Le Panoptique et les GAFAM

Presidio Modelo, Cuba, 1927-1967Peut-être avez-vous oublié Jeremy Bentham (1748-1832), l’un des très grands théoriciens de l’utilitarisme et du libéralisme. En 1791, il édite le système du Panoptique, une prison pensée pour que chaque détenu soit sous le regard de gardiens invisibles, perpétuellement présents, sans savoir s’il est ou non observé. À partir d’une tour centrale, le regard plonge sur toutes les cellules. Quelques prisons ont été réalisées selon ce principe, à Autun en France, à Kilmainham en Irlande, et particulièrement le Presidio Modelo à Cuba — voir ci-dessus. George Orwell s’est inspiré de cette théorie en imaginant ce qu’une technique moderne d’écrans et de caméras permettrait à un régime fascisant. Efficacité maximale pour un coût bien moindre que celui des prisons classiques. Michel Foucault, qui pourtant ne connaissait pas les technologies les plus récentes (il est mort en 1984) y voyait « le rêve paranoïaque de notre société, la vérité paranoïaque de notre société ».

Nous y sommes. Un coup d’Etat s’est déroulé sous nos yeux sans que nous y prêtions attention. Pire : il a très largement notre approbation. La Boétie expliquait déjà au XVIe siècle (oui, ça vaut le coup, de lire !) que toute servitude bien pensée devient volontaire. Et que l’esclave, mis en condition, appellera sa servitude « liberté » — tout comme Orwell énonce les grands principes de Big Brother, entre autres « La liberté, c’est l’esclavage ».
Ce coup d’Etat s’est déroulé non sous la cravache d’un général ivre de puissance, mais sous la houlette des technologies de l’information.

Un remarquable article tout récent de Shoshana Zuboff, professeur émérite à Harvard et auteur de The Age of Surveillance Capitalism (2018) explique en détail dans le New York Times le processus de cet asservissement auquel est soumise une population mondiale enthousiaste. Son grand âge elle dit elle-même que cela fait 42 ans qu’elle observe l’émergence du règne digital en tant que force active de la civilisation de l’information — lui permet un recul que nos démocraties modernes, obnubilées par l’instant et oublieuses de l’Histoire (qui n’est plus enseignée) prennent rarement.
Les métaphores usuelles ont un sens. Le « Web », c’est une toile — comme celle de l’araignée, pour capter les papillons. Le « Net », c’est un réseau — un filet, en français cynégétique, celui avec lequel on attrape les petits oiseaux. Les uns et les autres se croient encore libres jusqu’au moment où ils sont dévorés.
C’est ce que l’auteur appelle le capitalisme de surveillance. « Reposant sur la force de leurs capacités de contrôle et pour la sauvegarde des profits engendrés par ce même contrôle, les nouveaux empires ont bâti un coup d’Etat épistémologique anti-démocratique caractérisé par une concentration sans précédent du savoir intime de chacun de nous et le pouvoir incommensurable issu d’un tel savoir ».
Ce savoir se définit par trois questions : Qui sait ? Qui décide qui sait ? Qui décide qui décide qui sait ? Le capitalisme moderne détient les réponses à ces trois questions. C’est l’essence de son coup d’Etat.
À parler de l’éventualité d’un coup d’Etat mené par Donald Trump, on a occulté le coup d’Etat réel, qui a consisté à gommer le président des Etats-Unis, interdit de communication par Facebook et Twitter. Au mépris du Ier amendement — au nom duquel l’ex-président vient d’être exempté de toute responsabilité par le Sénat.

Ce coup d’Etat est passé par quatre phases distinctes.

Premier temps : appropriation des vies individuelles comme ressources d’information. Puis, second temps, montée des inégalités selon ce que vous représentez en termes de potentialités économiques. Les algorithmes, à ce stade, définissent l’intérêt que l’on vous portera. L’information sur l’âge, par exemple, permet de vous inclure dans un segment précis et de vous adresser des publicités juteuses — du Viagra pour tous aux douches aménagées en passant par les ascenseurs greffés à vos escaliers. La troisième étape — nous en sommes là — est celle du chaos produit par des structures de désinformation — la présente épidémie est un exemple frappant. Le quatrième temps sera l’institutionnalisation de la domination des acteurs majeurs — les GAFAM et ce qui orbite autour de ces compagnies majeures —, voués à terme à remplacer les structures démocratiques. Personne n’a élu Jeff Bezos (Amazon), Bill Gates (Microsoft), Larry Page et Sergey Brin (Google), Tim Cook (Apple) ou Mark Zuckerberg (Facebook). Mais ils ont le pouvoir effectif, et leur poids financier, outre le financement direct d’hommes politiques, leur permet de contrôler n’importe quel gouvernement — voire de le faire élire, afin de conserver une façade derrière laquelle les vrais maîtres s’en donnent à cœur joie. Nous militons éventuellement pour le renforcement des contrôles aux frontières, sans réaliser que pour les géants du Net, il n’y a pas de cyber-frontière, et que le marché global définit ses propres critères de pénétration et de rejet.
De ce point de vue, l’islamisme hostile aux Etats démocratiques est parfaitement compatible avec le cyber-marché. Après tout, les fanatiques aussi sont des consommateurs.Le-panoptique-de-Bentham

Nous pouvons opter pour une société démocratique, ou pour une société de surveillance, mais pas pour les deux. Le grand combat a commencé : ce sera l’affaire de cette décennie qui commence.

Dans l’appropriation de la démocratie par les grandes sociétés, tout est utilisé. Le 11 septembre impliqua une surveillance générale aisément acceptée. Les agences d’espionnage durent se rallier à des entreprises privées pour espionner partout dans le monde, bien au delà des contraintes constitutionnelles ou légales. L’exception anti-terroriste est devenue la règle. Que les responsables américains accusent Huawei de stocker des informations sur les citoyens américains est une plaisanterie, quand on sait que la CIA en fait autant au niveau mondial depuis deux décennies au moins.

La beauté de la métaphore « Web » tient au schéma neuronique de la Toile. Se connecter, c’est connecter d’autres « amis », c’est étendre l’empire du Bien (on suppose que le Mal, lui, cherche à se dissimuler). Comme aux premiers temps du capitalisme, il y a collusion entre l’impératif économique et l’impératif moral.
D’où le puritanisme (on sait les liens de l’éthique protestante et de l’esprit du capitalisme, pour reprendre le titre du plus important ouvrage de Max Weber) de ces géants du contrôle. Un algorithme est sans humour ni nuance. Les seins de la Liberté guidant le peuple sont proscrits par Facebook. C’est amusant, et anecdotique. Mais des milliers de mots sont sous surveillance : notre liberté d’expression s’arrête là où l’ont décidé les marchands qui nous gouvernent, et qui décident de qui mettre en place, à l’échelon gouvernemental, pour ne pas heurter le business.

Voilà déjà longtemps que nous avons appris à nous arrêter aux feux rouges, sans que la présence d’un agent soit nécessaire. Un système informatisé régit notre conduite. Il en est de même au niveau de l’information : des robots décident désormais de ce qu’il nous est loisible de dire ou de croire. Toute critique des traitements anti-COVID recommandés par les grandes compagnies saute automatiquement. Nous pouvons bien nous gausser des Chinois qui n’oseraient plus une opinion négative sur Xi Jinping. Contester Pfizer ou dire du bien de Didier Raoult nous fait basculer automatiquement dans l’empire du Mal. Se promener sur les sites de QAnon — même pour information — nous signale à la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), nous apprend le Figaro. En revanche, vous pouvez impunément fréquenter le site de l’« influenceuse » Léna Situations, qui fait la promotion de la marque Zara — et acheter son livre. C’est sans danger.

