Marseille, 8 décembre

Tout a bien commencé. Une manifestation proprette, avec une belle banderole en tête qui disait les choses,1

et une autre un peu plus loin qui les précisait…3

Bref, une aubaine pour les journalistes et les photographes, regroupés sur le pont qui enjambe le Cours Lieutaud, où défilaient les Gilets Jaunes, en route vers la Préfecture — faute d’aller à l’Elysée. D’autant qu’il faisait grand beau.

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Arrivés là, les manifestants ont joué aux lycéens de Mantes-la-Jolie :4

Et tout le monde s’est dispersé : il était un peu plus de midi, il était temps de reprendre des forces, chacun sentait que la journée n’était pas finie.

Et justement, vers 15 heures, le climat a changé. Des gendarmes mobiles ont été massés sur le Vieux-Port, autour de véhicules blindés — sans autre fonction que d’attirer des réactions, parce qu’il n’y avait pas même l’amorce d’un mouvement violent jusque-là. La République face à l’armée — la dissociation de ce que la Fête de la Fédération, en 1790, et chaque défilé de 14 juillet, symbolisent.4 bis

Les Gilets Jaunes ont été un peu déconcertés. Ils étaient venus pleins d’intentions pacifiques, mais le Pouvoir avait la ferme intention de faire croire à la France entière qu’ils étaient des casseurs. 5

Les vrais casseurs avaient fini par se réveiller — ils sont jeunes, ils sont sans emploi, ils font la grass’mat’, il faut le temps d’arriver des Quartiers Nord ou de la Belle-de-Mai avec cagoules, masques à gaz et lunettes de plongée… Du coup, la police a décidé de faire régner l’ordre qui n’était guère menacé — et je peux témoigner qu’à part une innocente poubelle, rien n’avait encore été malmené. Mais ça valait le coup d’envoyer quelques salves de lacrymos6

— à ceci près que le mistral, qui soufflait assez fort hier, rabattait sur les policiers les nuages de fumées toxiques. Faut étudier la météo avant de décider une action… Mais l’hélicoptère en vol stationnaire au-dessus du port ne devait pas sentir les rafales, et donnait des ordres comme on bouge des legos.

Alors, ça s’est embrasé7

vraiment embrasé8

Tout cela vous a pris un petit côté Belfast des années 809

Et les p’tits jeunes ont commencé — jusqu’à tard dans la soirée — à jouer au chat et à la souris, en remontant la Canebière, en s’infiltrant dans les rues adjacentes : Marseille n’est pas Paris, le baron Haussmann n’a pas sévi ici, la ville est un entrelacs de ruelles, y compris dans le centre, qu’aucune force de police ne peut entièrement contrôler.. Peu de magasins attaqués — ils avaient tous fermé dès le matin, devantures métalliques, panneaux de bois parfois.

J’en ai eu marre de respirer des vapeurs toxiques — d’ailleurs, la nuit tombait, ce n’était plus qu’un jeu de « Cours après moi que je t’attrape ». Les pompiers tentaient bien d’éteindre les dégâts10

et ce matin la voirie effaçait les stigmates.

Mais on efface beaucoup plus difficilement les traces mentales d’une telle journée : les p’tits jeunes ont appris qu’ils sont à peu près insaisissables (il y a eu une quarantaine d’arrestations hier, sur plusieurs milliers de manifestants). Il y avait de toute façon trop peu de flics pour procéder à des interpellations de masse comme à Paris (entre autres, les gens arrêtés préventivement parce qu’ils avaient des lunettes ou du collyre, cela me semble douteux du point de vue légal, les avocats vont se régaler si ça arrive jusqu’en phase judiciaire). Au total, si l’objectif était d’inciter à la violence de façon à ce que l’opinion publique change de sentiment sur les manifestants, c’est raté : le chœur antique du Bar de la Marine, ce matin, composé de marins — justement — qui avaient toute la journée été témoins des faits, se demandait ce qu’était ce pouvoir qui n’avait d’autre réponse que les lacrymogènes aux questions que pose le peuple. Et commentait en disant que si c’était le FN qui avait pris ce genre de mesures préventives et répressives, que n’aurait-on pas dit… Mais heureusement, l’élection de Macron nous a préservés du pire…

Jean-Paul Brighelli

Toutes photos ©JPB

Il serait une fois la révolution

Il_etait_une_fois_la_revolutionLe lion de la MGM finit de rugir. Le sigle d’United Artists passe et s’éteint. Fondu au noir. Banc-titre, en lettres capitales, en blanc-au-noir :

THE REVOLUTION
IS NOT A SOCIAL DINNER
A LITERARY EVENT,
A DRAWING OR AN EMBROIDERY .
IT CANNOT BE DONE WITH…
ELEGANCE AND COURTESY ;
THE REVOLUTION IS AN ACT OF VIOLENCE…
Mao Tse-Tung

Puis le jet de pisse le plus célèbre de l’histoire du cinéma, dru, moussu, impétueux, frappe une souche pétrifiée où s’agitent des fourmis, qui succombent l’une après l’autre sous le flot de sodium / potassium / chlore / bicarbonates… Comme c’est un péon inculte et désœuvré qui se soulage, peu de chances que cette urine-là contienne de l’acide asparagusique.
Suivent 157 minutes de violence déchaînée. Le Mexique des années Villa / Zapata ne faisait pas dans la dentelle — ni les Allemands des fosses ardéatines, auquel il est fait allusion au passage : tout film ou roman historique raconte aussi l’histoire des temps modernes. Fin de la famille de Juan Miranda, massacrée. Fin du triolisme amoureux et libertaire de Sean Mallory, anéanti. Et fin de Mallory (« Sean-Sean-Sean »), renvoyé dans les astres par son dernier litre de nitroglycérine. Ça vaut le coup de la chaudière de locomotive de la Condition humaine : la révolution mange ses enfants, comme le Saturne de Goya.800px-Francisco_de_Goya,_Saturno_devorando_a_su_hijo_(1819-1823)

Pourquoi parlé-je de ce qui fut le dernier western (et bien plus que cela) de Sergio Leone ? C’est qu’à lire et à écouter les commentaires sur les derniers événements qui ont balafré Paris, Marseille, Toulouse et le Puy-en-Velais.16597559 la Vierge noire ne s’en est pas remise, ni Macron qui est passé voir les dégâts, et qui s’est fait copieusement huer par la foule.
Cris d’effroi dans la classe politico-journalistique : protester, certes, mais cette violence ! Ces débordements ! Christophe Castaner n’a pas été le dernier à fustiger des événements que dans son inculture — comme le lui a rappelé Barbara Lefebvre — il a un peu rapidement assimilés au 6 février 1934. L’Histoire ne repasse pas les plats. La situation actuelle n’est ni 34, ni 68. Dans Libération, le philosophe Frédéric Gros note avec une grande pertinence :  » On ne cesse d’entendre de la part des «responsables» politiques le même discours : «La colère est légitime, nous l’entendons ; mais rien ne peut justifier la violence.» On voudrait une colère, mais polie, bien élevée, qui remette une liste des doléances, en remerciant bien bas que le monde politique veuille bien prendre le temps de la consulter. On voudrait une colère détachée de son expression. Il faut admettre l’existence d’un certain registre de violences qui ne procède plus d’un choix ni d’un calcul, auquel il est impossible même d’appliquer le critère légitime vs. illégitime parce qu’il est l’expression pure d’une exaspération. Cette révolte-là est celle du «trop, c’est trop», du ras-le-bol. Tout gouvernement a la violence qu’il mérite. »

Eh oui : la révolution (et encore, nous en sommes loin, pour le moment) n’est pas un dîner de gala. Mais j’imagine assez bien Castaner ou BFM commenter la prise de la Bastille — « violences inacceptables, un monument historique ravagé par une foule menée par des extrémistes, rassemblons-nous autour de notre roi »… Sans compter le gouverneur Launay mort sous les coups et dont la tête sanglante a été promenée dans Paris par des émeutiers incontrôlables — mais comme disait Rivarol, qui était pourtant monarchiste : « Il avait perdu la tête avant qu’on la lui coupât ».

