimer (pas mon interlocuteur loquace de Cessenon-sur-Orb !) ce qu’il pense, là, globalement, à froid — et étouffe un sourire, ce qui est encore pire que de lui ricaner directement au visage. C’est ce Camp du Bien qui fait la quête auprès des puissants qui ont intronisé le Président de la République, comme le raconte fort bien Juan Branco, et qui aujourd’hui remplissent la sébile pour reconstruire Notre-Dame de Paris en deux temps trois mouvements de menton. C’est ce même camp du Bien qui s’arroge le deuil national né de cette destruction d’un monument merveilleusement « français » et ne s’indigne ni des provocations de l’UNEF qui s’en « balek », ni des réflexions gentiment haineuses de bon nombre de musulmans, qui voient dans l’incendie la main d’Allah le miséricordieux…IMG_20190418_065933

La charité c’est bien, surtout lorsque ça paie. Les duettistes Arnault / Pinault se contenteront-ils d’un abattement à 66%, comme d’habitude, ou profiteront-ils d’un abattement à 90%, que suggère un ancien ministre de la Culture, opportunément embauché par François Pinault pour gérer sa collection personnelle… Un fait qu’oublie de signaler le Monde, au passage. Niel / Arnault / Pinault, même combat ! Voir le livre de Branco.

Il y a en ce moment deux France. Une France majoritaire, largement majoritaire, une France du peuple qui n’a que la rue pour s’exprimer. Et une oligarchie qui a confisqué tous les médias, tous les échelons du pouvoir, 500 personnes qui tirent les ficelles comme autrefois 200 familles et comme autrefois aussi une caste aristocratique, regroupée autour de Marie-Antoinette, et qui l’a suivie à l’échafaud.
Il faut de grands événements pour réconcilier, à chaque fois, les élites auto-proclamées (et il n’est pas inutile de rappeler qu’une élite auto-proclamée n’est en rien élitaire — mais élitiste, ça, oui !) et le peuple. Peut-être cet incendie (involontaire, disent-ils — mais encore ?) permettra-t-il de faire comprendre aux foules que cet argent si facilement trouvé par des gens qui ne sont plus assujettis, depuis deux ans, à l’ISF (et qui n’en ont pas profité pour investir, ni dans la charité, ni dans les entreprises, oh non !), cet argent leur appartient.
Il leur appartient pour restaurer Notre-Dame sans la livrer aux appétits des bétonneurs ou des ferrailleurs, ni des capitaines d’industrie soucieux d’inscrire leur nom dans la pierre et dans l’Histoire de France via une note au bas d’un vitrail, ni des « artistes » auto-proclamés (et un artiste auto-proclamé — voir ci-dessus), mais aussi pour permettre de donner un peu de pain, un peu de confort, un peu de vie et de visibilité à tous ceux qui n’ont rien — et même moins que rien. À tous ceux qui sont, eux aussi, la France.

Jean-Paul Brighelli

Moi / Je, et les avatars de l’Ego

Vous rappelez-vous René Etiemble ? Né en 1909, fils de personne (sa mère était ouvrière modiste, son père voyageur de commerce), même pas parisien (ah, le lycée de Laval, son prestige provincial, sa bruine, etc.), il intègre l’ENS en 1929, et passe l’agrégation de grammaire — sans doute l’une des plus dures. Il se met alors à étudier le chinois et voyage par le monde : il parlait avec la même compétence de la syntaxe française, du pantoum malais ou de l’estampe japonaise. Prof en Sixième, parce qu’il faut bien prendre le problème à la base, il fréquente en même temps Jean Paulhan et la NRF, et il est finalement recruté à l’Université de Chicago, avant-guerre, à une époque où ça ne se faisait pas de partir travailler aux Etats-Unis. Cela lui permet de s’intéresser à la culture hopi : peut-être aurait-il aimé les romans de Tony Hillerman. Il passe par l’Université du Caire, ce qui l’autorisera plus tard à parler de littérature arabe, puis à Montpellier et enfin à la Sorbonne — c’est là que je l’ai rencontré brièvement —, où il invente et enseigne la littérature comparée jusqu’à sa retraite en 1978. Spécialiste de Rimbaud, auquel il a consacré sa thèse (son interprétation des Voyelles est magistrale) et de Nerval (sa lecture du « Desdichado » via les arcanes du tarot fait toujours autorité), de la littérature chinoise classique et du roman libertin du XVIIIe siècle français (il édite dans la Pléiade, outre les Philosophes taoïstes, deux volumes de Romanciers du XVIIIe siècle qui m’ont permis alors de découvrir Louvet et Faublas), archi-spécialiste de l’érotisme à travers les continents, romancier, homme de théâtre, et grand défenseur de la langue française (Parlez-vous franglais ?, c’est lui — que dirait-il aujourd’hui ?), traducteur de T.E. Lawrence (pareil : j’ai découvert les Sept piliers de la sagesse, l’un des livres les plus magistraux du XXe siècle, parce qu’il avait traduit le dernier opus de Lawrence, la Matrice), il était fort haï de ses collègues, tant il était brillant. Une haine dont il s’amusait fort, tant il les méprisait. Les mêmes, à la même époque, conspuaient Barthes parce qu’il n’avait aucun titre universitaire. Leurs successeurs le détestent toujours, mais trois phrases de l’auteur des Mythologies ridiculisent toutes leurs pesantes productions. À chaque fois que l’un de ces supposés « collègues » m’explique qu’il est « chercheur », je pense au mot de Picasso : « Vous cherchez ? Eh bien moi je trouve ».
Ah, le Moi de Picasso !

En 1968, comme Etiemble allait commencer son cours dans l’un des grands amphis de la Sorbonne, une rumeur monta des rangs des étudiants. « Moi / Je, Je / Moi », Moi / Je, Je / Moi » — en crescendo. C’était la façon humoristique qu’avaient trouvée ses élèves pour chahuter l’un des mandarins les plus absolus de l’Université. Qu’il fût maoïste (critique : il encensa le livre de Simon Leys, les Habits neufs du président Mao) ne le mettait pas à l’abri d’un vrai chahut estudiantin comme on savait en produire alors, plein d’humour et de second degré. À une époque où ni les étudiants ni l’UNEF ne consacraient leur temps à interdire des pièces d’Eschyle.
Moi /Je, Je / Moi… Je crois qu’il en a souri. Après tout, au même moment, le Quartier latin flambait, la critique qui montait des gradins de l’amphi était somme toute bon enfant.

Pourquoi ai-je pensé à Etiemble et à cette anecdote ? C’est en constatant, chez mes étudiants, une propension identique à critiquer chez certains de leurs maîtres un Moi quelque peu impérialiste — au nom de leur existence. « Reconnaissez-nous ! » crient-ils. Au nom de quoi ? « Nous existons. Nous sommes des sujets tout comme vous. » Ah oui ? Première nouvelle.
Et les filles d’ajouter qu’il y a en moi un fond de misogynie qui m’amène à critiquer les chiennes de garde et les suppôtes (ne vous scandalisez pas, c’est exprès) d’Osez le féminisme. Celles qui écrivent « iel » pour ne plus faire de distinction entre « il » et « elle », de peur que le masculin ne l’emportât, qui parlent de « femmage » pour éviter le virilisme d’« hommage », et qui croient exister parce qu’elles ont un vagin — un joli mot masculin, tout comme « con », son homonyme. Comme si Etiemble existait parce qu’il avait une bite — un beau mot féminin, imbéciles !