Seule une insurrection démocratique (mais voilà : on est parvenu à faire croire que l’insurrection est par essence anti-démocratique) peut renverser le cours des événements. Il faut démanteler les GAFAM, parce que ces compagnies sont en train de nous démantibuler. Le capitalisme à l’ancienne avait brisé certains des trusts qui s’étaient constitués dans la foulée de la révolution industrielle. C’est ainsi que la Standard Oil fut éparpillée façon puzzle en 1911, ou AT&T en 1982. Mais c’est fini. Les procédures lancées contre IBM ou Microsoft ont été abandonnées. Apple est aujourd’hui poursuivi pour entente illicite avec d’autres éditeurs numériques — qui ont accepté de payer une amende préventive pour éviter justement des sanctions plus lourdes. Une goutte d’eau dans leurs bénéfices.
Les gouvernements sont impuissants parce qu’ils ont été mis en place par ces structures supra-nationales. C’est aux peuples de reprendre le pouvoir — mais s’ils préfèrent surfer sur Facebook ou s’indigner sur Twitter…

Jean-Paul Brighelli

Le retour du Croisé

Carl Friedrich Lessing (1808-1880), le Dernier Croisé, 1835Parfois une œuvrette sans grandes prétentions nous touche davantage qu’une réalisation magistrale. Une chansonnette plus qu’un opéra, un roman à deux balles plus qu’un chef d’œuvre consacré. Ou une toile académique plus qu’une révolution artistique.

Par exemple, pour moi, ce Dernier croisé, peint en 1835 par Carl Friedrich Lessing (1808-1880), illustration au premier degré d’un poème de Karl Immermann (qui ça ?), « le retour du Croisé », publié en 1826. Deux œuvres parmi tant d’autres de ce romantisme troubadour dont Emma Bovary se « graisse les mains », ces romances de Walter Scott qui amènent les petites bourgeoises de province à rêver « bahuts, salle des gardes et ménestrels » et à vouloir « vivre dans quelque vieux manoir, comme ces châtelaines au long corsage, qui, sous le trèfle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir. » Foutaises, dirait Flaubert.

Le cheval est d’un gris très pâle, accordé au manteau ivoire et à la barbe blanche du cavalier — « Et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu », chantait très bien Ferré. On sent bien qu’il revient de plusieurs défaites, et d’un nombre infini de déceptions. Le cheval peine à porter encore un peu son chevalier, le paysage est inhospitalier, la terre brute, incultivable, et le ciel se confond avec la mer à laquelle le héros fatigué tourne le dos, tandis que les ombres s’allongent, parce que le crépuscule menace. La lumière tombe de partout à la fois. Le soleil est à gauche, sur l’épaule du chevalier, mais son visage, qui devrait être au moins partiellement à contre-jour, est éclairé de quelque désespoir intérieur. Teintes chaudes de la terre, teintes froides du ciel. Le dieu qui préside à cet orage suspendu a renoncé à tout, même à sa colère.

Quel âge a-t-il ? Il est voûté, il supporte à peine le poids de ses armes — sans doute ne les a-t-il jamais déposées depuis son départ, il y a tant d’années… Il est seul, bien sûr, ses compagnons sont morts depuis longtemps. Un tableau d’ordinaire n’a que deux dimensions, mais celui-ci (au Rheinisches Landesmuseum de Bonn) exprime le Temps de façon virtuose.
Quant à savoir ce qui nous parle dans une œuvre… Quel écho de concernement m’appelle dans ce chromo ? C’est plus que de l’identification, je suis tout à la fois le cavalier déçu, le cheval fourbu, le paysage hostile.
La toile, 66 x 64 cm, est à peu près carrée — un format assez rare en peinture. Quadrature d’un cercle qu’il faut deviner, dont le centre se situe à peu près sur la main droite, affaissée, du cavalier solitaire et encore loin de son foyer.
Son foyer ? Allons donc ! Nulle châtelaine ne l’attend. Il a enterré tous ses compagnons, la belle qui l’espérait est morte de consomption, comme il se doit. Il est une force qui va — sauf qu’il n’a plus de force, à peine celle de tenir les rênes. Et son vaillant coursier, tout aussi fourbu que son maître, a vu trop de batailles pour oser autre chose qu’un pas hésitant.

Les Romantiques rêvaient à des épopées inconnues, eux qui étaient nés après les grandes chevauchées de l’Empire. Dans ces années 1830, l’Europe est sous la botte de Metternich. Les jeunes gens enfiévrés sont priés de se taire, en attendant le Printemps des peuples — alors ils rêvent de chevaliers poudreux revenant de guerres perdues, vivant jadis dans un rêve héroïque et brutal, enfoncés désormais dans le sentiment d’un immense désastre.
Ce n’est pas la défaite en soi qui est terrible. C’est d’y survivre. Et de voir alentour, grouillant comme des termites, des formes hideuses qui ont pris le pouvoir, et dont le rêve consiste à faire la somme de 1 + 1.

Dois-je vraiment développer ? Une allégorie perd de sa puissance quand on l’explicite. Mais autant le dire, parce que l’époque ne comprend plus à demi-mot : dans mon combat pour l’école, les amis qui ne sont pas morts ont fini par trahir. Et on me hait comme on hait toujours Cassandre.
Quand on n’a pas eu la chance de mourir à la fleur de l’âge, ni de succomber au combat, il reste le désespoir de s’être battu pour rien — et de chevaucher vers la mort, au dessous d’un ciel vide.

Jean-Paul Brighelli

Didier Lemaire : un hussard de la République aux prises avec l’islamisme

B9726084778Z.1_20210209142708_000+G9JHIMGOC.1-0Didier Lemaire enseignait la philosophie au lycée de Trappes depuis vingt ans. Sans problèmes. Sauf que la situation s’est sérieusement dégradée depuis que début novembre, juste après l’assassinat de Samuel Paty, il s’est demandé, dans une tribune sur l’Obs, « comment pallier l’absence de stratégie de l’Etat pour vaincre l’islamisme ». Il n’y formulait pas de provocations, il s’adressait à ses collègues, et décrivait « la progression d’une emprise communautaire toujours plus forte sur les consciences et sur les corps ». Le choix du comparatif, « plus forte », n’était pas innocent : à l’orée des années 2000, il avait vu brûler la synagogue de la ville, et les familles juives partir l’une après l’autre.
Après les attentats de 2016-2016, il s’est engagé dans des actions à visée préventive dans cette ville où circulent plus de 400 « fichés S ». En 2018, il a co-signé avec Jean-Pierre Obin — qui dès 2004 dénonçait l’emprise du fondamentalisme religieux dans nombre de cités — une lettre au président de la République « pour lui demander d’agir de toute urgence afin de protéger nos élèves de la pression idéologique et sociale qui s’exerce sur eux, une pression qui les retranche peu à peu de la communauté nationale ».
Le résultat ne s’est pas fait attendre : il a reçu des menaces si circonstanciées qu’elles lui valent aujourd’hui une protection policière.
Les médias se sont émus. Comment, aux portes de Paris… Sans doute n’avaient-ils rien vu venir ?
C’est sur cette problématique cécité des médias et des politiques qu’a commencé notre entretien, ce jeudi.
JPB

Jean-Paul Brighelli. Presque 20 ans après les Territoires perdus de la République, où Georges Bensoussan et quelques autres décrivaient déjà l’emprise islamiste sur des départements entiers, comment peut-on encore prétendre ne pas savoir ?

Didier Lemaire. Que ce soient les médias, dont le silence alimente le déni national, ou les enseignants, soumis à la tactique du « #PasDeVagues », tout témoigne d’une peur profonde. Or, l’islamisme s’alimente à cette peur. Il en fait son terreau pour s’étendre — ce qui, du coup, la renforce, dans un cycle sans fin.

JPB. Quand la nouvelle des menaces qui pesaient sur vous s’est répandue, qui s’est manifesté le plus vite, des politiques ou des médias ?