À noter qu’on promena aussi dans les rues ce jour-là la tête de Flesselles, maire de Paris. Hidalgo devrait se méfier.
Et encore, c’étaient les violons avant le bal. Bien des têtes tombèrent dans les années qui suivirent. La révolution est violente — mais les révoltes aussi, et les simples émeutes ne restent pas en rade. Quand on inonde de mépris ceux qui cherchent un travail ou bossent à trente kilomètres de chez eux, le gestes remplacent la parole confisquée. La carte de la pauvreté, en France, se superpose à peu près à celle du diesel, et comme le montre très bien l’enquête de l’Argus, la part de ménages imposables est inversement proportionnelle au taux de diésélisation du parc auto.cartesUne statistique que confirment celles publiées par le Monde, montrant que le pouvoir d’achat des « pauvres » n’a pas augmenté depuis dix ans. Mais l’essentiel n’est-il pas que les bobos parisiens aient à disposition des trottinettes électriques ?
Je sens qu’on va les leur faire bouffer.

Toute la classe politique est à l’avenant. La démesure, l’ὕβρις comme disaient les Grecs, les a tous frappés. Ils ne se croient même plus sortis de la cuisse de Jupiter : ils sont Jupiter. Et aveuglés par les dieux, il est même possible qu’ils croient, sur leur olympe élyséen de carton-pâte, les énormités que profère une certaine presse qui confond information et adulation.

C’est quand même curieux, cette gestion de crise.
J’expliquais hier à mes étudiants qu’il en est des colères populaires comme des scènes de ménage. Que l’un ou l’autre ouvre les hostilités, une seule réponse possible : « Oui, mon chéri / Oui, ma chérie ». Et rien d’autre. Le premier qui dit Oui a gagné. Ce n’est pas une reddition, c’est une preuve d’intelligence.

Mai 68, rappelez-vous, est sorti d’une revendication des étudiants de la Cité U de Nanterre, désireux de faire des incursions dans le dortoir des filles. Interpellé par un étudiant roux, qui, lui reproche qu’en 300 pages son Livre blanc sur la jeunesse ne dise pas un mot sur la sexualité, François Missoffe, ministre de la jeunesse et des Sports, réplique intelligemment : « Avec la tête que vous avez, vous connaissez sûrement des problèmes de cet ordre. Je ne saurais trop vous conseiller de plonger dans la piscine. » L’étudiant, un Franco-Allemand inscrit en sociologie, conclut : « Voilà une réponse digne des Jeunesses hitlériennes. » C’était en janvier. Le 22 mars, le même étudiant (qui aujourd’hui soutient la taxe diesel de Macron, avoir été jeune n’empêche nullement d’être un vieux con) une assemblée générale à Nanterre lance un mouvement qui aurait pu être étouffé dans l’œuf avec un Oui immédiat — et qui obligea trois mois plus tard le gouvernement à promulguer (personne ne les a signés, mais on les a appliqués) des Accords de Grenelle qui augmentaient le SMIG de 35%. Une revendication qui refait surface aujourd’hui, tiens, tiens… Et non sans raison.
La seule différence, c’est que le gouvernement Pompidou (« Pompidou, des sous ! » chantaient les manifestants, c’était minimaliste mais significatif) avait encore le pouvoir de relancer l’inflation et la machine à billets pour permettre à l’économie de digérer la décision. Aujourd’hui, nous avons les mains liées par la décision de ce même Pompidou de renoncer à l’indépendance monétaire. N’empêche… Combien de membres de la classe moyenne sont devenus propriétaires grâce à ces deux événements ? Demandez à vos grands-parents.
Mais de classe moyenne, dit Christophe Guilluy dans son dernier livre, il n’y a plus guère d’apparence. Les déclassés sont dans la rue.No-society

Jusqu’ici, c’est une émeute « blanche », si je puis ainsi m’exprimer. Les banlieues ne sont descendues en ville, samedi dernier, que pour faire quelques emplettes. Si elles se mettent en tête de s’approvisionner en gros…
La scène de ménage s’est envenimée. On ressort la machine à claques. On s’éparpille façon puzzle, comme disait Bernard Blier. Je souhaite juste qu’il n’y ait pas trop de dégâts, samedi, à Paris et ailleurs. Mais je n’y crois guère.

Jean-Paul Brighelli

Les jeunes ont le sexe en berne

420The Atlantic Magazine, dans sa livraison de décembre, propose un long article intitulé : Why Are Young People Having So Little Sex ? En français courant : Pourquoi les jeunes baisent-ils si peu ?
La rédactrice, Kate Julian, explique — avec beaucoup d’humour — avoir été sidérée par les résultats des derniers sondages sur le sujet, — elle qui pensait que le temps présent, avec des applications comme Grindr (pour homos dragueurs) et Tinder (pour les autres obsédés), avec des pratiques comme le speed dating et l’amour kleenex, avec l’accès libre à des plateformes de pornographie gratuite, et l’hésitation sémantique entre « libertin » et « polyamoureux », était potentiellement un champ d’épandage infini de l’érotisme débridé.
Erreur fatale. Le temps présent est une ère d’abstinence.
Résumons en gros et en détail.

Les tabous pourtant sont tombés : le mot même de « perversion » n’est plus de mise, le BDSM s’affiche dans les films grand public, la sodomie est quasi obligatoire. Teen Vogue a publié un guide de l’intromission anale, avec schémas à l’appui et affirmations déculpabilisantes selon lesquelles « le sexe anal, quoique souvent stigmatisé, est une manière parfaitement naturelle de s’engager dans une activité sexuelle ». Si. Et cela remonte aux « anciens Grecs ». Révélation : l’amour platonique était également socratique…

N’empêche : en 20 ans, le pourcentage d’élèves de lycées qui font effectivement l’amour est tombé de 54 à 40%. Et ne croyez pas qu’ils ont davantage que leurs aînés recours à des dérivés type fellation — le pourcentage n’a guère varié. Résultat heureux, le nombre de grossesses non désirées dans cette tranche d’âge a diminué d’un tiers. Les associations américaines de lutte contre l’avortement s’en félicitent. Reste à savoir si ce soudain prurit précoce de puritanisme est un reflet de leur rencontre avec le Christ (ou avec Allah, les rapports sexuels hors mariage étant interdits en théorie par l’islam, non sans conséquences perturbantes), ou la conséquence de peurs nouvelles.703f247db

Les raisons de cette Nouvelle Abstinence sont multi-factorielles, comme on dit toujours quand on ne comprend pas très bien. Et elles ne concernent pas seulement la i-génération, celle qui est née avec un ordinateur greffé aux doigts : les tranches d’âge précédentes, y compris les Babyboomers qui se sont fait les dents, si je puis dire, dans la débauche générale des années 1970, forniquent m

oins que leurs aînés. Comme si l’Occident (les chiffres ne concernent que les populations de l’hémisphère nord), qui a déjà bien du mal à se reproduire, cessait progressivement de copuler par plaisir. Les perturbateurs endocriniens peuvent expliquer le taux élevé d’azoospermie ; ils n’expliquent pas — à moins de supposer une incidence directe des nanoparticules sur la libido — le renoncement aux joies du radada.

Autre hypothèse, avancée par Harvey Mansfield, professeur de science politique à Harvard et auteur de Virilité, qui vient d’être traduit aux Editions du Cerf (in le Figaro du 27 novembre) : « Les codes de harcèlement sexuel sont censés instiller en l’homme la peur de voir sa réputation ruinée ou de perdre son emploi. Le problème de cette approche est que vous ne vous contentez pas d’effrayer les prédateurs, mais que vous effrayez et éloignez l’homme que vous voulez le plus avoir à vos côtés. Les excès du féminisme créent aujourd’hui un nouveau puritanisme, qui remplace l’honneur et la vertu par la peur. » Dès lors qu’une femme affirme avoir besoin d’un homme comme un poisson d’une bicyclette, que reste-t-il de nos amours ?

Quant à l’illusion pornographique… J’ai déjà longuement expliqué — dans la Société pornographique — son effet pervers, qui pétrifie les jeunes (ma bite fait moins de 22 cm ? Ma poitrine s’obstine dans le 85 B ? Nous ne sommes pas normaux !) et codifie les comportements, en faisant croire aux moins informés que ce qui se fait à l’écran correspond à ce qui se fait dans la vie : calculez par exemple l’incidence minuscule du baiser ou des préliminaires dans les films pornos ! On procède à telle ou telle chirurgie plastique, on prend du Viagra alors qu’on n’en a pas besoin (les jeunes Américains étaient déjà 8% à en consommer en 2012, quand j’ai écrit mon livre, et en France, c’est à Paris — une ville qui n’est pas connue pour ses hospices de vieux — qu’on en consomme le plus), et on finit par s’abstenir tout à fait, de peur de ne pas être conforme aux codes institués par xhamster et Porn.hub. Le boom de la masturbation devant écran entraîne une déflation des vraies relations amoureuses.2478c8571

Plus profondément encore, notre monde de machines communicantes est un désert de la communication réelle. On blablate — on ne passe pas à l’acte. On est enfermé dans son narcissisme. Le déclin des mariages, constaté depuis longtemps, n’est plus du tout compensé par une hausse des liaisons non officielles : 60% des adultes de moins de 35 ans vivent seuls avec leur portable, et les ordinateurs sont des exemples désolants de machines célibataires.