J’allais oublier : elles condamnent Picasso, parce qu’il bousculait Dora Maar. Sans bien réaliser, tant elles sont crétines, qu’amener un génie à peindre la Femme qui pleure vaut bien quelques petites blessures d’amour-propre, et peut-être même quelques blessures tout court.ob_940fa1_picasso-la-femme-qui-pleureComme cette collègue qui refuse de parler de Céline sous prétexte que. Ou comme Angela Merkel, qui vient de faire décrocher deux toiles d’Emil Nolde qui ornaient son bureau de la Chancellerie, parce que le peintre était un peu nazi sur les bords — alors même qu’il était classé parmi les peintres « dégénérés ». Mais comme l’a noté Tholde Rotermund, trésorier de la Fédération allemande des galeries et des marchands d’art, ne serait-ce pas pure hypocrisie de la part d’une femme qui persiste à « s’asseoir au premier rang » au festival de Bayreuth — et quand on connaît l’antisémitisme de Wagner…
Mais qui ne faudrait-il pas interdire, sur de tels critères ?

Les cris des cloportes contemporains m’amusent et me lassent à la fois. Nous sommes entrés dans une ère sans culture — donc sans humilité. « C’est votre avis, ce n’est pas le mien ! » clament les gros connards dont nos classes sont pleines. Mais qui es-tu pour avoir un avis, crapule ?
Etiemble et certains de ses contemporains (il appartenait en gros à la même génération que Sartre et Beauvoir en amont ou Camus en aval, entre autres, il en avait, de la chance) avaient bien le droit de dire Moi / Je. Ils avaient le Moi inépuisable, comme dit Valéry. Par la qualité de leur pensée et de leurs créations — pas en soi ! Dire Moi ne les empêchait d’ailleurs pas de reconnaître la valeur de leurs (rares) semblables : dans les Mémoires d’une jeune fille rangée, Beauvoir cesse soudain de dire Je quand elle raconte sa rencontre avec Sartre, cet Autre si incroyablement brillant, si tellement Lui. Ils furent, quarante ans durant, deux Je majeurs des Lettres et de la pensée françaises. Et qui aujourd’hui pour jouer le rôle de l’intellectuel de référence ? Geoffroy de Lasgânerie ?

Dans la fameuse lettre 81 des Liaisons, Merteuil frappe à grands coups de Moi sur la tête écervelée de Valmont. « Mais moi, qu’ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées ? » lance-t-elle, condamnant par avance toutes les Bovary passées et à venir. Et de raconter par quel « travail sur moi-même » elle est parvenue à la haute citadelle d’où elle invective son ancien comparse. Ce petit maître qui se croit important parce qu’il arrive à séduire une femme mal mariée (bonjour l’exploit !) ou une collégienne naïve — salut la performance !
Evidemment l’orgueil est une forteresse où l’on se sent bien seul. Les semblables d’un être de qualité ne sont pas légion. Mais il est bien préférable à la pseudo-démocratisation qui voudrait nous obliger à reconnaître comme des « égaux » toutes sortes de bêtes rampantes, sous prétexte qu’elles ont le droit de vote et la capacité de consommer.

Parce que la source des maux actuels de notre civilisation pourrissante est là. On cherchait autrefois à exister en se cultivant, en pensant, en créant. René Etiemble a fini par ne plus être connu que sous son seul patronyme, sans prénom — comme « Stendhal » ou « Céline » : des noms de guerre (et c’est bien d’une guerre contre la médiocrité qu’il s’agit) jetés à la face du peuple servile.
Mes étudiants, nos élèves de façon générale, sauf les plus intelligents qui ont choisi l’humilité, qui est le plus sûr chemin pour arriver au Moi, sont en toute occasion des consommateurs. Ils ont encore une certaine révérence pour les produits chers (de l’i-phone à la Rolex de Séguéla, on leur fait miroiter une série de gadgets onéreux dont la possession, leur dit-on, étendra leur surface, comme si être était désormais avoir). Mais ils méprisent souverainement les produits gratuits — et l’enseignement est à leurs yeux une denrée de très bas étage. Ils sont les premiers à calculer que le salaire des profs n’est si bas que parce qu’ils vendent un produit de rebut.
À noter que leurs parents, pour l’essentiel, pensent de même, ce qui explique le taux invraisemblable d’agressions d’enseignants, ces petits fonctionnaires qui accablent leurs grands chéris. Tout comme les consommateurs de trottinettes électriques qui vous rasent les moustaches et vous cassent les pieds. « J’ai bien le droit d’exister ! » clament-ils à 40 à l’heure en sillonnant les trottoirs.
Dois-je avouer qu’il me vient souvent de belles envies de meurtre ? Un coup d’épaule, et plouf dans le Vieux-Port !

Le pire, c’est qu’au fond de leur inconscient, nos contemporains savent que leur Moi est nul. Alors, ils s’assemblent en groupes pour exister davantage. La segmentation en communautés — de couleur, de religion, ou de sexe — est révélatrice de cette insuffisance inavouée. Plus ils ont l’Ego dilaté, et plus leur Moi est déficient. Le communautarisme est la réponse à ce sentiment diffus d’insuffisance. Ils se pelotonnent les uns contre les autres pour oublier qu’il fait froid dans leurs cervelles pleines de courants d’air.
Du coup, l’avis du groupe (et il en est de tous les groupes comme des supporters de foot, ils s’alignent sur l’opinion du plus bête pourvu qu’il parle fort) devient l’avis de chacun. Ah, la solitude du prof qui cherche encore à donner une autonomie de pensée à ces héros du zéro !

Reste Thélème. « Un endroit écarté où d’être homme d’honneur on ait la liberté », dit Alceste. Pourvu que l’abbaye laïque à laquelle nous sommes quelques-uns à aspirer soit largement approvisionnée en millésimes honorables, en musique de qualité et livres à l’unisson, et surtout à l’écart de ce monde pourrissant, c’est la seule solution.
Temporaire, il est vrai. La connerie s’étend. Elle s’étend. Elle gagne. Elle gagnera. « Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas : N’importe. Je me bats, je me bats, je me bats ! »

Jean-Paul Brighelli

Boycottons le Plaza Athénée !

04355ad1b5874bb60c6eb72b7fc0dd8eVous rappelez-vous Outspan ? C’était au milieu des années 1970, et nous nous achetions une bonne conscience anti-apartheid en refusant de consommer des oranges sud-africaines.OutspanCe n’est pas ce qui a directement libéré Mandela, mais enfin…
Et puis il y a eu Nike, accusé à la fin des années 1990 d’utiliser à bon compte la sueur des enfants asiatiques. En pleine campagne de promotion des Air-Jordan. L’ex-star des Chicago Bulls avait bonne mine…
Et maintenant, le sultan de Brunei, Hassanal Bolkiah. Ce gentil garçon dont le frère, Jeffri, a été accusé en 1997 par Shannon Marketic, Miss USA 1992, de l’avoir — elle et quelques autres, dont Brandi Sherwood, Miss USA 1997 — séquestrée, droguée et violée, sous prétexte d’engagement pour travail promotionnel. Le sultan lui-même a nié les faits — et il s’est trouvé un juge américain pour déclarer la plainte irrecevable, puisque tous ces jolis cocos jouissaient de l’immunité diplomatique.

