La bête qui sommeille

urlLa Bête qui sommeille est le titre d’un remarquable roman noir (très très noir) de Don Tracy, paru aux Etats-Unis dans les années 1930, traduit et publié par Marcel Duhamel dans la Série Noire en 1951. Un petit port de pêche quelque part dans le Sud, un Noir fin saoul qui viole une Blanche, et la foule qui le lynche — salement, je peux vous le dire.
L’adjoint du sheriff, Al, qui connaît bien le Noir, qui sympathise avec lui, qui a des idées libérales, participera pourtant à la curée. Mais c’est que, comme dit l’auteur, « le capitalisme engendre le racisme ».
Tout cela pour vous dire que les types qui ont insulté Alain Finkielkraut ne sortent pas de nulle part. Ils sont le produit de ce que nous avons laissé s’installer depuis des années : le communautarisme qui a remplacé l’appartenance à la Nation, la bigoterie qui s’est substituée au Savoir — mais comme il n’y a plus guère d’école, les crétins se retournent vers ce qu’ils ont à portée de main ou de minaret —, la pauvreté qui fait tache dans une société où si tu n’as pas une Rolex (ou un i-phone, ou n’importe quelle babiole périssable dont on t’a donné le désir), tu as raté ta vie.
Alors remonte la Bête, réveillée par le vide et le bruit du dessus.

Le manque d’imagination, l’absence de culture, l’appétit qui vient en ne mangeant guère, ne poussent pas à sophistiquer outre mesure la recherche de l’Ennemi. Le Système est une notion vague. Le Juif, c’est plus proche. Comme c’est rarement inscrit sur le visage, quoi qu’aient pu dire les nazis, on s’en prend à un Juif connu qui passait par là. Finkielkraut, qui a déjà failli se faire écharper par les gauchos de Nuit debout, s’est retrouvé la cible de quelques-unes de ces injures que l’on profère pour se mettre en train. « Barre-toi, sale sioniste de merde », « Sale race », « Tu vas mourir », « Rentre-chez toi à Tel-Aviv », — les gentillesses susurrées à voix haute avant d’en venir aux coups, et plus loin si affinités.
Quelques flics heureusement présents sont venus en aide au philosophe : La Fontaine en ferait une fable.
Le port du gilet jaune ne signifie rien — on peut en enfiler un comme on met une fausse barbe. Mais les barbes, pour le coup, étaient authentiques — comme les keffiehs palestiniens (« Palestine » fait d’ailleurs partie des hurlements des bestiaux susdits) portés par nos lyncheurs. Ou les prédictions : « Tu vas mourir, Dieu va te punir ».

Qu’est-ce qui a réveillé la Bête ? La superstition que l’on a laissé s’installer, sous prétexte de respecter les croyances (et la superstition, et le fanatisme, sont à la foi ce que la poussée de fièvre est au malade). Les particularismes raciaux (quand interdira-t-on toutes ces réunions, dans les universités, interdites aux non-racisés, comme ils disent ?). La volupté d’être filmé, et la fierté d’être identifié comme un gros connard.

Culture du communautarisme, culture de la haine, culture de l’ignorance. Un Académicien ! Un Juif ! Un philosophe ! Triple cible.

À noter que la médiatisation de la mésaventure de Finkielkraut ne doit pas faire oublier la progression effarante des actes antisémites sur lesquels les médias font silence — 74% en un an. Ni occulter le fait que des quartiers entiers, pour mieux cultiver l’entre-soi des débiles, chassent les Juifs et les poussent soit à une alyah intérieure, soit à un exil définitif en Israël — alors même qu’ils n’en ont aucune envie. Ils sont en France, ils sont Français — et depuis fort longtemps, bien plus longtemps que les barbus qui se promènent le cul entre deux incultures —, et nombre d’entre eux ne conservent d’ailleurs avec le judaïsme que des liens sentimentaux. Juifs et athées ! « À ces mots on cria haro sur la baudet. »
À noter aussi que parallèlement, les mises à sac d’églises chrétiennes se multiplient. 878 en un an — record à battre ! Et dans un silence assourdissant — parce que le dénoncer, c’est dénoncer ceux dont la foi s’offense de celle des autres. On ne sait jamais, ils pourraient être de futurs électeurs de la France insoumise…

Qu’il y ait des antisémites soraliens à l’extrême-droite, soit. Ils ne sont pas légion, ils sont les reliquats, les déchets de l’Histoire, et aucun parti de droite ne les reconnaît plus pour siens. Mais qu’un Jean-Pierre Mignard, ami intime de François Hollande et soutien inconditionnel de Macron, se félicite presque du lynchage de Finkielkraut « Il le cherchait. On l’avait oublié. C’est réparé ») ; qu’un Thomas Guénolé, qui forme les Insoumis, en arrive à renvoyer l’insulte, comme si l’antisémitisme était un prêté pour un rendu (« Cela fait des années qu’Alain Finkielkraut répand la haine en France. Contre les jeunes de banlieue. Contre les musulmans. Contre l’Education nationale ») ; que le comique élyséen, Yassine Belattar, nommé par Macron au sein du conseil présidentiel des villes, fasse chorus ; que nombre de gens de gauche se taisent, comme ils se taisent depuis des années malgré les déferlantes de barbarie — voilà qui est inquiétant.
Les vrais responsables de cette scène de lynchage, ce ne sont certes pas les Gilets jaunes, que Finkielkraut est l’un des rares à avoir constamment compris et défendu — alors que d’autres philosophes auto-proclamés, s’abîmaient dans des déclarations nauséabondes. Ce sont les spécialistes du déni, les médias avides d’images fortes, les instances éducatives qui suggèrent de baisser la barre, encore et encore. Et l’Etat, qui depuis des années refuse de sévir contre les porteurs de haine, en prenant enfin des mesures réelles au lieu de rester abonné aux discours creux et compatissants.

Jean-Paul Brighelli

PS. Et on a fini par apprendre que le principal agresseur de Finlielkraut était un islamiste radicalisé. On s’en doutait un peu…

De la violence en milieu urbain et de la pauvreté du langage journalistique

Les commentaires sur les manifestations hebdomadaires, depuis trois mois, témoignent d’un appauvrissement pénible du langage. Nous avons en français une foule de mots pour caractériser un échange conflictuel entre manifestants et forces de l’ordre : accrochage, explication virile, corps à corps, escarmouche, échauffourée, friction, heurts, empoignade, et quelques autres. Mais ils sont tous passés aux profits et pertes du journalisme. Un seul mot surnage dans les commentaires, à l’image comme dans les journaux : violence.
Dans ce lexique appauvri, ce n’est pas seulement le vocabulaire qui est en cause, mais la sémantique. Parler de violence à propos d’un face-à-face musclé ou d’une dégradation de mobilier urbain est une grossière exagération. Parler de violence parce qu’on a cimenté l’entrée de la villa d’un député, ou endommagé la résidence secondaire d’un autre (il en a de la chance, d’avoir une résidence secondaire, cet homme !) est une hyperbole comparable à celle qu’utiliserait un épicier de quartier baptisant « hypermarché » ses 14m2 de conserves périmées. Ou lorsqu’un prof, habitué à la gestion des cancres, tombe sur un élève sachant lire et écrire et le qualifie de « génie ».
Mais « hyperbole » n’est peut-être pas dans le vade-mecum étriqué de nos commentateurs…

Ont-ils, les uns et les autres — et qu’il soit bien clair que je déplore les yeux crevés et les mains arrachées, et les contrariétés subies par les policiers —, une quelconque idée de ce qu’est la violence, en particulier du couple fatal que constituent la violence d’Etat et la violence populaire ?
Pour connaître le sens d’un mot, autant disposer de points de comparaison. Par l’image et par les mots. Autant savoir de quoi le peuple est capable.

Le 24 avril 1617, le maréchal d’Ancre, Concino Concini de son vrai nom, favori de la reine-mère Marie de Médicis, quasi premier ministre de fait, est tué par Vitry, capitaine des gardes du jeune Louis XIII — à coups de pistolet puis d’épée. Enterré à la va-vite à Saint-Germain l’Auxerrois, il est exhumé par le peuple, qui le haïssait, lapidé, bâtonné, pendu par les pieds, dépecé et brûlé. Sa femme, Galigaï, jugée pour « juiverie » et sorcellerie, sera décapitée deux mois plus tard, « honneur certes trop grand », précise le chroniqueur, — et brûlée. Le peuple dansa sur ses cendres.