Ajoutez à cette donnée psycho-technologique le cocktail déprimant de la hausse du stress, de la baisse du pouvoir d’achat et de la hausse du chômage (eh oui, cela a une incidence non négligeable), de la fragilité psychologique de plus en plus grande des jeunes, de l’usage des antidépresseurs, qui annihilent globalement le désir, de l’addiction à la télé et aux jeux vidéo, de la baisse inquiétante des taux de testostérone sous l’afflux des œstrogènes, de l’achat en ligne de vibromasseurs, des parents-hélicoptères, du carriérisme, des Smartphones, du manque de sommeil et de l’obésité galopante à cause du manque d’exercice, et vous avez le portrait chinois d’une société en voie d’extinction.

Parce que ce qui se joue dans cette carence sexuelle (et je suis très loin de penser que le sexe est une obligation : il consiste pour moi à faire ce que l’on a envie de faire avec les personnes dont on a envie et d’éviter de faire ce que l’on ne veut pas faire, surtout avec des gens avec qui on n’a pas envie de le faire) c’est ni plus ni moins que la survie de la civilisation. Je ne suis pas sûr que les Romains de la décadence, magistralement peints par Thomas Couture, aient beaucoup forniqué.THOMAS_COUTURE_-_Los_Romanos_de_la_Decadencia_(Museo_de_Orsay,_1847._Óleo_sobre_lienzo,_472_x_772_cm)Ni les copains d’Héliogabale, noyés sous les roses par Lawrence Alma-Tadema.1920px-The_Roses_of_HeliogabalusLe décadentisme s’accompagne d’une baisse générale du désir. Les Vandales d’Alaric ont expliqué aux Romaines alanguies ce qu’étaient des désirs barbares — mais c’en était déjà fini de l’empire romain d’Occident.AKG353232Je dis d’Occident, parce que les statistiques américaines sont confirmées par les études anglaises, australiennes, finlandaises, néerlandaises. Il n’y a qu’en France que nous n’en faisons guère — la France, ce pays de l’amour où les Chinois envoient leurs pandas pour qu’ils se reproduisent…
Mais enfin, ils en ont aussi envoyé un couple à Berlin, et un autre à Rhenen, aux Pays-Bas. L’érotisme à la française contre l’efficacité teutonne ou batave, la Chine a mis trois fers au feu.

Et je ne parlerai pas des statistiques japonaises, à faire rougir de confusion ce qu’il reste de geishas au Pays du Soleil Levant : en 2005, un tiers des Japonais de la tranche 18-34 ans étaient encore vierges — une proportion qui est montée à 43% en 2015. Déjà qu’ils meurent de karōshi, ils ne veulent pas prendre le risque supplémentaire de décéder pompés avant d’être César. Bosser pour l’entreprise dispense d’être entreprenant.
Les Japonais ont d’ailleurs de nouveaux mots pour désigner ces jeunes qui s’enferment et refusent tout contact social (hikikomori), ou refusent de quitter le domicile familial (parasaito shinguru), et appliquent leurs désirs à la lecture de mangas (otaku), qui tous participent du syndrome du célibat prolongé, sekkusu shinai shokogun. Quand on en est à nommer un syndrome, c’est qu’il est entré dans les mœurs.
Et tout cela dans un pays qui est le 3ème producteur mondial de pornographie, auquel nous devons cette élégante pratique du bukkake. La dernière tendance dans l’archipel nippon est la boutique d’onakura, où vous payez des jeunes femmes pour qu’elles vous regardent vous masturber — l’union charnelle proprement dite étant déclarée asmendokusai — fatigante.d8aa6e319

Je ne vais pas déflorer l’intégralité d’un article très fouillé, écrit d’une plume alerte et bien taillée, auquel j’emprunte en partie une iconographie particulièrement lascive. Mais dites-vous bien, ô Lecteurs, que chaque fois que vous vous laissez aller aux délices désormais suspectes de l’étreinte, vous vous dressez contre les statistiques. Vous vous insurgez contre la fatalité asexuée à laquelle s’abandonnent déjà tant de jeunes — qui en font bien moins qu’on ne suspecte — et tant de moins jeunes, qui subliment leurs désirs dans le champ politique, et scandent des slogans faute de susurrer des mots d’amour.

Jean-Paul Brighelli

La République des Ego

5bf959c10e4fadc0118b46ab« Le mépris des hommes est fréquent chez les politiques, mais confidentiel. Ce n’est pas seulement à l’époque de Stendhal que la société réelle contraint l’individualiste pur à l’hypocrisie dès qu’il veut agir. » Malraux, le Temps du mépris, 1935.

Quitte à infliger un démenti à Malraux, je m’inscrirais volontiers en faux contre cet avis qui témoigne sans doute de la pratique politique de l’entre-deux-guerres, où l’on ménageait la chèvre et le chou et où un Léom Blum, esthète auteur d’études sur « Stendhal et le beylisme », feignait d’être un homme du peuple, mais qui est absolument inadéquat à l’analyse de la politique contemporaine. Le mépris désormais s’étale, il est le cœur du réacteur politique — au sens général de la vie dans la cité comme au sens restreint des rapports avec les gouvernants.

La façon dont Castaner, Macron et leurs comparses journalistes évoquent les « gilets jaunes » serait ahurissante, si elle n’était pas typique d’une relation nouvelle (dans son expression) entre gouvernants et gouvernés.
D’un côté, comme je l’ai raconté récemment ici-même au mois d’avril, une petite caste d’oligarques sans talent particulier, mais dotés d’un pouvoir exorbitant, pense être là de droit divin — et bien plus qu’à l’époque où des rois et des princes occupaient le sommet de la hiérarchie. La morgue de ces gens-là n’a rien à voir, au fond, avec l’orgueil aristocratique. Unus inter pares, disait l’homme « bien né » — un parmi ses égaux. Ils avaient un orgueil de classe, fondé sur un lignage, une histoire et des siècles de domination. Quelques individus ont aujourd’hui une vanité de caste, fondée sur la dilatation de l’ego.

Ça a commencé probablement au XVIIIe siècle, quand l’individualisme bourgeois généralisé a peu à peu remplacé les talents supposés ou réels des nobles. « Moi. Moi seul », dit Rousseau.
Quand Retz ou La Rochefoucauld écrivaient leurs Mémoires, c’était pour raconter la Fronde. Quand le duc de Saint-Simon écrivait les siens, c’était pour évoquer Louis XIV. Jean-Jacques a rédigé les Confessions pour narrer des histoires sordides de fessées reçues, de rubans volés et de peignes cassés. Le niveau montait déjà. Pas étonnant que le « citoyen de Genève » soit l’idole des pédagos.
« Moi. Moi seul. » Et encore, c’est l’auteur du Contrat social qui parle. Mais quand Bouvard et Pécuchet se saisissent du pouvoir… Quand le dernier minable, sous prétexte qu’il a le droit de vote, croit qu’il a autant de valeur qu’un homme de talent… Et quand les sous-doués élus par ce minable, dont la caractéristique commune est qu’ils ne sont en général bons à rien d’autre, pensent que toute contestation de l’autorité qu’on leur a déléguée est une offense à leur minuscule personne…
Moins le droit qu’ils ont à gouverner est fondé, plus ils ressentent la moindre offense. Bientôt, un mot de trop vous enverra en prison. Ayn Rand (dans le Nouveau fascisme, 1965) a parfaitement analysé ce qu’a d’inédit la forme moderne de gouvernement : le fascisme découle désormais non d’une idéologie pré-établie, mais de l’ignorance (programmée et entretenue) de la population et de l’inertie qui en découle.