DL. La première à m’appeler fut Valérie Pécresse — avec beaucoup de sympathie et d’éloquence. Puis Bruno Retailleau, qui au moins sur la question de l’Ecole et de la laïcité s’est révélé impeccable. Et Emmanuelle Ménard, l’épouse du maire de Béziers — dont je ne partage guère les idées, mais qui m’a assuré de son soutien.
Du côté des médias, le pire a côtoyé le meilleur. Le meilleur, ce fut Stéphane Kovacs, au Figaro, plein d’empathie et surtout doué d’un style qui m’a rappelé Henri Calet, que j’admire fort. Ou Nadjet Cherigui, dans le Point, une belle rencontre avec une belle personne. Ou Pascal Praud et Elisabeth Lévy, sur CNews — même si Praud a cru bon par la suite de chercher un poil sur un œuf en critiquant mon affirmation sur l’absence de femmes dans les cafés musulmans de Trappes…

JPB. Ou de Marseille…

DL. Une évidence pour qui connaît la ville.
Le pire, ce fut sans doute l’Express, qui sous prétexte que j’avais jadis donné deux papiers à Causeur, m’a immédiatement situé à l’extrême-droite, et a voulu comptabiliser les coiffeurs mixtes de la ville… FR3 aussi a tout fait pour discréditer ma parole — alors que Médiapart ou Libé ont paru pleins d’empathie. Médiapart en particulier a compris le travail que j’essayais d’effectuer en direction des jeunes filles musulmanes, dont l’Ecole est la seule échappatoire. C’est bien simple : des lycéennes m’ont avoué que quand elles rentraient chez elles, leurs familles les « désinfectaient » — c’est le mot qu’elles utilisent — pour les purger des poisons insinués pendant la journée dans une école où l’on distille l’exercice de la libre pensée et de la laïcité.
Je crois qu’en fait les réactions sont fonction de la connaissance du problème — mais combien de journalistes ou d’hommes politiques ont une connaissance exacte de l’emprise islamiste ? Le déni, vous dis-je…

JPB. Le maire de Trappes, Ali Rabeh, vous a aussi cherché des poux dans la tête

DL. Maire, il ne l’est plus vraiment, ou en sursis, le tribunal administratif vient d’annuler les élections municipales. Son élection a été invalidée à cause d’agissements singuliers — des pressions sur des électeurs, via une association dont il était président, ou l’absence de cadenas sur les urnes, entre autres. Il a fait appel, il reste au Conseil d’Etat à approuver la décision judiciaire, mais cela ne saurait tarder. Dans tous les cas, ses efforts auprès de la « communauté » ne seront pas payés de retour, il est désormais inélégible.

JPB. Et l’Education Nationale ? Comment a-t-elle réagi ?

DL. Très bien. Aussi bien le rectorat que le ministère — et j’ai rencontré l’un et l’autre — ont été très bienveillants. Ils m’ont assuré qu’ils approuveraient mon choix, que je préfère changer d’établissement — ils m’ont immédiatement proposé deux postes — ou rester à Trappes. Bien sûr, il y a la question de ma sécurité. Mais c’est au fond une double contrainte. Rester, c’est m’exposer à des représailles dont la mort de Samuel Paty donne une idée. Muter, c’est fuir — et transformer mes harceleurs en vainqueurs.
En fait, ai-je encore un avenir au sein de l’Education Nationale ?
Je suis prof de philo depuis 1991. Ça a été toute ma vie pendant presque trente ans. Mais les conditions requises pour enseigner ne sont plus là.

JPB. Vous pensez qu’on ne peut plus enseigner dans ces localités sous influence ?

DL. J’ai enseigné pendant des années, et avec beaucoup de bonheur. Les élèves venaient en classe goûter à une liberté qu’ils ne connaissaient pas chez eux ou dans leur quartier. De cela ils m’étaient reconnaissants — et en même temps, il est difficile d’évaluer ce qui est authentique et spontané dans cette attitude, et ce qui est duplicité…

JPB. La taqîya…

DL. Oui, le mensonge recommandé par l’Islam lorsqu’on parle à un hérétique, afin de ne pas se souiller. En fait, ils sont dans une situation schizophrénique, ballotés entre le désir de s’évader — mentalement au moins — et l’obéissance promise à l’oumma, la communauté des croyants. Laïcité à l’école, charia à la maison. Ils sont dans un conflit de loyautés.
Et je crains qu’aujourd’hui ils ne fassent semblant.

JPB. Où vous situez-vous, politiquement parlant ? À gauche ?

DL. Les catégories droite / gauche n’ont plus guère de pertinence. J’ai rejoint le Parti Républicain Solidariste de Laurence Taillade, qui a transité par le Parti des Radicaux de Gauche et le Modem. Pour son appui inconditionnel à la laïcité, et en même temps à une certaine forme de libéralisme : de goût et de formation, je suis plus près de Montesquieu que de Marx.
Et je suis un hussard de la République, au sens le plus traditionnel. Mon métier, c’était de transmettre des savoirs à des petits Français — je n’ai jamais regardé mes élèves autrement que comme des Français. Sans faire de distinction.
Quant à ce qui se prétend la Gauche… Aucun vous m’entendez bien : aucun — des caciques du PS n’a cherché à me joindre. Ni des Verts. Ni Jadot, ni Faure. À se demander quelles valeurs ils défendent — mais quand on en est à se le demander…

Frédéric Beigbeder n’aime pas Léna Situations (qui ça ?)

50-000-000-Elvis-Fans-Can-T-Be-Wrong-Elvis-GoldEn novembre 1959, Elvis Presley sortait la seconde compilation de ses succès, intitulée 50,000,000 Elvis Fans Can’t Be Wrong. Slogan typiquement américain, selon lequel la quantité (vendue) prouve la qualité. Ce qui n’est évident dans aucune discipline, que ce soit la littérature ou la profondeur des bonnets de soutiens-gorge.
À l’automne dernier une jeune femme qui se fait appeler Lena Situations et se nomme Léna Mahfouf, connue pour être une « influenceuse » sur Youtube ou Instagram avec des millions de « followers » passionnés par des débats du genre « doit-on ou non se défriser les cheveux ? », sort un livre qui résume sa pensée (un mot certainement excessif) intitulé Toujours plus. Un titre piqué à François de Closets, mais passons.

Frédéric Beigbeder n’a pas aimé ce livre. Dans une tribune publiée dans le Figaro, il écrit que ce livre « est tellement sucré qu’il rend les doigts poisseux ; nous en déconseillons sa lecture aux diabétiques. » Et de poursuivre : « Entre L’Être et le Néant, Léna Situations privilégie plutôt la seconde option », avant de conclure avec lucidité : « Le message de Léna Situations est facile à comprendre : mieux vaut être un imbécile heureux que faire la gueule comme Michel Houellebecq. Léna Situations est sûrement une personne solaire, gentiment narcissique, une victime parmi tant d’autre de Marc Zuckerberg. Son inculture assumée rend toutefois sa lecture angoissante. Cette jeune femme est la preuve que le système éducatif français a perdu une bataille contre Facebook ».

Il n’en fallait pas plus pour que se dresse une muraille de boucliers identitaires. Passons sur les réactions, sur Twitter et autres messagers de l’apocalypse culturelle, des « fans » de Léna Mahfouf, qui partent de très bas et y restent. Mais les féministes degré zéro de Terrafemina s’insurgent, en franglais dans le texte : « À seulement 23 ans — pour plus de trois millions de fans — la jeune youtubeuse et influenceuse Léna Mahfouf porte en elle un super pouvoir : celui de faire rager les esprits chagrins. Mais pourquoi tant de hate envers cette adepte du love ? » Rokhaya Diallo qualifie de sexiste la chronique de Beigbeder, qui traduit selon elle « de la jalousie doublée d’aigreur et teintée de ce sexisme qui méprise les productions féminines » — car tout ce qui porte vagin est consacré, si je puis dire. Enfin, dans le New York Times, qui depuis quelques mois file un mauvais coton « woke », Antonella Francini déplore l’entre-soi » de la classe littéraire française, bien peu ouverte, et cite l’inévitable sociologue de service, en l’occurrence Delphine Naudier, spécialisée en « inégalités de genre en littérature » : « Mr. Beigbeder est un gardien du temple qui protège l’entrée du champ littéraire, en utilisant une stratégie de disqualification classique dans le monde des lettres: la stigmatisation des stars des réseaux sociaux ».
Sûr que Frédéric Beigbeder ne s’en remettra pas.