George Clooney a battu sa coulpe. Oui, il a séjourné dans l’un ou l’autre des neuf palaces dont il suggère le boycott. Mais il ne savait pas : le sultan était juste un despote ordinaire, en place depuis 1968. Pas encore le fou de la charia qu’il est devenu, décidé, pour attirer chez lui des capitaux charialement purs, à lapider les homosexuels et les femmes adultères. Depuis le 3 avril, la loi est entrée en vigueur. Du moins, a précisé un communiqué du sultanat, pour les habitants de confession musulmane. Pour les autres, ce sera à débattre (comme plâtre, sans doute).

(Pour la lapidation des hommes adultères, on verra plus tard : insupportable disparité ! Je demande à être lapidé comme mes femmes. Il n’y a pas d’échappatoire à la parité !)

Pour fonctionner, un boycott n’a pas à être total. Ou c’est alors un blocus : sans Waterloo-morne-plaine les Anglais auraient crevé de celui que leur imposait Napoléon, tout comme ils avaient très mal ressenti le Boston Tea Party de 1773. Il n’a pas besoin non plus d’être respecté à la lettre. Il suffit qu’il écorne assez les revenus de l’entreprise concernée pour que sa marge bénéficiaire s’effrite. Pour Outspan, ça n’a pas mal marché, les ventes de l’exportateur d’agrumes ont reculé de 25%. Nike, qui connaissait l’histoire, a rapidement fait pression sur les gouvernements des pays où l’entreprise s’était délocalisée. Toujours ça de pris : les petits Vietnamiens sont toujours aussi mal payés, mais ils sont moins battus.
Quant à Israël, dont on est censé refuser les produits (les dattes Jordan Valley, les oranges Jaffa, les avocats — les vrais, pas William Goldnadel — de chez Kedem et les produits épilatoires Epilady, en plein boom depuis que l’on traque le poil dans ses derniers retranchements), je n’ai pas entendu dire que les appels au boycott aient fait avancer d’un iota la cause palestinienne, ou découragé le cynisme effronté de Bibi. Un boycott trop large rate sa cible.

« Chaque fois que nous prenons une chambre dans l’un de ces neuf hôtels, nous mettons de l’argent directement dans la poche d’hommes qui choisissent de lapider ou de fouetter à mort leurs concitoyens homosexuels ou accusés d’adultère. » L’appel de Clooney, relayé immédiatement par Elton John qui prêche pour sa paroisse, peut marcher : comptez sur Twitter-on-Hollywood pour signaler à la vindicte publique les salopards qui iront se goinfrer la cuisine de Ducasse avenue Montaigne, au Plaza, ou Rue de Rivoli, à l’hôtel Meurice, qui est aussi dans le portefeuille du jeteur de cailloux.
Je sens que les balcons du Plaza vont rapidement défleurir, et que les arcades du Meurice seront vite désertes.
Heureusement, il nous reste le Ritz.

Sinon, que fait-on pour empêcher les islamistes d’appliquer les consignes de leur livre incréé ?
On les vire à Brunei ? Hmm… 5765km2. Pour 1,6 milliards de musulmans, cela fait peu, d’autant que la manne pétrolière commence à se raréfier. Mais en ajoutant l’Arabie Saoudite, où ils ne seraient pas privés de déserts, et le Qatar, fertile en footballeurs, on s’en tire un peu mieux.
J’exagère, bien sûr : une majorité (assez courte, en fait) de Musulmans préfère le libéralisme occidental au règne de la charia. J’en connais même un certain nombre qui nés dans une culture musulmane, sont aujourd’hui incroyants et ont adhéré avec enthousiasme au pata negra, au filet mignon déglacé au porto et aux œufs frits cassés sur un figatelli d’origine.
C’est tout de même mieux que trente jours de jeûne diurne et d’orgie nocturne de Fanta.

Clooney, qui est un garçon manifestement intelligent, a parfaitement ciblé son appel : la cause des femmes adultères, qui ne fait pas tressaillir un cil de chienne de garde, aurait été en soi un peu faiblarde. En y ajoutant les homosexuels, il est sûr de rameuter toute une intelligentsia qui hurle habituellement à l’islamophobie dès que l’on suggère que la burka (pour toutes), les rues interdites, et l’excision programmée (pour les Musulmanes africaines), ce n’est pas trop féministe ni socialement avancé. Islamophobie ! hurlent ces belles âmes. En revanche, la défense des homos, à Hollywood (voir The Celluloid Closet, l’admirable documentaire sur la façon dont pendant 40 ans les cinéastes ont contourné le code Hays qui interdisait toute allusion à l’homosexualité au cinéma), ça parle haut et fort. Et quoique les palaces soient un marché de niche, qui sait si en commençant par ce bout-là on ne finira pas par convaincre Vulgum Pecus, y compris les musulmans intelligents, que le catholicisme jésuite était tout de même autrement confortable que l’intégrisme — d’où qu’il vienne. Et que sous sa forme laïque, entérinée par cette loi de 1905 que Macron a si fort envie de « toiletter », il est définitivement plus fréquentable que ces gens qui ont du pétrole, beaucoup de pétrole, mais les idées courtes.

Jean-Paul Brighelli

Curiosa

imagesAlignés sur les rayons d’une librairie de gare, ce sont des livres pornographiques. Mais dénichés dans l’antre d’un bibliophile spécialisé, ce sont des curiosa.
Curiosa est aussi le titre du premier film de Lou Jeunet, centré sur les amours de Marie de Régnier — qui publia l’Inconstante sous le pseudo de Gérard d’Houville et fut la première femme couronnée par l’Académie française — et de Pierre Louÿs, le merveilleux auteur d’Aphrodite, la Femme et le pantin, les Chansons de Bilitis et Trois filles de leur mère, illustré ici par un tableau de Jean-Louis Forain représentant Marie de Régnier en 1907.Trois-Filles-de-leur-mere portrait Jean-Louis Forain 1907

Trois filles, justement, telle est la malédiction du pauvre José Maria de Hérédia, l’inoubliable poète des Trophées. Trois filles « dont il enrageait », comme disait Mérimée. Poète et impécunieux — pléonasme —, où trouver, « sans dot », à les marier ?
Marie est la seconde de ces trois Grâces désargentées. Elle épouse le gentil poète Henri de Régnier, un symboliste alors fort à la mode et un peu oublié, auquel Hérédia, à qui il a fait obtenir le poste de Conservateur de la Bibliothèque de l’Arsenal, a des obligations. Une dizaine d’années de plus qu’elle, et elle ne l’aime pas.
Parce qu’elle en aime un autre — le beau, le fantasque, le sulfureux Pierre Louÿs. Ce surdoué des Lettres, qui sait absolument tout faire et tout écrire, vient d’acheter le premier Kodak, et s’amuse à photographier toutes les greluches qui passent à sa portée — à en remplir des albums entiers.

