Boycottez la Turquie !

Capture d’écran 2018-04-21 à 17.15.57Il fait sur Marseille un beau temps de carte postale. Mais comme disait Prévert, « le soleil brille pour tout le monde, il ne brille pas dans les prisons », il ne brille pas pour les Kurdes, qui manifestaient sur la Canebière en ce samedi 21 avril, trois jours après l’abandon d’Afrin sous le pilonnage et les gazages turcs. Il ne fait pas beau pour tout le monde.
Ce qui est sympathique, chez les Kurdes, c’est qu’il y a au moins autant de femmes que d’hommes dans leurs rassemblements et sur la ligne de front — ce qui leur permet d’être massacrées comme les copains par les Turcs et leurs alliés syriens. Deux ou trois cents manifestants des deux sexes descendaient ainsi vers le port, derrière des banderoles significatives, agitant des portraits d’Abdullah Öcalan, détenu par les Turcs depuis 1999 après une arrestation au Kenya qui n’a pas pu avoir lieu sans l’appui de services de renseignement occidentaux.
L’occasion de cette manifestation (et de quelques autres : à Marseille, les Kurdes se font entendre) est donc la prise de la ville d’Afrin par les massacreurs d’Erdogan. Une conquête  — Erdogan, qui ne manque pas de cynisme, a appelé ça l’opération « Rameau d’olivier »Capture d’écran 2018-04-21 à 16.44.42réalisée d’après les combattants kurdes avec des armes chimiques — les mêmes que celles qu’utilise Assad à la Ghouta. Mais voilà : Assad, nous le bombardons, au nom des grands principes ; Erdogan, nous le saluons, au nom des grands sentiments. Erdogan fait partie de l’OTAN — et Macron en participant aux tirs de missiles contre la Syrie a rappelé l’allégeance de l’Etat français à cette organisation sous parapluie américain. Les Kurdes se sont contentés de chasser Daesh de Syrie et d’Irak, une entreprise à laquelle nous ne nous sommes pas mêlés, on n’est jamais trop prudent. Maintenant qu’ils ont fait le boulot, on les laisse se faire gazer / bombarder / massacrer (inutile de chercher les mentions inutiles, il n’y en a pas) au nom de la RealPolitik. Parce qu’Erdogan feint de gérer la question des réfugiés. Et pour faire plaisir à Merkel.
Les Allemands ménagent les Turcs (5 à 7% de leur population selon les estimations, soit autour de 6 millions d’habitants) et accablent les Grecs, que les Turcs n’aiment pas (ni les Allemands, depuis que les Grecs leur ont flanqué une pâtée en 1944-45). Et nous nous calquons sur les desiderata de nos plus fidèles alliés / partenaires / fournisseurs (là non plus inutile de chercher l’intrus).

Que disaient donc ces Kurdes marseillais ? Ils expliquaient aux badauds, globalement réceptifs, qu’Erdogan avait augmenté son budget militaire de plus de 40% ; que les fonds récupérés depuis ces cinq dernières années en sous-traitant le pétrole bradé par l’Etat islamique étaient malheureusement taris ; que la perspective d’intégrer l’UE ne se rapprochait guère ; et qu’il ne restait à Erdogan que le tourisme pour alimenter sa machine à broyer du Kurde.
D’où les tracts distribués ce jour — et peu importent les graphies particulières :Capture d’écran 2018-04-21 à 16.38.13

Attendez donc la chute du sultan — qui vient d’appeler à des élections anticipées, c’est ce que les vrais dictateurs appellent la démocratie — pour visiter les trésors d’Istanbul et les ruines d’Ephèse. Si vous rêvez d’Orient, allez en Grèce : eux aussi ont un besoin vital de vos sous, et pas pour faire la guerre — simplement pour survivre aux diktats de Merkel and co.
Il est évident qu’Erdogan, qui s’est lancé dans un jihad anti-kurde, se prend pour le nouveau calife universel. Abou Bakr al-Bagdhadi est mort, ou disparu dans les ruines de son bunker, à Raqqa ou ailleurs. Il était le prétendant au trône d’Hâroun ar-Rachîd. Reste en lice pour le poste de Madhi le despote d’Ankara, qui rêve de reconstituer l’empire ottoman. Grand bien lui fasse — mais nous ne sommes pas forcés d’applaudir. D’autant que critiquer le grand homme ne lui fait pas plaisir.
Et soutenons les Kurdes, qui sont des guerriers depuis toujours (Saladin, le seul à avoir rivalisé avec Richard-Cœur-de-Lion, était kurde, et non arabe). Ils essaient depuis quarante ans de se tailler un pays viable — et nous avons soutenu (encore un conseil avisé de Teutons nostalgiques des Oustachis) des principautés balkaniques qui avaient bien moins de droits historiques qu’eux à l’indépendance. Sans eux, Daesh serait encore tout-puissant. Avec eux, demain, Assad peut tomber — pourvu que la France ne se trompe plus de cible.

Jean-Paul Brighelli

La fracture verticale

Le gauchisme fut la maladie infantile du capitalisme. Il est aujourd’hui son symptôme sénile. Le NPA — et tous les ersatz du trotskisme —, Benoît Hamon et Jean-Luc Hyde / (celui qui se revendique castriste, à ne pas confondre avec Jekyll Mélenchon, qui préfèrerait être populaire) persistent à croire à un axe gauche / droite parfaitement horizontal, qui situe les Républicains et Marine Le Pen quelque part à l’extrême-droite du spectre. Ce qui permet à Macron de trôner au centre, dans un meden agan politique dont il a fait ses choux gras et ses 25% d’électeurs qui en valent 70. Sans doute est-ce cela que l’on appelle la démocratie.
Cette configuration arrange si fort le Président de la République, que si elle devait persister (et il fait de son mieux pour cela), il le sera encore dans dix ans.
La France insoumise, comme l’a raconté un intéressant article de Marianne.fr, est partagée entre ceux qui croient encore (et c’est bien de foi qu’il s’agit) à cette dichotomie droite / gauche, et ceux qui à la suite d’Iñigo Errejón, l’un des leaders de Podemos, ont compris que « la principale frontière qui divise nos sociétés n’est pas celle qui sépare les sociaux-démocrates et les conservateurs, mais celle qui sépare ceux d’en haut du reste de la société, reste de la société qui souffre du consensus néolibéral, des politiques technocratiques et des coupes budgétaires, appliquées tantôt par la gauche, tantôt par la droite ».

J’ai moi-même mis un certain temps à le comprendre, parce que je vivais dans l’illusion professionnelle d’œuvrer pour que les enfants des classes populaires bénéficient, comme autrefois, de ce fameux « ascenseur social » dont on nous a rebattu les oreilles. Ou, à défaut d’ascenseur, en panne depuis lurette, au moins de l’escalier. Ou de l’escalier de service. Ou…
Ou rien. Il n’y a jamais eu d’ascenseur, ce fut toujours plus dur pour les pauvres que pour les riches de monter simplement à l’étage. Et il n’y a aujourd’hui plus aucune possibilité de s’élever lorsque l’on part d’en bas. Les exemples de « réussite » que l’on nous donne valent aussi cher, en termes de raisonnement, que les self made men américains, dont la mise en évidence camoufle mal le fait qu’à 99% la société US est aussi bloquée que la nôtre. Quand tu es né en bas, désormais, tu y restes.
Voici déjà quelques années que nous sommes revenus en 1788, avec une oligarchie crispée mais triomphante au sommet et un peuple écrasé et soumis en bas. À ceci près que désormais le roi dispose de médias obéissants (le degré de lèchecultisme du Point ou de BFM envers les puissants de ce monde est proprement inouï) afin de maintenir les gens de peu, les gens de rien dans une aliénation heureuse — ou qui prétend l’être : que l’on parle autant du bonheur au moment où il ne concerne qu’une minuscule portion de la population donne une idée de l’intoxication médiatique.

L’axe n’est plus horizontal, il est vertical. En bas, le peuple. En haut, une caste qui se prétend légitime — non pas la légitimité de naissance, comme sous l’Ancien Régime, mais celle que confère un système électoral qualifié de « démocratique ».
Fuck democracy ! Inutile d’invoquer les mânes de Montesquieu pour rappeler qu’elle n’est qu’une perversion de la République. Inutile de souligner que l’oligarchie est elle aussi une perversion de l’aristocratie : le gouvernement des meilleurs a été remplacé par l’entente cordiale des copains, via les filières qu’ils se sont inventées pour se reconnaître et exclure le peuple (l’ENA par exemple, avec ses filières subséquentes, la Cour des Comptes ou les grandes banques).
À noter que cette dichotomie politique a une expression spatiale. L’oligarchie habite Paris. Le reste est… périphérique. Ça n’existe pour ainsi dire pas. On a si bien désindustrialisé la France, si bien acculé la paysannerie au suicide, si bien désespéré les cités qui ne sont pas des villes-monde, qu’il n’y a presque plus rien à craindre. Il suffit d’organiser, de temps à autre, une grande farce électorale, et le lendemain ce sera business as usual.
Parce que le système a toutes les chances de se perpétuer, si nous persistons à penser que c’est de démocratie que nous avons besoin. Les « élites » auto-proclamées inscrivent leurs enfants dans les pouponnières ad hoc, de la Maternelle à l’Université — et se fichent pas mal que tant de talents issus du peuple trépignent à la porte. On en exfiltre un de temps en temps, on l’exhibe, on le loue — et il se vend.
Les protestations « gauchistes » (au sens que Lénine donne au terme) de certains étudiants en ce moment vont dans le sens de cette glaciation sociale. Ouvrir l’université à tous, tout en sachant comment les élèves, les futurs étudiants, ont été laissés en friche par un système scolaire livré aux libertaires pédagogues, c’est entériner cet axe vertical qui conforte, en haut, ceux qui ont si bien confisqué le pouvoir et les richesses qu’ils finissent par se croire légitimes. C’est enterrer vivant le peuple de l’abîme.
Les « pré-requis » avancés cette année ne sont que de la poudre aux yeux. Pour favoriser vraiment les enfants du peuple, il faudrait une vraie sélection, mais il faudrait surtout que l’on formât le peuple. En amont. Les restrictions sur les programmes, sur les heures de cours, le recours à des pédagogies létales (jamais il n’est apparu aussi clairement que les libertaires pédagogues, les exfiltrés des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes, les cons patissants de toutes farines, faisaient le jeu des libéraux installés tout là-haut) ont eu pour effet de cristalliser dans leurs bulles quelques nantis nés les poches pleines et inscrits dans des écoles « à l’ancienne », payantes ou non, au sommet. Et en bas la masse indistincte du peuple, abonnée désormais aux pédagogies « ludiques ». Même les grands concours sont désormais viciés : si vous ne disposez pas des codes non écrits, vous n’avez pratiquement aucune chance. Quels que soient votre talent et votre travail.
Juste des leurres.

