Nous sommes tous des insulaires

J’ouvre un nouveau fil, parce que nous arrivons très vite à saturation technique, sur ce blog — merci à vous tous de participer avec tant de passion à cette saturation…

Dans un post tout récent, « Scaramouche », qui enseigne en LP en Corse (il est difficile d’enseigner en LP, comme en témoignent souvent ici nombre de blogueurs, et il est difficile d’enseigner en Corse, comme Scaramouche en témoigne sur son blog, http://lescarnetsdulabyrinthe.blogs.nouvelobs.com/) faisait référence au rapport de l’Inspection générale paru en juillet 2006, et dont mon ami Antoine Albertini a rendu compte en octobre dernier dans le Monde (http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3224,36-823519,0.html). Une note assez sauvage qui a attiré l’attention des insulaires, et des autres, sur ce dernier avatar de la dialectique grenellienne.
Certains syndicats, immédiatement, ont réagi aux aspects les plus caricaturaux dudit rapport (http://seunsa-2a.over-blog.com/categorie-344611.html) en demandant, comme d’habitude, plus de moyens. Et en février — il faut donner du temps au temps, sur l’île plus qu’ailleurs —, l’Assemblée de Corse a sommé les inspecteurs qui avaient ouvert ce tir sans sommations sur l’enseignement insulaire à venir s’expliquer devant une « commission » ad hoc — invitation sans effet, comme les trois-quarts des décisions de cette Assemblée dont le souci essentiel est de gérer les fonds que l’Etat injecte dans l’île.

Je connais un peu la Corse, sur laquelle j’ai rédigé deux ou trois ouvrages. Par ailleurs, mon père, dont j’ai dit dans la Fabrique du crétin qu’il était autrefois fonctionnaire de police, a repris ses études au moment où j’entamais les miennes, a passé une thèse, est devenu prof de fac et s’est retrouvé chargé de faire sortir de terre l’université de Corse. Il m’a fait part, à l’époque (au milieu des années 80), des pesanteurs insulaires spécifiques. Comme il me renseigne aujourd’hui sur la gabegie qui règne dans l’université qu’il a montée, et où, de plus en plus, les meilleurs étudiants s’en viennent faire leurs études sur le continent. Comme autrefois. Les enseignants de la fac de Corte doivent être trop forts pour eux…

Mais là n’est pas la question la plus essentielle.
La Corse est, en matière de région malade, une caricature. Assistanat généralisé, dilapidation de moyens publics auxquels on demande toujours davantage, rentes de situations de quelques « élus » — à tous les sens du terme —, désespérance latente. Sans compter un racisme évident — certains se croient une race pure, dans cette île où se sont succédés, depuis cinq millénaires, Italiques primitifs, pirates shardanes, Etrusques, Romains, Carthaginois, Vandales, Arabes et Maures divers, Italiens de Pise et de Gênes, Français de toutes origines, Rapatriés de toutes souches, et j’en passe. Au fond, là encore, la Corse est le paroxysme de ce qui s’est passé partout.
Les « Continentaux » qui viennent enseigner à Ajaccio ou Bastia doivent apporter des gènes insupportables à certains éléments de cette race pure, vu les menaces que l’on fait parfois peser sur eux.
Les autonomistes des années 70 à 90 avaient des idéaux et des méthodes avec lesquels on peut ne pas s’accorder, mais ils y croyaient. À quoi donc croient les jeunes Corses d’aujourd’hui ?
Cette crise de foi rend le travail des enseignants encore plus difficile que sur le Continent. Le bilinguisme, qui était réel dans les années 60, se perd peu à peu — le français tue le corse, et vice versa, de sorte que les jeunes, souvent, ont, dans chacune des langues, un vocabulaire de plus en plus réduit. De là à menacer de rejeter à la mer tout enseignant « pinzuttu » qui ne met pas assez de bonnes notes…
Boucs émissaires d’une société malade…