Les 2 et 3 septembre 1792, le peuple — le même, ce peuple français qui a inventé l’amour courtois et les Lumières —tire de leur prison les royalistes qui y croupissaient depuis qu’à la mi-août la famille royale avait été conduite au Temple. On sait à quel point l’Autrichienne, comme on disait, était détestée. On tombe sur sa plus proche amie, la princesse de Lamballe, on la tue à coups de bûches, on la crible de coups, on la déshabille, on l’exhibe ainsi avant de lui cisailler la tête au couteau, de lui ouvrir la poitrine pour lui arracher le cœur — et « autres mutilations obscènes et sanguinaires », dit le chroniqueur (un autre) pour éviter de raconter qu’on lui découpa la motte et qu’un loustic s’en fit une barbe…Faivre (1856-1941), la Mort de la princesse de Lamballe, 1908

Le 7 décembre 1793, à Jallais, le très jeune Bara, âgé de 14 ans, est massacré par les Vendéens et tombe en criant « Vive la République ! ».Joseph Weerts (1846-1927), Mort de Bara, 1880 Un prêté pour un rendu après la déroute de Cholet, le 17 octobre de la même année, et une vengeance des « baptêmes » républicains ordonnés par Carrier à Nantes au même moment — sachant qu’avant de les noyer dans la Loire, cet éminent émissaire de la Convention (qui le fit quand même exécuter en décembre 1794) livrait les jeunes et jolies aristocrates prisonnières, si possible pucelles, aux volontaires de Saint-Domingue, des esclaves libérés qui formaient la Compagnie Marat — et qui les noyaient le lendemain Le réconfort avant l’effort.800px-NantesChateauMuséeNoyades

Et puis il y a le joli coup des têtes… Le gouverneur de la Bastille, Launay, avait été décapité au sabre le 14 juillet 1789 et sa tête promenée dans les rues de Paris. Le 20 mai 1795, le député Féraud, chargé de l’approvisionnement de Paris, tente de haranguer la foule affamée qui lui réclame des comptes, mais il se fait tuer d’un coup de pistolet par une « citoyenne » excédée, et sa tête tranchée est mise au bout d’une pique. On va la présenter dans la salle de la Convention au président de séance, Boissy d’Anglas (ou Théodore Vernier, les versions diffèrent). Lequel, au lieu de twitter frénétiquement que l’on s’en prenait aux élus de la Nation, se découvre et salue cérémonieusement son collègue. Grande classe et grand cœur.Alexandre-Evariste Fragonard (1780-1850) Boissy d’Anglas saluant la tête du député Féraud, 1831Le dernier mot resta à l’ordre légal : Jean Tinelle, un garçon serrurier qui a porté la pique, sera le 2807ème et dernier condamné à mort par le tribunal révolutionnaire. Et sa tête à lui roula dans le panier de Sanson.

Quand Delacroix peint en 1830 la Liberté guidant le peuple, l’attention des ados boutonneux reste rivée sur les seins plantureux de la déesse-titre — sans trop voir qu’elle foule aux pieds les cadavres des patriotes morts dans l’une des premières entreprises de « dégagisme » de l’Histoire de France.

Ou encore… Avez-vous lu Mangez-le si vous voulez de Jean Teulé (Julliard, 2009) ? L’ex-dessinateur y raconte comment à Hautefaye (Dordogne), en 1870, pris pour un Prussien parce qu’il était blond, un jeune aristocrate, Alain de Moneys, est torturé, tué et partiellement cuisiné et mangé — si bien que ses bourreaux, condamnés au bagne, y porteront les doux noms de « goûte graisse », « bien cuit », « à point » ou « la grillade ».

Ça, c’est du côté peuple. Côté Etat, c’est à l’unisson. Des massacres de la Saint-Barthélémy aux tueries de Charonne, de l’exécution de Damiens (comme les chevaux ne parvenaient pas à l’écarteler, il fut scié — et encore avait-il été tenaillé pendant les trois heures que dura son supplice, pendant lesquelles, au témoignage de Casanova, les belles dames qui assistaient à l’exécution se pâmèrent d’extase) à celle du Chevalier de la Barre, des fusillades de Clemenceau en 1906-1908 aux décimations de 1917 — et jusqu’aux exactions de Jules Moch, ce n’est qu’un long déluge d’horreurs. Action / réaction. Ad libitum.

Voilà. C’est cela, la violence. C’est cela, la bête humaine. C’est la cime à partir de laquelle vous pouvez juger du degré de friction et de contestation. Les actions des Gilets Jaunes — lourdement condamnées par une Justice dont chacun sait qu’elle est indépendante du pouvoir politique, qui d’ailleurs se garde bien de se féliciter de sa sévérité — sont des plaisanteries, par rapport à ce que le peuple peut faire quand on l’irrite. Quand on l’affame. Quand on restreint ses droits. Quand on se fiche de lui en lui suggérant de trouver un travail de l’autre côté de la rue — toutes actions dont aucun gouvernement ne voudrait, bien sûr, se rendre coupable…

Oui, mais tout ça, c’est du passé, s’écrient les jeunes imbéciles d’aujourd’hui, chaque jour plus autruches — à moins que ce ne soit la trouille qui les confine dans le déni, comme elle confine journalistes et hommes de pouvoir dans les bornes d’un vocabulaire étroit et répétitif. Nous avons changé… Vraiment ? Oui, le nazisme c’était hier — mais l’antisémitisme, c’est tous les jours, et chaque jour davantage.

A photo taken on February 11, 2019 in the 13th arrondissement of Paris, shows Anti-Semitic graffiti written on letter boxes displaying a portrait of late French politician and Holocaust survivor Simone Veil. (Photo by JACQUES DEMARTHON / AFP)

La faute au populisme, dit Alain Duhamel. Tiens, moi, j’aurais cru que c’était surtout la faute à l’islamisme, comme quoi, on peut se tromper. La Bosnie, le Rwanda, le califat de Daech et cent autres lieux où l’inventivité humaine s’est donné libre cours, c’était hier. Et demain ? Où ? Quand ? Pour le Comment, j’ai confiance, notre inventivité me surprendra toujours.
Nous sommes la plus violente des bêtes. Homo lupus homini est. Les sages petits écoliers de William Golding sont toujours prêts à se muer en prédateurs sanguinaires. Et ce qui se passe en ce moment, ce sont juste les violons qui s’accordent avant le bal — même si nous ignorons si finalement le bal aura bien lieu.
Les journalistes qui crient à la violence n’ont encore rien vu. « On commence par s’en prendre aux biens, moindre dommage, et l’on finit par cibler des personnes », redoute Jacques Le Goff dans Ouest-France. Que dira-t-il, que diront-ils quand il y aura des morts, d’un côté ou de l’autre ? Et c’est une tentation palpable, ces derniers temps, d’un côté comme de l’autre. Alors oui, peut-être pourrons-nous commencer à parler de violence. Pour le moment, comme on disait au XVIIe siècle, c’est juste une « émotion » — encore un joli mot qui manque au lexique des médias.

Jean-Paul Brighelli

Apologie de Charles de Courson

charles_de_courson_pays_sipa_1J’ignorais à peu près tout de Charles de Courson. Son père fut résistant, son grand-père, l’un des rares parlementaires à avoir refusé de voter les pleins pouvoirs à Pétain, fut résistant lui aussi et mourut de la cure de santé que lui imposèrent les autorités de Vichy au camp de concentration de Neuengamme. Pour parodier la Bible, les qualités des pères ne retombent pas forcément sur la tête des fils, et le « bon sang ne peut mentir » de l’aristocratie française n’est plus forcément de rigueur.
Je suis un peu plus impressionné, en revanche, de savoir que l’un de ses aïeux est Lepeletier de Saint-Fargeau, sur lequel il faudra que j’écrive, un de ces jours. Ce révolutionnaire intelligent a produit un Plan pour l’Education, parallèle au projet de Condorcet, qui mérite quelques égards : en fait, s’il n’avait pas été assassiné, peut-être serait-il parvenu à opérer la synthèse de l’élitisme de son rival et de l’égalisation des conditions pédagogiques qu’il avait imaginée. C’était un centriste avant l’heure, un autre adepte du « en même temps » — adversaire de la peine de mort, dans le droit fil de Beccaria et des Lumières, mais votant tout de même la décapitation de Louis XVI.
Oui, j’ignorais tout de Charles de Courson, jusqu’à la semaine dernière. Les débats sur la dernière loi scélérate imaginée par la conjonction des forces vives de LR et de la REM ronronnaient doucement, faute d’une opposition audible, quand Charles de Courson —« centriste », ce n’est pas une étiquette qui fait rêver — s’est levé et a dit leurs quatre vérités au ministre de l’Intérieur et à la majorité qui le suit dans un grand piétinement de godillots. La vérité sur ce que représente l’interdiction de manifester que pourra désormais prononcer administrativement et préventivement n’importe quel préfet.