Démocratie et oligarchie vont la main dans la main — aussi bien dans l’idéologie « de gauche » que dans la pensée « de droite ». Ce n’est pas pour rien que tous les gouvernements, avec une touchante unanimité, ont investi beaucoup d’argent dans la pérennisation des ghettos scolaires, puisque le ghetto d’en bas était la garantie de l’immuabilité du ghetto d’en haut. Pas un hasard si tous les gouvernements (mais particulièrement ceux de gauche) ont désigné « l’élitisme » scolaire comme leur principal adversaire, promouvant un égalitarisme qui in fine ne sert que les intérêts des classes dirigeantes — qui pratiquent entre elles une démocratie en circuit fermé.

« Classe » est un mot bien trop lourd. Une oligarchie n’est pas une classe, mais un gang. Le modèle de ces gens-là n’est ni Adam Smith (ni Bastiat), ni Marx : c’est Al Capone, et il n’est plus installé à Chicago, mais à Bruxelles — avec une planque secondaire à Berlin. Quant à la possibilité que se lèvent des « incorruptibles » pour s’opposer à ces gens-là… Ceux qui existent se font dégommer depuis des années par les cons vaincus de l’axe horizontal.
Il est significatif que ce soient des Etats installés aux marges de l’Europe (Espagne ou Grèce — ou Hongrie aussi en quelque manière) que s’élèvent les voix du peuple. En Espagne, Podemos est devenu en deux ans le troisième parti du pays. Mais il lui reste encore à convaincre ses concitoyens que le PP ou le PSOE sont des verrous mis en place par la mafia, des verrous qu’il faut faire sauter. Et non des partis légitimes.
En France… Qualifier d’extrême-droite des gens qui ont voté Marine Le Pen pour protester contre leur exclusion (car le peuple a bien compris qu’il lui était désormais impossible de bouger, sous le talon de fer velouté des oligarques) permet au système de se perpétuer — on l’a vu en juin. Se réclamer de la Droite ou de la Gauche est tout aussi stérile. Et Macron, qui est loin d’être un imbécile, joue fort bien des contradictions de la Gauche et de la Droite en attirant à lui les suceurs de rondelle et les lécheurs de bottes. Laissez venir à moi les petits profiteurs.

Contre la démocratie, dont le vice originel a permis cette division entre un Paradis réservé aux « élus » et l’enfer d’ici-bas, il faut restaurer la République. Restaurer le moment républicain, où un homme du peuple pouvait, en six mois, devenir général — et envoyer chez la Veuve les aristocrates figés dans leurs quartiers de noblesse. Contre la mondialisation, il faut restaurer la Nation. Il faut le faire vite, sinon la situation dégénérera. Ce n’est pas par les élections qu’il faut passer — elles sont contrôlées par le Système —, mais par la rue.
Sinon, la rue se vengera tôt ou tard, pour le pire ou pour le pire.

Jean-Paul Brighelli

41xsT3HPP1L._SX319_BO1,204,203,200_PS. Je suis en train de lire Construire un peuple / Pour une radicalisation de la démocratie (Editions du Cerf) qui vient de paraître (mais qui date de 2015, édition espagnole). Chantal Mouffe et Iñigo Errejón, qui tous deux ont lu Gramsci de très près, y débattent de la nécessité (et de la possibilité) de reconstruire un peuple afin de renverser les oligarchies au pouvoir. Ils ont bien compris, l’un et l’autre, que peu importe pour qui les gens du peuple ont voté : le vote, et aussi bien l’abstention, n’ont plus d’autre sens que celui d’une protestation contre la confiscation du pouvoir par une « caste ». Qu’ils croient pouvoir encore construire un « peuple de gauche » dans une « post-démocratie » est leur seule illusion : ce serait déjà beau de reconstruire le peuple républicain de 1793, celui qui, pour minoritaire qu’il fût alors, a posé les bases de la nation française : on verra plus tard ce que nous ferons, l’idéologie du « programme » (commun ou non) est un reste d’horizontalité : l’action, elle, est toujours verticale. Pour le moment elle s’exerce de haut en bas. Eh bien, renvoyons l’ascenseur !

La SNCF nous appartient — la Sécu, la Santé et l’Ecole aussi.

BqWWZQ0IMAIjFba.jpg-smallC’est entendu, la grève de la SNCF me gêne considérablement. Mais l’action des grévistes est essentielle — surtout si nous voulons conserver aussi dans le secteur public tout ce que le gouvernement et le patronat ont envie de rétrocéder au privé : les dépenses de Santé ou l’Ecole, par exemple. Avec un secteur privé hors de prix, réservé aux oligarques, et un secteur public de misère — voir le « modèle » américain.
Fatigué du tir de barrage de certains médias (le Point par exemple, qui ne sait plus trop comment cirer les pompes d’Emmanuel M***), j’allais écrire tout cela, pour surenchérir sur ce que j’avais déjà exprimé ici-même, quand je suis tombé sur un remarquable article de l’ami Henri Pena-Ruiz écrit pour le journal en ligne de la Gauche Républicaine. Le temps de lui demander son autorisation, et vous voici heureux lecteurs d’une prose mesurée — et d’autant plus implacable.Capture d’écran 2018-04-13 à 12.50.00

À la Libération, la France a choisi de lier la reconquête de sa liberté au souci de justice sociale. D’où le programme du Conseil national de la Résistance. La Sécurité sociale s’est construite sur l’admirable principe qui veut que l’on cotise selon ses moyens et que l’on reçoive des soins selon ses besoins. Délivré de la loi du marché, le sens du bien commun a prévalu. L’idée de service public, déjà incarnée en 1937 par la SNCF avec le Front populaire, permet à chaque personne d’accéder aux biens de première nécessité. Santé, instruction et culture, accès à l’eau et à l’énergie, au transport doivent être à la portée de tous sans que pèsent les inégalités géographiques et sociales. D’où la nécessité de services publics de caractère national, tournés exclusivement vers l’intérêt général. La France a ainsi montré la voie d’une société solidaire et juste, soucieuse des biens communs, et de la solidarité redistributive. L’Europe aurait pu faire de même.
Malheureusement, c’est l’homme d’affaires atlantiste Jean Monnet qui en a impulsé la construction par le biais d’une économie dissociée du social. L’ultralibéralisme a vu tout le parti qu’il pouvait tirer d’une telle Europe, y compris sur le plan idéologique : la paix entre les peuples a servi de prétexte et de travestissement à la dure loi de la dérégulation. Le capitalisme n’assure la compétitivité qu’en externalisant ses coûts écologiques, humains et sociaux. Il les abandonne à la puissance publique dont il critique pourtant toute intervention. L’assisté, c’est donc lui, puisqu’il ne prend pas en charge ces coûts alors que son idéologie prétend se fonder sur la responsabilité individuelle. Quant à l’idée d’une Europe fraternelle, elle a été dévoyée au point d’écœurer les peuples. On a voulu faire croire que la concorde nationale et internationale impliquait la concurrence libre et non faussée, assortie du moins disant social. D’où la privatisation à marche forcée des services publics, impulsée par la directive européenne 91/440.
Le Medef, par la voix de Denis Kessler, a fixé le cap le 4 octobre 2007 : «Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de le défaire méthodiquement.» L’Europe a exaucé ce vœu. Le sort réservé à la SNCF par Emmanuel Macron s’inscrit dans ce sillage. Au prix de préjugés honteux concernant les cheminots et le service public, hélas trop souvent colportés par certains médias. Des exemples. Les pannes et dysfonctionnement des trains ? Les cheminots n’y sont pour rien. La réduction drastique des dépenses de maintenance et de renouvellement du matériel pèse autant sur eux que sur les usagers, au passage rebaptisés «clients». Marché oblige. Chacun sait ce que fut le désastre de la privatisation du rail en Angleterre. (voir le film de Ken Loach, The Navigators).
Les «privilèges» prétendus des cheminots ? Ridicule et mensonger. La «prime charbon» a disparu dans les années 70. Rien d’arbitraire n’existe en la matière : on a jugé normal de prendre en compte les contraintes effectives du métier. Ne nous trompons pas de cible. Le régime des frais déductibles et des stock-options, les défiscalisations et les paradis fiscaux, les parachutes dorés sont quant à eux de vrais privilèges. La dette ? Les cheminots n’y sont pour rien. Le service public, non plus. Ce sont les politiques successives qui l’expliquent. Le tout-route a pris la place du rail, au détriment du fret ferroviaire et des lignes dites non rentables, mais aussi de l’environnement. La priorité aux TGV s’est conjuguée avec le délaissement des trains de proximité, délégués aux régions. Elle a coûté très cher. L’oubli de l’aménagement du territoire et de la nécessaire égalité de tous les citoyens, où qu’ils habitent, a rompu le principe de solidarité nationale. La péréquation qui fait que les régions riches aident les régions pauvres est un principe républicain, et structurant du service public. Il en allait ainsi des lignes qui dégagent des profits par rapport à celles qui ne le font pas.
Chaque personne doit pouvoir se déplacer pour un coût raisonnable. Comparons ce qui est comparable, au lieu d’agiter des images d’Epinal. Les Anglais paient leur transport trois à quatre fois plus cher que nous. Voulons-nous vraiment cela ? Le «service privé au public» qu’on nous propose comme alternative au service public authentique est une mystification. L’intérêt général n’y est pas aussi essentiel car il doit composer avec l’intérêt particulier. La mise en concurrence prépare inéluctablement la privatisation, et il n’est pas vrai que le maintien de capitaux publics nous préserve d’un tel processus. L’ouverture au capital privé, à terme, fera éclater le service public du rail, et, à travers lui, l’égalité des usagers, qui deviendront financièrement tributaires des limites de leurs lieux de vie. Aux uns, les TGV, aux autres, les autocars. Qui peut oser dire que le confort est le même, sinon les nantis qui ne souffriront pas des inégalités régionales et sociales ? Et tout cela au détriment de la responsabilité écologique.
Amis cheminots, tenez bon, car votre combat est de portée universelle. Au-delà de vos conditions de travail et de vie, qu’aucun prétexte ne doit permettre de négliger, vous défendez l’intérêt général. A rebours du dénigrement médiatique, nous sommes de plus en plus nombreux à vous soutenir, car votre mouvement est exemplaire. Vous portez l’idéal solidariste du service public. Votre lutte est un gage d’avenir. Celui d’une société qui préserve le sens du bien commun.