Le Roi-Soleil se prenait pour Alexandre le Grand, dont il avait appris les exploits, enfant, dans son Quinte-Curce favori. Du coup, il a commandé une suite magistrale de tapisseries sur l’empereur macédonien. Quand Le Brun, pour offrir un modèle aux tapissiers du Roy, peint la bataille d’Arbelles (331 av.JC) en 1669, il place Louis en posture de conquérant grec au centre du tableau, juste au dessous de l’aigle de la victoire, pendant qu’un Darius hollandais s’apprête à fuir, sur la droite. Cuirasse dorée pour un roi-soleil, ça va de soi.Charles_Le_Brun_Bataille_d'ArbellesMais quand le Point installe le président de la République au sommet d’un Olympe de son invention…emmanuel-macron-president-jupiterien-par-gael-tchakaloffQuand Courrier international le représente en premier de lignée humaine, dans une parodie michelangelesque dont on se demande si elle joue sur la dérision ou l’adulation…1390 Dis-moi comment on te représente, je te dirai ce que tu vaux. A un certain niveau de flagornerie, la courtisanerie ne dit plus rien sur le souverain, mais beaucoup sur le lèche-cultisme.

Que ces gens-là — cette clique parisienne qui n’a jamais compris que la grande majorité des Français habite la France périphérique, et même qu’un Français sur deux vit dans une ville de moins de 10 000 habitants — n’autorisent aucune contestation est finalement logique. Vous crevez de faim, et les taxes sur l’essence, dans des régions (les trois-quarts de la France) où l’on n’a que sa voiture pour aller faire des courses ou travailler, vous tuent ? On vous traite de « beaufs » et de « ringards » (magnifique analyse de Jean-Pierre Le Goff dans le Figaro sur ce sujet), on vous impose une taxe « écologique » — une farce égale à celle de la « vignette pour les vieux » dans les années 1950 — et en réponse à votre colère, on invente un Haut Conseil pour le climat, qui permettra de caser quelques sous-éminences…

Peut-être la médiocrité au pouvoir se sait-elle médiocre, et s’offusque par peur de toute contestation… Mais je crois plutôt que ces gens-là se pensent providentiels. C’est peut-être la pierre de touche des minables : ils n’ont pas l’intellect assez développé pour se regarder en face et rire de leur pauvreté intellectuelle. Cyril Hanouna et Christophe Castaner se pensent certainement très futés. Dans un monde où le talent se mesure au nombre d’occurrences sur la Toile, c’est assez logique.
Que le mot utilisé pour désigner les oligarques soit « élites » donne une idée vertigineuse de la dégradation lexicale. Autrefois, « ennui » signifiait trouble profond, souffrance parfois. Aujourd’hui, c’est juste le sentiment du temps qui passe. Autrefois, « travail » signifiait torture — aujourd’hui, la torture, c’est l’absence de travail — mais suis-je bête, du travail, « je traverse la rue, je vous en trouve… »

L’inconvénient du mépris, c’est qu’il est, comme certains adhésifs, double-face. Le mépris qui tombe d’en haut rend méprisables ceux qui méprisent — et il n’est pas bon, dans une démocratie, d’en arriver à mépriser les gouvernants. On pouvait bien haïr De Gaulle, on ne le méprisait pas. Là encore, Mitterrand fut le point de bascule — quand le souverain malade n’eut plus que le mépris pour se soutenir face au peuple, et inventa Le Pen pour exister encore face à Chirac.

À terme, ceux qui occupent des fonctions méprisables seront balayés par le souffle même du mépris qu’ils auront instillé dans la population. Personne ne les pleurera. Personne ne s’en souviendra. Ils en sont déjà à jouer la carte policière face aux revendications de la misère. Il y a des jacqueries qui se sont éteintes d’elles-mêmes. Et puis il y en a qui ont fini dans des bains de sang.

Jean-Paul Brighelli

PS. Il n’y a pas qu’au sommet de l’Etat que l’hubris (l’hybris, me soufflent les puristes) le dispute à l’incompétence et au mépris. Carlos Ghosn, héros d’un manga au début des années 2000, a été comparé, comme le rapporte  le dernier numéro de Marianne, à un samouraï, un taïkun, un « Mister Fix-it » (un réparateur) et finalement à un Imperator. Comme le dit avec humour Hervé Nathan, « tout polytehcnicien qu’il est, Carlos Ghosn a dû zapper ses cours d’histoire grecque » — et latine : la roche tarpéienne est près du Capitole… Résultat, Renault pourrait passer sous tutelle japonaise.

Le chat de Hegel

GPMon chat m’inquiète.
Il a une façon de me regarder pleine de sous-entendus. Le genre dominateur et sûr de lui, si vous voyez ce que je veux dire. Il me nargue. Il me fait bien comprendre, à chaque instant, que je suis à son service. Le nourrir, le caresser, le laisser dormir. Ainsi sont les dieux. Tranquillement énigmatiques. Ils vous laissent l’exclusivité de la communication. Eux se taisent. Et vous ne savez que faire pour les amadouer.
Ils se taisent sauf si vous oubliez de leur rendre hommage. Ils peuvent alors se montrer revendicatifs. Jusqu’à ce que les autels fument à nouveau, et que vous leur offriez un sacrifice.
Des croquettes, en l’occurrence.

Mon chat se frotte à moi, s’enroule à mes jambes pour m’imprégner de son odeur, signifier à tous les matous de France que je suis sa chose. Un dieu ne vous aime pas. Il vous possède.Capture d’écran 2018-11-22 à 05.17.38À me faire douter de la pertinence de la fameuse dialectique du maître et de l’esclave. La théorie du philosophe d’Iéna et de Nuremberg suppose un retournement : l’esclave, actif, transforme le monde, et lui-même, tandis que le maître s’éloigne de plus en plus d’un monde qu’il ne reconnaît plus. Le roi d’Espagne envoie les conquistadores explorer le Nouveau Monde, tandis que lui-même reste confit en dévotion dans son Escurial. Et l’explorateur se rend autonome, a de moins en moins de comptes à rendre — d’autant que le monarque englouti dans sa paresse ne vit que par l’activité de son agent, n’existe que par l’or que celui-ci, parcimonieusement, lui envoie…
Il en est de même dans les relations sado-masochistes (le mot « sado-masochisme » définit une relation, ce n’est jamais un qualificatif-bloc, il n’existe pas quelque chose ni quelqu’un qui soit « sado-masochiste », les deux termes ne s’associent que par incompatibilité — Deleuze a très bien expliqué tout ça dans son Introduction à Sacher Masoch). L’esclave mène la relation, il définit l’aire de jeux et ses limites, il donne enfin les ordres à un Maître qui n’est que l’exécuteur des désirs de l’Autre…
Je me répétais la théorie en regardant mon chat — attendant un renversement de la relation. Nulle ambiguïté au départ : on n’est jamais le Maître de son chat, mais son esclave. C’est indubitable : je m’active toute la journée, je transforme la Nature, dirait Hegel. Lui ne fait rien — le Maître jouit de sa paresse, il domine à force de passivité. Je devais donc, à un moment donné, le dominer à force d’activité, lui imposer mon tempo, le faire venir à volonté, jouir de sa passivité…

Que nenni. Il reste le patron. L’énigme. Le dieu inaccessible.Capture d’écran 2018-11-22 à 05.18.00C’est que la dialectique hégélienne suppose deux êtres de même nature mais de fonctions opposées — donc inversables. Mais un chat n’est pas une personne — il est un au-delà.
Je sais bien : à force de passivité, les dieux finissent renversés. En théorie.
C’est qu’ils sont de faux dieux (d’ailleurs, « faux dieu » est un pur pléonasme, ce me semble). Un chat a la divinité plus sûre qu’Allah ou Jéhovah. Les Egyptiens avaient bien compris la nature féline, ce n’est pas pour rien qu’ils avaient divinisé Felis silvestris catus, et Bastet, la déesse à tête de chat, règne sur le foyer et la chaleur solaire. Une vraie zoolâtrie, allant jusqu’à momifier leurs chats après leur mort.
Je rappelle qu’un chat ne meurt jamais tout à fait — d’ailleurs, chacun sait qu’il a neuf vies : quand je regarde le mien, qui feint de dormir, je sais bien qu’il se remémore ses vies antérieures dont je ne saurai jamais rien. Qu’il se pourlèche des festins que d’autres lui ont offert. Un chat vous trompe avant même que vous l’ayez chez vous : il vous arrive toujours, même quand vous l’avez chaton, chargé d’une histoire personnelle complexe, de souvenirs incandescents qui miroitent dans ses prunelles mystiques, comme dit l’autre.