Il est très étrange et très significatif que le succès d’un livre se fabrique désormais à l’extérieur du livre. Il faut dire qu’à l’intérieur de Toujours plus, il n’y a effectivement que du vide, d’autant plus remarquable qu’il s’étale sur 140 pages écrites gros. Il fut un temps, quand des écrivains sérieux de l’un ou l’autre sexe publiaient un livre, on s’intéressait au contenu. On s’attache désormais à l’image, et encore après passage sur Photoshop. Cela correspond bien à la manie du selfie, glorification d’un narcissisme décomplexé et tentative d’exister quand on est nul et non avenu.
Cela n’a rien à voir ni avec le sexe de Mlle Léna Mahfouf, ni avec son ascendance algérienne (ses parents sont intelligemment venus se réfugier en France pendant la guerre civile des années 1990, je ne saurais trop les en féliciter). J’ai autrefois été conseiller littéraire du Petit Larousse, et j’y ai fait entrer nombre d’écrivains musulmans des deux sexes, Amin Maalouf, Rachid Mimouni, Taos Amrouche, Assia Djebar (qui fut dans la foulée élue à l’Académie française) ou Rachid Boudjedra. Le talent n’a ni sexe, ni couleur de peau, ni religion, et ceux qui pensent le contraire sont des jean-foutre et devraient être traduits en justice, pour insulte à la Constitution française qui ne connaît d’« autre distinction que celle de leur vertu ou de leur talent ». Je me soucie fort peu, quand je lis un livre, de savoir si l’auteur est né à Colombières-sur-Orb, comme le regretté Jean-Claude Carrière qui vient de disparaître, ou à Fès, comme Tahar Ben Jelloun. S’il est homosexuel ou non : j’aime indifféremment Montherlant ou Roger Vailland. S’il est un homme ou une femme : dix lignes de Colette ridiculisent toute la prose féminine actuelle. S’il est Blanc ou Noir : la poésie de Senghor ou de Césaire enterre celle de Paul Géraldy ou de Maurice Carême, c’est un fait. Elle écrase aussi 99% de ce qui se publie aujourd’hui, toutes racines confondues.

L’insistance de certains pour exiger plus de visibilité pour les femmes-écrivains ou cinéastes est une absurdité. On a du talent ou on n’en a pas — et c’est bien tout ce qui compte. Nous sommes aujourd’hui submergés de littérature « féminine », à tel point je conseille aux hommes de prendre un pseudo féminin pour être publiés, surtout si leur bouquin est bon (J’en connais un qui ayant opté pour cette solution en signature d’un roman érotique, reçut un abondant courrier « la » félicitant d’avoir enfin décrit la sexualité féminine comme aucun homme ne l’avait fait avant « elle »). Au XIXe siècle, c’était souvent le contraire, Aurore (Dupin) préférait se faire appeler George (Sand), et Marie D’Agoult était devenue Daniel Stern. Et ce jusqu’à l’aube de la Deuxième Guerre mondiale, où Jeanne Loviton se faisait appeler Jean Voilier.

Ce qui est sûr, c’est que le féminisme a gagné, puisque désormais une femme a le droit d’être aussi incompétente qu’un homme, selon le mot immortel de Françoise Giroud. Et, littérairement, aussi nulle.
Et pour ce qui est de l’incompétence et de la nullité, hommes ou femmes, nous avons un large choix.

Jean-Paul Brighelli

C’est dur, très dur ce qui arrive aux zacteur.e.s de la culture…

acteur_2Pierre Coupon avait la vocation du théâtre. Il a donc été acteur — jusqu’à ce que les observations faites dans ce tout petit monde le persuadent de s’en affranchir et de rejoindre la vraie vie. Mais il connaît bien les théâtreux, et s’il est comme moi tout à fait hostile à la fermeture des lieux de spectacle, s’il admire comme moi une pléiade de grands comédiens, les jérémiades de ses anciens partenaires l’amusent et le scandalisent.
Ce qui suit est tout à la fois un témoignage et un billet d’humeur, qui bien sûr ne vise pas les comédiens ou metteurs en scène accomplis, mais toute cette fange qui a trouvé dans l’art théâtral la coquille confortable de sa paresse existentielle et de son « engagement » à deux balles. Et quand on habite comme moi à l’arrière du Théâtre de la Criée, où depuis des années Macha Makeïeff accumule les preuves rances de sa prétention dispendieuse dans un théâtre généreusement subventionné — Triple Sotte adapte Trissotin, et certains des spectacles « invités », comme le Lear d’Olivier Py, ne valent pas mieux —, on sait ce que frimer veut dire. Malraux, Vilar, Planchon, revenez, ils sont devenus fous !
JPB

 » Dur dur ce moment où on se retrouve confronté aux limites du mensonge entretenu depuis des années et des générations. Se réclamer de la rébellion contre un Etat (évidemment) totalitaire, policier, raciste et fasciste puisque libéral (le désordre on vous dit) tout en le suppliant de vous laisser exister puisque vous devez tout aux politiques culturelles : vous imaginez la quantité d’énergie que réclame cette torsion mentale ?
Parlons franc quelques minutes : la Culture en France est un cadavre et ses zacteurs des asticots sans appétit. Je les ai vus, les geignards, se prétendre comédiens et refuser de jouer parce qu’un projecteur ne marchait pas ou qu’ils ne pourraient pas passer la musique de leur spectacle.
« Je les ai vus ces petits délicats, ne pas vouloir répéter au milieu d’un réfectoire vide, perdant ainsi de précieuses heures de travail.
« Je les ai vus les gauchards, les trotskos, les anars renâcler à l’idée de jouer devant un public ouvrier et prolo. Et ça voudrait cueillir les fruits du travail de Vilar et Gémier ? Enfin, cueillir… faut qu’ça leur tombe dans le bec !
« Je les ai vus ramper, lécher et puis baver à gros bouillons pour nettoyer leurs langues de putes borgnes.
« Je les ai vus se réclamer d’Artaud, de Sade ou de Céline et trembler d’indignation et d’horreur devant chanson paillarde.
« J’ai vu leur obsession morbide pour la subversion à deux balles, continuateurs du sinistre Michel Foucault. J’ai vu aussi les vieux ratés plein de regrets, ceux pour qui la pendule est restée bloquée quand hier encore ils avaient 20 ans et qui se mentent très très fort entre deux cuites, 6 paquets de clopes par jour et autant de litres de café. T’as intérêt à l’avoir ton statut pour te payer de quoi supporter ta condition ! Parce que je les ai vus aussi, les alcooliques et drogués à même pas 20 ans.
« Mais le plus important : j’ai vu la médiocrité artistique qui régnait dans ce milieu. C’est cette médiocrité, cette absence de travail, de culture, de connaissances et sa justification par la bourdieuserie dont on ne finit plus de respirer les miasmes. D’ailleurs j’ai vu aussi les créateurs médiocres passer par la brèche de l’idéologie du moment ou leur statut « d’ opprimé.e.s ». N’oublions pas l’utopie de la création collective qui comme tout égalitarisme signifie nivellement par le bas et empêche l’émergence des individualités tout en ralentissant le travail par l’absence de hiérarchie donc de direction claire.
« C’est cette médiocrité qui a tué la culture et la création à petit feu. C’est la culture qui s’est tuée elle-même en rejetant aux oubliettes des œuvres et des créateurs et en s’interdisant de plus en plus de choses pour ne pas heurter la sacro-sainte sensibilité des brutes pleurnichardes qui font la loi.
« Je souhaite beaucoup de courage aux zacteurs de la culture, c’est un dur moment que celui où votre illusion s’écroule pour vous laisser face à la vilaine vérité. Vous n’êtes pas essentiels, non. La culture et l’art le sont, certes, mais pas vous. Vous n’avez jamais été des rebelles, vous êtes ces enfants qui jouent à la bagarre et qu’un adulte complice et attendri laisse gagner.
« Bon courage donc. Vous allez en avoir besoin. N’oubliez pas que la vérité rend libre. »

Pierre Coupon

Hollywar, l’idéologie en 24 images / seconde

61gOme+JKfLCela fait un certain temps que je voulais rendre compte du livre de Pierre Conesa, Hollywar, paru en 2018 chez Robert Laffont. Sous-titré « Hollywood, arme de propagande massive », il décrit dans le détail, catégorie par catégorie, la façon dont, dès le départ, à l’aube du XXe siècle, la machine à filmer américaine a fabriqué le socle de l’Histoire et du pouvoir américains.
« Hollywood est la plus intelligente et la plus efficace machine à stéréotypes de l’histoire contemporaine », écrit l’auteur. Et d’analyser comment l’Amérique blanche s’est constituée cinématographiquement (et successivement) face aux Noirs, aux Peaux-Rouges, à « toutes les nuances de Jaune », puis globalement aux basanés (peu importe au cinéma hollywoodien que le méchant soit arabe ou iranien, pour le spectateur moyen, c’est pareil — ce qui doit faire hurler à Riyad ou à Téhéran), puis face aux Blancs nazis ou communistes (et, sous Bush Jr et Trump, le Français, nécessairement veule et lâche).