« Mais où sommes-nous, mes chers collègues ? Mais c’est la dérive complète ! On se croit revenu sous le régime de Vichy ! »
(Remue-ménage sur les bancs de la REM, qui a l’air de penser que le régime de Vichy consiste à boire un grand coup d’eau minérale gazeuse après chaque repas : rappelez-vous, pour bien situer ce remue-ménage, la façon dont Claude Rains, inoubliable capitaine de police dans Casablanca — vous savez, celui qui ordonne rituellement l’arrestation des « usual suspects » — jette à la poubelle une bouteille de Vichy, justement, quand il a pris le parti de la Résistance et d’Humphrey Bogart contre les forces de l’Axe — c’est là, à 2mn50. Que voulez-vous, moi, j’ai toujours été du parti de Bogart — le romantisme allié au browning)…
« Mais oui ! Mais oui, mes chers collègues… Oui, je dis bien le régime de Vichy. Mais oui, vous êtes présumé, par votre attitude, vous êtes présumé être résistant donc on vous « entaule », voilà, par l’autorité administrative. Mais où sommes-nous, mais réveillez-vous, mes chers collègues ! »
Remue-ménage, suite…
Et de préciser que « l’article 2 [de la loi ] est en l’état « un monstre juridique » « puisqu’au fond on réinvente ce qu’on appelait au XIXe siècle « les classes sociales dangereuses… »
(Fine allusion à ce très beau livre de Louis Chevalier paru en 1958, Classes laborieuses et classes dangereuses — qui explique entre autres comment l’arrivée massive à Paris à partir des années 1830 d’un sous-prolétariat exogène explique la montée de la délinquance, tiens, tiens…)
« Vous voyez, la présomption de culpabilité… Et ce texte est fondamentalement anticonstitutionnel… »

Oui — mais il n’est pas inédit. Les plus âgés, les plus lucides, se rappellent la loi anti-casseurs votée à la fin du septennat de Giscard, et abolie dès le début du premier septennat de Mitterrand — ladite abolition faisait partie des 110 propositions du candidat socialiste, qui ne les a pas toutes appliquées… Le RPR de l’époque, par la voix de Philippe Seguin, avait d’ailleurs appuyé par son attitude la proposition d’annulation de cette autre loi scélérate… C’est qu’à l’époque, l’opposition de droite avait de la gueule et de la voix.

L’interdiction a priori de manifester m’a fait penser à un décret pris au tout début des années 1970, interdisant les regroupements de plus de trois personnes dans les rues de Paris. Ou cet essai pour interdire aux hommes « entre 14 et 40 ans » de pénétrer dans les jardins du Luxembourg — Le Forestier en avait fait l’une de ces chansons militantes dont il avait alors le secret.
L’interdiction des pelouses fait partie des fantasmes des législateurs en peine d’inspiration fascisante. La loi actuelle porte en germe des tentations de même nature : quand tout cède, on se fabrique à la hâte un barrage législatif. C’est plus facile que de répondre posément à la colère populaire.

En tout cas, l’intervention courageuse de Charles de Courson a eu des conséquences : une cinquantaine de parlementaires « En marche » ont préféré reculer et s’abstenir lors du vote final. L’examen des prises de position « pour » ou « contre » cette loi surréaliste est d’ailleurs plein d’enseignements : la Droite, qui a peur de ne pas paraître assez répressive, a proposé puis voté une Loi Macron que nombre de députés macronistes ont eux-mêmes rejetée — tout comme l’opposition dite d’extrême-droite : ni Nicolas Dupont-Aignan ni les députés RN n’ont approuvé cette loi anti-casseurs, anti-gilets jaunes, anti-expression démocratique. Imaginez ! Les fascistes déclarés (c’est du moins l’étiquette que leur appose la bien-pensance rituelle) s’opposent à une loi répressive ! Imaginez aussi si une majorité fidèle à Marine Le Pen avait proposé une pareille loi… Un million de manifestants dans la rue dans l’heure !

Mais c’est que nos jolis libéraux sont au fond plus répressifs que la Droite apparemment la plus dure. Nombre de gens qui ont voté pour le « damoiseau », comme dit Matteo Salvini, commencent à s’en apercevoir. Tirez-en quelques conséquences sur la pertinence d’un clivage droite-gauche aujourd’hui.

Allez, avec un peu de chance, cette loi sera détricotée par le Conseil constitutionnel, et n’aura donc été votée que pour donner aux électeurs de la REM l’apparence de la garantie de la fermeté — l’ombre de l’ombre. Une option politique perdant-perdant : non seulement une telle loi ne protège pas des black blocks, qui ont depuis lurette affiné leur technique de guérilla urbaine, mais elle ne dissuade guère les protestataires démocrates de continuer à protester, et elle donne de ceux qui l’ont votée l’image de ce qu’ils sont : des élus en perdition, gesticulant faute d’agir.

Jean-Paul Brighelli

Œdipe sous PMA

439132-que-sont-devenus-les-bebes-de-anne-gedde-622x600-2Je n’ai aucun doute sur l’extension de la PMA à toutes les femmes : Macron l’a promis à des organisations LGBT en novembre, et ce gouvernement, élu si majoritairement, a la caractéristique de faire ce qu’il a promis de faire — et même un peu plus que ce qu’il a promis, voir la loi anti-casseurs.
De surcroît, aucune loi n’a jamais pu enrayer une possibilité technique. L’Eglise (toutes les églises, en fait) a bien essayé de freiner l’essor de l’imprimerie, les syndicats naissants ont tenté de détruire les machines à vapeur, mais lorsqu’une technique est là, on l’applique (1). C’est tout le sens de la loi Veil : la méthode Karman inventée à la fin des années 1950 en Chine a été importée en France, la première démonstration a été faite en 1972 dans l’appartement de Delphine Seyrig, signataire parmi d’autres de l’appel des 343, et le MLAC l’a popularisée dans les mois qui suivirent ; le verrou technique avait sauté, Simone Veil a fait sauter logiquement le verrou législatif et elle a bien fait, quoi qu’en pense François-Xavier Bellamy.
Donc d’ici peu toutes les femmes pourront avoir un enfant par voie médicalisée. D’ailleurs, c’est déjà le cas : tel couple de lesbiennes de ma connaissance a importé des paillettes danoises, disponibles sur le Net, elles les ont rangées dans le frigo à côté des Miko fraise, en attendant le bon moment, et l’une a déjà accouché, l’autre est en bonne voie. Une jolie pub pour Chronopost. Félicitons les heureuses mamans.

LA PMA, qui est une technique, se distingue d’ailleurs nettement de la GPA, qui est une marchandisation, une ubérisation des ventres. Là, le législateur peut encore opérer — et c’est bien nécessaire, n’en déplaise à Marc-Olivier Fogiel, tout heureux d’avoir le fric pour faire ses emplettes génétiques dans un pays ouvert au marché mondialisé des fœtus.
Oui, cela crée une disparité insoutenable entre homos des deux sexes. Mais comme nous allons le voir, des mâles, de toute façon, il n’y en aura bientôt plus.829ea263

Sic transit gloria patrum, comme on dit vulgairement. Tous ces futurs enfants qui naîtront sans père posent un petit problème, annonciateur de changements radicaux : ils ne pourront plus détester / déplorer / récuser leur père, ils ne pourront plus s’en plaindre à leur psy. Ce ne sera pas même, comme pour Sartre ou Camus, une ombre disparue autour de leur naissance — un nom, une ombre. Ce ne sera rien. L’ensemble vide. Sartre, l’homme au sur-moi flottant (dixit Lacan), explique dans les Mots que le lien de paternité est pourri — certes, mais un lien, tout pourri qu’il soit, est un lien.
Quand votre mère aura été fécondée par des paillettes congelées bénéficiant d’un anonymat rigoureusement commercial ; quand vous aurez été élevée par une femme forcément célibataire, agrémentée peut-être d’un mari d’occasion — ou par une succession de belles-mères ; quand vous chercherez un bouc émissaire pour vos fureurs adolescentes — que direz-vous au psy qui tentera de vous tirer d’affaire ? Il n’y aura plus de « premier homme », comme dirait Camus.
Quand je pense à tous ces futurs rejetons qui n’auront même pas la ressource de haïr leur père — ou de l’adorer : fin d’Œdipe, et extinction d’Electre. Clytemnestre n’aura pas à tuer Agamemnon, il n’a jamais existé.anne-geddes-bebe-8

Je me fiche pas mal du supposé pouvoir des pères : nous ne sommes pas propriétaires de notre progéniture, quand bien même nous aurions fait exprès de la commettre. Je parle juste de l’élaboration de l’Ego : nous nous construisons face à nos parents, avec eux ou contre eux — mais toujours par référence. Avec la PMA, je prévois des débuts de Moi difficiles. Quant à l’arbre généalogique, il sera par définition bancal.
La PMA fera disparaître la référence au Père. Et franchement, je suis très curieux de savoir quels détraqués nouveaux, non encore observés, naîtront de cette expérimentation promise à un bel avenir.
À noter que dans la crise actuelle de féminisation des hommes (du micro-pénis des uns au rétrécissement du périnée des autres, en passant par l’infertilité qui gagne du terrain et le chromosome Y, l’un des plus pitchouns du corps humain, qui s’auto-répare mal, que reste-t-il de la virilité à l’ancienne, comme la moutarde du même nom, des mâles conquérants, des « gorilles », comme disait Cohen ?), la PMA est une solution temporaire — temporaire parce que d’ici peu, les sacrées paillettes viendront toutes d’un réservoir de plus en plus restreint, ce qui promet de beaux jours à la consanguinité. « Nous sommes à un tournant », explique très bien un beau documentaire d’Arte sur la question.
L’air de rien, c’est à une mutation profonde que nous assisterons, dès que la PMA se sera généralisée. D’ici peu, qui comprendra que tel héros de roman s’insurge contre son père ? Qui pigera que Stendhal ou Proust détestaient le leur, alors que Zola vivait dans le souvenir du sien ? Le mot même disparaîtra ; il ne subsistera qu’à l’état archéologique de curiosité morte — comme le T-Rex aujourd’hui. Quant au Père éternel, je lui prévois un destin accéléré. En un mot, Allah est grande…
Nous vivons des temps passionnants.thumb-anne-geddes---des-photos-cute-devenues-culte-10386