Le chat ne vous appartient pas. Il s’appartient. Il erre dans un univers personnel dans lequel vous n’entrerez jamais. En fait, il vous tolère — mais il vivrait sans vous bien plus facilement que vous sans lui. Jamais relation de Maître à Esclave n’a été si claire, et si clairement figé : pas de renversement dialectique. À croire que Hegel n’avait pas de chat. Il aurait compris ce que c’est que d’être possédé par sa possession.
Alors il guette à la fenêtre, regardant le spectacle du monde avec cette absolue indifférence des dieux. Ses bâillements même ne sont pas signe d’ennui, mais exercice pré-masticatoire, exhibition de canines, annonce discrète que l’appétit revient, et qu’il faut penser à recharger la gamelle.baillementPartout ailleurs je suis moi-même. Mais chez moi, je suis esclave de six ou sept kilos de mépris roux. Expérience douloureuse de l’amour à sens unique : vous aimez votre chat, qui ne vous en rend rien. Quand il daigne se laisser caresser, c’est pour vous imprégner encore de ses phéromones. Il en profite aussi pour sortir discrètement les griffes, pour vous labourer de contentement — manière de vous signifier qu’il pourrait vous balafrer cruellement, si vous cessiez de le nourrir.

Ou de l’habiller dans des boutiques qui ont son assentiment…

Parce que quel que soit son sexe d’origine, il reste fondamentalement femelle. Pas un hasard si les Britanniques, lorsqu’ils le personnifient, l’appellent toujours « She ». Pas un hasard si en basse latinité, on abandonne le Felis pour le Catta — d’où vient chatte (par parenthèse, certains graffiti obscènes de Pompéi attestent que le glissement de Catta à « chatte », au sens physiologique du mot, était déjà effectif au Ier siècle après JC). Quand je caresse mon chat, je sais bien dans quoi je m’emmêle les doigts.

Jean-Paul Brighelli

PS. Pourquoi cette chronique féline ? Parce que je pensais corriger des dissertations, mais qu’il en avait décidé autrement : il les trouve confortables, et il était hors de question que je le dérangeasse — les dieux se vengent quand on les bouscule.copiesD’ailleurs, il est doué d’ubiquité, et il maîtrise à fond le principe de la mise en abyme — présent même quand il s’absente, il occupe l’écran sur lequel je rédige ces calembredaines.Capture d’écran 2018-11-22 à 05.18.28

Laurent Obertone, la France interdite

laurent-obertone-la-france-interdite-entretienIl y a des livres que l’on devrait interdire. La désinformation, passée une certaine limite, frôle le criminel. La caricature de la caricature est un jeu dangereux. Laurent Obertone devrait être en prison.

Prenez son dernier livre. Il porte principalement sur les statistiques réelles — prétend-il — concernant l’immigration, dans tous les domaines. Le nombre réel d’immigrés de première ou deuxième génération. Le nombre réel (ou supposé) de ces mêmes immigrés dans les prisons françaises, et leur rapport à la délinquance — comme s’il n’y avait aucune délinquance « française de souche »… Et même le QI de ces mêmes populations, qui serait assez nettement inférieur à celui des Européens. Comme si le sous-développement économique n’était pas la cause première du sous-développement intellectuel : Edwy Plenel, ce phare de la pensée contemporaine, avait évoqué un article sur « l’enfance misérable des frères Kouachi » — « à lire impérativement pour se ressaisir ».Capture d’écran 2018-11-19 à 10.05.47 Comment lui donner tort ? Classes miséreuses, classes dangereuses. La faute aux nantis.

Sans oublier le traumatisme collectif, hérité des générations ancestrales, de la traite atlantique.

Etant entendu qu’il n’y en a jamais eu d’autre, et que Pétré-Grenouilleau, qui a si fort insisté sur la traite sub-saharienne dans son ouvrage sur les Traites négrières (2003), est un raciste mal déguisé… Le collectif DOM (association mémorielle des Antillais, Guyanais, Réunionnais) a fini par retirer sa plainte contre lui — mais a gagné contre Nutrimaine, la société propriétaire du slogan « Y’a bon Banania ». Ce n’était que justice, ce slogan fleurait bon le colonialisme, le protectionnisme, et l’esclavagisme. Bref, le racisme, comme le lui a si bien reproché Claude Ribbe. C’est un ancien Normalien, agrégé de philosophie, il doit savoir ce qu’il dit quand même…
Obertone a dû boire du Banania dans son enfance. Sinon, il ne fournirait pas des arguments chiffrés aux théoriciens — que le diable les patafiole ! — du Grand Remplacement, et autres lecteurs du Camp des saints, ce livre abominable qui racontait — en 1973 — le débarquement sur les côtes varoises d’un million d’immigrés colorés. Quelle horreur.51pG7QmXq1L._SL500_

Je comprends mieux que la presse tombe comme un seul homme sur le dernier ouvrage de Stephen Smith, La ruée vers l’Europe : La jeune Afrique en route pour le Vieux Continent. Disqualifié !2445224-gf

Les statistiques citées par Obertone sont contresignées INSEE ou INED, certes, mais chacun sait, comme l’a encore répété Finkielkraut récemment, que « la sociologie n’est plus la science de la société, mais la science du déni de ce qui s’y passe, statistiques à l’appui. »
Heureusement que Libé est venu remettre de l’ordre dans ce livre épouvantable, en expliquant que non, la France ne cache pas le nombre des enfants et petits enfants d’immigrés. Résumons pour ceux qui répugnent à activer les liens hypertexte : en 2011, environ 30% des moins de 60 ans étaient immigrés, enfants d’immigrés ou petits-enfants d’immigrés. Michèle Tribalat, qui s’est fait une spécialité de ces études démographiques, estimait déjà cette proportion à 25% de la population en 1986 — soit grosso modo 14 millions d’habitants de l’Hexagone. En 2011, les chiffres avaient lentement mais sûrement enflé : pensez donc, étaient arrivés en France 59 000 Polonais et 78 000 Allemands. Sans compter plusieurs Néo-Zélandais…1169841-tribalat

Non présents dans cette statistique, les Roms forment un groupe diffus dont l’importance varie selon les sources. Obertone a retenu le chiffre de 500 000 personnes, avancé par le Monde : ça ne m’étonne pas qu’un auteur aussi mal embouché s’appuie sur les statistiques d’un journal de désinformation, tiens ! Tant qu’on y est, pourquoi ne pas reprendre les propos de Manuel Valls affirmant que seule une minorité des « gens du voyage », comme on doit dire désormais, a vocation à s’intégrer. Une affirmation qui avait valu à l’ex-premier ministre une poursuite en justice pour incitation à la discrimination raciale — qui n’a pas abouti.

De même, Obertone jongle avec les statistiques de l’immigration clandestine : « Le chiffre de 400 000, dit-il, paraît plus qu’optimiste ». Alors que les immigrés, clandestins ou non, sont « une chance pour la France », comme disait Bernard Stasi en 1984. Stasi a été député et ministre, il ne peut donc pas se tromper. D’ailleurs, l’économiste Hippolyte d’Albis (une profession douée, comme le pape, d’infaillibilité, on le constate chaque jour) a repris le même slogan il y a quelques mois. Une chance, on vous dit.

Au passage, ces diverses références dont je vous accable sont bien la preuve que contrairement à ce que tente de démontrer ce chacal fielleux d’Obertone, les médias n’occultent jamais les problèmes liés à l’immigration, à l’islam, aux clandestins de toutes origines. La preuve ? Ce sont deux journalistes du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, les duettistes de Un président ne devrait pas dire ça, qui viennent de publier un livre — Inch’Allah : l’islamisation à visage découvert — racontant comment ils ont osé, au péril de leur vie, passer le périphérique et s’enfoncer en Seine Saint-Denis. Allez, dans le dernier numéro de Causeur, Elisabeth Lévy peut bien en faire des gorges chaudes et expliquer que le Monde vient de découvrir simultanément la lune et l’eau tiède ! Si le Monde le dit, c’est que c’est vrai — et ça ne l’était pas quand Georges Bensoussan ou Barbara Lefèbvre l’affirmaient il y a quinze ans dans les Territoires perdus de la République. 91P7TzR4vXLOu quand Jean-Pierre Obin fournissait au ministre Fillon un rapport, en 2004, sur les dérives communautaires dans les collèges et lycées. Tous des islamophobes, à Causeur.