Henri Pena-Ruiz

PS. Les illustrations sont de Plantu parce qu’il a eu l’extrême gentillesse de répondre à une invitation que je lui avais lancée il y a un certain temps, et de passer aujourd’hui vendredi une heure avec les élèves du lycée Thiers (avec Nadia Khiari, alias Willis from Tunis) dans le cadre de l’association Cartooning for peace. J’y vais de ce pas.

Salafisme mon amour

El-Hadi-Doudi-560x600À El Hadi Doudi, imam de la mosquée As Sounna de Marseille, lumière des lumières, « sottise et bénédiction », comme dit Voltaire…

Le susdit a donc toutes les chances (ou malchances, selon que vous vous placez du côté de la laïcité, du bon sens et de la sécurité ou du côté d’Allah le Miséricordieux) d’être prochainement expulsé. Citoyen algérien, il trouvera dans sa patrie d’origine de meilleures conditions pour prêcher le salafisme qu’à Marseille, où il n’y a qu’un tiers de la population réelle qui est musulman — les deux autres tiers le seront bientôt, grâces soient rendues au Très Haut.
Les raisons qui ont conduit à la recommandation d’expulsion sont pourtant mineures, et à vrai dire un peu captieuses (le mot signifie « trompeuses », particulièrement quand il s’agit de discours, je le précise à l’intention des sectateurs illettrés qui passeraient par là — et « sectateur » signifie « membre d’une secte », ce qui ne peut qualifier les Musulmans, qui sont ici très largement majoritaires — fin de la parenthèse). Notre homme de Dieu a juste qualifié les caricaturistes de Mahomet (sur lui, etc.) de « chiens et de terroristes », et plus globalement a expliqué que les Juifs, cette race maudite, étaient « impurs, frères des singes et des porcs ». Par ailleurs, certains de ses discours « appellent à la défaite et à la destruction des mécréants », raconte 20 minutes, « incitent à l’application de la loi du Talion à l’encontre de ceux qui combattent Dieu et son prophète et à l’égard desquels la sentence de Dieu est la mort ou la crucifixion » ou incitent à prononcer la formule « Allah akbar » dans les lieux publics pour « effrayer les mécréants ».
Sur son rocher, la Bonne Mère en tremble dans ses voiles.

La commission qui vient de proposer l’expulsion de notre homme de paix a considéré que ces éléments caractérisaient des actes de provocation, de discrimination, de haine et de violence. Peuh… Ces gens s’émeuvent pour un rien.
La décision finale dépend du ministre de l’Intérieur. Si Collomb penche pour l’expulsion, maître Nabil Boudi, l’avocat d’El Hadi Doudi, prévoit de saisir le tribunal administratif de Paris pour tenter de l’annuler, avant la Cour européenne des droits de l’homme : « Mon client risque la torture s’il rentre en Algérie », prévient-il. Mince alors ! On nous aurait menti ? L’Algérie ne serait pas une grande démocratie dont nous soignons régulièrement le dirigeant, leader suprême et lumière des lumières ?
Enfin, lui ou l’une de ses réincarnations. Bouteflika est comme les chats, il doit avoir neuf vies.

L’expulsion de notre homme de foi, qui opère dans le tranquille quartier de la Belle-de-Mai (la zone la plus pauvre de France, d’après les gens informés, dans une ville que la Provence qualifie de « capitale de la pauvreté ») a ému le New York Times du week-end dernier. Adam Nossiter, que j’ai connu plus cohérent (ainsi lorsqu’il expliquait comment une survivante de l’holocauste avait trouvé la mort, à 82 ans, par le fait de voisins musulmans antisémites — une association de mots qui n’est pas forcément un pléonasme, mais qui recouvre une réalité fréquente, comme l’a expliqué Georges Bensoussan) a cherché à comprendre comment la « patrie des Droits de l’homme » osait expulser un homme de Dieu. Notez qu’il cite les prêches enflammés dudit homme de Dieu sans s’en émouvoir apparemment — free speech, hein…

Il a donc demandé à des spécialistes ce qu’il fallait en penser…

Et pour cela, il est allé chercher deux hommes, Vincent Geisser et Romain Caillet, dont le moins que l’on puisse dire est qu’ils sont juges et parties. Les interviewer sur le salafisme ou le wahhabisme, c’est demander son avis à Landru sur la transmission d’héritage chez les MILF de 1915.
hqdefaultVincent Geisser a publié en 2003 la Nouvelle islamophobie, où il explique que le discours républicain laïque est le paravent de la haine du Musulman. Un garçon modéré, comme on voit. 31Y-vdjb4RL._SX340_BO1,204,203,200_Pour Isabelle Kersimon et Jean-Christophe Moreau, auteurs d’un essai intitulé Islamophobie, la contre-enquête, le livre de Vincent Geisser est caractéristique d’une « certaine paranoïa », « consistant à vouloir démontrer, au mépris des méthodologies en usage, que la psyché occidentale et, pour ce qui nous concerne, l’histoire coloniale de la France, ont fabriqué une véritable « passion islamophobe » ». « Un idiot utile » de l’islamisme, juge Mohamed Sifaoui. Geisser « vilipende toute critique à l’égard de l’intégrisme -même lorsqu’elle émane de musulmans- en essayant de lui donner une connotation systématiquement raciste » — in Pourquoi l’islamisme séduit-il ? Armand Colin, 2010.41lPP1RLVDL._SX317_BO1,204,203,200_ La sociologie mène à tout, surtout si l’on n’en sort pas.
Quant à Romain Caillet,1870_2015-05-20_16-27-55_ITW-Romain-Caillet  c’est un ex-catholique converti à l’islam qui a tenu lui aussi des discours si modérés — en affirmant par exemple qu’il était favorable au djihad — qu’il fait l’objet d’une fiche S. Frankly, dear Mr Nossiter, didn’t you find anybody else to tell you the truth ?
On ne peut malheureusement pas les renvoyer, l’un et l’autre, en Algérie. Peut-être seraient-ils tentés par l’Arabie saoudite ?

À noter que nos duettistes sont loin d’être isolés. N’est-ce pas Alain Badiou qui disait : « C’est un fantasme, cette histoire d’islamisme radical » ? Et on trouve des perles de même calibre chez Raphaël Liogier, Olivier Roy ou Geoffroy de Lagasnerie (« Excuser, c’est un beau programme de gauche »). Comme disait Orwell (cité par Laurent Wauquiez dans le Figaro du 10 avril) : « Vous devez être de l’intelligentsia pour écrire des choses pareilles : nul homme ordinaire ne saurait être aussi stupide ».

Personne ne saurait m’accuser de servir la soupe à Emmanuel Macron. Mais à l’occasion de l’hommage rendu à Arnaud Beltrame, il a prononcé un discours qui rompt avec l’aveuglement et la culture du déni des dirigeants français depuis quinze ans :

« Le camp de la liberté, celui de la France, est confronté aujourd’hui à un obscurantisme barbare, qui n’a pour programme que l’élimination de nos libertés et de nos solidarités. Les atours religieux dont il se pare ne sont que le dévoiement de toute spiritualité, et la négation même de l’esprit. Car il nie la valeur que nous donnons à la vie. Valeur niée par le terroriste de Trèbes. Valeur niée par le meurtrier de Mireille Knoll, qui a assassiné une femme innocente et vulnérable parce qu’elle était juive, et qui ainsi a profané nos valeurs sacrées et notre mémoire.
« Non, ce ne sont pas seulement les organisations terroristes, les armées de Daesh, les imams de haine et de mort que nous combattons. Ce que nous combattons, c’est aussi cet islamisme souterrain, qui progresse par les réseaux sociaux, qui accomplit son œuvre de manière invisible, qui agit clandestinement, sur des esprits faibles ou instables, trahissant ceux-là mêmes dont il se réclame, qui, sur notre sol, endoctrine par proximité et corrompt au quotidien. C’est un ennemi insidieux, qui exige de chaque citoyen, de chacun d’entre nous, un regain de vigilance et de civisme. »

Reste à tirer les conséquences de ces mâles propos. Un « imam de haine et de mort » s’en va — mais il y en a d’autres : en six ans, nous avons expulsé 92 personnes, une goutte d’eau dans un océan de haine. Il n’est plus temps de s’en prendre aux seuls jihadistes. Il faut anéantir les bases arrière, faire taire les prêcheurs de guerre et de dissensions communautaristes, et réinventer une République que nos options « démocratiques » ont vidée peu à peu de son contenu et de sa capacité d’enchantement. Arnaud Beltrame s’est comporté en héros ? C’est que contrairement à ce que croient les idolâtres, la nation est une divinité pour laquelle on peut mourir les yeux grands ouverts, au lieu de se sacrifier à des croyances obscures l’esprit grand fermé.