En vrai scientifique, l’auteur passe assez rapidement sur les chefs d’œuvre, réservés au fond à une intelligentsia internationale qui compte peu, et s’intéresse aux films que voient effectivement les Américains : les « petits » films des années 1950, quand on avait deux bandes pour le prix d’une, ou les « blockbusters » des années 2000 font appel aux même réflexes : instiller la peur, désigner la menace (qui n’est pas toujours « fantôme », comme dans Star Wars), exalter l’homme de la rue et son bon sens américain — ce que Conesa appelle le héros « jacksonien » —, et « s’assurer que les films de guerre se terminent par la victoire ».
C’est ainsi que le Pont de la rivière Kwaï, inspiré d’un roman français de Pierre Boulle qui se termine par l’échec de la mission, a été trituré de façon à ce que, providentiellement (ah, cette chute d’Alec Guinness sur le détonateur qui envoie le pont et le train dans la rivière, pile au bon moment !) l’histoire se termine bien : victoire du Bien, destruction du pont, chute du train dans la rivière, et grand massacre de Japonais.
L’objectif, dans cette nation qui a peu d’Histoire (cela fait quand même 500 ans qu’elle prétend sortir de l’œuf), est de faire de son cinéma une grande épopée collective. Le western a joué un rôle magistral dans cette réécriture du passé. Le film de guerre aussi : combien de guerres du Vietnam ont été gagnées sur l’écran ! En 1985 (cela ne fait jamais alors que dix ans que Saigon est tombée), Sylvester Stallone (dans Rambo II, la Mission) entreprend de regagner la guerre à lui tout seul en allant délivrer des prisonniers de guerre. 300 millions de dollars de recettes (pour 25 de budget), cela donne une idée de la façon dont le film a été plébiscité.
Comme dit Conesa, quel film français aurait eu l’audace de montrer un commando retournant en Algérie après 1962 pour venger les soldats émasculés par le FLN ?

Et c’est là qu’une différence majeure apparaît entre la production française (la troisième au monde, rappelons-le, après les Américains et les Indiens de Bollywood) et la production américaine. Les USA sont un pays « sûr de lui et dominateur », comme disait l’autre… Un pays qui n’a pas rendu les armes à toutes les forces de dispersion et de désintégration auxquelles la France s’est livrée sans combattre. Le cinéma français, lui, s’occupe d’histoires sentimentales d’une mièvrerie insoutenable, de familles recomposées, d’Arabes et de Noirs maltraités par une police légèrement fascisante (à croire qu’Assa Traoré écrit des scénarios à la chaîne). Il ne s’intéresse plus à l’histoire millénaire de ce « cher et vieux pays » (cherchez donc le dernier film historique de poids), elle surfe sur l’actualité la plus vulgaire, ou maltraite de grands classiques : la presse spécialisée s’acharne ainsi à faire croire que Ladj Ly a pondu une version des Misérables supérieure à toutes celles qui l’ont précédée. Tapez « Les Misérables film » sur Google, et tout renvoie, sur les dix (!) premières pages, à l’œuvrette de Ly — avec une (et une seule) insertion pour le film de Robert Hossein avec Lino Ventura. « Un film qui bouscule la Macronie » titre l’Express — alors qu’en fait il la conforte, dans sa vision déshistoricisée et acculturée de l’Histoire de France. Du chef d’œuvre de Raymond Bernard (1934) où jouait (entre autres) le pharamineux Harry Baur, aucune nouvelle.

Nous sommes honteux de notre histoire, honteux de notre rayonnement. Le français est la sixième langue la plus parlée dans le monde, mais nous répugnons désormais à l’enseigner, nous nous pâmons devant la façon dont on massacre la langue de Marivaux dans l’Esquive, qui se prétend une révision du Jeu de l’amour et du hasard — et il se trouve une foule de critiques pour nous assurer qu’Abdellatif Kechiche est un vrai metteur en scène. Pendons-les !
Non seulement nous ne savons plus faire de grands films, mais nous sommes incapables d’en faire d’efficaces. L’idéologie française est morte — et le pays avec elle. Nous avons exporté les Lumières aux quatre coins de la planète, mais nous devons nous en excuser. Nous avons inventé la galanterie, mais nous devons l’oublier. Nous avons aboli l’esclavage bien avant les Américains, mais nous devons nous flageller au souvenir des négriers nantais.

Pierre Conesa a certainement joué, en forgeant le néologisme « Hollywar », sur la proximité phonétique entre « holly », le houx, et « holy », saint / sainte. C’est bien une « Holywar » que mène l’Amérique contre tout ce qui voudrait la réduire. Les universités peuvent bien bruire d’invectives « woke », le grand public américain s’en fiche, il plébiscite les films qui glorifient le pays, il met des bannières étoilées dans toutes les classes, il entame le Super Bowl par un hymne national chanté par tous les joueurs la main sur le cœur — pendant que nous avons autorisé, nous, Christian Karembeu à snober la Marseillaise, et que nous l’avons encore sélectionné après ce camouflet qui aurait dû le renvoyer à sa chère Nouvelle-Calédonie.

Nous avons renoncé — et si quelque chose le prouve, c’est l’écart entre la production hollywoodienne, toujours dominante, et les raclures de bidet de la cinématographie française. Une décadence se repère aux démissions qu’elle tolère. Et les politiques de quotas qui se mettent en place — voir le très imbécile rapport de Pap Ndiaye sur l’introduction de la diversité à l’Opéra de Paris, le « cygne noir » de Tchaïkovski aura désormais intérêt à l’être pour de bon — sont autant de courses à qui se fera le plus servile face à des idéologies qui n’ont pas peur de s’afficher comme telles. L’islam, par exemple.

Jean-Paul Brighelli

Camélia Jordana, ou le paradoxe de l’a-comédienne

4696049-camelia-jordana-dans-curiosa-de-lou-je-950x0-2Vous vous souvenez, bien sûr, que dans son fameux Paradoxe du comédien, Diderot explique que seul un acteur psychologiquement neutre peut prétendre s’emplir des subtilités d’un personnage complexe. Sinon, argumente-t-il, ses propres qualités étouffent toute possibilité de devenir le rôle qu’on lui assigne…
Camélia Jordana, j’en avais un vague souvenir en petite hétaïre maghrébine dans l’excellent film de Lou Jeunet, Curiosa, dont j’ai rendu compte ici même : elle était l’un des modèles que Pierre Louÿs, écrivain et photographe érotomane, amène devant son objectif.
C’est donc sans a priori que j’ai regardé en DVD le Brio, où Daniel Auteuil est contraint par l’administration de son université, pour avoir dit d’une façon un peu brutale à ses étudiants les choses telles qu’elles sont, à former une étudiante maghrébine aux subtilités d’un concours de rhétorique.
Le sujet m’intéressait, j’avais moi-même il y a quelques années dirigé deux étudiants marseillais pour le concours du Lyon’s Club — à tel titre qu’ils étaient montés en finale nationale. C’est une gageure, pour un formateur, de se saisir de la terre glaise informe et d’en tirer une statue qui parle.
Et pour être informe, Camélia Jordana, dans le film d’Yvan Attal, l’est des ongles aux cheveux.
L’innocente jeune fille a réalisé, il y a peu, que le film au fond racontait comment un vieux mâle blanc faisait sortir du néant intellectuel une petite Maghrébine. Caramba ! Elle avait donc été manipulée par ce vieux satyre d’Auteuil, qui se permettait, en filigrane, de lui donner une leçon de comédie.
On sait comment l’esprit vient aux filles. Sans doute Mlle Jordana a enfin trouvé un initiateur doué, parce que trois ans plus tard, elle comprend enfin ce qu’elle a joué : une imbécile creuse qu’un prof de génie emplit temporairement de talent — et sans lequel elle n’existerait même pas.
Je suspecte Auteuil qui est un grand comédien, d’avoir tout de suite compris quel matériau informe on lui mettait entre les mains — et d’avoir jonglé avec sa partenaire, non sans cruauté. Jordana joue « nature » — elle est intensément elle-même, intensément vide, peu à peu emplie du savoir et des techniques d’un artiste au sommet de son art.
Puis c’est comme dans le Pygmalion de George Bernard Shaw : une fois la performance accomplie, on laisse tomber le cobaye dans sa fange originelle. Va chanter des rengaines, petite.