Il n’est pas exclu que d’ici quinze ans, ce même quotidien de référence reprenne les analyses de Laurent Obertone — qui pour l’heure s’appuie forcément sur des chiffres trafiqués et des statistiques truquées. Qui peut croire qu’il y a tant de cas de drépanocytose détectés à la naissance en France ? Le Monde a su éradiquer cette légende qui, comme il dit, excite l’extrême-droite ! Qui peut se laisser berner par Obertone, qui explique que le Nouvel An, qui mobilisait 28 000 policiers en 2007, en exige aujourd’hui (2017) 140 000 ? Les débordements de Cologne n’étaient dus qu’au différentiel culturel entre des gens qui pensent qu’il suffit de tabasser une femme longtemps pour qu’elle dise oui, et des Blancs qui ont inventé successivement la courtoisie, le charme, la galanterie et le libertinage pour arriver au même but, et n’insistent pas lorsqu’on leur signifie que franchement, non…
Je ne suivrai pas davantage l’auteur lorsqu’il soutient qu’un grand nombre des violences exercées contre les professeurs ou les médecins sont le fait de ces minorités opprimées. Rappelons pour finir que la loi de 2004 était une mauvaise loi : les femmes ont bien le droit d’afficher partout leur soumission !

Jean-Paul Brighelli

PS. À quel propos écrivais-je tout ça ? Ah oui, je cherchais pour mes élèves une définition de l’antiphrase : l’art de dire le contraire de ce que l’on pense de façon à ce que l’on comprenne que l’on pense le contraire de ce que l’on dit. Et à quel propos rajouté-je ce post-scriptum ? Bah, quelqu’un chez Causeur m’a dit — et je le crois — que les imbéciles sont légion.

« Gaudin assassin ! »

Assassin« Gaudin assassin ! » Pas de partis, pas de syndicats. Les banderoles en bonne et due forme étaient rares, les gens brandissaient des bouts de cartons sur lesquels étaient griffonnés les messages.Blood C’était une manifestation prolétaire. Improvisation et spontanéité. Juste l’expression de la colère. De l’impossible travail de deuil.Marseille en deuilEt il y avait du monde. Beaucoup de monde. La manifestation a commencé après 18 heures, l’essentiel s’est déroulé à la nuit tombée, tout chiffrage est délicat dans de telles circonstances, mais quand la tête de la manifestation est arrivée à la mairie, la queue occupait toujours la Canebière. Dix, douze mille personnes. Peut-être un peu plus. C’est beaucoup pour un rassemblement décidé trois jours avant, et en milieu de semaine.

« Gaudin assassin ! » La colère. Le deuil. En tête de manif, les portraits des huit disparus de la rue d’Aubagne — et comme c’étaient des gens de peu, plusieurs d’entre eux n’avaient pas même de visage — juste des silhouettes noires, éclairées de huit flambeaux allumés à la sauvette.portraitsLe noir d’ailleurs était de mise. Le noir, et le feu. Marseille connaît à fond l’usage des pétards et des fumigènes. Ceux qui étaient là auraient pu aussi bien aller applaudir l’OM dans les quarts de virages.pubEn tout cas, ils demandaient la tête du maire, comme ils auraient demandé, au soir d’une défaite, celle de l’entraîneur.

Ce n’était pas une manif bien propre, comme des organisations patentées savent les tricoter. C’était le même peuple qui après la prise de la Bastille promenait dans les rues la tête de Monsieur de Launay. Jean-Claude Gaudin n’était pas la figure la plus populaire, hier soir. Ni lui, ni aucun des membres de sa majorité. Après s’être entendu dire que les responsabilités étaient multiples, que l’enquête serait longue, patati-patata, la foule, qui aime les solutions simples, avait décidé que le coupable, c’était le maire. Le tribunal populaire avait tranché.Sang sur les mains

Un homme politique — ne cherchez pas, vous ne trouveriez pas — m’a confié un jour qu’en France, il n’y a que deux fonctions qui donnent un réel pouvoir : Président de la République, et maire. Comme un copain à lui venait d’être élu président, il a refusé les postes de ministre qu’il lui proposait, et il est resté maire de sa commune limitrophe. Il préférait être roi en son royaume que larbin Place Beauvau.
Le problème, c’est que le pouvoir ne peut pas éternellement se laver les mains de tout ce qui arrive. Ils sont tous atteints du syndrome de Ponce-Pilate. Mais il faut parfois rendre des comptes — quand le pouvoir d’achat baisse, quand le prix de l’essence flambe, ou quand les immeubles, les uns après les autres, sont déclarés insalubres : après ceux de la rue d’Aubagne, deux autres Cours Lieutaud, et trois autres rue Jean Roque, — une rue étroite que j’emprunte chaque jour pour aller travailler, et qui relie la rue d’Aubagne au Cours Lieutaud. Comme si tout le quartier Noailles, en fait, était désormais menacé d’effondrement. Comme si quelques morts étaient le symptôme d’une ville au bord de l’anéantissement. Une manifestante spectaculaire, et qui a fait du latin, ne l’envoyait pas dire…urbicide(La jolie maison au toit effondré dont j’ai publié la photo il y a quatre jours continue à vivre sa vie de masure. Bref, il y a encore de la place dans la liste des ruines).murs

« Gaudin assassin ! ». La colère ne pose pas de questions : elle donne des réponses. Elle va tout de suite à l’essentiel. Elle sait bien, la foule, que le facteur économique est déterminant en dernière instance. Elle sait bien ce que l’on fait de l’argent.Fric Elle sait bien dans quelles poches il finit par se retrouver, et quels chantiers il finance. Les élus se croient malins, mais le peuple en masse a une intelligence collective — c’est le principe des tribunaux d’assises, depuis la Révolution. Et hier soir, dix ou douze mille jurés auto-désignés avaient conclu à la culpabilité des accusés. Elle appelle un chat un chat, la foule, et « crime » un assassinat. Elle demande des châtiments exemplaires — elle est même capable de réhabiliter Cayenne…BagneIl n’y en avait pas seulement pour Jean-Claude. Martine Vassal, présidente de la Métropole Aix-Marseille-Provence, en a pris pour son grade. C’était drôle, au fond, de voir des femmes réclamer la tête d’autres femmes en utilisant les ressources de l’écriture inclusive….Mairie pourrie Méfie-toi, Martine, les « tricoteuses » qui faisaient leur ouvrage au pied de l’échafaud en regardant tomber les têtes étaient aussi des femmes. Ce n’est pas en annonçant un plan contre l’habitat indigne que tu vas calmer la colère. Mais « rien ne se fera sans argent », dis-tu : eh bien, au lieu d’en appeler rituellement à l’Etat, va donc le prendre dans les poches de ceux qui se sont gavés, depuis cinquante ans.Argent public

La manifestation est arrivée devant la mairie. Juste derrière, l’Hôtel Intercontinental (l’ancien Hôtel-Dieu) brillait de mille feux.Mairie Intercontinental C’était l’heure où les dîneurs de l’Alcyone, où officie Lionel Lévy, prenaient l’apéro avant de passer à table. Qui sait s’il n’y avait pas, parmi eux, quelques brasseurs d’affaires, quelques syndics indélicats, quelques constructeurs pleins aux as… Peut-être ont-il entendu la colère qui bruissait cent mètres plus bas. Peut-être se moquent-ils de dîner sur un volcan — mais le volcan était là. D’ailleurs, c’est là que les forces de l’ordre, globalement très discrètes, s’étaient massées — et c’est là qu’ont éclaté, à la fin, quelques incidents violents. Le pouvoir protège la digestion des riches— étonnant, non ?