(J’ai jadis travaillé avec un photographe de charme compromis dans une affaire de mœurs sordide à laquelle il n’avait participé vraiment qu’à la marge. Cet aimable garçon gardait, soigneusement rangées dans de grands in-folio, près de 12 000 polaroïds de tous les modèles qu’il avait flashés : le polaroïd, pris invariablement sur le rebord de sa baignoire où il faisait s’asseoir la fille, est un juge de paix impitoyable : si vous êtes belle sous Polaroïd, vous serez belle toujours.)

Pierre Louÿs, grand amateur de bordels comme tous les hommes de cette Belle époque, a donc rassemblé des centaines de clichés plus ou moins sulfureux. La fesse est le thème central de ce philopyge distingué dont on a récemment publié l’œuvre argentique.51c0dw6+iOL._SX352_BO1,204,203,200_Voici donc Marie entre les bras et sous l’objectif de notre érotomane distingué (un érotomane est toujours distingué, une brune piquante et le marquis divin). Entre les bras aussi de son esclave du moment, une certaine Zohra ramenée d’Algérie, à laquelle il fait prendre les poses alanguies des bayadères de l’art orientaliste du moment — par exemple celles de Léon-François Comerre.Léon-François ComerreIl pousse son odalisque dans les bras de Marie, réticente d’abord, enthousiaste ensuite. « Je lui ai tout appris jusqu’aux complaisances, je n’ai excepté que les précautions », disait Valmont. Marie tombe enceinte des œuvres de Pierre, et fait endosser l’enfant à son époux — malheureux mais intéressé par ce triangle dont il est le tiers exclu : le clou du film est une splendide scène de candaulisme que je ne vous raconterai pas, pervers que vous êtes.

Et si vous ignorez ce qu’est le candaulisme (à votre âge ? Allons donc !) relisez la jolie nouvelle de Théophile Gautier, le papa de tous ces poètes néo-précieux ou post-Parnassiens, consacrée à cet homme de goût. Gautier qui était lui aussi un fervent photographe, épousa Ernesta Grisi après avoir aimé sa sœur Carlotta. Tout comme Pierre Louÿs épouse finalement Louise de Hérédia après avoir aimé Marie, ou tout en aimant Marie : la littérature et les littérateurs passent leur temps à se copier, s’inspirer, s’inter-pénétrer.
De sorte qu’il les fera poser l’une et l’autre en des combinaisons que la décence rigoureuse qui règne toujours dans mes propos m’empêche de décrire, mais dont le générique final donne une idée.Montage-Marie-de-Regnier-nue

C’est en résumé un joli film, maîtrisé, fort bien joué, où passe habilement l’essentiel d’une époque. Quelques feuilles d’érable préludent à une exposition japonisante bien dans le goût du temps, et la manière dont Marie affuble Pierre de son corset, comme jadis Omphale fit enfiler ses robes à Hercule, nous fait presque regretter l’invention du soutien-gorge.
Quelques personnages secondaires, amants parallèles d’une femme qui ne les compta plus jusqu’à sa mort à 87 ans (ainsi Jean de Tinan, l’un des multiples nègres du Willy de Colette, récemment évoqué ici, et qui carburait au cocktail éther / curaçao) sont bien typés. Lou Jeunet a tiré le meilleur d’un budget étroit, et elle a l’art de raconter toute une époque avec une robe froufroutante ou un papier peint défraichi. Un film prometteur — quoi qu’en dise la presse, qui fait la fine bouche devant ce film précieux sur une femme exemplaire, évidemment moins pincée du cul que les chiennes de garde actuelles, mais autrement exemplaire de ce que peut être une femme quand elle a vraiment du talent — peut-être même du génie.
Car celles qui n’ont ni talent ni génie, pourquoi nous en soucierions-nous — tant il est évident que la parité est le refuge des imbéciles…

Jean-Paul Brighelli

PS. Si vous voulez en connaître un peu plus sur Pierre Louÿs, lisez ses œuvres — et en parallèle l’un ou l’autre des livres que Jean-Paul Goujon, spécialiste exclusif de l’un des plus secrets des écrivains en vue, lui a consacrés. Louÿs a mal fini — paralysé, aveugle : le photographe qui ne peut plus voir, quelle fable exemplaire et abominable…du coté de mon vice

Seuls, et puis très seuls

Igor BastidasVous vous rappelez peut-être :
« J’étais seul, l’autre soir, au Théâtre Français,
Ou presque seul… »

C’est le début d’un très joli poème de Musset sur Molière et le théâtre intitulé « Une soirée perdue ». J’y pensais, « l’autre soir », en regardant l’Ecole des femmes, mise en scène de Stéphane Braunschweig, au Théâtre du Gymnase à Marseille — une mise en scène intéressante, inventive, un Arnolphe de grand talent, une Agnès qui, comme d’habitude (mais Adjani en 1973 face à Pierre Dux a mis la barre très haut) était un peu insuffisante. Bref, des charmes et de l’agrément, comme on dit.
Mais là n’est pas mon propos. Quoique.
Comme j’attendais le début de la pièce, perché dans une loge quelque peu latérale, je jetai un coup d’œil sur l’orchestre et le balcon sis en dessous de moi. Dans la pénombre lumineuse de la salle, les gens regardaient leur portable. Tous. Partout. On voyait, de la position dominante qui était la mienne, ces centaines de petits rectangles palpitant dans leur lactescence. Des gens venus en couple s’isolaient spontanément l’un de l’autre et s’immergeaient dans le flot ininterrompu de messages à recevoir ou à émettre — « Suis au Gymnase et toi » « Où bouffer à 22 h » « Putain Macron » — et autres gentillesses ordinaires. Des existences parallèles — qui par définition ne se rejoignent jamais. Pas un qui se penchât vers sa voisine ou son voisin pour lui susurrer des gentillesses — « Je vais te faire la toupie javanaise dès que nous serons rentrés », « Tu crois qu’ils servent encore à 10h 30 chez Paule & Kopa ? » « Tu as donné à manger au chat avant de partir, sinon il va encore pisser sur la couette en représailles ». Ou encore : « Pourquoi y a-t-il deux home trainers en avant de la scène ? C’est dans Molière, tu crois ? »
N’importe quoi qui ait du sens et suppose une relation, tendresse ou agressivité, peu importe.
Non. Chacun était enfermé dans la tour d’ivoire de son portable.

J’ai déjà évoqué le cas lors d’un passage au Café Florian à Venise. Les technologies de la communication fabriquent de l’autisme aussi sûrement que Jean Foucambert et Evelyne Charmeux, les deux thuriféraires de la méthode idéo-visuelle, ont fabriqué des dyslexiques.