Jean-Paul Brighelli

Réactionnaires, conservateurs et Républicains : codicille

Pascale Tournier s’est émue du compte-rendu que j’ai fait de son livre sur les « Nouveaux conservateurs » (chez Stock). Elle a tenu à préciser quelques points, ce qui nous a amenés à en préciser d’autres. Ci-dessous notre dialogue non coupé — après tout, l’époque est aux affrontements épistolaires, voir le dernier livre d’Alain Finkielkraut et Elisabeth de Fontenay, En terrain miné (chez Stock aussi).

Pascale Tournier. Je tiens d’abord à vous remercier, Jean-Paul Brighelli, d’avoir lu mon livre de la première à la dernière page et de l’avoir recensé avec la plume effilée et passionnée qui est la vôtre. Mais je tiens à remettre certaines pendules à l’heure, ou à replacer la boussole dans la bonne direction. Chacun choisira l’instrument de mesure qu’il préfère. C’est justement, le sens de la mesure et de la modération qui m’a guidée dans l’écriture de cette enquête sur une thématique délicate, bourrée de chausse-trapes mais qui mérite d’être explicitée, car elle est au fondement de la recomposition politique à l’œuvre aujourd’hui et des questionnements de toute une jeunesse.
Il m’est d’abord reproché de brosser le portrait des « chrétiens réactionnaires », voire des « néo-fascistes ». Déjà les personnes concernées apprécieront le vocable d’une grande finesse et que je n’ai jamais utilisé, comme je n’ai jamais employé le mot de « réactionnaire ». Monsieur Brighelli, vous utilisez les mêmes armes que celles de vos détracteurs. Celles-là même que vous leur reprochez, c’est curieux. Vous le savez comme moi, dès qu’on prononce le substantif de réactionnaire, le débat est rendu impossible. Vite rattaché à la contre-révolution ou carrément au pétainisme, le mot possède une charge symbolique bien trop forte. Ensuite, il ne correspond pas à la réalité sociologique de la population que je décris…

JPB. Vous jouez sur les mots. De conservateur (votre mot) à « réactionnaire » (le mien), la frontière est impalpable. D’autant que dans une société qui se veut en projection permanente vers un futur forcément radieux (le libéralisme a de l’avenir une conception tout aussi glorieuse que celle des communistes d’autrefois et de leurs lendemains qui devaient chanter), toute force qui n’est pas « de progrès » est par définition réactionnaire — au sens propre.

PT. Je tiens pourtant à cette distinction. Les catholiques que j’évoque sont d’abord et avant tout conservateurs. Leur façon de pensée et leur rapport au monde fait appel à la prudence et à une certaine circonspection ou pessimisme devant la nouveauté de notre société mondialisée. A la différence du mouvement réactionnaire, le conservatisme ne souhaite pas un total retour en arrière, et certainement pas à un système d’avant la Révolution, mais estime que la société fait fausse route sur des thématiques sociétales et aussi dans l’économie, l’éducation, le féminisme…

JPB. Bref, partout ! Bien sûr 1789 n’est plus la référence de l’exil hors de l’Eden. Les catholiques d’aujourd’hui ont un peu évolué (mais pas trop) depuis ceux que dépeignait Anatole France dans l’Anneau d’améthyste. Il serait d’ailleurs intéressant que vous situiez la zone de confort de vos conservateurs modernes. Avant 1968 ? Avant la loi de 1905 ? Par ailleurs, « la société » est un mot englobant bien pratique et bien flou : à quels politiques vos conservateurs consacrent-ils leurs imprécations ?

PT. C’est évidemment mai 1968 et son slogan « il est interdit d’interdire » qui leur pose davantage problème que la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. On a même parlé de « mai 68 à l’envers » pour qualifier les manifs contre la loi Taubira. Mais reprenons le fil. Vous me tancez ensuite sur le fait d’avoir procédé par amalgame, d’avoir mélangé les torchons et les serviettes, pour être plus précise de ranger dans la même catégorie ces « mal-pensants », — qui là encore aimeront le qualificatif —, avec les intellectuels Natacha Polony, Eric Zemmour, Michel Onfray, Régis Debray, Christophe Guilluy, Bérénice Levet, François-Xavier Bellamy, Philippe Muray, Alain Finkielkraut et ses « bébés « comme Alexandre Devecchio ou le sociologue québécois Mathieu Bock-Côté… Bref, d’avoir mis dans le même panier des gens de gauche et de droite, des cathos et des souverainistes, des chevènementistes et des ex-fillonistes qui se sentent aujourd’hui orphelins et regrettent le retrait de la vie politique de Marion Maréchal-Le Pen. Si je fais bien la distinction entre les différentes filiations idéologiques de tous ces penseurs, mon propos est de montrer que les nouveaux conservateurs de droite se sentent inspirés par les conservateurs de gauche, jusqu’à parfois utiliser ces derniers comme caution pour des idées se rapprochant de l’extrême-droite.

JPB. Cela revient à reprocher à certains d’utiliser les bulletins météo édités par d’autres. Si Polony ou moi, ou Onfray ou Finkielkraut, dénonçons la déroute scolaire, et que nos propos sont repris par FrançaisDeSouche parce qu’ils sont vrais, nous n’y pouvons rien.

PT. Mais je démontre aussi qu’il existe bien entre ces deux camps des passerelles ! Ils se retrouvent invités aux mêmes tables rondes, car des points d’accroche idéologiques les rassemblent et leurs intérêts convergent. À quelques nuances près…

JPB. Oui — mais ces nuances sont des abîmes !

PT. Pas autant que vous ne le croyez. Ils se reconnaissent dans la même critique du progrès, de la technique, du libéralisme débridé, des frontières ouvertes aux quatre vents, d’une trop grande visibilité de l’islam et du macronisme en général qu’ils qualifient de libéral-libertaire, même si la réalité s’avère au fil des mois moins caricaturale. Comment ainsi expliquer que Christophe Guilluy, Natacha Polony parlent dans les colonnes de la revue bioconservatrice Limite pilotée par d’anciens des Manifs pour tous mais biberonnés à la pensée de Jacques Ellul et Jean-Claude Michéa ? Comment expliquer encore pourquoi Natacha Polony, Alexandre Devecchio et Mathieu Bock-Côté sont appelés à la rescousse pour penser le logiciel des Républicains après la défaite cuisante de François Fillon ? Je peux également citer votre revue Causeur qui a formé toute la jeune garde d’intellectuels catholiques comme Eugénie Bastié ou encore Jacques de Guillebon, le rédacteur en chef de l’Incorrect, journal mensuel de la droite décomplexée ; lui-même a fait ses armes dans la revue royaliste Immédiatement au début des années 2000 — et il a accueilli dans ses colonnes les Républicains de la rive gauche : Emmanuel Todd, Elisabeth Levy, Régis Debray, Max Gallo, Jean-Claude Michéa, Pierre-André Taguieff.

JPB. « Républicains de la rive gauche » est une jolie formule d’une ambiguïté plaisante. N’empêche que ce qui prime, c’est « républicain ». « Gauche » est un terme trop galvaudé depuis qu’il identifie à la fois Benoît Hamon, Najat Vallaud-Belkacem, et la nuée de nymphes radicales qui papillonnent autour de Mélenchon. Quant à « rive gauche », c’est de la polémique, vous le savez bien — du moins en ce qui concerne Michéa, par exemple.

PT. Peut-être vais-je vous donner un coup de vieux…

JPB. N’ayez aucun scrupule, c’est un coup que je me donne moi-même — tous les matins…

PT. …mais visiblement, vous n’avez pas compris que les nouvelles générations, nées après la chute du mur de Berlin, sont moins marquées par les frontières idéologiques et qu’elles puisent leurs références aussi bien à droite et à gauche, en fonction de leurs intérêts, qui peut se résumer à un concept : le sens de la limite. Ces jeunes qui n’ont connu que la crise, le terrorisme, et désormais la crise écologique, n’ont pas le temps de s’embarrasser de savoir si on est de droite ou de gauche. Et affichent sans complexe leurs convictions religieuses.

JPB. Ces jeunes, je les instruis, je les connais à fond. Et leurs prétentions à ne pas se situer à droite ou à gauche (parlons de vraie droite et de vraie gauche, pas des polichinelles qui s’agitent en revendiquant telle ou telle étiquette) est une vieille rengaine… de droite. Dis-moi quels intérêts, tu défends, quelle école tu veux mettre en place, quel système économique te paraît le meilleur, et je te dirai ce que tu es — un vieux bourgeois à masque jeune, ou un jeune révolutionnaire, quel que soit ton âge.

PT. Enfin, comme Blanche-Neige-Zabou qui voyait partout des nains japonais dans le film de Sussfeld de 1982 – le film a le mérite d’être cocasse-, il paraît que je vois partout des militants de l’Action française. Permettez-moi juste de rappeler quelques faits. Et oui, j’ai essayé de faire mon travail de journaliste, c’est mon métier. Depuis 2012, les troupes de l’Action française sont passées de 1000 à 3000 personnes et ses idées dépassent largement ses cercles habituels. Comme me l’a dit un historien, pour un jeune en quête d’absolu, cette école de formation est plus attirante que le FN à cause de son histoire intellectuelle prestigieuse. Cela en dit long sur les manquements de notre société pour des jeunes qui ont soif d’apprendre et de repères. Ah j’oubliais, le secrétaire général François Bel-Ker a milité aux côtés d’Augustin Legrand de l’association Don Quichotte et l’AF a soutenu Jean-Pierre Chevènement en 2002. Et oui encore !