Jean-Paul Brighelli

PS. Et elle était bien jolie, la journaliste blonde de la Marseillaise qui filmait l’événement pendant que je le photographiais.Marseillaise

Photos ©JPB

Marseille en déshérence

Manif 1Il se passe toujours quelque chose à Marseille : parti couvrir la « marche blanche » des habitants du centre-ville priés de déménager pour cause d’instabilité architecturale, j’ai appris en cours de manifestation qu’un balcon s’était effondré Cours Garibaldi — à 30 mètres des voitures de police rangées en épi devant le plus gros commissariat de la ville. Beaux gravats, trois blessés légers.corniche Rue coupée : de toute façon le Cours Lieutaud, dans le prolongement, l’est depuis une semaine, à cause des travaux de déblaiement des trois immeubles réduits en gravats.
Et le temps que je monte sur place, la rue de Rome était coupée elle aussi, juste en face des coquillages de Toinou, par une intervention urgente des pompiers — que je salue au passage, il faut être doué d’ubiquité, en ce moment, dans cette ville, pour faire ce métier.rue de rome

Marseille est la seule ville de France dont le centre est laissé à l’abandon. La seule ville d’Europe dont l’habitat central, à 48%, est insalubre. Amis parisiens en quête d’exotisme et de Tiers-monde, renoncez au Nigeria, oubliez les Philippines, snobez le Liban : Beyrouth est à trois heures de train de la capitale, et s’appelle Marseille.

Une promenade, nez en l’air, vous en convaincra aisément. Les immeubles du Quartier Noailles furent jadis de bonne tenue. Mais les saints patrons installés aux cornichesSaint 1
ne protègent plus les habitants des coups du sort et de l’incurie municipale. D’ailleurs, ils sont désormais en concurrence avec les poêles à frire qui permettent de capter Sainte Al Jezeera, nouvelles paraboles d’une nouvelle religion.Saint : paraboles

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les façades écaillées,Façade 1 lézardées,façade 2 condamnées,Façade 3
camouflent à peine les toits crevés, rue du Musée.Musée détail C’est bien pour les pigeons. C’est médiocre pour les humains qui s’obstinent à vivre ici. Que ne déménagent-ils donc pour aller habiter le VIIIe arrondissement, comme Gaudin, ou le VIIe, comme la sénatrice Samia Ghali…

Il y a deux Marseille. L’un commence à Castellane, occupe le Prado, le boulevard Michelet et le stade Vélodrome, jusqu’à l’obélisque de Mazargues, et s’étend jusqu’à la mer, via Borély et la Pointe Rouge, avec enclave au Roucas Blanc. L’autre — l’autre, c’est le reste de la ville. Une ville endettée au-delà du raisonnable, en quasi-cessation de paiement, qui ne tient debout, au jour le jour, que par son économie souterraine — les « Marrrrlboro » que vous fourguent les vendeurs à la sauvette dans la Quartier Noailles, justement, et le trafic de drogue. C’est ce qui met du bouillon dans le couscous — et rien d’autre.
Plus de la moitié des habitants de la ville ne sont pas assujettis à l’impôt, par défaut de revenus — contre 12% à Lyon. Et le petit paquet noir assis sur une cagette au milieu du carrefour, c’est une gamine en burka qui fait la manche — c’était vendredi, jour propice à l’aumône…Burka

Mais tant que les touristes sont mis sur les rails du port, de Notre-Dame de la Garde et de l’abbaye de Saint-Victor, à la rigueur de ce café « si parisien » sis à côté de chez Lempereur, dont Giono parle si bien dans Noé… Tant qu’ils reviennent au bateau goinfrés de cartes postales visuelles et bien à l’abri de la misère qui, quoi qu’en ait dit Aznavour, n’est pas moins pénible au soleil… Tant que le tourisme va, rien ne peut troubler Jean-Claude Gaudin. Tout dans la façade !
Oui — mais les façades se lézardent. Un rapport en 2015 ciblait déjà les immeubles qui se sont effondrés, rue d’Aubagne ?rue d'aubagne Broutilles. C’est la faute à la pluie, as-tu dit…
Eh bien non, Jean-Claude, ce n’est pas la faute à la pluie.Pluie 1 Ce sont des immeubles de pauvres, construits au XVIIIe siècle (Sade est venu faire une orgie de flagellation rue d’Aubagne) avec des matériaux de pauvres — impossible de planter un clou dans le mur, c’est du mauvais mortier qui part en sable. Impossible de sauter à la corde dans les appartements : le sol est fait de canisses posés sur des poutres pourries.
Et les rats qui peuplent la ville, et se nourrissent des déchets des pauvres, ce n’est pas non plus la faute à la pluie. Les moustiques qui ont empêché tes concitoyens de dormir, tout l’été, ce n’était pas la pluie non plus.Manif 2

Tu sais, mon Jean-Claude, je suis passé deux fois dans ton bureau du Sénat, quand tu en étais vice-président. Le gentil jeune homme rougissant qui te servait alors de secrétaire, et qui faisait une thèse sur Jacques Maritain (eh, sur qui d’autre pouvait-il la faire !) m’avait montré, très fier, les belles photos où tu posais en compagnie du pape. Es-tu allé à confesse récemment, Jean-Claude ? L’homicide par imprudence, par incurie, par incompétence, ce n’est pas prévu dans les canons de l’Eglise ? « Tu ne tueras point », Jean-Claude — remember ?
Ou par choix. Le Stade oui, les grands centres commerciaux oui, les tours majestueuses qui dominent la rade, oui — mais la souffrance des pauvres gens… Que d’affaires juteuses se sont partagées, et se partagent encore, les magnats de l’immobilier ! Tout le monde sait que tu avais à cœur, dans ce domaine, de faire mieux que Gaston : rassure-toi, c’est fait.

Jean-Paul Brighelli

Toutes photos ©JPB

11 novembre 1918, obsèques d’Apollinaire


450px-Guillaume_Apollinaire_(Père_Lachaise)Apollinaire est mort le 9 novembre 1918 — l’une des innombrables victimes de la grippe dite « espagnole » — ainsi qualifiée parce que la presse française, muselée par la guerre, avait pour instruction d’affirmer que le virus était resté cantonné outre-Pyrénées — comme la radio-activité de Tchernobyl est restée en-deçà des Alpes, il y a quelques années.
De la grippe et pas de sa blessure à la tête, un éclat d’obus reçu en mars 1916.068pica Certes, la cicatrisation fut lente, la convalescence compliquée, mais tout cela lui avait laissé le temps d’inventer le mot « surréalisme », et d’épouser Jacqueline, l’« adorable rousse » pour laquelle il écrit l’un de ses derniers poèmes :

« O Soleil c’est le temps de la raison ardente
Et j’attends
Pour la suivre toujours la forme noble et douce
Qu’elle prend afin que je l’aime seulement
Elle vient et m’attire ainsi qu’un fer l’aimant
Elle a l’aspect charmant
D’une adorable rousse
Ses cheveux sont d’or on dirait
Un bel éclair qui durerait
Ou ces flammes qui se pavanent
Dans les roses-thé qui se fanent
Mais riez de moi
Hommes de partout surtout gens d’ici
Car il y a tant de choses que je n’ose vous dire
Tant de choses que vous ne me laisseriez pas dire
Ayez pitié de moi »

Jacqueline suit le convoi funèbre, de saint-Germain au Père-Lachaise — sous les huées de la foule enflammée de victoire et hurlant « à bas Guillaume ! » — le roi de Prusse, bien sûr, mais comment les camarades en deuil qui suivent le cortège ne s’y tromperaient-ils pas ? Voir le témoignage de Cendrars, autre grand engagé volontaire étranger en 14, et ami d’Apollinaire et de Max Jacob, présent aux funérailles comme un ludion noir, à ce sujet.
Jacqueline sera enterrée dans la même tombe, cinquante ans plus tard. Cinquante ans à être la veuve du plus grand magicien de ce début de siècle. Deux ans à peine après Madeleine Pagès, la marraine du guerrier volontaire (il est engagé en temps qu’italien, comme tant d’autres qui formeront, un temps, la légion Garibaldi), pour laquelle il a traversé la Méditerranée le temps d’une permission. Quatre ans après Louise de Coligny-Châtillon, la Lou des poèmes, la dernière violemment (à tous les sens du terme) aimée. Apollinaire, comme son ami Gustave le Rouge, l’immortel créateur du Docteur Cornélius, a ses petites manies : lire les Prospérités du fouet, la belle étude que Christophe Granger a consacrée aux maniaques de la Belle Epoque — cette époque où Pierre Mac Orlan, sous des pseudos plus ou moins transparents (Sadinet ou Pierre Dumarchey, son vrai patronyme) publiait des récits badins de mœurs « anglaises », comme on disait alors.img-5-small480 Lire surtout les Onze mille verges,Unknown où le poète explique une fois pour toutes que la flagellation fait partie des arts du scripteur :

« Le Tatar était un artiste et les coups qu’il frappait se réunissaient pour former un dessin calligraphique. Sur le bas du dos, au-dessus des fesses, le mot putain apparut bientôt distinctement. »

On préfère héberger au Panthéon Maurice Genevoix — cet inlassable fournisseur de dictées tout au long des IIIe et IVe Républiques. Soit. Il est sans doute plus présentable que l' »enchanteur pourrissant ». Depuis Pompidou, le niveau littéraire a baissé, à l’Elysée.