Mais n’est-ce pas généralement le cas, en Corse comme sur le Continent ? Les enseignants ne sont-ils pas devenus les responsables déclarés d’un malaise dans la civilisation ? Et il est certes tentant, quand on se sent quelque peu exclu par le système, rejeté dans un établissement que l’on n’a pas choisi, à suivre une filière incertaine que l’on n’a pas désirée, de sen prendre à celle ou celui qui est en face — et qui, en tant que fonctionnaire, doit sans doute être vu comme le représentant d’un Etat qui, manifestement, vous en veut.
Le rapport rédigé par Anne-Marie Bardi et ses collègues n’avait d’autre défaut que de se polariser sur l’Ile de beauté, comme on dit dans les prospectus. Ce qui est dénoncé dans ce rapport — entre autres une politique de « l’enfant-roi » en contradiction avec les exigences scolaires les plus fondamentales — me paraît généralisable à toute la France. Depuis que l’enfant est au centre du système, jamais les jeunes ignorants (le terme vous paraît trop fort ? Il est certes moins optimiste qu’« apprenant »…) n’ont été aussi confortés dans leur vacuité. Si par malheur les traditions familiales font chorus et installent elles aussi l’enfant (en particulier le petit garçon) au pinacle, le résultat est ce que nous voyons tous les jours — des gosses imbus d’eux-mêmes, conscients en même temps de leurs faiblesses, et qui tirent de cette double contrainte la légitimation de comportements aberrants, entre eux, sur eux, et envers nous.
Il faut de toute urgence repenser les filières les plus dévalorisées, en Corse et ailleurs. On peut très bien ne pas être à l’aise dans l’enseignement traditionnel, et s’orienter vers un enseignement professionnel de qualité — le compagnonnage nous le prouve tous les jours. Des secteurs entiers, riches de promesses d’emplois, sont actuellement déficitaires — le tourisme, par exemple, puisqu’après tout nous sommes la première destination touristique mondiale, et que la Corse, elle, est, après des décennies de lutte pour qu’elle se développe autrement, en voie de « baléarisation » rapide.
Cela suppose un vrai travail de réflexion. On ne tirera pas d’un chapeau un nouvel état d’esprit, et on ne le tirera pas non plus d’un afflux de « moyens ». L’enseignement professionnel paraît plus malade que le reste, parce qu’il s’adresse souvent à des enfants dont c’est la dernière issue — une issue en forme d’impasse, trop souvent —, et à des populations qui espéraient autre chose du fameux « ascenseur social » à la française. La Corse pourrait d’ailleurs être le laboratoire d’une vraie réforme, parce que les problèmes y sont peut-être plus criants qu’ailleurs — l’île a, nous l’avons vu, une légère tendance à exacerber les malaises continentaux.

Jean-Paul Brighelli

Crise des vocations

Mercredi dernier, je surveillais l’épreuve de Français du BTS d’Assistante de direction — je le mets au féminin parce qu’à peu de choses près, il n’y a que des filles, dans cette spécialité autrefois appelée « Secrétariat »…
Comme il se doit, j’ai accompagné l’une des candidates aux toilettes (qu’on n’y voie aucune intention perverse : il faut tout savoir faire dans l’administration, et depuis qu’il n’y a plus de surveillants, on doit savoir aussi faire « dame pipi »).
J’avais remarqué, en jetant un coup d’œil sur les bordereaux que doivent signer les étudiants, que dans la salle où j’officiais avec une collègue (et pendant ce temps-là, ni elle ni moi ne faisons cours…) les candidates, dans leur quasi-totalité, avaient largement dépassé les 20-22 ans canoniques. Comme la jeune fille, quelque peu dévorée d’une envie de fumer forcément illicite, s’attardait sur la mezzanine qui surplombe la cour, je lui demandai quel avait été son cursus.
Elle était là, m’expliqua-t-elle, grâce à la préparation du GRETA. Par ailleurs, elle avait une maîtrise de Lettres…
« Mais, ajouta-t-elle, pas question de passer un concours d’enseignement ! Rien qu’à l’idée d’être prof… »
Le geste qui accompagna la phrase inachevée était éloquent — le haut-le-cœur au bord des lèvres…