C’est d’ailleurs par la chanson que notre petite bourgeoise d’origine algérienne s’est fait connaître, lors de l’une de ces émissions qu’on appelait autrefois des « radio-crochets ». Elle a séduit son monde en interprétant « What a wonderful world ». Sans vouloir être moi-même cruel, les mélomanes apprécieront le léger décalage entre l’interprétation de la donzelle et celle de Louis Armstrong.

L’industrie du disque visant la rentabilité à court terme plus que la promotion des talents, Jordana a récidivé depuis à plusieurs reprises. Elle a ainsi acquis auprès des hilotes une visibilité qui lui a donné le droit de dire de très grosses bêtises. Par exemple…
« Il y a des milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic. Et j’en fais partie. Aujourd’hui, j’ai les cheveux défrisés, mais quand j’ai les cheveux frisés, je ne me sens pas en sécurité face à un flic en France, vraiment ! Peut-être que si certaines mesures étaient prises plutôt que d’avoir des non-lieux en permanence à chaque fois… » Et d’ajouter qu’en général, « ce sont des hommes qui se font tuer, noirs ou arabes ou simplement pas blancs. »
La demoiselle, qui a vécu une enfance protégée dans le Sud de la France, mais qui pour des raisons commerciales feint de parler racaille, a certainement été bousculée plus souvent qu’à son tour par ces policiers racistes et violents…
Puis comme le communautarisme est un créneau limité, qui risquait de l’enfermer dans un segment commercial très étroit, elle a élargi son raisonnement philosophique :
« Si j’étais un homme, je demanderais pardon, je questionnerais les peurs, et je prendrais le temps de m’interroger. Car les hommes blancs sont, dans l’inconscient collectif, responsables de tous les maux de la terre. »
Ainsi surfe-t-on en même temps sur le décolonialisme, le féminisme, le communautarisme, l’anti-racisme et autres grandes causes contemporaines. La culpabilité me tenaille si fort que déjà je me demande si j’achèverai cette chronique sans me trancher les veines et arroser mon clavier.

Il en est de Camélia Jordana comme d’Aya Nakamura, récemment propulsée par un député LREM ambassadrice de la langue française. L’industrie de la chanson les tire du néant, encaisse rapidement quelques bénéfices, et les renvoie à leur vide existentiel. L’industrie du cinéma les décrète égéries, comme Adèle Haenel, et cessera de s’y intéresser dès que le capital risqué sur leurs têtes ne rapportera plus assez auprès des crétins. Notre modernité décrète « stars » des lumignons allumés pour la foire, et les remplace aussi vite par d’autres lucioles. Un vide artificiellement rempli de paillettes retourne très vite au vide. Pour être un acteur de génie, il faut être de la glaise et se modeler à chaque rôle. Il ne suffit pas d’être un petit tas de boue auquel les médias donnent ponctuellement de l’importance, avant de les abandonner dans le caniveau. Allez, Camélia, quelques stages à l’Actor’s Studio, et la lumière viendra peut-être.

Jean-Paul Brighelli

L’Ecole du soupçon infondé

412Cw+ryutLQu’il y ait des pédophiles dans le corps enseignant est une réalité. Qu’il y en ait fort peu est une autre réalité. Mais la médiatisation de quelques affaires incite les belles âmes à en voir partout, et à détruire des vies innocentes. Parce que la « parole des enfants », comme disent ceux qui y croient, n’est en rien crédible. Quant à la fiabilité de l’institution, qu’il s’agisse de l’Education nationale ou de la machine judiciaire…

Jean-Pascal Vernet était instituteur en Maternelle à Barrême, dans les Alpes de Haute Provence. Le 30 avril 2019, il est « suspendu à titre conservatoire » par son administration pour « suspicion d’attitude déviante », sur plainte de parents d’élèves. Il aurait notamment écrit sur le cahier de l’une de ses élèves « Bravo ma princesse ». Un crime…
Deux jours plus tard, le 2 mai, il a mis fin à ses jours. « Preuve de culpabilité », diront les imbéciles et les lyncheurs professionnels.
Pas même. Il s’agissait d’une confusion d’identification, « une erreur de copier-coller » visant une autre affaire distincte survenue à Entrevaux, vient de reconnaître l’Inspection académique, presque deux ans plus tard. Jean-Pascal Vernet, « mis en examen et placé sous contrôle judiciaire », n’avait rien fait. Rien. Il est mort.
Bien sûr, des erreurs judiciaires, l’Histoire en a recensé des milliers. Mais certaines périodes, sujettes à une hystérisation concertée, sont plus propices que d’autres aux jugements hâtifs.

En août 1997, Ségolène Royal, nouvellement nommée ministre déléguée à l’enseignement scolaire et qui voulait à toute force exister sans la lumière de Claude Allègre, ministre en titre, décrétait une croisade anti-pédophilie. « Il faut que la parole se libère », etc.
Des dizaines de plaintes arrivent alors au ministère, qui benoîtement les transmet à la Justice.
Alors, écoutez bien. En moyenne, chaque année (les chiffres sont ceux de l’Autonome de solidarité, une assurance complémentaire que prennent nombre d’enseignants), 8 à 10 plaintes étaient alors formulées, dont en moyenne 2 ou 3 arrivaient en phase judiciaire. C’est toujours trop, mais sur près d’un million d’enseignants à cette époque, ce n’est pas un tsunami.
L’effet Ségolène ne tarde pas : le nombre de plaintes monte soudain à 120 par an… dont 2 ou 3 arrivent en phase judiciaire. Le reste, du pipeau, des règlements de comptes, des on-dit, tout l’arsenal de la médisance et de la crédulité.
Un professeur d’EPS au collège de Montmirail, Bernard Hanse, mis en cause par un fabulateur de 14 ans, s’est suicidé sous la pression, alors qu’il n’était coupable de rien. Un mois plus tard, l’adolescent est mis en examen pour dénonciation calomnieuse. Ça n’a pas empêché Mme Royal de faire l’amalgame entre ce drame et des affaires d’inceste et de pédophilie passées sous silence à cause de pressions exercées sur les enfants et leurs familles. « L’affaire n’est pas finie, l’enfant s’est peut être rétracté sous la pression des adultes, sous le poids d’un suicide, les reproches qui lui avaient été faits d’avoir parlé », déclare-t-elle dans un grand média à une heure de grande écoute. Il fallait sa livre de chair, comme disait Shakespeare, à la ministre déléguée. Une façon de se grandir sur le cadavre d’un enseignant irréprochable. Tous les éléments du dossier ont été réunis par la famille de Bernard Hanse.
Ça m’a donné à tout jamais l’exacte mesure de cette policienne qui a prétendu devenir Président de la République… J’ai, dans un article ancien, fait le lien entre ces faits et une fiction de Thomas Vinterberg, la Chasse (2012), qui raconte comment un animateur de jardin d’enfants (Mads Mikkelsen, toujours aussi impeccable) est accusé par une petite fille d’attouchements — alors même que nous savons qu’il n’en est rien. Et comment il est pris en chasse par le village où il exerce. On lynche toujours au nom de la vertu — eh bien si c’est ça la vertu, ce n’est pas beau à voir. Pour un peu, on préfèrerait le vice.