JPB. Accordons-nous sur un point. Vous vous rappelez ce vieux slogan de 1968, « nous ne voulons pas d’un monde où la certitude de ne pas mourir de faim s’échange contre le risque de mourir d’ennui » — un slogan emprunté à Raoul Vaneigem et à son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations (les situationnistes sont partout, et ils y furent avant tout le monde). Le monde moderne cajole les jeunes dans l’immanence — et présente un terrible déficit du côté de la transcendance. La disparition du Parti communiste a fait sauter le dernier espoir. Restent pour les uns le djihad, pour les autres la vieille lune du royalisme chrétien, où survit encore l’idée de nation — d’où le rapprochement ponctuel avec Chevènement. Je milite personnellement pour un renouveau de la République — contre l’effacement dans le concert mondialisé, contre le règne des financiers sans frontières.

PT. S’il y a un point que je partage avec vous totalement, c’est bien l’absence de renouveau dans la pensée de gauche. Si cette sphère conservatrice a construit une vision qui fait système dans tous les domaines, — à l’exception de l’économie qui reste un point aveugle…

JPB. Ce n’est pas rien…

PT. …une vision fondée sur un rapport au monde inquiet et pessimiste et que la modernité effraie quand elle ne les pousse pas au repli sur soi, les nouvelles idées à gauche sont proches de zéro, voire du néant. Les socio-démocrates bricolent une pensée avec des restes morcelés de leur ancienne doctrine. Et en prenant de haut la scène conservatrice qui bouillonne et en se plaçant systématiquement dans le camp de la bien-pensance, ils se trompent. Et là, ne vous en déplaise, je rejoins Laurent Joffrin, le directeur de la rédaction de Libération, qui dans son article les exhorte à se réveiller.

JPB. Vous vous rappelez le « TINA » de Thatcher et de ses disciples ? Je le retournerai volontiers : il n’y a pas d’alternative à la République et à la Nation. Quand ceux qui se croient de gauche le comprendront, et rejoindront les « intellectuels conservateurs » que vous épinglez, ils sauront alors que Finkielkraut, Michéa, Onfray, Debray sont leurs grands-parents, et non leurs adversaires. Mais bon, ce n’est peut-être pas pour demain.

Jean-Paul Brighelli et Pascale Tournier

Pascale Tournier, et autres boussoles qui indiquent le sud

9782234083547FSUn article de Libé, signé de l’Innommable (1), m’a alerté sur un livre tout frais paru, signé Pascale Tournier : le Vieux monde est de retour / Enquête sur les nouveaux conservateurs (Stock).
Le titre est emprunté à Eugénie Bastié, qui avait lancé cette apostrophe à la tête de Jacques Attali — vieux cheval de retour de tous les mitterrandismes, de tous les libéralismes, de tous les boboïsmes. C’était en 2015, lors de l’émission Ce soir ou jamais. Le pauvre Attali, apôtre de la mondialisation décontractée, ne savait plus que répéter « caricature ! ». « La fermeture, c’est la guerre, la violence » — ouvrons-nous ! Pascale Tournier, journaliste à la Vie (qui a renoncé depuis 1977 à son épithète « catholique », mais qui le reste in pectore) a pour cible première les chrétiens réactionnaires (est-il possible que ces deux mots soient oxymoriques ?), la « Manif pour tous » et autres vieilles lunes. Au fond, un créneau très étroit, qu’elle agrémente en lui additionnant tout ce qu’elle peut trouver de personnalités renâclant à servir la soupe à Goldmann Sachs et au groupe de Bilderberg.
Bastié donc est en bonne place dans le livre de Tournier — et en bonne compagnie : parcourir ce livre s’apparente à la lecture des listes de proscription que l’on affichait à Rome au coin des rues. Natacha Polony, Eric Zemmour, Marcel Gauchet, Pascal Brückner, Michel Onfray, Régis Debray, Jean-François Kahn, Christophe Guilluy, Béatrice Levet, Fançois-Xavier Bellamy, Philippe Muray, Alain Finkielkraut et ses « bébés « (sic) — Alexandre Devecchio, par exemple, ou mon sociologue québécois préféré, Mathieu Bock-Côté. Et toute l’équipe d’Atlantico. Et les intervenants de Polony.tv. Et le Comité Orwell — Jean-Claude Michéa étant la caution « anarchiste de gauche » de tous ces mal-pensants : « En considérant le libéralisme culturel comme le corollaire du libéralisme économique, ce grand spécialiste de George Orwell leur a permis d’opérer un saut conceptuel » — sans parachute sans doute. Tous partagent le même « ADN politique ». Consanguinité intellectuelle. C’est assez dégoûtant.
« Ces nouveaux cerveaux suivent les préceptes de Gramsci pour investir le champ culturel… » dit notre essayiste. Quel culot : ils sont intelligents, ils écrivent bien, ils ne manquent pas de présence médiatique quand on les interviewe, et ils osent parler…
Et en face ? En face, rien, et personne. Pascale Tournier n’essaie même pas d’esquisser le début d’une liste concurrente. Toute l’intelligence s’est réfugiée à droite — enfin, ce qu’elle appelle la droite.
Parce qu’il y a un point commun à nombre de ces néo-fascistes : ils ont pour la plupart été éclairés par la Pensée Chevènement (comme on disait « Pensée Mao-Tsé-Toung » dans les grandes années. Polony a été candidate chevènementiste en 2002 — de quoi l’accuser d’être de droite, sans doute. Et comme elle, nombre de souverainistes gardent une vénération intacte du « Che ».
Il y en a chez Causeur, au Point (paraît-il), et à Valeurs Actuelles.
Même Sylvain Fort, porte-plume de Macron, et rédacteur de ce que le Président fait de mieux en fait de discours rassembleur (ainsi celui sur Arnaud Beltrame) est un ancien chevènementiste. Ils sont partout ! Et ils ont pour terreau commun le souverainisme.
Et le souverainisme, c’est mal. Pascale Tournier, dans une splendide énumération (elles abondent dans son livre, largement bâti sur le procédé si nouveau de l’amalgame), noie tous ensemble les bébés idéologiques de cette droite (énoncée toujours au singulier) qui rassemble tant de gens incompatibles — une occasion d’apprendre une foule de néologismes qui méritaient sans doute d’exister : « Antimodernes, « anarchrists », dandys de droite, tradismatiques, spiritualistes, royalistes, souverainistes, identitaires, déclinistes, bioconservateurs… »
Apparentements terribles. La liste finit sur « républicains ». Nous y voilà. De l’autre côté, sans doute, les démocrates.
Les « progressistes » auto-proclamés qui ont investi l’Ecole depuis trente ans ne procèdent pas autrement. Ils sont opposés à l’élitisme, parce que l’élitisme, c’est républicain et c’est mal. La démocratie, scolaire ou non, c’est l’égalitarisme — quitte à baisser la barre encore et encore.
Mais si tous les gens intelligents sont à droite, qui reste-t-il à gauche ? Face à ces litanies assenées avec gourmandise, Pascale Tournier ne cite personne.
Parce qu’il n’y a personne.

La pensée anti-communautariste, qui anime bon nombre de ceux que Tournier classe « à droite », est curieusement absente de ce livre, qui fait la part belle aux ultra-cathos : personnellement, je n’en connais aucun — l’espèce doit être protégée autour de Versailles. Mais Pascale Tournier, via la Vie, doit plus les fréquenter que moi.
Ah — et on est en pleine renaissance, paraît-il, de l’Action française. C’est étrange : je n’ai plus rencontré d’héritiers des Camelots du Roy depuis 1968, ils étaient alors fort présents en Provence, on n’en discerne plus la queue d’un. Mais Pascale Tournier en voit partout, comme Blanche-Neige / Zabou voyait des nains japonais dans le film de Sussfeld en 1982.
Oui, mais c’était drôle.

Voilà. La Gauche avait besoin d’éructer. Elle ferait bien de se compter : si tout ce qui pense est désormais à droite… Il y eut un temps (les années 1950-1970) où « intellectuel de gauche » était un pléonasme. C’est devenu un oxymore. C’est la grande leçon de ce livre amusant. Le signe aussi que la roue a tourné, et que ce qui était à gauche se retrouve mécaniquement à droite — voir Hollande. Et vice versa. Le Point titrait il y a deux ans, en surimpression sur une photo de Manuel Valls, sur « la Gauche Finkielkraut ». C’était un titre plus dialectique que les éructations de Pascale Tournier.

J’ai profité de mon passage dans la librairie qui vendait Pascale Tournier pour feuilleter les livres alentour — le contre-poison, en quelque sorte. Le Génocide voilé, de Tidiane N’Diaye,117235427 qui raconte comment 17 millions de Noirs ont été mis en esclavage par les Musulmans — enfoncée, la traite négrière occidentale ! Et le Grand détournement, de Fatiha Boudjahla — mince, encore une chevènementiste ! — Capture d’écran 2018-03-31 à 11.12.07, qui pense que « les néo-féministes sont les idiotes utiles des indigénistes » et dont j’avais lu une recension intelligente sur l’excellent blog de Catherine Kintzler. L’un et l’autre — parus il y a déjà quelque temps, mais le temps va vite — valent le détour.

Jean-Paul Brighelli

(1) Je n’irai plus jamais jusqu’à citer le nom de Laurent Joffrin dans un article — ça lui ferait trop plaisir, il n’existe que par la répulsion qu’il suscite. Ils sont quelques-uns dans ce cas — Askolovitch par exemple.