Qu’est-il arrivé à ce métier — « le plus beau métier du monde », comme le rappelait non sans ironie le titre d’un film il y a quelques années (1) — pour qu’une jeune fille pas idiote, qui n’écrivait pas mal, comme je m’en suis aperçu lorsqu’elle a rendu sa copie, préfère un emploi somme toute subalterne à ce qui fut jadis un métier de seigneurs ? Quelle image dégradée de l’enseignant s’est imposée dans les jeunes cervelles ? Et comment rendre à la fonction une part de cet attrait qui m’a jadis poussé — moi et tant d’autres — à me faire « prof » en dépit d’un salaire notoirement bas ?

L’une des solutions, en amont, serait de rétablir l’IPES, ce concours qui se passait (entre 1954 et 1975) en première ou deuxième année de Fac, et qui, en échange d’une bourse presque égale au SMIC, permettait à l’étudiant qui l’avait réussi d’entreprendre ses études d’enseignant dans un relatif confort. Mais il est tout aussi important, en aval, de réformer urgemment l’Education, pour que le respect de l’enseignant soit une nouvelle réalité, à travers des programmes débarrassés de ce fatras idéologique qui permet aujourd’hui aux élèves de ne rien apprendre tout en se pensant maîtres du monde. Il faut remettre les savoirs au cœur des programmes ¬— et donner aux futurs enseignants les moyens de dominer largement leur discipline, et non d’user leurs fonds de culottes ou de jupes sur les bancs d’un IUFM face aux spécialistes de la vacuité intellectuelle.
Parce que le respect de l’enseignant (qui est au fond pour l’élève une autre face du respect de soi-même) ne peut naître que d’une admiration, d’une soif de connaissances que seule peut provoquer la maîtrise du Savoir.
Aux Universités de former les futurs enseignants — non pas en les obligeant à suivre des cours correspondant aux sujets de thèse des Maîtres de conférence, mais en instituant un cursus spécifique qui mène aux métiers de l’enseignement. À cette heure, la formation qui prépare le mieux à ces métiers, ce sont les Classes préparatoires — que tant de gens, dans l’université, voudraient voir disparaître. Eh bien, qu’ils en fassent autant, de leur côté — qu’ils dispensent un enseignement rigoureux, précis et encyclopédique — car on ne fait pas longtemps illusion, en classe, si les élèves ne sentent pas que l’on en sait dix fois plus que les programmes mêmes n’exigent. Et peut-être redonnera-t-on aux titulaires d’une Maîtrise l’envie d’être à nouveau profs — et non dactylos porteuses de café.

Jean-Paul Brighelli

(1) De Gérard Lauzier (1996). Un ramassis de clichés pesants, auxquels Depardieu, avec sa grâce habituelle, ajoute quelques tonnes.