L’histoire de Bernard Hanse, parmi d’autres, est relatée dans l’enquête de Marie-Monique Robin parue en 2006, l’Ecole du soupçon. L’enquêtrice, dont la méthodologie, dans ce dossier comme sur d’autres, est exemplaire, a récidivé l’année suivante avec un documentaire fort éclairant portant le même titre, et que l’on peut trouver in extenso sur le Net. En résumé, des enquêteurs peuvent faire tout dire à des enfants — et surtout ce qui ne s’est pas passé. Il suffit de savoir poser les questions. Pire : les gosses finissent par être persuadés que leurs affabulations sont la vérité — et comme il y en a encore qui croient qu’un enfant ne peut mentir… À la, fin de la Chasse, le héros demande à la gamine : « Mais pourquoi as-tu raconté ça ? » Et elle répond : « Mais parce que c’est vrai… »

Alors, se pose une question. Les enfants qui se sont imaginé, à cinq ou six ans, avoir été victimes d’attouchements, ou pire, quels adultes deviennent-ils ? Quand ils sont assez grands pour savoir tenir une plume, quelles confessions parfaitement imaginaires mais qu’ils croient vraies ne sont-ils pas capables de rédiger…

La police sait si bien à quel point il faut prendre ces témoignages avec des pincettes qu’elle enquête sérieusement sur les dénonciations avant de les faire entrer en phase judiciaire. C’est ainsi que 80% des plaintes pour viol sont classées — faute de preuves matérielles, et souvent parce qu’elles sont de pures inventions, que le motif en soit la vengeance, le remords, ou la croyance erronée dans la véracité des faits. Voir le fiasco de l’affaire d’Outreau : des vies massacrées parce qu’un juge en mal de notoriété a cru des témoignages douteux. Olivier Moyano, clinicien d’un service de protection judiciaire de la jeunesse, a analysé avec une grande pertinence la construction de cet imaginaire du viol, montrant comment un « fantasme traumatisant réparateur », fantasme d’agression sexuelle, est supposé « réparer l’effet traumatique au long cours du fantasme incestueux ravivé par l’entrée dans l’adolescence ». Mais enfin, m’ont récemment dit des étudiantes, une femme ne peut pas mentir…
Oui, certainement…

Rappelons enfin que l’aveu même des coupables — cet aveu que l’on appelait autrefois « la reine des preuves », et que l’on extorquait avec des moyens parfois abominables — n’est pas une preuve. Des individus perturbés, épuisés par des jours d’interrogatoire, peuvent avouer des crimes qu’ils n’ont jamais eu la possibilité matérielle de commettre — quitte à se rétracter plus tard. En attendant, sur les réseaux sociaux qui servent désormais de tribunal populaire instantané, les bonnes âmes se déchaînent, et quelques affaires répugnantes et sans équivoque entraînent des condamnations en chaîne sur de parfaits innocents… Comme disait le regretté Reiser : « On vit une époque formidable ».

Jean-Paul Brighelli

Ironie interdite

DpTDxorXgAEP7rOL’ironie est le fait de dire le contraire de ce que l’on pense de façon à ce que l’on comprenne que l’on pense le contraire de ce que l’on dit. « C’est du joli ! » disait ma mère à chacune de mes frasques — et je comprenais globalement qu’elle n’appréciait pas outre mesure. J’avais peut-être quatre ou cinq ans, et ce n’était pas extraordinaire, dans ma génération, de comprendre le second degré à cet âge. Et aujourd’hui : « C’est merveilleux, me dit-elle, ce gouvernement fait vraiment des merveilles pour détruire complètement la France…» Là aussi, je la reçois cinq sur cinq.
Changement de ton. Des adultes désormais sont infichus d’avoir de l’humour — ou d’en saisir le sel. La condamnation de Xavier Gorce par le Monde en fournit une preuve éclatante. « Ce dessin peut en effet, écrit Caroline Monnot, directrice de la rédaction, être lu comme une relativisation de la gravité des faits d’inceste, en des termes déplacés vis-à-vis des victimes et des personnes transgenres. Le Monde tient à s’excuser de cette erreur auprès des lectrices et lecteurs qui ont pu en être choqués. Nous tenons également à rappeler notre engagement, illustré par de nombreux articles ces derniers mois, pour une meilleure prise en compte, par la société et par la justice, des actes d’inceste, ainsi qu’en faveur d’une stricte égalité du traitement entre toutes les personnes. » Déjà l’année dernière le New York Times avait décidé de se passer de dessins de presse : l’humour de Chappatte et consorts paraissait trop subtil pour un journal qui désormais flatte la cancel culture — qui n’a par définition rien à voir avec la culture, puisqu’elle l’interdit.

Faut-il y voir une islamisation des esprits ? Je m’explique.

Ceux qui n’appréciaient pas les parodies de George Cukor (« Une étoile est née » — dans le cul de Mahomet) ou de Godard (« Et mes fesses ? Tu les aimes, mes fesses ? » — à propos du même) fournissent-ils désormais les codes de lecture de l’humour ? Les Juifs ne s’indignaient pas en 1986 que Desproges commençât un sketch en glissant à mi-voix aux spectateurs : « Il paraît que des Juifs se sont glissés dans la salle » — continuant sur ce mode avec une férocité désarmante qui déclenchait des salves de rires dans un public qui n’était pas celui de Dieudonné. Mais ce même numéro, diffusé à des étudiants contemporains à qui je voulais faire saisir les mécanismes du second degré, provoqua récemment des mines inquiètes et des commentaires indignés. Qu’est-ce qui s’est perdu ? Comment Rabbi Jacob, film merveilleux où De Funès s’étonne (« Salomon est juif ! ») et, antisémite « naturel », surjoue le rabbin chantant, est-il devenu sinon invisible, du moins irréalisable aujourd’hui ?

Ce qui s’est perdu, c’est la perspective historique. Ce qui avait un sens dans une époque donnée n’a plus le même quand on perd le recul et la connaissance du contexte. Quand on perd le sens de l’humour.

Je suis au bout de ma carrière. Mais je plains les néoprofs d’aujourd’hui, qui devront allumer les guillemets avec les mains (ah, ce geste de, plus en plus fréquent pour signifier qu’on n’adhère pas à ce que l’on articule !) en étudiant le fameux plaidoyer de Montesquieu sur « l’esclavage des nègres ». Déjà, l’usage du mot « nègre » fait frémir d’horreur les consciences contemporaines. Alors quand le philosophe argumente : « Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête ; et ils ont le nez si écrasé, qu’il est presque impossible de les plaindre » et en rajoute une louche : « On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir », comment ne pas s’insurger — sans comprendre que sans Montesquieu et quelques autres, l’esclavage serait toujours d’actualité, comme il l’est dans nombre de pays arabes où l’on a de la plaisanterie un usage fort discret.
Ou encore, ce passage si célèbre du Candide de Voltaire :
« Là des filles, éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs… »
Comment ? « Besoins naturels » ? M’sieur, c’est de viols en série qu’il est question ! Quelle ordure, ce Voltaire…
Il suffit de parcourir l’article Wikipedia sur Voltaire pour constater que les soucis contemporains, sur les femmes, les Noirs, les Juifs ou les homosexuels, ont corrodé notre image de l’un des plus grands philosophes des Lumières. Lire la féroce critique de la Bible dans le Dictionnaire philosophique à la lueur de la Shoah expose à des contresens redoutables, et à voir de l’antisémitisme là où il y avait de l’anti-jésuitisme. Mais qu’importe aux censeurs modernes qui du haut de leur nanisme intellectuel s’arrogent le droit de condamner tout ce qui ne pense pas comme eux…
Encore que « penser », en ce qui les concerne…

Une phrase décontextualisée suffit à vous faire passer au tribunal médiatique. En fait, décontextualiser revient à recontextualiser — dans un contexte mensonger. Vous ôtez à Voltaire l’ambiance de la Guerre de Sept ans, les atrocités des « Abares » et des « Bulgares », l’effroi de son héros devant la « boucherie héroïque », et vous ne conservez que l’expression de l’ironie qui, hors contexte, paraît une affirmation monstrueuse : « les besoins naturels », et ce glissement suave du viol à la violence et au meurtre.
Ajoutez à cela que le philosophe écrivait pour une poignée de gens cultivés : au XVIIIe siècle, les incultes ne s’occupaient pas à lire ses plaisanteries sérieuses, ni d’ailleurs quoi que ce soit. La généralisation des savoirs élémentaires n’a pas forcément produit une hausse du niveau, les imbéciles sont toujours légion, mais ils ont la possibilité de proférer leurs insanités sur les réseaux sociaux — en s’estimant largement les égaux de Voltaire.
Alain Finkielkraut a récemment fait l’expérience de ce qu’un propos découpé par des salauds malintentionnés peut provoquer auprès des naïfs.

Nous vivons dans l’instant, persuadés d’être bons juges. Et nous ramenons à l’instant présent des œuvres ou des comportements issus de conditions totalement différentes. Comme si nous appartenions à une culture « incréée », comme le dieu du même nom. Hier, aujourd’hui ou demain sont à même enseigne. Et ce qui fut vrai dans les sables du désert il y a quatorze siècles est réputé vrai aujourd’hui.