Les voyages du Minotaure : Picasso, Vieille Charité, 16 févier / 24 juin

Immigré, c’est un job à plein temps. Vous avez quitté votre pays, vous avez choisi l’errance, et l’errance vous rattrape et vous colle à la peau : après ce « là-bas » abandonné, il n’y a que des « ici » provisoires. L’immigré migre sans cesse : il se rend à Paris, passe à Marseille, puis à Sorgues, choisira un jour les environs d’Aix ou d’Antibes et de Vallauris. Parce que le train inlassablement le ramène vers le soleil, ce soleil abandonné « là-bas » mais qu’il quête « ici ».
L’immigré a peu de goût pour les destinations lointaines : il erre dans un périmètre délimité par le soleil méditerranéen. Mais il a le goût de l’ailleurs : faute d’Afrique (fantôme) ou d’Océanie (rêvée), il en caresse les fétiches, en collectionne les masques, s’en inspire, les reproduit, les décompose en surfaces planes.collections-africaines-4-300 Le vieil atavisme du Sud lui a greffé le goût du harem. Alors il va d’une femme à l’autre, sa vie est une errance sentimentale — quand il pense à Fernande, il bande, il bande, mais quand il pense à Eva / Olga / Marie-Thérèse / Dora / Françoise / Geneviève / Jacqueline, il bande aussi. Lorsqu’il se rend dans un bordel d’Avignon, il bande encore. Il est plus que consommateur de femmes — quasi anthropophage (rappelons que l’anthropophage mange l’âme de ses victimes, alors que le cannibale se contente de se nourrir de ce qu’il a sous la main — l’imbécile !).
L’itinéraire de notre immigré est donc aussi une errance érotique. On est minotaure ou on ne l’est pas : « Si on marquait sur une carte tous les itinéraires par où j’ai passé et si on les reliait par un trait cela figurerait peut-être un minotaure ? » Treizième signe du Zodiaque. L’homme à la tête de taureau.1a18a2109625f3593ae609d5a08146d4 C’est sur cette interrogation que s’ouvre la très belle exposition proposée à la Vieille Charité de Marseille, « Picasso — Voyages imaginaires ».

C’est lui, bien sûr, l’errant, l’immigré perpétuel, l’inlassable explorateur du continent noir féminin. Pablo. Enfant amoureux de cartes et d’estampes — et de cartes postales. Il a commencé son voyage à l’époque même où les frères Séeberger inventaient le petit carton photographié / griffonné. Il en a reçu des centaines, écrit tout autant. Réinventé aussi. L’exposition en propose quelques dizaines, recto-verso. Images choisies — l’Espagne, l’Afrique, et ces représentations dont l’excuse ethnologique faisait passer, à l’époque, les seins dénudés. Oui, mais de ces visages exotiques, l’immigré tire de belles et sauvages inspirations. Par exemple Trois figures sous un arbre — un arbre à palabres, probablement.Trois figures

C’est aussi l’occasion d’apprendre, une fois de plus, qu’une nature morte n’est jamais ce que l’on croit — et que la guitare si souvent présente dans les toiles cubistes de Picasso, c’est Eva — la caisse de résonance que l’artiste fait vibrer en jouant sur ses cordes. Elle mourra précocement – de tuberculose, pour une fois notre collectionneur de muses n’y est pour rien. La toile s’intitule d’ailleurs « Guitare J’aime Eva » — où l’instrument et le prénom encadrent la déclaration d’amour, dans un mouvement circulaire — ou tautologique, comme on voudra.Picasso_j'aimeeva

Evidemment, le Minotaure consomme aussi ses victimes — sinon, il se contenterait d’être une vache au pré. Les multiples portraits de Dora Maar avouent la relation sado-masochiste du peintre épuisant la muse — qui survivra pourtant, et dont le souvenir s’obstine dans cette Femme qui pleure de 1937. Femme qui pleureQu’elle sanglote sur son sort entre les mains du monstre ou sur celui de l’Espagne : après tout, c’est l’époque même de Guernica. À la géographie topographique s’ajoute une géographie affective — tous les immigrés portent en eux le souvenir affectif des lieux où ils ne retourneront plus.

L’exposition ne se contente pas des cartes postales, des dessins et des toiles : les sculptures sont particulièrement bien mises en valeur. Par exemple, dans la chapelle de la Vieille Charité, le groupe des Baigneurs / Plongeuse / Homme aux mains jointes / Femme aux bras écartés / Jeune homme / Enfant / Homme aux mains jointes et Femme-fontaine — il faut être Picasso pour donner l’illusion de la mer et du jaillissement avec des figures de bronze.IMG_20180307_105653

Oui, j’aime les immigrés lorsqu’ils font de leurs errances une telle source de merveilles. Courez-y !

Jean-Paul Brighelli
PS. Ajoutons que le catalogue (sous la direction de Christine Poullain et Guillaume Theulière) est particulièrement bien fait. Si vos occupations lointaines vous empêchent de vous rendre à Marseille d’ici la fin juin, offrez-vous un petit voyage immobile dans ces 180 pages savantes sans pédantisme, et magnifiquement illustrées.

Françoise Nyssen et le Principe de Peter.e

sans-titre-52-tt-width-653-height-368-fill-1-crop-0-bgcolor-ffffffFrançoise Nyssen est une femme formidable. Ainsi, auditionnée par la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, elle a déclaré, sur le prêt récent de la tapisserie de Bayeux aux Anglais, les merveilleuses choses suivantes :

« Cette fameuse affaire de la tapisserie de Bayeux et je dois dire que c’est une sacré opportunité, c’est comme ça que les échanges s’entendent, c’est-à-dire que c’est pas simplement l’idée de prendre la pâti… La pâtisserie ! [elle rit] la tapisserie de Bayeux et de l’amener là bas, ce qui est d’ailleurs intéressant parce que ça dit quelque chose de notre histoire commune qui montre aussi l’éveil qu’ils ont par rapport à montrer quel est… c’est la première bande dessinée historique je dirais d’une certaine façon et donc qui montre leur intérêt à connaître l’histoire telle qu’elle est hein, c’est quand même intéressant en plus de ça en ne sachant pas si elle n’a pas été tissée là bas. Donc tout ça montre comment tout est étroitement tissé si je peux me permettre et c’est à la faveur de cet échange évidemment qu’est-ce que ça veut dire ; ça veut dire on va, une fois que les conditions seront, bien de préservation seront bien établies parce que la dernière fois où elle a été bougé c’était pendant la guerre pour la préserver justement et elle a été roulée donc il ne faut pas trop faire ce genre d’opération mais enfin elles sont possibles aussi puisque elle avait été faite. Mais à la faveur de cette réflexion sur l’échange et bien, la tapisserie va être consolidée, restaurée je ne sais pas si on peut dire c’est le bon terme, documentée aussi, on va utiliser tous les moyens du numérique pour raconter, voir quelle est vraiment son histoire, garder une trace numérique et à la faveur des travaux, heu, du… , c’est un musée, c’est un ? [elle cherche dans ses notes] oui c’est un musée hein. A la faveur du musée de Bayeux qui devrait réouvrir en 2023 si je ne me trompe et bien elle pourrait, une fois toutes les conditions réunies et avec la participation active à tous les niveaux et notamment financières des Anglais qui nous aideront à faire les travaux de restauration et de documentation nécessaires, elles seront un parfait symbole de cet échange. Je trouve que c’est, je vous remercie d’avoir commencer par ça car c’est très donnant-donnant, c’est un parfait exemple de coopération. »

La Tribune de l’art, qui rapporte ce gloubi-boulga largement agrammatical et bourré d’erreurs factuelles, s’en étouffe de sidération. Et conseille aux amateurs de beau langage de regarder l’ensemble de la prestation ministérielle — c’était le 14 mars dernier, et la publicité accordée à l’événement n’a pas été à la hauteur de la performance.

Nous avons un ministère de la Culture depuis 1959 — quand De Gaulle a conseillé à Michel Debré, chef du gouvernement, de tailler à Malraux un costard ministériel à sa mesure.
Il s’agissait alors à la fois de donner du grain à moudre à l’opiomane le plus célèbre de France, et de limiter l’influence des intellectuels de gauche, particulièrement des communistes, sur le domaine culturel. C’est probablement la raison qui a poussé Pompidou à pérenniser un ministère qui n’avait pas la faveur de son propre parti — « le plus bête de France », disait Mon Général. Par ailleurs, Pompidou s’y connaissait quelque peu en culture…

Depuis, les grands noms ne se bousculent pas rue de Valois. Bien sûr, il y eut Jack Lang — mais la Fête de la musique, le principal événement associé à l’homme aux belles chemises, appartient moins à la Culture qu’à la manifestation du passage de l’Homo Sapiens à l’Homo Festivus cher à Philippe Muray. D’ailleurs, à partir de 1986 et l’arrivée de l’ineffable François Léotard à ce poste si envié, l’intitulé « ministère de la Culture et de la Communication », en noyant le poisson culturel dans l’océan médiatique, en dit assez long sur les mutations contemporaines.

Ces dernières années nous avons eu bien de la chance, avec Fleur Pellerin qui ignorait tout du dernier prix Nobel, Patrick Modiano, et « n’avait pas du tout le temps de lire » depuis qu’elle était installée au ministère. Une bourde qui déclencha les rires de la presse internationale. De quels conseillers s’était-elle entourée pour qu’aucun d’entre eux n’ait trouvé le temps de lui glisser une note sur l’ex-grand prix de l’Académie française (pour les Boulevards de ceinture) et ex-Prix Goncourt (pour Rue des boutiques obscures) ?

Quant à Françoise Nyssen, elle est une parfaite illustration du Principe de Peter. Successeur de son père Hubert à la tête d’Actes-Sud, passe encore. Ministre de la culture, c’est très exagéré. Est-ce trop demander que de réclamer à ce poste une personnalité qui sache parler français ? Macron vient d’exalter notre langue et promettre plein de belles mesures pour la revivifier au niveau hexagonal et international : que n’a-t-il nommé à ce poste quelqu’un qui donne l’exemple, au lieu de parler une langue hachée menue ?
Malraux écrase de son ombre portée tous ses successeurs. Peut-être aurait-on dû supprimer à sa mort un ministère inventé pour lui. Peut-être aurait-on pu y nommer, au fil des ans, des gens de son niveau. Mais Françoise Nyssen…

Jean-Paul Brighelli

PS. Merci à FG, grande propagatrice de l’écriture inclusive, qui m’a soufflé le titre…

Bertrand Cantat, 1964-2018.