D’ici peu, quelques dizaines ou centaines d’années, la majorité des naissances s’effectuera via une PMA : c’est si commode et si sûr, alors que la vieille méthode de reproduction humaine est si aléatoire. Des dizaines, des centaines de milliers d’enfants sans père désignable occuperont les cours de récréation. Allons plus loin : de la même façon que les Chinois ou les Indiens ont supprimé des millions de filles, j’imagine mal les couples de lesbiennes, prenant modèle sur les mythiques Amazones, condescendre encore à donner naissance à un petit garçon. Et sans doute ces dames trouveront-elles un mode de reproduction qui leur permettra de se passer totalement d’un matériel génétique d’origine mâle : le clonage a un avenir commercial infini. La femme est si bien l’avenir de l’homme que l’homme n’a plus d’avenir. Alors, carpe diem, mes frères, parce que ça ne durera pas, et que vos jours sont comptés.

Jean-Paul Brighelli

(1) C’est si vrai que je ne doute pas, malgré les contorsions des moralistes et le tollé international des bonnes consciences, que la technologie CRISPR, qui permet d’agir directement sur le génome, et qui a apparemment déjà été utilisée dans le champ humain, ne soit dans très peu de temps appliquée à grande échelle.

l’Huma

huma-1L’Humanité, le journal fondé en 1904 par Jaurès, est en cessation de paiements. C’est l’hebdomadaire Marianne qui l’a le premier annoncé la semaine dernière. Malgré des plans de redressement qui, ces derniers mois, ont tenté de sauver le journal, malgré une politique drastique de resserrement des coûts, au détriment parfois des reportages sur le terrain, malgré une renchérissement du prix, le journal communiste suit la pente fatale de l’ensemble de la presse-papier. Elle la suit même très vite. Ce journal qui tirait il y a quelques décennies à 350 000 exemplaires quotidiens, que les militants vendaient sur les marchés en engageant le dialogue avec les passants, atteint désormais difficilement les 30 000 exemplaires. En cause, bien sûr, la concurrence d’Internet et des chaînes de désinformation en continu, mais aussi l’érosion du Parti Communiste — une fonte des effectifs et de la représentativité dont Mitterrand, et non le capitalisme mondialisé, fut le principal artisan. D’ailleurs, la Marseillaise, la petite sœur phocéenne de l’Humanité, a suivi (et même précédé) la chute de la maison-mère.

Natacha Polony, avec laquelle l’Huma n’a jamais été tendre, mais qu’elle a souvent cité quand elle opérait les splendides revues de presse matinales dont nous avons tous la nostalgie, s’est fendue d’un tweet presque tendre pour soutenir le grand journal qui meurt — avec un argument aussi politique que possible, à sa manière :Humanite-Polony-tweet

Qu’on m’entende bien : je n’ai jamais flirté avec le PC, mais il ne me viendrait pas à l’idée, contrairement à une certaine presse qui se déchaine aujourd’hui, de prétendre que l’Huma paie ses années staliniennes. Il faut vraiment avoir un sens de l’Histoire tout à fait déglingué pour prétendre qu’un Parti n’évolue pas, et oublier que le Communisme a été la foi de millions de gens en France — et qu’ils ne se trompaient pas tous. Après tout, il y en a aujourd’hui qui pensent que l’islam est l’avenir de l’homme (on est sûr en tout cas qu’il ne sera jamais celui de la femme), ou que Macron sait parler au peuple. Que penserons-nous de tous ces convaincus dans cinq ou dix ans — ou dans quatre mois ?
Et moi qui ne suis pas communiste (il fut un temps où je les trouvais un peu trop à droite), moi qu’une cellule a refusé récemment d’entendre parler d’école, sous prétexte que je n’avais pas appelé à voter pour le Damoiseau, comme dit Matteo Salvini, je suis fort triste de voir un journal disparaître (et ce que je dis de l’Huma, je le dirais aussi bien du Figaro, à l’autre bout de l’échiquier politique, si d’aventure…

Pour tenter de comprendre comment un si grand journal est aujourd’hui menacé de finir dans les poubelles de l’Histoire, j’ai interrogé un ami, Georges Benda, un vieux militant communiste aujourd’hui installé dans l’Hérault. À bientôt 79 ans, il est resté grand lecteur fidèle de l’Huma — et lui qui a fréquemment mis la main dans ses poches vides pour soutenir le journal de son parti, il serait fort triste de ne plus le lire chaque jour. Aujourd’hui retraité, il a été un vrai prolo, militant syndical, révolutionnaire de chaque jour, qui garde chez lui quelques portraits enluminés des vieilles gloires du communisme, de Lénine à Che Guevara. Un homme pour qui la faucille et le marteau, cela signifiait quelque chose — parce que s’il a peu manié la faucille, il a beaucoup pratiqué le marteau.

JPB. Depuis quand lis-tu l’Huma ?

GB. J’ai dû l’acheter pour la première fois en 1965 — au moment des élections présidentielles. De Gaulle n’était pas ma tasse de thé — et encore moins Mitterrand. Le PC ne présentait pas de candidat, mais aux Législatives de 1967, il a obtenu 73 sièges… Oui, je sais, comparer avec aujourd’hui fait mal au cœur.

JPB. Et tu t’es inscrit au PC à la même époque ?

GB. Pas tout à fait. J’ai rejoint le Parti en 1968. Le bouquin de Séguy, alors secrétaire général de la CGT, sur le Mai de la CGT, serait à relire, pour qui voudrait trier, dans l’héritage de 68, ce qui était mouvement petit-bourgeois et insurrection réelle de la classe ouvrière. Après tout, les accords de Grenelle, ce n’est pas Cohn-Bendit qui les a décrochés ! Et cela signifiât quelque chose, 30% d’augmentation du SMIC ! Autre chose que les 40 balles allouées il y a un mois !

JPB. Tu es abonné à l’Huma ?

GB. Non : mon plaisir, c’est d’aller l’acheter tous les matins au kiosque du village, et de montrer aux gens qu’il y a encore des lecteurs de l’Huma ! C’est un geste militant d’aller acheter l’Huma. Ça l’est moins de le recevoir en catimini dans sa boîte !

JPB. Tu as senti un changement dans la ligne éditoriale du journal ?

GB. Je vais te dire… Petit à petit, ils ont de moins en moins parlé de la classe ouvrière… Comme s’il n’y en avait plus, ou presque plus. Ça, c’est ce que veut faire croire le patronat, la bourgeoisie, et tous ceux qui ont intérêt à croire que le peuple a disparu — et ça leur fait tout drôle, depuis deux mois, de le voir réapparaître vêtu de jaune !
« Alors, l’Huma… Les articles de fond sont peu à peu devenus de plus en plus… intellectuels… Pas en prise avec le réel, avec les souffrances des gens… Des articles qui sont de moins en moins à ma portée — je n’ai pas envie, quand je lis un journal, d’aller chercher les mots dans le dictionnaire…
« Comme si, à force d’habiter Paris, une ville qui n’a plus d’ouvriers, les journalistes de l’Huma s’étaient inconsciemment mis au diapason des bobos qui les entourent — et qui ne les lisent pas !