Sur ce, quasi le même jour, je tombai sur un article saisissant du New York Times intitulé « This friendship has been digitized » — écrit par Stephen Asma, prof de philo à Columbia. L’auteur y raconte comment son adolescent de fils joue en ligne indifféremment avec un être humain (ou se prétendant tel, la frontière ces jours-ci s’estompe) ou une « machine intelligente » — et je suis effaré que plus personne ne réalise que cette alliance de mots est un oxymore, à l’heure où le numérique impose une fracture existentielle.
Et de rappeler qu’au Japon, un demi-million de « hikikomori » vivent absolument seuls, enfermés chez eux. « La solitude en Grande-Bretagne, ajoute-t-il, a suffisamment augmenté pour que le gouvernement crée un « ministère de la solitude » ». Et bientôt, ils n’auront même plus l’opportunité de descendre se faire des amis dans le Périgord.
L’auteur a ensuite beau jeu d’opposer cette tendance lourde à l’Ethique à Nicomaque d’Aristote, qui oppose les amitiés passagères au sentiment profond qui reliait Montaigne et La Boétie, « parce que c’était lui, parce que c’était moi ».
(Qu’Aristote commente Montaigne n’est une aberration que pour ceux qui ignorent le grand Principe de Borgès, au nom duquel le génie argentin suggérait d’étudier l’influence de Kafka sur la poésie romantique — un principe qui, mal maîtrisé, amène sur Wikipedia certains de nos contemporains à accuser Voltaire d’insensibilité à la cause LGBT).

Les adolescents passent en moyenne 12 heures par jour face à des écrans — un acquis résultant de la digitalisation des manuels scolaires et de la mise en ligne des exercices, en sus de la fréquentation des sites conviviaux où l’on a la possibilité de faire ami-ami avec des robots, et des flux pornos sur lesquels ils se font les doigts, faute désormais de les exercer sur leurs semblables, ce que la tendance #MeToo leur déconseille vivement. Une créature virtuelle ne demande pas, avant que vous passiez à l’acte et à la Veuve Poignet, la signature en trois exemplaires d’une autorisation à décrocher un soutif, désormais indispensable pour avoir des rapports inhumainement humains.

Reprenons les arguments de Stephen Asma. « En 2005, on reportait déjà que le nombre d’amitiés vraies était en moyenne passé de 3 à 2. Fin 2006, une étude révéla que 25% des personnes interrogées n’avaient aucun ami sur lequel elles pourraient compter. Les études les plus récentes révèlent que cette tendance s’est affirmée, depuis que les adolescents remplacent l’intimité par l’efficacité. »
Le problème, c’est que la génération montante, à force de vivre par écran interposé, finira bientôt par ignorer complètement ce qu’elle rate. « Qu’un ami véritable est une douce chose ! » C’est en conclusion de la fable des « Deux amis » — qui commence déjà par ce fameux vers « Deux vrais amis vivaient au Monomotapa », ce qui d’emblée place l’amitié vraie dans le lot des probabilités improbables. Qu’aurait écrit La Fontaine s’il vivait aujourd’hui ? « Deux vrais amis vivaient dans le cyber-espace » ? Et là, il y en a des foules — des centaines, des milliers, qui « likent », comme on dit désormais en français, ce que vous publiez.
Mais sur qui vous pouvez compter ?… « Ce sont amis que vent emporte », chantait Rutebeuf — et que le numérique dématérialise avant qu’ils s’évaporent.

Jean-Paul Brighelli

Eros et civilisation

Paul Emile Chabas (1869-1937), Matinée de septembre, 1911La toile s’intitule Matinée de septembre. Quelque part sur les rives du lac d’Annecy, Paul Emile Chabas (1869-1937) la peignit entre 1910 et 1911, dans la lumière de l’été finissant. La beauté classique y allait de ses derniers feux, le Salon de Paris décerna à l’œuvre une médaille, sans commentaires désobligeants : le monde de l’art en avait vu d’autres, et des plus raides, et se désintéressait d’ailleurs de cet art tout en joliesse et aurore aux doigts de rose, typique de l’autre siècle, alors que les Cubistes, les Futuristes et les premiers Abstraits envahissaient la scène artistique. En 1912, cela faisait déjà 5 ans que Picasso avait posé ses pinceaux dans un bordel d’Avignon pour peindre ses Demoiselles, une toile qui dans le genre provocation était autre chose que la grâce éthérée de la jeune fille frileuse de Chabas. « J’y ai mis tout ce que je savais faire », devait déclarer cet aimable artiste, spécialiste de portraits chics et de nus féminins coquins. D’ailleurs, il vendit son œuvre facilement à un amateur russe. Et bien plus cher que ce que Picasso vendait ses toiles à l’époque.
Mais ça, c’était Paris. Un entrepreneur en arts américain exposa l’année suivante, au mois de mars, en vitrine de sa galerie de Chicago, une reproduction de l’œuvre de Chabas, re-titrée September Morn.
Les Etats-Unis, civilisation alors un peu barbare, où se faisait sentir encore le puritanisme des quakers de Nouvelle-Angleterre, s’émurent et l’on intenta un procès pour obscénité au galeriste, Fred Jackson. Ce dernier se défendit lui-même en arguant qu’il y avait pas mal d’hypocrisie à condamner ce tableau, quand une statue de Diane exhibait son anatomie dénudée devant le Montgomery Ward Building (elle a depuis été remplacée par un Spirit of Progress beaucoup plus chaste et beaucoup moins grec). Et après une petite heure de délibérations, le jury abonda dans son sens. Le maire, Carter Harrison Jr, fit alors passer une loi condamnant à une amende de 25 à 100$ (une somme énorme à l’époque, de 630 à 2500 $ d’aujourd’hui) tout individu coupable d’avoir exposé une image indécente — et taxa Jackson.,
Rebondissement : au mois de mai 1913, c’est à New York que la Société pour la Suppression du Vice (sic !) protesta contre September Morn, et relança la polémique.
À noter qu’Inez Milholland, une suffragette déterminée, défendit l’œuvre de Chabas en affirmant que la toile était « exquise et délicate, et dépeignait parfaitement la jeunesse et l’innocence » : ce ne sont pas nos chiennes de garde actuelles qui tiendraient de tels propos, elles qui voient de la pédo-pornographie dans n’importe quelle photo de famille…
Les reproductions de September Morn commencèrent à circuler — et des parodies aussi. Il finit par s’en vendre plusieurs millions, dont probablement un certain nombre furent achetées par des puritains émoustillés, tout comme la lingerie la plus froufroutante se vend fort bien dans les pays du Golfe.

Contrairement à ce qu’affirment encore les ligues de vertu, la permissivité, en matière de sexe, est un indice sûr du degré de civilisation. L’Empire romain ignorait les préjugés et les censures sur l’érotisme : lisez donc le Sexe et l’effroi,A11+flCNjxL où Pascal Quignard analyse longuement ce que la décadence chrétienne, qui a entrainé la chute de l’Empire, a malheureusement censuré de cette indifférence aux mœurs des uns et des autres. Vous pouviez, à Rome, coucher avec qui vous vouliez, et être, comme César, « le mari de toutes les femmes et la femme de tous les maris » (Suétone). Mais il a suffi que saint Paul écrive aux Corinthiens en leur prêchant l’abstinence pour qu’une chape de plomb s’abatte sur un Empire qui n’avait plus dès lors qu’à mourir.
Et dans la droite ligne de Marcuse, à qui j’emprunte le titre de cette chronique, la répression du désir, lorsqu’elle s’oppose aux forces vives de la libido, sert sans doute les intérêts de la techno-structure et de la domination sociale (raison pour laquelle on acquiesce si aisément aux diktats des fanatiques), mais pas ceux de la civilisation. Quelques contraintes ne nuisent pas à la créativité, bien au contraire. Mais le triomphe de la contrainte marque de façon sûre la régression de la pensée.