14574314Durant le second débat télévisé entre Bush (père) et Michael Dukakis, le présentateur Bernard Shaw posa au gouverneur du Massachusetts une question quelque peu provocante : « Si Kitty Dukakis était violée et tuée, seriez-vous favorable à une sentence de mort irrévocable pour le meurtrier ? »
C’était l’occasion ou jamais pour le candidat démocrate d’expliquer la différence entre la Justice et la vengeance. Au lieu de cela, il s’enferra dans des positions de principe qui certes lui faisaient honneur, mais qui ouvrirent un boulevard au candidat républicain, élu quelques jours plus tard avec une écrasante avance.

J’ai pensé à cette scène en voyant, il y a quelques jours, Bernard Cantat se faire lyncher à Grenoble par une foule en délire — et s’en tirer parce que les responsables de la sécurité le protégèrent. Le concert qu’il devait donner a été annulé — et tous ceux prévus cet été : Cantat est professionnellement mort — et humainement aussi. Né en 1964, tué en flagrant délire par le tribunal de l’opinion publique en mars 2018.
Je me fiche de Bertrand Cantat, et Noir désir n’a jamais été ma tasse de thé. Mais la scène est en soi répugnante. Voilà un homme qui, quelles que soient notre opinion sur la mort de Marie Trintignant et la réputation de violence que se traîne le chanteur, a accompli l’intégralité de sa peine, prononcée par un tribunal lituanien (eux aussi s’en contrefichent, de Cantat) pour coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Huit ans, dont il a fait l’essentiel en prison, puis en liberté conditionnelle sous étroite surveillance — selon la loi. Mais peu importe aux manifestantes qui souhaitent accrocher son scalp à leur ceinture. Qu’elles appellent au boycott de ses concerts, passe encore. Qu’elles veuillent sa mort… Qu’elles le traitent d’assassin…
Assassin. Un qualificatif qui convient bien à Jacqueline Sauvage, parce que c’est la raison pour laquelle deux jurys populaires successifs l’ont condamnée à 10 ans de prison — qu’elle n’a pas faits parce que la rue est désormais la fabrique du Droit.
Ce serait une femme qui aurait tué son compagnon dans une crise de colère, aurait-elle droit, une décennie plus tard, au même déchaînement de haine recuite ? Jacqueline Sauvage serait un homme, aurait-elle eu droit, de la part de François Hollande, à la même mansuétude ? Qu’est-ce que c’est que cette justice à géométrie variable ? 123 femmes en 2016 tuées par leur compagnon, certes. Mais 34 hommes tués par leur compagne la même année, et dont personne ne parle. Des femmes violentes, cela existe, et bien plus souvent qu’on ne croit.

Philippe Laflaquière, le juge qui a fait libérer Cantat, a exprimé sur France-Info son inquiétude sur ce tribunal de la rue qui tend à se substituer à la justice des tribunaux — suspectés d’obéir à des pressions diverses dès que l’accusé est connu, alors que l’on pourrait aussi bien dire le contraire. Françoise Nyssen, ministre de la Culture, a déclaré : « Bertrand Cantat a été jugé, il a le droit de vivre sa vie » — ajoutant que son ministère n’avait pas à intervenir dans la programmation des salles de spectacle. Régis de Castelnau, avocat, a tenté d’analyser le scandale que constitue la justice selon Twitter…
Rien n’y fait. Et d’aucunes de souhaiter que Cantat meure — quitte à y mettre la main.

Qu’on me comprenne bien. Si demain Nadine Trintignant tue Cantat en lui tirant dans le ventre le chargeur entier d’un Glock 17, je ne la blâmerai pas : il n’y a pas de « droit à la vengeance » (les deux termes sont incompatibles, qu’on se le dise), mais la passion peut excuser en partie des comportements que a raison ne saurait tolérer. Et je doute qu’il se trouve en France dix jurés qui la condamneraient — sinon à une peine de principe — pour un tel meurtre, même prémédité. Après tout, un tribunal exclusivement masculin a jadis acquitté Henriette Caillaux pour un crime — l’assassinat de Gaston Calmette, directeur du Figaro220px-Henriette_Caillaux qui était de toute évidence un meurtre avec préméditation, mais que l’avocat de la prévenue, Fernand Labori, mit habilement sur le compte d’une impulsion irrésistible bien féminine… Et c’est cela qu’aurait dû répondre Michael Dukakis : « Si l’on touche à Kitty, je tue — mais ce ne sera pas la justice, ce sera la vengeance ; la loi elle, ne se venge pas, elle raisonne, elle dit le Droit ».

Nous vivons une époque étrange où les crimes ne s’oublient pas, même lorsqu’ils ont été payés — et le terme est adéquat. Comme le rappelle Régis de Castelnau, « la peine est justement le prix payé à la société lorsque l’on a lourdement transgressé l’ordre social. Le règlement s’effectue par l’intermédiaire de l’État utilisant sa violence légitime, qui va fixer la sanction et la faire exécuter ». La peine est le paiement symbolique de l’acte (ou préférez-vous le système médiéval, encore en usage au Moyen-Orient, où le meurtrier fortuné peut acquitter en espèces les « prix du sang » ?). Vous trouvez que cela n’est pas cher payé ? C’est une opinion, que vous avez le droit d’exprimer. Mais pour ce qui est des violences physiques…

N’allez pas aux concerts de Cantat, si ça vous chante. Ne regardez pas les films de Woody Allen ni de Polanski, ne relisez pas Lolita, vivez dans votre bulle médiatique — et le tribunal de Twitter s’avère bien plus dangereux, bien plus inique que celui des cours de justice de la République. Mais n’attentez pas à la vie d’un homme qui ne vous a rien fait, et laissez-le exercer son métier. L’article 431-1 du code pénal dit précisément que « le fait d’entraver, d’une manière concertée et à l’aide de menaces, l’exercice de la liberté d’expression, du travail, d’association, de réunion ou de manifestation est puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende ». Croyez-vous d’ailleurs que ces manifestations de haine aient une quelconque efficacité préventive sur les prochains passages à l’acte ? La bête humaine est violente — et c’est à la justice et à l’éducation d’y mettre, lentement, bon ordre. Si vous avez un doute, lisez donc la narration de Thackeray « Going to see a man hanged » (1840), où le romancier de Barry Lyndon s’aperçoit avec horreur que les délires de joie de la foule venue voir pendre un homme sont assez peu pédagogiques, et apprennent la violence bien plus que la justice :

« As we made our way through the immense crowd, we came upon two little girls of eleven and twelve years : one of them was crying bitterly, and begged, for Heaven’s sake, that some one would lead her from that horrid place. This was done, and the children were carried into a place of safety. We asked the elder girl — and a very pretty one — what brought her into such a neighbourhood ? The child grinned knowingly, and said, « We’ve koom to see the mon hanged !  » Tender law, that brings out babes upon such errands, and provides them with such gratifying moral spectacles ! »

C’est ce que les gosses assis devant leur télé ont lu dans les faces congestionnées de celles qui agressaient Cantat : l’envie morbide de passer à l’acte, comme les tricoteuses de la Révolution, et les tondeuses de la Libération. En profitant des circonstances et de l’état présent de l’opinion pour laisser parler ce qu’il y a de plus ignominieux dans la nature humaine : le désir de tuer alors même que l’on n’a aucune excuse personnelle pour le faire. Le « à mort ! » entonné par une foule sûre de son impunité.
Oui — juste envie de vomir.

Jean-Paul Brighelli

Faites-vous mal, lisez le Nouveau Magazine Littéraire !

Ma vie littéraire a longtemps été bercée par le Magazine du même nom. J’y ai été longtemps abonné, j’avais conservé religieusement certains numéros exemplaires — avant qu’une inondation ne les gâche irrémédiablement. Et le papier imprimé retourna à la pulpe…
Formule gagnante : un dossier, le plus souvent remarquable, sur un auteur consacré ou un mouvement littéraire, et des articles intelligents sur ce qui venait de paraître. Ajoutez à cela une lecture diagonale des titres offerts par votre libraire, et vous avez trouvé la formule du Comment parler des livres que l’on n’a pas lus chère à Pierre Bayard — indispensable, Bayard.Bayard Vous dire comme j’ai bondi d’espoir quand j’ai trouvé il y a quelques jours dans un kiosque le Nouveau Magazine Littéraire. D’instinct, j’ai acheté les trois numéros parus, de janvier à mars.
Erreur fatale. « L’espoir, vaincu, pleure… »
J’ai rarement lu autant d’âneries en si peu de pages.
Résumé malheureusement objectif, en commençant par le numéro de janvier.nml1

J’aurais dû me méfier : un mensuel qui offre pour fêter le début de l’année quatre pages à Najat Vallaud-Belkacem (elle hésitait encore à l’époque entre la direction — rémunérée — du PS et une vie dans l’édition) pour faire sa pub aurait dû m’être suspect. Suivi d’un article de Cécile Alduy sur la Droite où la « chercheuse associée au CEVIPOF » affirme — à propos de Wauquiez  : « Il est l’homme qu’on ne pourra pas faire taire, celui qui lève « l’omerta ». Comme si Elisabeth Levy, Alain Finkielkraut, Pascal Brückner, Eric Zemmour, Natacha Polony ou Valeurs actuelles ne saturaient pas déjà les ondes et les librairies des mêmes refrains. » Ah, comme c’est doux à l’oreille, ces listes de futures proscriptions… L’époque est à la balance.
C’est curieux, quand même, que cette Gauche bobo qui se cherche des idées n’en trouve que dans l’exécration. En fait, elle est exactement sur les positions de Drumont, de Barrès et de Brunetière (qui a inventé le mot « intellectuel » pour désigner Zola et ses amis), anti-dreyfusards notoires.
Ciel ! L’antisémitisme ne serait-il décidément pas là où l’on voudrait, par habitude, le chercher ?
En clair, la droite ne serait-elle pas, en ce moment, à gauche ? Et vice versa, forcément…
Comme je tiens à être exhaustif et objectif, ce même numéro héberge un excellent article de Marc Wiezmann sur les dérives de la famille Merah, à partir d’enregistrements effectués à Fresnes des conversations entre Abdelkader Merah (le frère de Mohamed de sinistre mémoire) et sa mère. Tout à fait glaçant — et attendu en même temps. Les chiens font des chiens.