JPB. On parle beaucoup de la concurrence d’Internet…

GB. Moi, je n’ai pas Internet… Mais j’ai regardé parfois le site de l’Huma [qui lance un appel désespéré aux dons]. On ne lit pas de la même manière. Un article imprimé, on peut le reprendre, plus tard dans la journée, y réfléchir… Un article que tu parcours sur un écran, tu le survoles, et puis tu vas butiner autre chose… C’est du décervelage ! Ah, bien sûr, ici, ce sont surtout des vieux qui lisent les journaux — et l’Huma est devenu, malgré lui, un journal de vioques. Faute de s’adresser aux prolos qui se font exploiter au quotidien, il s’adresse aux prolos retraités dans mon genre — alors forcément, les lecteurs peu à peu disparaissent…

Et de rire…

Oui, c’est toujours triste, un journal qui meurt. Et à ceux de mes amis — ou moins amis — qui s’étonneraient que je déplore la disparition d’un canard qui a chanté jadis la gloire de Staline, je dirai qu’il faut sauver les derniers espaces de presse qui n’appartiennent pas à de grands financiers, qui, comme dirait Georges, n’ont pas exactement les mêmes valeurs que les employés qu’ils exploitent. La nouvelle de la disparition possible de l’Huma est tombée au même moment qu’une autre : 26 hommes très fortunés possèdent autant que la moitié de l’humanité, soit 3,8 milliards de personnes.
Et c’était une belle idée, de la part de Jaurès, d’appeler son journal « l’Humanité » — parce qu’il parlait au nom de tous les sans-voix, de tous les sans-dents, comme dirait Hollande, qui aujourd’hui se font entendre aux carrefours, et qui demain, peut-être…

Jean-Paul Brighelli

Colette

colette.20190111023130Jusqu’au générique final, Colette fut le film parfait.
Et une honte pour la France : pourquoi diable faut-il que ce soient des Anglais qui tournent un film (très réussi) sur l’un des plus grands écrivains français ? Aurions-nous honte des vraies grandes gloires de la France ? Sur les dernières années, il n’ y a guère que l’Autre Dumas, le film fort intelligent de Safy Nebbou, qui ait attiré mon attention : les relations du grand Alexandre (pas la pâle copie du petit, l’auteur de la Dame aux camélias — l’autre, le grand, le vrai), interprété par un Depardieu presque dessoûlé, et de son nègre favori, Auguste Maquet (Benoît Poelvoorde en grande forme) y étaient évoquées avec une grande justesse et assez de verve pour satisfaire tous les dumassiens. Exception faite de Claude Ribbe, qui en tant que Guadeloupéen s’est annexé tout ce qui appartient à l’histoire noire, et qui protesta parce que ce n’était pas un métis qui jouait Dumas — lui-même quarteron…

Dis-moi, Claude, tu es sûr d’avoir réussi l’ENS et l’agrégation de philo, pour sortir des bourdes de cette taille ? Tu te prends pour un Native American, le genre qui exige que seuls des Indiens certifiés conformes jouent des rôles d’Indiens ? Et les copies de Bronco Apache, où Burt Lancaster jouait le rôle-titre et Charles Bronson celui d’un Apache renégat (sans oublier le Jugement des flèches ou la Bataille de San Sebastian, où ce même descendant de Lituanien faisait l’Indien avec conviction), on les brûle ? Touche pas à mon western ni à la liberté de créer ! Si on t’écoutait, on brûlerait aussi les copies de l’Othello d’Orson Welles, où le génial acteur s’était grimé en noir pour jouer le More de Venise… Politiquement correct un jour, c***ard pour toujours.

Un ami cinéaste, à qui j’avais adressé diverses suggestions, me répondit que désormais, la télévision française, qui jadis a commis des films historiques de grande qualité, ne peut plus le faire, parce qu’elle ne dispose plus de costumes adéquats — d’où le fait que toutes les fictions se déroulent désormais dans le temps présent.
Les Anglais, apparemment, n’ont pas ce genre de problèmes. Ils disposent d’un fond inépuisable de toilettes étourdissantes des années 1900, que ce soit pour tourner les adaptations d’Agatha Christie avec David Suchet — de vraies perles —, ou justement Colette, où chaque robe est plus belle que la précédente
Avec une réticence sur leur façon inattendue d’interpréter le « col Claudine » — puisque Claudine justement il y a.

Parce que Colette met en scène les premières années de celle qui fut et demeure le plus grand écrivain du tournant du siècle et au-delà — avec Proust. Cette petite dizaine d’années où la romancière est mariée avec ce grand hâbleur de Willy, qui certes l’exploita jusqu’au bout des dentelles, mais lui apprit en même temps à écrire — ce que le film montre avec une grande finesse, et il est toujours bien difficile de mettre en scène l’acte d’écrire, rappelez-vous l’extraordinaire Genius. Willy qui la lança à Paris, lui fit connaître tout ce que la capitale de la Belle Epoque comptait de jolies femmes de Lettres (Rachilde, par exemple, que joue Rebecca Root) ou de comédiennes à la taille fine (Polaire, le tour de taille le plus étroit jamais enregistré — 33 cm — fort bien interprétée par Aiysha Hart) — ou de transsexuelles provocantes, comme la très fameuse Missy, habillée en homme et la main adroite : Denise Gough est la copie conforme de Mathilde de Morny — le vrai patronyme de la lesbienne la plus fameuse du Paris 1900, qui en comptait quelques-unes, et pas des moindres (et non, Natalie Clifford Barney n’apparaît pas dans le film : il a fallu choisir, sous peine de virer au catalogue des amours saphiques 1900).
Ai-je dit que Keira Knightley (aperçue et appréciée dans A Dangerous Method ou Imitation Game), qui interprète Colette, est merveilleusement dans le ton ? Voilà, c’est fait.

1893-1912. Années de formation où Colette écrit toute la série des Claudine, et se lance dans le music-hall, dans des rôles ébouriffants de momie découverte par un hardi explorateur de sexe indéterminé qui roule une pelle à la belle emmaillotée. Si. Lisez ou relisez la Vagabonde.reutlinger-colette-reve-egypte-momie 4F8EA17200000578-6118081-image-a-10_1535711792247Il a bien fallu tailler dans les anecdotes, et arrêter l’histoire juste avant qu’elle ne se remette aux hommes — avec Auguste-Olympe Hériot. Qui ça ? Lisez ou relisez Chéri (ou revoyez le très beau film de Stephen Frears…).

Le réalisateur est homosexuel, l’héroïne est bisexuelle, on pouvait craindre le pire dans le genre militant — mais Willy (Gauthier-Villars de son vrai nom) est montré pour ce qu’il était, un personnage larger than life, as they say, un peu maquereau sur les bords, surdoué de la « réclame » — comme on disait à cette (Belle) époque où l’on n’avait pas le mot « communication » sans cesse à la bouche.
Quant aux amours homosexuelles de Colette, on n’insiste pas plus que nécessaire. Wash Westmoreland n’est pas Abdellatif Kechiche, dont j’ai eu l’occasion de dire tout le bien que je pensais… Lui, c’est un vrai metteur en scène.

Et alors mon plaisir fut gâché par le générique final, où le banc-titre vint rappeler au public que Colette allait devenir l’une des écrivaines les plus célèbres du siècle.
Oui, c’est de ma faute, j’étais allé voir le film en version française, pensant qu’entendre le texte de Colette en version anglaise eût été un snobisme quelque peu excessif.
« Ecrivaine » ! Je vous demande un peu ! Croyez-vous que Colette, qui maniait le français comme pas une, eût toléré que l’on mutilât, sous prétexte de féminisation, son titre d’« écrivain » ? Et pourquoi pas « autrice », pendant qu’ils y étaient ? On n’écrit pas plus avec son vagin qu’avec sa bite — à cette époque, c’était avec un porte-plume, mot masculin, aujourd’hui avec une souris, mot féminin — et qu’importe…

Colette n’est plus beaucoup lue. Et franchement, je ne sais pas pourquoi. Elle a été la femme la plus libre du XXe siècle — Beauvoir exceptée, mais toute une génération les sépare. Elle a anticipé avant tout le monde les thèmes lesbiens (lisez ou relisez le Pur et l’impur) que de plus mauvais auteurs qu’elle étalent complaisamment sans une once de talent. N’en déplaise à Yann Moix (mais quelle buse, ce mec…), elle aimait la chair fraîche, et de très jeunes hommes l’ont passionnément aimée — relisez la Fin de Chéri. Parce qu’on aime un individu, des pieds à la tête, intérieur et extérieur, qu’on aime une voix, une présence, la pression d’une main dans le noir, comme disait Stendhal, et pas la courbe d’une fesse — pas seulement en tout cas. Allez, courez-y avant que ça ne disparaisse.

Jean-Paul Brighelli

Le temps des héros et le temps des zéros

21486644Confiteor, compañeros ! J’avoue : lorsque la semaine dernière je déclarais attendre, au terme de la dégradation de l’anacyclose en ochlocratie, l’arrivée d’un Messie politique, c’était un retour (et non une retombée, quoi qu’insinuent les mauvaises langues) en enfance. À l’époque des géants.

Mes parents avaient un électrophone, comme on disait alors, et peu de disques : je me suis donc repassé en boucle ceux dont je disposais — Armstrong jouant Fats Waller, par exemple All That Meat and No Potatoes, cette déploration devant une poitrine plate sur une dame bien en chair, et l’intégrale du Cyrano de Bergerac avec Daniel Sorano. Les gosses d’aujourd’hui trouvent tout cela sur Internet, et bien d’autres choses encore, si bien qu’ils ne les écoutent même pas.