Je ne suis certainement pas de ceux qui disent que l’Islam, né six siècles après le christianisme, a toujours ce même retard. Au contraire : les Arabes ont été, très tôt, une grande civilisation — entre le IXe et le XIVe siècle, quand ils écrivaient les Mille et une nuits, — jusqu’à ce que les Turcs les envoient au diable. Et les Ottomans ont été une grande civilisation, jusqu’à ce que l’Occident les refoule à Lépante ou les écrase à la bataille de Zenta. Ainsi vont les empires.

Que l’Occident se réfugie derrière un politiquement correct frileux ne présage rien de bon. Bikini et monokini exaltaient les Trente Glorieuses. Mais burkini et hidjab de course sont les symptômes d’une déchéance culturelle, d’une hypocrisie répugnante qui fait croire à des analphacons que la chair, c’est le diable, et que les cheveux sont un écho des poils pubiens (ils devraient se renseigner, il n’en reste plus beaucoup, ces temps-ci, de poils pubiens). Ils sont la marque d’une pudibonderie maladive qui voit le mal partout, et d’une décadence civilisationnelle qui nous fait admettre, sous prétexte de non-discrimination, le fanatisme vestimentaire le plus hideux.

Roland Jaccard n’avait pas tort, il y a bientôt deux ans, lorsque le burkini tenta de s’imposer sur nos plages, de parler de « burkinisation des esprits » : cela va bien plus loin que quelques oripeaux de plus ou de moins. Et le plus doué des psychologues suisses ajoutait : « La liberté est encore là, mais on s’en détourne, comme si chacun aspirait à un univers réglementé — et les règlements s’affichent de plus en plus insolemment à l’entrée des piscines — voire à un goulag mou. (…) Le prix à payer sera soit l’asservissement à une religion qui nous est étrangère et ne veut pas nécessairement notre bien, soit une dépression généralisée. Et plus vraisemblablement encore les deux ensemble ! »

Mais tout n’est pas perdu. Le salut viendra-t-il d’Italie, qui a déjà donné deux grandes civilisations au monde, sous Rome d’abord puis au XVe-XVIe siècles ? En 2009, Gianluca Buananno, maire de Varallo Sesia, menaça d’une amende de 500 € toutes les femmes qui arboreraient un burkini dans l’espace public, précisant : « Nous ne devons pas être obligatoirement toujours tolérants. Imaginons le bain d’une femme occidentale en bikini dans un pays musulman. Les conséquences pourraient être la décapitation, la prison ou l’expulsion ». Avant de conclure : « Nous nous limitons à interdire l’utilisation du burkini et si cette décision gêne quelqu’un, cette personne pourra toujours prendre un bain dans sa baignoire ». Ah, l’humour italien… Mais ça ne doit guère plaire aux censeurs européens qui défendent la vertu et le droit des communautés à se ridiculiser.

Jean-Paul Brighelli

Aurélien Taché, vous allez l’aimer !

Capture d’écran 2019-03-22 à 18.56.06Directeur du casting de la République en Marche, c’est un vrai boulot. Dans la foulée de l’élection de Macron, il a fallu rassembler dare-dare un troupeau de futurs députés, out of nowhere, comme on dit dans la langue qui se parle à l’Elysée. Une louche de gens de Droite — bien plus à droite, socialement et économiquement, que jamais Frontistes ne le furent —, une cuillérée finement dosée de députés MODEM, éternels cocus de toutes les majorités, et une pincée de gens de gauche, caution « sociale » d’un gouvernement qui ne fera de cadeau ni aux fonctionnaires, dont les salaires, bloqués depuis six ans, ne seront pas réévalués, ni aux retraités, qui ont tellement bien vécu qu’ils peuvent bien se serrer la ceinture pour que les jeunes achètent leur chichon, ni aux veuves vivotant sur une maigre pension de réversion, ni aux classes moyennes, ponctionnées à fond, ni aux prolos, envoyés en stage pour acquérir la compétence « Faire la queue à Pôle Emploi », ni aux protestataires, tous entassés dans la case « Prison » : ainsi va le jeu de l’oie macroniste.

Ne croyez surtout pas que les ex-socialistes ralliés soient en quelque façon les otages de LREM. Ils en sont le fer de lance. Les amuseurs publics. Des illusionnistes qui agitent d’une main de beaux sujets de société, pendant qu’aux manettes, on joue à des jeux économiques plus sérieux. La vraie France commence et finit à Bercy.
Le plus beau de ces socialos d’opérette est Aurélien Taché.

Rappelez-vous. Ce magnifique trentenaire qui s’est dispensé de passer le Bac (Castaner, lui, l’a au moins eu au rattrapage, à vingt ans, en 1986) a récemment comparé le voile islamique aux serre-têtes des jeunes filles du Couvent des Oiseaux. Et de plaider dans la foulée pour l’abolition de la loi de 2004 sur les signes religieux ostentatoires. Dans la république rêvée de Taché, tous les communautarismes, tous les salafismes, tous les wahhabismes ont droit de cité. Tous frères — frères musulmans bien sûr. Et de déplorer dans l’Obs : « Il n’y a pas un Noir ou un Arabe parmi les maires des cinquante plus grosses villes. Nous devons changer cela. » Des quotas, vite !
D’autant que ce gentil jeune homme propose qu’« on fasse confiance à la banlieue. Des conseils citoyens sans réel pouvoir existent dans les mille trois cents quartiers prioritaires de la politique de la ville. Qu’on leur confie l’utilisation des crédits du ministère chargé de la Ville plutôt que de les laisser à des hauts fonctionnaires qui ne connaissent pas le terrain. » Ce sont les associations « cultu(r)elles » qui vont être ravies !

Taché n’en est pas à son coup d’essai. Il a auparavant commis un rapport en faveur d’une meilleure intégration des étrangers en France, plaidé pour le développement des emplois francs pour les chômeurs des quartiers populaires (tous ubérisés !), fait voter le principe d’un crédit d’impôt pour les personnes hébergeant des réfugiés (proposition rejetée par le Sénat, qui fait sa mauvaise tête depuis que Larcher s’imagine un destin national), et il a jadis pris la défense de la responsable voilée de l’UNEF, cette grande organisation démocratique respectueuse des droits de la femme islamique, pouponnière des futurs cadres socialistes, dont Taché fut un membre éminent. Il est incidemment pour la commercialisation du hijab de running, auquel Décathlon a honteusement renoncé sous la pression des laïcards intégristes dont il faudra bientôt se débarrasser. Tremble, Brighelli !

Le tout en vingt mois. Un record. Je connais des cancres qui en vingt mois de classe n’en accumulent pas autant.
« C’est le seul qui structure une idéologie », dit de lui un membre du gouvernement qui parle — comme les autres — un français approximatif. Un « libéral libertaire », dit le Figaro —comme la plupart des pédagos qui ont déstructuré l’Ecole. Tableau à faire, et à accrocher dans le hall d’un quelconque palais de la République : Aurélien Taché marchant sur les brisées de Philippe Meirieu ! On en confiera l’exécution aux mânes d’un pompier quelconque…

Mais le pire est à venir : notre autodidacte (une capacité en Droit lui a ouvert les portes du concours d’attaché territorial, et il a été immédiatement intégré à l’équipe de Jean-Paul Huchon, l’intègre patron de la région Ile-de-France de 2008 à 2015), aurait-il trouvé un nègre ? Il compte détailler ses idées — le terme n’est-il pas excessif ? — dans un livre « à paraître dans les prochains mois » : quand un éditeur annonce ça, c’est que le livre n’est toujours pas écrit. Ouf !