À la fin du XIXe siècle, un poète français à la réputation discrète, Alcanter de Brahm, proposa un « point d’ironie », pour signaler au lecteur qu’il ne fallait pas prendre au premier degré ce qu’il lisait. Mais on ne retint pas la proposition : personne ne pouvait se méprendre sur un trait d’humour, que diable !
Mais nous sommes tellement plus intelligents que les contemporains d’Alphonse Allais que nous avons besoin, désormais, de signaler d’un geste éloquent des doigts mis en crochets que nous plaisantons. Et que faute d’une gestuelle d’accompagnement, nous croyons que ce que dit l’autre est toujours déplorablement sérieux. Serait-ce que nous sommes devenus sérieusement crétins ?

Jean-Paul Brighelli

Emmanuel Macron, Président de la République, 2017-2027

EEqJkHPXsAEc9tZUn ami quelque peu souverainiste et plein de bonnes intentions — les pires — m’a récemment envoyé une liste d’une cinquantaine de noms de personnalités qu’il verrait bien s’associer dans un futur gouvernement de salut public. Barbara Lefebvre, qui n’a rien demandé à personne, y côtoie Bruno Retailleau et Julien Aubert, Didier Raoult copine avec François Asselineau, Eric Ciotti est censé y parler avec Jacques Sapir, etc. Régis de Castelnau siégerait Place Vendôme (au ministère de la Justice, pas au Ritz, Régis !), et Florian Philippot dialoguerait à nouveau avec Marine Le Pen. Comme dit quelque part Cyrano : « Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau ! »
Passons sur l’incongruité d’une telle liste, où de grandes intelligences comme Régis Debray sont mises sur la touche. Le plus significatif, c’est l’incapacité d’éliminer des gens qui sont évidemment dépassés. Marine Le Pen, entre les deux tours de 2017, a définitivement prouvé qu’elle était incapable de comprendre les vrais enjeux, de se hisser à la hauteur des événements et de s’exprimer de façon claire et convaincante : personne n’aurait su, comme elle, bousiller une main gagnante, elle peut remercier ses conseillers de la onzième heure, ceux mêmes qui ont viré Philippot et qui sont toujours là. Nicolas Dupont-Aignan, pour lequel j’ai eu un temps de la sympathie, s’est noyé dans son nombril : en témoigne l’hémorragie de ses militants. Toute équation électorale qui comprendrait l’un ou l’autre de ces perdants naturels est vouée à l’échec. On peut bien nous seriner que MLP arriverait en tête, elle fera le plein à 25% au premier tour et n’ira pas plus haut.
Marion Maréchal est aux abonnés absents — mais aussi bien cherche-t-elle à se faire oublier, en attendant la chute prochaine de la maison Tatie. Sans doute se réserve-t-elle pour 2027. Mais en 2027, y aura-t-il encore une France ?
Quand je pense que certains voudraient pousser Eric Zemmour à se présenter… L’un des hommes les plus haïs de France…
Il n’y a guère pour le moment qu’Arnaud Montebourg qui offre un peu de visibilité, sinon de crédibilité. Mais ses anciens petits camarades du PS s’occupent déjà à lui savonner la planche de la bascule à Charlot. Il s’est intelligemment fait oublier pendant quatre ans. À part la promotion du slip made in France, qu’a-t-il de nouveau à proposer ?
D’ailleurs, je vous entends protester déjà. Untel ? Impensable. Une telle ? Allons donc ! Ou tel autre ? Un peu de sérieux s’il vous plaît.
Il y a bien trop de gens intelligents ou semi-intelligents chez les souverainistes. Ils sont prêts à s’entretuer pour laisser toutes ses chances à Macron II.

Quant aux candidats professionnels… Mélenchon n’a apparemment pas compris dans quels abîmes l’avaient entraîné les militants indigénistes dont il s’est entouré. S’il dépasse 8% à la prochaine présidentielle, je mange mon chapeau. La Gauche croule sous les petites pointures : quelqu’un peut-il sérieusement soutenir la candidature de Christiane Taubira (2,32% des voix en 2002, juste assez pour empêcher Jospin d’être au second tour) ou celle d’Anne Hidalgo, la préférée des bobos ? Ou Olivier Faure (qui ça ?) ? Les indigénistes auront le leur, chaque sous-groupe désignera le sien, reflet de l’éclatement en « communautés » de ce qui fut jadis une unité nationale.

Chez les Républicains, Xavier Bertrand, Bruno Retailleau, Valérie Pécresse… Deux de trop, qui tireront dans le dos de celui que désigneront les instances. Sans compter ceux qui sont déjà macrono-compatibles, futurs premiers ministres d’un Macron II qui devra se bricoler une majorité brinquebalante.

Tout cela offre un boulevard à l’actuel président de la République. Pas à son parti, usé jusqu’à la corde avant même de s’être réellement fortifié, miné par les défections, ramassis de godillots éculés, ridiculisés par une attitude de béni-oui-oui durant tout le quinquennat. Mais Macron a toutes les chances de réussir au second tour, face à une opposition désorganisée où personne n’atteindra 20% des voix : Chirac ne les avait pas atteints en 2002 au premier tour, ça ne l’a pas empêché de faire plus de 80% au second. Et si ce n’est lui (il a laissé planer un doute dans son interview à Brut, histoire de se faire désirer), ce sera Bruno Le Maire, fort des subsides alloués à des entreprises mises en faillite par l’habile politique sanitaire du gouvernement. Il ne restera plus alors au président élu qu’à proposer des postes à ses adversaires d’hier : on a vu en 2017 comment certains, de bords fort différents, et après avoir médit de Macron avant le premier tour, se précipitaient pour bénéficier d’une gamelle, d’un maroquin et d’un chauffeur. Le président réélu jouera sur les anathèmes des uns et des autres, et ressuscitera la Quatrième République.
Pendant ce temps, les grandes compagnies internationales, qui régissent déjà notre pays et quelques autres, continueront à se partager le gâteau. Pendant ce temps, Poutine ou Xi Jinping…

Qu’une personnalité unique soit incapable de faire consensus dans l’opposition est une évidence. Les noms ingénument mis en avant plus haut sont ceux de gens qui ne s’aiment guère, et se disputent sur des différences byzantines — les pires.

C’est d’autant plus sidérant que le souverainisme, le républicanisme, sont largement majoritaires dans ce pays. Macron, vous pouvez en être sûr, entonnera la Marseillaise et se drapera dans les couleurs de la République. Il est très fort pour emprunter les mots de ses adversaires. Les idées peuvent attendre. Quant aux réalisations, elles sont déjà écrites : faut-il rappeler que le président de la République a appliqué exactement le programme pour lequel il a été élu ? Il lui reste peu de temps pour achever les réformes promises, et compromises par un virus contrariant…

Jeanne d’Arc, Napoléon, Clemenceau ou De Gaulle ont instillé en nous l’attente d’un génie providentiel. Mais ce sont des vêtements un peu amples pour les petites pointures et les demi-habiles qui grenouillent sous le feu des médias. Ne rêvez pas : aucun prétendant sérieux ne viendra, dans les quinze mois qui nous séparent de la prochaine présidentielle, se construire une stature de sauveur de la patrie.
Et quand bien même… Il lui manquerait les quinze ou vingt millions d’euros nécessaires aujourd’hui à une campagne médiatique. C’est ce que la dernière a coûté à Macron : le bon retour sur investissement incitera sans doute les mêmes bâilleurs de fonds à réitérer l’opération. Face au quadrillage des consciences opéré par les médias et l’establishment, aucune issue. Après tout, on est si bien parvenu à vous faire croire que la politique sanitaire du gouvernement était adéquate que nombre de nos concitoyens, poussant le masochisme jusqu’à des profondeurs insoupçonnées, en redemandent. La France, ou De la trouille considérée comme l’un des beaux-arts. Vite, un troisième confinement !

En définitive, la réélection de Macron conviendra admirablement à ce que l’on a fait de l’Hexagone : une équipe de seconde division. Il faudrait que la situation s’aggrave considérablement pour qu’émerge une personnalité crédible, et forte du soutien de la rue. Il n’y a pas de 18 juin sans déroute préalable. Mais qui le souhaiterait ? Les peuples sont intelligemment anesthésiés par un virus qui est au fond une splendide opportunité pour les gens au pouvoir — et qui y resteront.

Jean-Paul Brighelli