À l’acte IV de Cyrano, le Comte de Guiche, qui a une dent de sa chienne contre les Gascons, les sélectionne pour une mission-suicide, comme on ne disait pas encore au XVIIe (ni au XIXe, d’ailleurs). « Je sais que vous aimez vous battre un contre cent / Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne… »
Ça m’avait frappé. L’enregistrement (qui depuis est sorti en vidéo) remonte à 1960. La même année que l’Alamo de John Wayne.290px-The_Alamo_1960_poster J’avais 7 ans — 8 peut-être quand j’ai vu et entendu tout cela, en tenant compte des décalages être sortie et acquisition. Ça m’a frappé — cette façon de mourir dans des combats perdus d’avance, parce que ce sont les seuls qui réclament vraiment du panache — et non d’abjectes manœuvres de cabinet ou de chambre à coucher.
Mon père, qui venait de rentrer de deux ans bien inutilement passés à courir après les fellaghas, a dû me raconter la bataille des Thermopyles à cette même période, m’emmener au cinéma voir le film de Rudolph Maté517lTkwV4YL._SY445_ et me faire découvrir la Chanson de Roland : une poignée de preux contre 500 000 Sarrazins. Bien sûr, c’est le schéma épique par excellence. Roland meurt au combat, Davy Crockett meurt au combat, et Cyrano, de son propre aveu, aurait dû mourir au combat, au lieu de se prendre une bûche sur la tête. Et c’est un schéma universel : les défenseurs d’Alamo se prenaient pour des Spartiates, tout comme les 170 Anglais qui à Rorke’s Drift ont résisté à 4000 Zoulous1280px-Alphonse_de_Neuville_-_The_defence_of_Rorke's_Drift_1879_-_Google_Art_ProjectEt je crois bien avoir vu le remarquable film de Cy Enfield à sa sortie, en 1964, avec Stanley Baker, repéré trois ans auparavant dans les Canons de Navarone — une poignée de saboteurs contre une armée d’Allemands, vous connaissez la suite.
Et j’ai retrouvé Roland non plus à Ronceveaux, mais chez Hugo, où dans « le Petit roi de Galice » il défait à lui seul une armée de malandrins.

Oui, Hugo, je sais, mais on m’excusera, je n’avais que huit ans. J’en profite pour balayer de la main les rires compatissants de psys amateurs, le héros, son père revenu de batailles perdues comme un Croisé vieilli sous le harnois…heimkehrender_kreuz-3e083e2 Et la compensation via les héros de papier et de toile… Bla-bla-bla… Quand je vois ce qu’est devenu aujourd’hui le géant qu’il était, ma foi, je m’excuse d’avoir cherché à le remplacer.

Je crois bien que toute cette geste héroïque m’a façonné. Rien d’exceptionnel. Sartre — fort admiré à la maison, au point que l’on m’a donné son prénom — raconte dans les Mots que sa formation, au fond, c’est Pardaillan, dont il a lu les aventures en temps réel, puisque le futur philosophe et le grand ferrailleur sont nés la même année (1905). Dans l’engagement du futur Sartre, bien malin qui démêlerait les influences respectives de Marx et de Michel Zévaco.

Et puis bien sûr les Trois mousquetaires. J’ai lu le roman de Dumas en cette même année de mes huit ans. Ça marque. « Se battre, c’est-à-dire désobéir à la loi, c’est-à-dire risquer sa tête, c’est-à-dire se faire d’un seul coup l’ennemi d’un ministre plus puissant que le roi lui-même, voilà ce qu’entrevit le jeune homme, et, disons-le à sa louange, il n’hésita point une seconde. » C’est dans le chapitre V.
Ajoutons, pour être complet, que l’on m’avait traîné, à 6 ou 7 ans, au théâtre du Pharo voir le Cid — avec Gérard Philipe. « Sais-tu bien qui je suis ? » « Oui, tout autre que moi / Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d’effroi… » J’en ai gardé le goût des affrontements avec les grandes gueules, qu’elles soient voyous marseillais ou prêcheurs islamistes. Même si je déplore que l’époque n’en soit plus aux grands coups d’épée. Restent les coups de gueule — mais ça n’a pas le même goût. Le Petit Poucet aujourd’hui n’a plus que des nains en face de lui. « N’importe : je me bats, je me bats, je me bats… »

Alors, quand un lecteur tout récemment m’a demandé si je n’avais pas peur, de m’attaquer ainsi aux grandes inutilités de la République, qu’on les nomme Macron, Le Gendre, Darmanin ou Castaner (ajoutons pour être complet qu’il y a autant de nains à droite qu’à gauche — « je vois des nains partout », comme disait l’autre), insinuant (et il a raison) que c’étaient des gens à se venger par avance des insinuations d’incompétence qui suintent parfois de mes propos…
Petites gens, arrivés à une époque qui ne se rend pas compte qu’elle est épique — parce que rien de plus épique que la fin d’une civilisation. Les Barbares cette fois ne guettent pas de l’autre côté du Danube : ils sont déjà là, ils avancent en terrain conquis. Et plus loin, la Chine regarde l’Europe s’effondrer avec des yeux gourmands. Elle laissera l’Afrique faire le travail, puis elle raflera la mise.
Notre seule option, c’est de nous battre un contre cent, et même contre cent mille. De mourir en beauté comme le petit Bara250px-Mort_de_Bara_-_Jean-Joseph_Weerts un modèle républicain dont les instits ne parlent plus — une coïncidence sans doute. Ou comme les quatre truandsla-horde-sauvage à la fin de la Horde sauvage. « Let’s go » « Why not ? » Le western, le western vous dis-je ! Ce n’est pas parce que nous manquons aujourd’hui de géants qu’il ne faut pas se battre un contre cent — quitte à n’exterminer que des cloportes.

Jean-Paul Brighelli

Anacyclose

Anacyclose_de_Polybe2Depuis deux ou trois ans, tout le monde parle d’anacyclose — même Macron, du temps où il était ministre de l’Economie du Pingouin. Cela ne m’étonne guère, de la part d’un homme si cultivé qu’il a décidé de se passer des services de Sylvain Fort, qui lui écrivait ses discours les mieux organisés.
Mais l’a-t-il décidé ? Il y a de méchantes langues qui prétendent qu’il a tout fait pour dissuader son conseiller en communication, nègre d’excellence et responsable-presse de démissionner.

Qu’est-ce que l’anacyclose ? C’est une théorie grecque, fixée dans le marbre par Polybe au IIe siècle avant JC après une première formulation dans la République platonicienne (Livre VIII), selon laquelle les Etats suivent immanquablement un cycle en six phases. La monarchie bascule dans la tyrannie, l’aristocratie prend le pouvoir mais se dégrade en oligarchie, la démocratie rétablit un semblant d’équilibre, mais se dégrade elle-même en ochlocratie — le règne de la foule, des gilets jaunes et du référendum d’initiative populaire, à en croire les chroniqueurs proches du Palais, qu’il s’agisse de Sophie Coignard dans le Point (voir ci-dessus) ou de Sébastien Laye dans le Figaro —, et il ne reste plus qu’à attendre l’homme providentiel qui rétablira la monarchie (ou, si l’on préfère, le Premier Empire ou la Vème République).

C’est ce qui aurait fait dire à Thucydide (ces Grecs sont partout, dès qu’il s’agit de politique — après tout, ce sont eux qui ont inventé le mot) que l’Histoire est un perpétuel recommencement.
(C’est aussi ce qui a fait dire à Hegel que les grands événements se reproduisent deux fois — affirmation que Marx a modifié, avec l’humour qui était le sien, en précisant que ce qui était tragédie la première fois se répète en farce — Napoléon III après Bonaparte. Et quand on en est à Napoléon IV, c’est quoi ? Après la farce, la caricature ?).
Et c’est ce qui a engendré, avec de menues différences, la théorie des types de gouvernement chez Montesquieu, république (susceptible de dégénérer en aristocratie ou démocratie), monarchie ou despotisme. Fin du cours.

Anacyclose, ochlocratie… C’est fou, dès que la situation échappe aux schémas habituels, cette propension des élites auto-proclamées à se réfugier derrière des fiches Wikipedia…

Toute la question est de savoir où nous en sommes. En fait, un peu partout à la fois.