Cela nous laisse le Père-Lachaise pour nous, les poètes vrais, les fouetteurs du sens, les dionysiaques — « Ecoutez mes chants d’universelle ivrognerie » —, nous qui savons que « le Rhin est ivre où les vignes se mirent » : bon sang, quel vers  — où les combinaisons phoniques « m », « r », « v » et « i » disent la merveille sans même la nommer…

Apollinaire s’est engagé en 14 sans haine pour les Allemands : il avait connu en Allemagne, en 1901-1902, cette Annie Playden, gouvernante anglaise coincée qui lui inspirera quand même « la Chanson du mal-aimée ». Ce n’est pas rien. Tiens, elle est morte la même année que Jacqueline — c’est fou ce que ces femmes aimées ont survécu à l’amant trop tôt parti. Sans plus personne pour les chanter. Cinquante ans de solitude.

Ce 11 novembre m’évoque bien sûr la fin de ces quatre ans d’horreur — et la victoire sur les Prussiens. « Les Boches », disait mon grand-père, heureux gagnant de deux guerres mondiales. Mais il m’évoque surtout la figure d’Apollinaire, mort deux jours avant l’armistice, mort trop tôt — à 38 ans. Il en est de la vie des poètes comme du silence après un morceau de Mozart : tout mort, qu’ils soient, ils restent vivants, et hantent encore :

« Ah Dieu ! que la guerre est jolie
Avec ses chants ses longs loisirs
Cette bague je l’ai polie
Le vent se mêle à vos soupirs

Adieu ! voici le boute-selle
Il disparut dans un tournant
Et mourut là-bas tandis qu’elle
Riait au destin surprenant »

Jean-Paul Brighelli

Paolo Sorrentino, il maestro

loro-1.20180927023240Des bimbos comme s’il en pleuvait. Tout au plus vêtues d’un bikini minimaliste, et souvent beaucoup moins. Bonnets C ou D, jambes interminablement bronzées, sourires stéréotypés, coke et MDMA. Le bunga bunga berlusconien comme si vous y étiez, organisé par un jeune salopard ambitieux (Riccardo Scamarcio, parfaite petite gouape, déjà vu dans John Wick 2) qui monte, quelque part en Sardaigne du nord-est, une fête censé lui permettre d’entrer en contact avec Il Cavaliere, Silvio Berlusconi.
Le film est bâti comme le Tartuffe : pendant près d’une heure, on parle du héros sans le voir – sinon sur les reins d’une prostituée qu’enfile Scamarcio, valeur érotique additionnelle dès lors qu’on prend la dame en levrette. On ne le nomme pas même par son nom : c’est Lui, tout comme le titre originel du film est Loro — Eux, les autres ; la petite caste au pouvoir, et par extension, toutes les castes au pouvoir, toutes les cours gravitant autour d’un babouin en chef, comme dirait Albert Cohen : Berlusconi se lance dans une grande justification de son attitude désinvolte dans les sommets internationaux (rappelant par exemple qu’une conférence sur la faim dans le monde ne doit pas faire oublier qu’il est temps de déjeuner) afin de rappeler que chez ces gens-là, monsieur, on ne vit pas comme chez nous.
Paraît donc enfin l’ex-futur-président du Conseil (Toni Servilio, magnifique de veulerie, déjà vu dans la Grande Bellezza et dans Il Divo, où Sorrentino habillait Giulio Andreotti pour les siècles des siècles), tentant vainement de divertir son épouse (Elena Sofia Ricci, la cinquantaine et la poitrine glorieuses) ou de séduire une jeune fille qui l’envoie paître parce qu’il a l’haleine de son grand-père — l’un et l’autre usant du même lustreur de dentier…toni-servillo-silvio-berlusconi-675x905-675x905

La vieillesse mal camouflée par des teintures trop visibles, la solitude du coureur politique de fond, et la mort qui décroche les brides des bikinis. C’est le plus grand film politique que j’aie vu depuis longtemps.
Entendons-nous. Aucun prêchi-prêcha dans cette avalanche partagée entre le baroque fellinien et le kitsch contemporain. Loro est un film politique parce que c’est, avant tout, un film. Une construction cinématographique maîtrisée de bout en bout. Les lecteurs de Médiapart, les féministes en folie, les chevaliers du Bien n’y trouveront pas leur compte. Aucune condamnation véhémente de ces déluges de fric et de frime — ni aucune fascination. Sorrentino fait d’abord une œuvre d’art, dont l’esthétique en soi est politique : voilà donc le bling-bling auquel la société du grand spectacle et de la corruption démocratique (pléonasme !) nous a condamnés.

On sait que depuis longtemps dans la réalité Il Cavaliere, jadis classé par Playboy comme l’un des hommes les plus séduisants du monde, sous son petit mètre soixante-dix, a divorcé d’avec son corps. Un cancer de la prostate, une inflammation de l’uvée, des troubles érectiles que dissimulait mal la nuée de nymphettes, toujours plus jeunes, dont il s’entourait, et finalement, il y a deux ans, un début d’Alzheimer. Comme il a divorcé d’avec son épouse, a été abandonné de ses anciens amis, a renoncé aux sunlights et aux télévisions.
La télévision est d’ailleurs omniprésente dans ce film qui commence en fanfare avec un mouton (admirablement toiletté) qui meurt de stupéfaction devant une émission débile de la Cinque. La télé à laquelle le système Berlusconi (qui a depuis longtemps dépassé les frontières de l’Italie) nous a condamnés. La société du spectacle se reconnaît au fait qu’elle passe son temps à se filmer. Elle est représentation de la représentation — tout comme la politique devient — grand moment du film — une enfilade de tours de prestidigitation de vendeurs d’immobilier : Ennio, l’associé de Silvio, explique dans un éblouissant numéro qui justement nous vend très bien l’idée, que la politique offre du rêve, et qu’elle meurt lorsqu’elle se confronte au réel. C’est ce divorce entre l’entreprise de séduction, dont la technique est très maîtrisée par les grands communicants dont Berlusconi restera à jamais le maître, et l’intraitable réalité, qui finit par émerger : dans le film, c’est la catastrophe de l’Aquila, dans les Abruzzes, le 6 avril 2009, qui révèle le réel en mettant en ruines — littéralement — le décor de cette Italie factice qui a élu et réélu le Cavaliere. Les derniers plans — le sauvetage d’un magnifique Christ de marbre, intact mais décrucifié au milieu des décombres où techniciens et réfugiés, dans la nuit trouée des projecteurs de cinéma, tentent de se réchauffer et de survivre — sont exceptionnels, et accompagnent le générique final.

Un discours politique n’est rien s’il n’est pas, avant tout, style. On se rappelle la façon dont Benjamin Péret avait qualifié les textes de l’Honneur des poètes, de « publicités pour prospectus pharmaceutiques » — parce qu’Aragon, Eluard et toute la clique avaient oublié d’être poètes avant d’être militants. Un écrivain qui s’oublie, c’est l’Aragon des Communistes, l’Eluard de l’Ode à Joseph Staline. Un cinéaste qui s’oublie, c’est tout ce cinéma français contemporain qui nous parle de démêlés sentimentaux filmés comme des mauvais soap opera — mais avec l’excuse artificielle de parler de couples recomposés ou de coming out. On ne fait pas une œuvre d’art avec de bonnes intentions.
Sorrentino est un grand cinéaste politique, au sens plein, parce qu’il fait une œuvre d’art sans se soucier prioritairement de tenir un discours. Tout comme Fellini — son patron évident — a fait d’admirables films politiques : le Christ rapatrié par grue de Loro rappelle de toute évidence le crucifix baladé par un hélicoptère au début de la Dolce Vita, et le Cavaliere a tout du Casanova fatigué que le Maestro qualifiait, durant tout le tournage, de « stronzo ». Mais c’est peut-être à Amarcord que j’ai le plus souvent songé en regardant Loro : le monde disparu de l’enfance, les amours mortes, le soleil impitoyable et la nuit qui vient.

Jean-Paul Brighelli