NouveauMagazineLitteraire_07952_02_1802_1802_180131_FemmesRevolution_CouvertureEn février, rebelote. Numéro spécial femmes. « D’Antigone à #MeToo », clame la couverture. Pauvre Antigone — et surtout, pauvre Créon.
Passons (on passe beaucoup, à lire le Nouveau Magazine Littéraire) sur les imprécations féministes d’Elsa Dorlin, qui assène trois pages durant tous les clichés machos qu’elle a pu trouver dans son inconscient torturé — elle qui est travaillée d’une « rage emmurée » qui fait bien entendu penser à la fin d’Antigone, à qui est consacré un long dossier dans lequel on lit finalement un nombre sidérant d’absurdités.
« De quoi est-elle le nom ? » se demande Sarah Chiche, qui a coordonné le dossier. « Une héroïne de notre temps », en butte à un monde d’hommes (Œdipe, Etéocle, Polynice, Hémon et Créon pour finir). Il n’y a guère que l’article un tant soit peu érudit de Daniel Loayza, le seul à distinguer ce qui est du ressort de la loi familiale (philia) et de la loi civile (andres — forcément, seuls les hommes votaient, à Athènes), et à dire en filigrane qu’Antigone est une figure de la réaction, de la tradition, du mythe contre l’Histoire. Etonnez-vous qu’entre le XVIIème et le XVIIIème on se soit tant intéressé à cette histoire — merci à Christian Biet, même s’il ne m’aime plus, pour les recherches érudites qu’il fit en son temps sur les diverses versions d’Œdipe.Biet Le mythe, c’est ce qui refuse l’entrée des hommes (et des femmes) dans le processus historique. Fils et filles — tenants de la tradition — contre le père, représentant de l’Etat : c’est ainsi que Rostam a défait Sourab dans la légende iranienne. Et que Créon élimine Antigone : il a cent fois raison. Cette gamine en pleine crise adolescente est réactionnaire au sens plein, et Créon a lu Gabriel Naudé et ses Considérations politiques sur le coup d’Etat (1640). product_9782070772759_195x320

Créon, oui — mais pas Kaouther Adimi, à qui son professeur de Français demandait : « Qui sont vos Antigone ? » Ma foi, j’espère que ce n’est plus personne — du moins si l’on tient à une analyse politique, et non aux imprécations stériles de pétroleuses perturbées par l’acné juvénile.

Mais quand même, dans ce numéro, la palme du crétinisme revient à ma consœur Sophie Rabau, enseignante à Paris-III, qui suggère de traquer dans la littérature toutes les traces de viol antérieures aux histoires que racontent les œuvres. Si. Médée ? Violée — c’est pour ça qu’elle cède à Jason. Ne cèdent sans doute que des femmes pré-violées, particulièrement à des héros favorisées par diverses déesses. Nausicaa ? Violée itou — par Ulysse, aussi désemparé soit-il quand il aborde les côtes phéacienne. Mélisande ? Violée — c’est pour ça qu’on la prend aux cheveux sans doute… Et Manon Lescaut, et la Célimène du Misanthrope, toutes violées antérieurement…
Et Carmen, dont Leo Muscato, à Florence, a revisité l’opéra avec le succès que l’on sait ? Violée aussi — chez les Gitans, hein…Carmen Fatalitas ! Le public — composé exclusivement de mâles machos — a hué la pièce, et Carmen n’est même pas arrivée à tuer Don José. Son pistolet s’est enrayé, comme aurait dit Freud.
Madame Rabau sait-elle que ce sont des fictions ? Des personnages qui n’ont de chair que de papier ? Et que non, Homère n’a rien « oublié » ! Ah, mais puisque Caroline De Haas, grande prêtresse du féminisme 2.0, a dit que deux hommes sur trois étaient à peu près des violeurs…
Et notre universitaire (auteur d’une Carmen comme « figure queer » — pourquoi diable se gêner, Mérimée ne portera plus plainte) de suggérer qu’une « action collective des lecteurs lectrices et personnages mette au jour la violence enfouie dans les pages de la littérature mondiale ». En attendant sans doute de les réécrire, comme dans le roman de Patrice Jean, l’Homme surnuméraire, évoqué ici.
Je suggère aux féministes enragées du Nouveau Magazine Littéraire de se pencher plutôt sur les vrais machos — ceux de Boko Haram, ceux de Daesh, ceux de Hambourg ou de Cologne, et ceux de la rue des Petites Maries, à Marseille — où l’on ne croise jamais aucune femme.
Mais non, les féministes ces temps-ci préfèrent s’en prendre à des producteurs hollywoodiens juifs, ou des cinéastes juifs — sidérante reconstruction dans le New York Times, il y a quelques jours, d’un film-culte de Woody Allen, Manhattan, que désormais les femmes ne peuvent regarder sans avoir envie de vomir — sic.
Le féminisme nouveau, comme le Magazine Littéraire du même nom, est un nouveau révisionnisme. Heureusement que Nabokov est mort, qui sait ce que ces dames feraient subir à l’auteur de Lolita ?

Restait Mars. Cerise sur la gâteau.NouveauMagazineLitteraire_07952_03_1803_1803_1802281_Mai68_Couverture Que Daniel Cohn-Bendit, macroniste enthousiaste, vendu aux puissances européennes, amateur de foot après l’avoir été des jolies étudiantes de Nanterre, crache sur Mai 68 qui a fait de lui quelque chose et même en un sens quelqu’un, cela pourrait passer pour de l’iconoclastie. Passe encore — d’autant qu’un article un peu plus cohérent sur Michel Le Bris (« Etonnants voyageurs », à Saint-Malo, c’est lui) remet du sens dans l’Histoire. Que l’on nous explique le parcours d’un ex-détenu de Guantanamo arrêté peut-être un peu vite par les Américains, admettons — mais là j’ai commencé à les voir venir, mes beaux anti-fascistes de salon —, OK. Que l’on affirme que « Bourdieu nous manque », soit — même si je n’ai jamais pardonné au théoricien des « violences symboliques » d’avoir co-écrit le rapport qui inspira à Lionel Jospin, en 1989, la loi qui porte son nom et entérina l’apocalypse molle qui a frappé l’Ecole de la République.
Mais il y a aussi un article de Claude Askolovitch sur l’affaire Maurras.
Retour en arrière. Le comité des célébrations (présidé par mon amie Danielle Sallenave, qui fut jadis ma prof à Nanterre, et animé entre autres par Pascal Ory, Jean-Noël Jeanneney et Claude Gauvard, dont chaque petit doigt vaut davantage que toute l’importante personne d’Askolovitch-qui-n’aime-pas-le-camembert-au-lait-cru-ça-lui-rappelle-Pétain) avait inscrit sur le livre des commémorations à venir le nom de Maurras. Foudres chez Françoise Nyssen, qui a ordonné la mise au pilon de l’ouvrage, et sa réédition après purgation du nom de l’antisémite honni. Et convoqué tout ce beau monde pour lui taper sur les doigts. Sallenave, qui a exprimé parfois des choses assez fortes et bien pensées (par exemple dans le Don des morts, 1991, ou dans dieu.com, 2003), ne s’en remettra pas. De toute façon elle est éditée par Gallimard, pas par Actes-Sud.
De Maurras, je ne partage aucune idée, comme c’est le cas aussi de Céline, qui est quand même avec Proust le plus grand écrivain du XXème siècle, n’en déplaise aux imbéciles qui poussèrent Frédéric Mitterrand, en 2011, à effectuer la même opération et à effacer l’auteur du Voyage et de Mort à Crédit des commémorations de l’année.
Commémorer, ce n’est en rien célébrer. Mais c’est une distinction trop byzantine pour Asko. Mettant dans le même sac le malheureux Michel Déon, qui cherche une sépulture à Paris (l’épopée de ses cendres est un monument de bêtise hidalguienne), l’ex-journaliste sportif reconverti en Zola de bazar accuse Maurras non seulement d’antisémitisme (là, il enfonce une porte ouverte) mais de l’inflorescence de l’antisémitisme contemporain. Et de mettre dans le même sac l’islamophobie (Askolovitch, rappelons-le, est l’auteur de ce merveilleux ouvrage intitulé Nos mals-aimés : ces musulmans dont la France ne veut pas (2013 — et deux ans plus tard, d’autres musulmans venaient se faire aimer chez Charlie) qui « a la saveur — édulcorée mais tenace — des philippiques de Maurras contre les Juifs » : « C’est parce que l’on envisage, dans notre République, d’exclure des paysages les musulmanes visibles que l’on peut réhabiliter historiquement le fantasme maurrassien de l’expulsion des Juifs ». Il devrait descendre à Marseille voir qui se sent exclu, désormais, dans la patrie de Pagnol.
Je lui conseille d’en parler avec Barbara Lefebvre ou Georges Bensoussan, qui ont l’un et l’autre noté que nombre de Juifs français préféraient partir en Israël plutôt que de rester à Sarcelles — jugeant Jérusalem plus sûre que Saint-Denis. Sûr qu’ils se sentent menacés par les maurassiens du 93…
Cela va de pair, dans le même numéro, avec un article de fond sur le conservatisme de Jupiter-Macron (quelqu’un va-t-il un jour dénoncer le ridicule absolu d’une telle comparaison ?) qui n’est pas « migrant-friendly », comme on dit dans la langue qui se parle à l’Elysée…

C’était mon incursion du mois chez les jobards. Fin de mes rapports avec le Nouveau Magazine Littéraire, qui vivra sa vie entre le Flore et le Balzar — et se fera écraser, j’espère, en traversant le Boulevard Saint-Germain.

Jean-Paul Brighelli