La fonction présidentielle, telle que l’a voulue jadis De Gaulle, est une monarchie camouflée. Pas un hasard si le Canard intitulait ses prises de bec avec MonGénéral « la Cour » (puis « la Régence » quand la main passa à Pompidou). En même temps, une Constitution qui permet, via l’article 16, de basculer dans les pleins pouvoirs flirte dangereusement avec la tyrannie — c’était, rappelez-vous, la thèse de Mitterrand dans le Coup d’Etat permanent. Nous n’en sommes pas là, bien sûr. Il ne viendrait à l’idée de personne d’arrêter quelques milliers de personnes préventivement, en prétendant que le collyre est une arme par destination. La langue aussi, d’ailleurs : je suggère qu’on la coupe en public à ceux qui gueulent trop fort : après tout, une manifestation hostile est une atteinte au corps sacré du chef de l’Etat — voir ce que Foucault a merveilleusement écrit sur le sujet dans Surveiller et punir.
Alors ? Aristocratie ? J’ai déjà évoqué cette question, aussi bien du point de vue politique que dans la perspective de la fabrication des élites. Quand les élites prétendues sont représentées par Gilles Le Gendre, qui est trop subtil et trop intelligent, par Aurore Bergé, si mesurée, ou par Christophe Castaner, si éclairé ; quand Gérald Darmanin explique doctement : « Par principe je suis toujours du côté des policiers et des gendarmes. Si bavure, il faut des enquêtes. Dans un état démocratique républicain, le monopole de la violence légitime, c’est celle des policiers et des gendarmes », sans comprendre que la violence du peuple n’est jamais qu’un prêté pour un rendu — eh bien, nous pouvons nous faire du souci.
Non, aristocratie est certainement un terme exagéré. On comprend bien que le radical aristo– (les meilleurs) ne peut plus être qu’une antiphrase, et que nous sommes désormais dirigés par une oligarchie qui serre les rangs dès qu’elle se sent menacée dans ses privilèges exorbitants. Que l’on ait envie de renverser des gens qui sont les courroies de transmission des lobbies, à Paris et encore davantage à Bruxelles, est un réflexe assez sain. Quitte à les pourchasser dans leurs ministères, ou à murer leur porte d’entrée — un gag assez drôle, quand on y pense : il n’y a pas eu mort d’homme, Patricia Gallerneau aurait pu se douter que des Vendéens, qui ont une longue histoire de révolte, sauraient trouver une solution spectaculaire, et les photos sont surprenantes.Capture d’écran 2019-01-12 à 11.33.04

Alors ? Retour à la case Démocratie via un « grand débat » dont toutes les questions qui fâchent ont été évacuées ? Le Président avait promis de faire le point sur l’immigration — mais on lui a fait comprendre qu’il était hors de question d’interroger les gens sur ce sujet sensible — ni sur aucun sujet sensible. Rappelez-vous Beaumarchais : « Pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. » J’ai déjà cité ce texte célèbre. Nous vivons une époque paradoxale où donner la parole signifie qu’on l’interdit a priori. C’est la logique de Big Brother selon Orwell et de la Lingua Tertii Imperii de Klemperer, l’inversion des valeurs et des significations : « L’ignorance, c’est la force, la liberté, c’est l’esclavage ».
Reste la rue — c’est-à-dire l’ochlocratie qui répugne si fort à tous les chroniqueurs, puisqu’elle égratigne ou renverse le pouvoir qu’ils se sont arrogé (rappelons que nombre de journalistes sont effectivement libres de tout dire, pourvu que cela ne gêne ni les ambitions de leur patron, ni les intérêts des régies publicitaires qui les alimentent : c’est la raison invoquée depuis toujours par le Canard pour ne pas diffuser de publicités). Reste la rue et ses débordements. Action / réaction. La violence institutionnelle revient en boomerang.

Alors, à quand le grand homme (de l’un ou l’autre sexe, je n’ai rien contre le surgissement d’une nouvelle Elisabeth Ière, d’une Christine de Suède ou d’une Catherine II ressuscitées) qui viendra écrire la Constitution d’une VIe République qui réconcilierait tout le monde pour un temps ? Nous avons raté Jean-Pierre Chevénement il y a quinze ans. Vladimir Poutine et Xi Jinping sont pris l’un et l’autre par des pays qui se sont donné les moyens, et les hommes. Et le problème, c’est que nous sommes si anesthésiés par le défilé de médiocrités qui se sont succédé depuis que nous ne reconnaîtrions plus un vrai leader, s’il apparaissait.

Allez, une petite citation de Dumas — pour se donner un peu d’espoir :

« — Ainsi donc, à votre avis, reprit en ricanant l’Espagnole qui se mordait les lèvres de colère, cette émeute d’hier, qui aujourd’hui est déjà une révolte, peut demain devenir une révolution ?
« — Oui, madame, dit gravement le coadjuteur.
« — Mais, à vous entendre, monsieur, les peuples auraient donc oublié tout frein ?
« — L’année est mauvaise pour les rois, dit Gondy en secouant la tête ; regardez en Angleterre, madame.
« — Oui, mais heureusement nous n’avons point en France d’Olivier Cromwell, répondit la reine.
« — Qui sait ? dit Gondy, ces hommes-là sont pareils à la foudre, on ne les connaît que lorsqu’ils frappent. »

C’est dans Vingt ans après, chapitre LI (1). Et à la fin, Mazarin, qui avait plus d’intelligence dans son petit doigt qu’Edouard Philippe dans toute sa longue personne, a proposé quelques arrangements qui lui ont permis d’éteindre la Fronde — et, tant qu’à faire, de remporter la Guerre de Trente ans. Mais voilà, comme je l’ai déjà déploré, les hommes alors avaient une autre stature.

Jean-Paul Brighelli

(1) Quand j’en suis à citer Dumas, c’est que je commence à désespérer — le cher Alexandre est mon dernier rempart.

 

Une génération d’autistes

1280px-Jacopo_Tintoretto_-_The_Last_Supper_-_WGA22649Jusque-là, je pensais qu’il y avait trois approches de la nourriture. D’un côté le souci d’assimiler des calories, quelles qu’en soient la source et la qualité — ce à quoi en sont réduits trop de gens, par les temps qui courent. Ou bien la Cène — le repas convivial, entre proches : peu importe qu’on partage seulement du pain industriel et du vin en cubi, en se faisant croire que c’est une côte de bœuf et du chambertin. Ou la pure gourmandise, la délectation quelque peu égoïste d’un produit d’exception, d’une sauce longuement mijotée, d’un dessert qui tente même quand il est de trop.
Bien obligé de constater qu’il existe aujourd’hui une quatrième approche : s’installer à table et ingurgiter ce qui s’y trouve, sans même y faire attention, parce qu’on a les yeux braqués sur son portable.

Entrez dans un restaurant — du McDo à l’étoilé de Michelin. Et jetez un œil autour de vous. Ce que vous verrez, la plupart du temps, c’est ça :Capture d’écran 2019-01-05 à 08.57.54

Les couples qui se tiennent par la main en échangeant des regards langoureux et des propos pleins de sous-entendus, c’est fini. Les parents exemplaires — les restos de Noël sont remplis de pères attentionnés qui sortent leur progéniture, à eux confiée pour quelques jours, en attendant de les en priver tout à fait — qui expliquent à leurs enfants la supériorité du tournedos Rossini sur le hamburger caoutchouteux, on n’en voit plus. Les gosses cliquent désespérément sur leur machine pendant que les pères en font autant, afin de communiquer en urgence avec leur maîtresse laissée au logis. Les copains qui parlent fort en racontant des blagues, et en renversant parfois leur verre de rosé sur la nappe en papier, n’y comptez plus. Chacun désormais vit chez son portable.
Et ne croyez pas que cette manie à proprement parler autistique soit réservée aux bouis-bouis infects ou aux antres de la fast-food. J’étais l’autre jour au Caffè Florian, piazza San Marco, et ce que j’y ai vu, c’est ça :Capture d’écran 2019-01-05 à 08.59.12

Terminé, l’attention à la décoration XVIIIe — le Florian a été créé en 1720, et a eu dans sa clientèle non seulement Casanova — avant qu’il soit incarcéré dans la prison des Plombs, de l’autre côté du Palais des Doges —, mais Musset et Sand (avant qu’elle le trompe sur le lit où il était ravagé par la fièvre avec Pagello, le médecin venu le soigneret qu’elle a ramené en France), Byron ou Verdi. Et, de 1908 à 1911, le Club des Longues Moustaches, réuni autour d’Henri de Régnier.
J’aurais compris à la rigueur qu’ils restent la tête en l’air, au lieu de plonger le nez dans leur ciocolatte, parce que le plafond du Florian, c’est ça :Sala_del_Senato_soffitto_Caffè_FlorianOu qu’ils s’abiment dans la contemplation des seins bruns de la jeune esclave peinte dans la Salle Orientale où ils prenaient leur petit déjeuner :Sala_Orientale_Caffè_Florian_1Mais non : ils jouaient à Candy Crush et aux Pokémons.