Jean-Paul Brighelli

Cinéma politique français, oxymore ?

storage.quebecormediaJ’ai vu coup sur coup deux excellents films politiques, au meilleur sens du terme : Vice d’Adam McKay, en janvier, et la Chute de l’empire américain, de Denys Arcand, sorti ces dernières semaines. Deux réussites totales dans des genres a priori différents — car le film politique est d’une grande plasticité. D’un côté,8870_6447 la biographie d’un salopard en chef bien réel, épaulant pour son plus grand profit un crétin patenté (Bush Junior, magnifiquement interprété par Sam Rockwell), de l’autre une fiction autour des aventures d’un naïf aux prises avec quelques dizaines de millions de dollars indéclarables au fisc canadien. De part et d’autre, le fric — car comme disait l’autre barbu, le facteur économique est déterminant en dernière instance. Deux fictions — le documentaire politique, c’est encore autre chose, et de Frédéric Rossif à Romain Goupil, nous savons faire. Et la fiction, écrite ou filmée, bien mieux que le documentaire ou l’essai, est capable de dire l’essentiel d’une époque sans se préoccuper de l’exactitude de détail, que les vrais créateurs laissent aux historiens et aux comptables de poils à couper en quatre.

Pendant ce temps, le cinéma français se regarde le nombril avec insistance, et s’enfonce dans des histoires de couples plus ou moins recomposés ou différents, de la grosse rigolade franchouillarde aux problèmes existentiels en gros plans interminablement muets.

J’ai commencé par penser que nous avions perdu la main — puis je me suis demandé si nous l’avions jamais eue. Certes, tout Godard est politique — mais parfois de si loin, et dans un langage cinématographique si abscons (Remember Weekend ?) qu’il en devient illisible, étant entendu qu’on « lit » un film de Godard, on ne le regarde pas. Alors quoi ? Le Président, d’Henri Verneuil ? 1961 ! Les Grandes familles, de Denys de la Patellière ? 1958 ! La Belle équipe, de Duvivier ? 1936 ! Comme la Marseillaise
Je vais finir par croire que le Professionnel (Lautner, 1981, avec une célèbre musique de Morricone) était un film politique…

Les films politiques qui ont nourri mes années de formation étaient italiens — Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (Elio Petri, 1970), le Conformiste (Bertolucci, 1971), l’Affaire Mattei (Francesco Rosi, 1972). Quand les capitaux étaient français, le metteur en scène — Costa-Gavras — était grec (et les Grecs savent faire du cinéma politique, ô combien !).Voir Z ou l’Aveu.

Pendant que les Américains liquidaient cinématographiquement le Viet Nam, d’Apocalypse now à Voyage au bout de l’enfer ou Platoon, quel film avons-nous produit sur la guerre d’Algérie ? Une allusion à la torture dans le film d’Alain Resnais, Muriel, a failli rapporter au metteur en scène une interdiction totale, heureusement qu’il était marié avec la fille de Malraux. Rien qui soit à la hauteur des Centurions (Mark Robson, 1966, adaptant un livre écrit par un Français, Jean Lartéguy — mais voilà, il n’a pas eu le bonheur d’être aimé à gauche, son éloge des paras gênait les admirateurs du Petit Père des peuples) ou de la Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo (1971 — un film que les militaires américains ont passé et repassé en boucle aux stagiaires et apprentis en coups d’Etat de l’Ecole des Amériques, un film que les gouvernements uruguayen et mexicain ont interdit de peur qu’il ne donne des idées aux peuples les mieux asservis). Même les Algériens ont fait un film (admirablement lyrique) sur une guerre qu’ils n’ont jamais gagnée sur le terrain, mais qu’ils ont su revendiquer pendant que nous nous enfouissions la tête dans le sable du désert (Mohamed Lakhdar-Amina, Chronique des années de braise, 1975, revenu de Cannes en 1975 avec la Palme d’or).
Soyons objectif : Avoir vingt ans dans les Aurès, malgré ses naïvetés cinématographiques, était un film intéressant. Mais à part ça ? On me dit du bien de l’Ennemi intime — mais je ne l’ai pas vu, si Dupontel est un immense acteur, Benoît Magimel me donne des boutons.

Et depuis ? Les Espagnols savent en finir avec la guerre civile (la Isla minima, chroniquée ici-même, avait un arrière-fond politique tenace), les Argentins savent régler les comptes de la dictature (l’Histoire officielle en 1986, ou Dans ses yeux, en 2009), les Allemands savent liquider l’Allemagne de l’Est (Good Bye Lenin ! en 2003, et mieux encore, la Vie des autres en 2007). Les Britanniques même savent faire — voir Billy Elliott, les Virtuoses, The Full Monty et la plupart des films de Ken Loach ou de Stephen Frears.
Et j’en passe.

Pendant ce temps, les Français creusent encore leur nombril, et vu l’hypertrophie de ce point d’ancrage dans l’utilisation du compas national, ils n’ont pas fini de forer… L’auto-fiction a saisi le cinéma après avoir englouti la littérature. Il ne reste plus qu’à mettre en scène les mésaventures d’Edouard Louis et de Didier Eribon, et nous aurons enfin atteint le fond.

Entendons-nous : on ne fait pas plus de bon cinéma que de bonne littérature avec de bonnes intentions ou de bons sentiments. Les films « politiques » d’Yves Boisset (ah my gode, comme disait Mae West, rappelez-vous l’inénarrable Dupont-Lajoie, en 1975, malgré Jean Carmet, Isabelle Huppert et quelques autres) ne sont pas du cinéma, mais des bonnes intentions en 35mm.
À vrai dire, je m’y suis collé moi-même. Mais Main basse sur une île, en 2011, malgré la réalisation énergique d’Antoine Santana, reste un film de télévision — circonscrit de surcroît à la Corse.

C’est que si nous hésitons à faire du cinéma politique (au sens que je donne à ce terme : construire une fiction qui rende compte d’une époque), c’est peut-être que les producteurs n’ont aucun goût pour d’autres sujets que les enculages de diptères germano-pratins ? Quai d’Orsay, qui ne manquait pas de qualité, était au mieux une pochade, où seul Niels Arestrup mettait un poids inquiétant. Mais Thierry Lhermitte composait un Villepin virevoltant fort drôle — et déconnectait le film de tout sens politique.

Quant au cinéma historique, il ne faut pas y penser. Pendant que les Anglais font des merveilles avec les aventures d’Elisabeth Ière (non, pas avec Marie Stuart, qui est une calamité filmée où au bout de dix minutes on souhaite voir s’abattre la hache du bourreau sur le cou de l’épouvantable Saoirse Ronan, mais avec Cate Blanchett en 1998), de la reine Anne (avec Olivia Colman et Rachel Weisz dans la Favorite), ou de Victoria avec Confident royal (2017 — Judi Dench sublimissime), nous sommes incapables de faire un film en costumes — nous qui avons excellé dans le genre, rappelez-vous Jean Marais dans ses œuvres, ou Adjani dans la Reine Margot — 25 ans déjà !

C’est bien un problème de production — et d’ego des réalisateurs. On confie des caméras à des gamins et des gamines qui n’ont rien de plus pressé que de filmer les cicatrices de leurs boutons d’acné. Rendez-nous Jean Renoir !

À moins que nous soyons un pays fini — et les carences de création ont toujours été des marqueurs infaillibles des pays finis, des régimes à bout de souffle, des empires qui s’écroulent. Après Suétone ? Macrobe ! Lactance ! Et tous les écrivains chrétiens soucieux de souffler sur les cendres.
Un de ces quatre, nous nous apercevrons que nous sommes l’ombre de nous-mêmes — l’ombre de notre ombre, l’ombre de nos chiens.

Jean-Paul Brighelli

PS. Je sors du Chant du loup, qui a failli être un très bon film politique — mais par quelle perversion le metteur en scène, qui est tout de même un garçon à suivre, a-t-il cru nécessaire d’inclure une scène de cul sans intérêt dans ce huis-clos sous-marin ? Il aurait pu rivaliser avec le Bateau de Wolgang Petersen ou l’Octobre rouge de John McTiernan — et quelques scènes sont presque des parodies de thrillers américains. Très regardable, mais quel dommage…

Curling

« Ils ont fait tout ce qu’ils ont pu pour lui rendre la vie la plus simple possible, comme ces types qui balayent devant la pierre de curling pour qu’elle glisse bien… »

Ainsi parle Jussi Adler Olsen dans Selfies — la dernière traduite des enquêtes du fameux « Département V », dont le romancier danois a narré les exploits dans Miséricorde, Profanation, Délivrance, et quelques autres polars mémorables dont les adaptations au cinéma ne déméritent pas.
Celle à qui l’on a rendu ainsi la vie aussi simple que possible, dans le roman, est l’une des représentantes émérites de la « génération α », comme il est convenu d’appeler les gosses nés aux alentours de l’an 2000 — après les génération x, y et z. Des enfants choyés, sur-protégés, par des parents-poules et un système scolaire dont on a évacué tout problème traumatisant. Des gosses qui pensent que la vie est facile, que tout leur est dû, qu’un excellent boulot les attend à la sortie du Grand N’Importe Quoi éducatif dans lequel ils auront traîné leurs fesses et leur ennui pendant une quinzaine d’années, et que même si ce n’est pas le cas, la société les prendra en charge et leur fournira une allocation confortable (ou un salaire à vie) pour ne rien faire d’autre que s’offrir du vert à lèvres, des robes obsolètes à peine portées, tout en écoutant sur leur précieux Smartphone les tubes affligeants du dernier DJ. Et de se flasher entre copines, comme si leur vie n’était qu’une longue succession de selfies… Du coup, quand on les tue, les unes après les autres, le lecteur ne s’afflige guère…

Je suis mentalement passé du roman d’Adler Olsen aux Tribulations d’un Chinois en Chine, le merveilleux roman de Jules Verne paru en 1879 — dont Philippe de Broca, réalisateur trop sous-estimé, a tiré un film parfaitement délirant en 1965, avec Belmondo, Ursula Andress et Jean Rochefort. Un délice.Capture d’écran 2019-03-11 à 17.48.30Que raconte Verne ? Qu’un jeune milliardaire de l’Empire céleste s’ennuie fort — tout lui est tombé tout rôti dans la bouche depuis sa tendre enfance. Il est riche à millions, il n’a aucun souci, « jamais un pli de rose n’a troublé son repos ». Son meilleur ami, Wang, un philosophe chargé d’un passé tumultueux, lui explique donc que « si tu n’es pas heureux ici-bas, c’est que jusqu’ici ton bonheur n’a été que négatif. C’est qu’il en est du bonheur comme de la santé. Pour en bien jouir, il faut en avoir été privé quelquefois. » Et de conclure qu’il « souhaite un peu d’ombre au soleil de son hôte, et quelques douleurs à sa vie. »
Et croyez-moi, il va lui procurer quelques sensations rares et délicates — la crainte d’être tué dans l’instant pendant tout un mois, « quelques terribles angoisses », « presque au-delà de ce qu’il était humain de faire » — et ce, comme il le précise, « bien que son cœur en saignât »…

On a aplani la pédagogie. On a supprimé tout effort, en supprimant toute difficulté. Peut-être vous rappelez-vous cette BD si drôle de Franquin, montrant Gaston allergique au mot « effort »?SQEx8nJ Voilà un désagrément qui ne saurait toucher les enfants d’aujourd’hui — en Occident tout au moins. Les problèmes de maths sont reformulés sous un énoncé immuable — « montrez que » — et la solution est avancée. Les questions de Français sont de la même farine : « Dans le poème « Liberté » d’Eluard, quel est le mot le plus fréquent ? » Ou encore :  « Say something in english » — « Fuck you » — « Wonderful ! » Jusqu’au Bac, et au-delà dans bien des formations universitaires, la route est lisse, un vrai billard.
En Classes préparatoires, c’est un peu plus ardu. C’est parfois même escarpé. C’est que l’on a décidé de sélectionner — sauf quand (ça m’est arrivé récemment) un Inspecteur Général décide que vos méthodes sont définitivement trop brutales. Hé quoi ! Vous croyiez dégager des élites, mais on vous somme d’aplanir la route aux plus incompétents, on vous accuserait presque de l’échec de certains… Comme dans certaines épreuves cyclistes où l’on balaie les gravillons avant le passage des coureurs de peur qu’un champion dérape…
L’image du curling est pleinement adéquate. En balayant très fort et très vite devant la grosse boule de granit poli, on lui permet de glisser au mieux jusqu’au rond central, en produisant par frottement une mince pellicule d’eau sur laquelle la pierre fait de l’aquaplaning. Un velours…

J’ai dit ici, il y a bientôt quatre ans, mon admiration pour Whiplash, le remarquable film de Damien Chazelle sur l’univers des batteurs de jazz. Bien sûr, le chef d’orchestre qui pousse le jeune héros au-delà de ses limites, et jusqu’à la perfection, peut être accusé de manipulation ou de cruauté mentale — et alors ? Je me rappelle y avoir évoqué la critique de Télérama, écrivant : « Imaginez le marquis de Sade à la tête d’un IUFM ». Eh bien oui, qui d’autre que le Divin Marquis devrait être chargé de la formation des maîtres ? Un peu de cruauté me messied pas à la vraie pédagogie, tant il est vrai que tout effort est douloureux, que toute exigence est cruelle — mais à la fin, le jeune batteur vous sort sur Caravan un solo qui est la copie conforme de celui de Charlie Antolini ou de Buddy Rich. Mais je doute que les parents, l’administration, et les élèves eux-mêmes, instruits selon la loi du moindre effort, comprennent que c’est pour leur bien qu’on les flagelle — alors qu’ils l’admettent assez facilement dans le domaine sportif. Que c’est dans leur intérêt qu’on les bouscule, afin que leur bonheur désormais émerge d’un itinéraire tourmenté, et non d’un ciel sans nuage.

Jean-Paul Brighelli