Ce qui me sidère, c’est que les grandes firmes qui leur font croire qu’on ne peut pas vivre sans son i-phone XS appellent cela de la Communication. En fait, chacun reste sur sa parallèle, comme les vaches dans le couloir de leur abattoir. Et encore, les vaches, qui ont une vague conscience de ce qui va leur arriver, meuglent. Eux, ils sont contents. Déjà morts, et contents. On peut leur vendre désormais n’importe quoi — ou n’importe qui. Et leur faire croire que FesseBouc est un lieu d’échanges et de liberté.
Dans l’avion au retour, les deux Asiatiques à côté de moi compulsaient avec frénésie les photos faites lors de leur séjour vénitien. Les deux-tiers des images enregistrées sur leur machine étaient des images de bouffe : on ne déguste plus ce que ‘on mange, on le photographie pour l’envoyer aux copains. Ne croyez pas que ce soit par exotisme, ils avaient aussi photographié les sushis du Basaro (derrière Saint-Marc) et du Mirai (sur le Grand Canal). Mangé avec leur portable avant d’y mettre leurs baguettes.
Baisent-ils aussi avec leur portable à la main ? « Attends, j’ai un SMS… » De quoi vous la mettre en berne…
Mais peut-être photographient-ils ou filment-ils leurs ébats, dans la perspective d’un revenge porn, comme on dit désormais, qu’ils mettront en ligne dans un avenir proche. Les Britanniques ont baptisé cette pratique immonde le phubbing — contraction de phone et de snubbing. Paul Day en a fait un bas-relief saisissant, gare de Saint-Pancras.1280px-The_meeting_place_-_Paul-Day_-_détail_du_bas_relief

C’étaient les pensées moroses de Nouvel An : continuez à bien boire et à bien manger, si vous le pouvez. À apprécier ce qu’il y a dans votre assiette, et à déguster par avance la personne qui est en face de vous. Et laissez votre portable dans la poche — et éteint, tant qu’à faire. C’est une politesse élémentaire — mais qui est encore poli, aujourd’hui ?

Jean-Paul Brighelli

PS. Le merveilleux tableau au départ de cette chronique est la version du Tintoretto de la Cène — à San Giorgio Maggiore, juste en face de Saint-Marc. Un coup de vaporetto, et vous y êtes en cinq minutes. Par ailleurs, la Sérénissime fête le Tintoret sous toutes les coutures — magnifique expo des œuvres du maître au Palais des Doges, sans oublier les extraordinaires toiles et plafonds de la Scuola Grande di San Rocco — dont une seconde version de la Cène,800px-Paintings_by_Tintoretto_in_Scuola_Grande_di_San_Rocco_-_Sala_superiore_-_The_Last_Supper qui m’a fait penser au poème de Prévert :

« Ils sont à table
Ils ne mangent pas
Ils ne sont pas dans leur assiette
Et leur assiette se tient toute droite
Verticalement derrière leur tête. »

« Trop intelligents ! Trop subtils ! »

Capture d’écran 2018-12-28 à 20.12.48Dans le Figaro du 28 décembre, Stéphane Ratti, professeur à l’université de Bourgogne-Franche Comté, analyse avec une grande finesse trois phrases qui ont marqué le champ politique des dernières semaines. Après avoir décrypté — en vrai spécialiste de l’Antiquité latine qu’il est — le « Ma personne est sacrée » de Mélenchon, qui se prend pour Tiberius Gracchus, puis la suggestion faite par Macron à un paysagiste de « traverser la rue » pour trouver un travail de serveur de bistro, il s’attarde avec gourmandise sur la perle des perles, le sommet du sottisier, tombé de la bouche de Gilles Le Gendre (qui ça ?), président du groupe LREM à l’Assemblée Nationale :

« Et puis, il y a une deuxième erreur qui a été faite et dont nous portons tous la responsabilité, moi y compris. C’est le fait d’avoir été probablement trop intelligents, trop subtils. »

Comme disait le cher Lino trop tôt disparu : « Les cons, ça ose, tout, c’est même à ça qu’on les reconnaît. »

Stéphane Ratti remarque avec raison que « la syntaxe [de ce merveilleux mea culpa] est chaotique. On passe dans la même phrase de l’impersonnel à la première personne du pluriel, puis à la première personne du singulier ». Et d’ajouter : « Seul Flaubert se risquait à pareille acrobatie stylistique ».

Je vais traduire pour Monsieur Le Gendre, bien qu’il ait forcément, puisqu’il sort de cette grande usine à intellectuels qu’est Sciences-Po, un bagage culturel suffisant — « suffisant » est d’ailleurs le terme qui me vient spontanément à l’esprit quand je pense à lui. L’allusion fine de Stéphane Ratti renvoie au discours du sous-préfet lors des comices agricoles, dans Bovary, et surtout aux palabres de Bouvard et Pécuchet. Et j’imagine avec une certaine délectation nostalgique (ah, Gustave me manque souvent) ce que Flaubert aurait fait de la formule de Monsieur Le Gendre, et où il l’aurait insérée dans son Dictionnaire des idées reçues, cum commento :

« Intelligence : Penser que l’on en a trop est la caractéristique des vrais imbéciles. »

Intellegere, en latin, signifie littéralement relier. L’intelligence ne consiste pas du tout à asséner d’en haut des décisions ou des formules, mais à comprendre (c’est l’autre sens quasi métaphorique d’intellegere, prendre ensemble, en même temps) le monde en rassemblant des éléments hétérogènes pour en tirer une conclusion cohérente. C’est l’essentiel de la technique de Sherlock : observer et analyser des indices disparates pour en faire un faisceau menant à une conclusion logique.
Mais Monsieur Legendre comprendrait-il pourquoi le chien n’a pas aboyé, ou pourquoi l’on a ce soir-là cuisiné un carry de mouton ?

L’intelligence, par exemple, aurait consisté à relier des éléments franchement hétérogènes : morgue, suppression de l’ISF, augmentation des prix du carburant, limitation de vitesse à 80 km/h, menaces sur les retraites en général et les pensions de réversion en particulier, essai de culpabilisation des vieux qui empêchent les jeunes de s’éclater, petites phrases de jeune vieux, comme dit Jean Dujardin, médias aux ordres (le Canard enchaîné de cette semaine affirme que Macron ne trouve pas BFM.TV assez complaisant — ah-ah !), « élites » auto-proclamées, arrestations arbitraires pour possession de collyre, régime policier, et suppression de la question migratoire au « grand débat » organisé pour noyer le poisson. Touillez fort, branchez votre intellect sur ce bouillon de sorcière, et vous avez l’opération Gilets Jaunes, et des menaces de guillotine.

Alors, quand on suppose que ces divers éléments implacablement enchaînés étaient en fait une manifestation « trop subtile » de l’intelligence des « Marcheurs », c’est que l’on a raté plusieurs marches. Marie-Antoinette aussi, quand elle a suggéré que l’on donne de la brioche à des pauvres gens qui demandaient du pain. On sait comment ça a fini.
L’intelligence a pour fonction de voir clair dans le chaos, et de le réorganiser en cosmos. De faire la lumière. Pas un hasard si Daesh se pavane derrière un drapeau noir : croire, c’est supprimer la lumière.
Mais croire que l’on est une lumière, cela confine au grandiose. Comme le susurrait, un rien perfide, Dominique Davray (« Madame Mado » dans le film de Lautner) : « Toi, Raoul Volfoni,on peut dire que t’en es un ». « Un quoi ? » « Un chef. »

Gilles Le Gendre est l’élu de Paris Rive Gauche — la 2ème circonscription de la capitale, 5ème et 6ème arrondissements. Né à Neuilly, biberonné au collège Sainte-Croix, « économiquement de droite, et culturellement et sociétalement de gauche, un peu schizophrène électoralement » — de son propre aveu. Sa connaissance de la France périphérique est forcément parcellaire. Sûr d’incarner la modernité, il est terriblement ancien monde — comme d’autres, en 1788, étaient Ancien Régime. Manquer de sens politique n’est pas un péché mortel. Mais se penser trop intelligent révèle une faille. Vite, un divan pour Monsieur Le Gendre !

Ils sont tous taillés sur ce modèle, à LREM. Sans humilité. Persuadés, parce qu’ils ont été élus, d’être des Elus. On sait depuis lurette que le pouvoir rend fou et que Quos vult perdere Jupiter dementat. Oui — mais quand on a à sa tête quelqu’un qui se prend pour Jupiter, signe de grande intelligence…

L’Eglise a hésité pendant 1800 ans avant d’accorder (en 1870) l’infaillibilité au Pape — et juste en matière de foi et de morale. Mais nos oligarques modernes n’hésitent pas : ils ont l’infaillibilité greffée au portefeuille — le leur, gonflé de ce qu’ils prennent dans les nôtres.
Les aristocrates de 1789 croyaient eux aussi disposer des pleins pouvoirs, ad vitam aeternam. Ils pensaient eux aussi avoir la tête sur les épaules… Comme quoi, on peut se tromper.

Jean-Paul Brighelli

PS. Dans le genre vraiment intelligent, offrez-vous Sur les épaules des géants (chez Grasset), le dernier ouvrage d’Umberto Eco, trop tôt disparu lui aussi, qui rassemble un certain nombres de conférences prononcées par le génie italien (sur la Beauté, le Secret, la falsification de l’Histoire, etc.). Ça fait plaisir de voir l’intelligence en action — et ça confère aussi de l’humilité. J’en avais fait, bien avant Noël (c’est un très beau volume, magnifiquement illustré, un splendide cadeau pour quelqu’un que vous aimez) un recensement pour un canard qui l’a méprisé. Ils sont trop intelligents, à Paris.9782246817413-001-T