Manuels de litterature

Je viens de recevoir douze kilos de manuels de Français / Lycées « conformes aux nouveaux programmes »…
Je ne m’étais pas avisé que lesdits programmes avaient changé — sans doute parce que je ne suis que de très loin les instructions officielles. Marie-Sandrine Sgherri, journaliste au Point, a raconté ici-même, il y a quelques mois, comment je travaillais, l’année dernière, sur des romans de Dumas, alors même que le roman n’était pas revenu en grâce…
Mais c’est vrai : nous avons à nouveau le droit (donc, l’obligation, en termes administratifs) de consacrer un peu de temps au Roman en classe de Première.
Les parents avaient-ils réalisé qu’il avait disparu ? Broutilles, probablement : un genre littéraire qui a vampirisé presque tous les autres, un genre littéraire qui occupe 95% des rayons des librairies, ne faisait plus partie, depuis la « réforme Viala », des programmes de Première… Et pourquoi donc ? Pour faire de la Communication, et autres joyeusetés qui permettent de faire croire aux élèves qu’ils savent sans avoir jamais appris.
Le roman est donc de retour, ce qui légitime la notion de « nouveaux programmes » et donne aux éditeurs scolaires l’occasion de moudre du grain et du papier. Douze kilos ! Mon casier était trop étroit pour tous les contenir — et encore, certains éditeurs sont en retard.
Douze kilos de quoi ?
Disons-le tout net à tous les profs de français qui viendraient patauger dans mon marigot : ne vous laissez pas abuser. Si vous avez des manuels encore fonctionnels, pas trop déchirés, pas trop recoloriés, utilisez-les jusqu’à la trame. Ressortez les photocopies de l’année dernière. Il est urgent d’attendre. Quoi ? De nouveaux programmes.
Pensez bien que ces livres de lycée sont gracieusement offerts (avec nos sous…) par les Conseils Régionaux. Qu’ils sont riches de notre argent, donc un peu à l’étroit, et qu’ils ne renouvelleront pas de sitôt les manuels obsolètes.
Inutile d’acheter ceux-ci : ils sont déjà obsolètes.
Revue de détail.

Un premier fait. Chaque maison d’édition a décidé de draguer large, et propose plusieurs manuels pour les mêmes classes. Plus on sème de navets, plus on a de chances de récolter des patates.
Le sommet, c’est Nathan. Trois manuels de textes, un manuel de techniques.
Par parenthèse, cette dissociation Textes / Méthodes fut inventée par trois auteurs (1) des Editions Magnard en 1987-88, cette préhistoire de la pédagogie où l’on apprenait encore des choses précises et contraignantes en Français au lycée. Magnard, qui sort comme les autres cette année un manuel unique qui restera dans l’histoire de l’infamie (2), comme aurait dit Borgès, aurait pu se contenter de rééditer ceux de la décennie 80 — ils n’étaient pas si mauvais que ça, à en croire ceux qui les photocopillent allègrement encore aujourd’hui — ils ont bien raison, on ne les trouve plus en librairie.

Revenons à Nathan. D’un côté, l’inévitable Dominique Rincé — dans le business du manuel scolaire depuis des lustres — produit un manuel archi-conforme, et même conformiste, divisé sagement en « séquences » — cette manière si naturelle d’appeler désormais un cours. Simultanément, une seconde équipe en produit un autre, tout à fait chronologique — la preuve même que les éditeurs sentent que quelque chose bouge. Dommage que les auteurs en restent à la France, comme si nos textes sortaient d’un contexte purement franco-français… Le Baroque sans Shakespeare ou Cervantès ? Le romantisme sans Goethe ou Byron ?
Audace très mesurée : le même éditeur a réorganisé les textes dans une optique plus purement conforme, cette fois, aux programmes, dans un second volume… Et complété le tout par deux épais volumes de «méthodes & techniques » — embarras du choix résultant probablement d’une gêne conceptuelle : que faut-il faire en définitive ? Quel produit — et il s’agit vraiment ici de produits maladroitement formatés — proposer, quand on sait qu’un changement radical de pédagogie et de programmes est déjà dans les cartons du prochain ministre — quel qu’il soit !

Je cite pour mémoire seulement le « tout en un » de Hachette : il est vrai qu’il est destiné aux« séries technologiques » qui, nous le savons bien, n’ont jamais droit qu’à la portion congrue en fait de culture… Des enseignants qui choisiraient ce volume auront gagné la double palme du mépris académique — celui qu’ils manifestent pour leurs élèves, et celui qu’ils méritent.
Quant au Bordas, il achève son étude des « mouvements littéraires et culturels » avec les Lumières. Du romantisme, du réalisme, du naturalisme ou du surréalisme, pas de nouvelles… Et il nous précise en note qu’il existe parallèlement un « Seconde / Première » en un volume — ça doit être quelque chose…

Soyons sérieux. Le souci du prochain ministre sera en même temps de repenser sérieusement les services, les statuts (avez-vous noté combien Darcos, dans un courrier « privé » qui ingénieusement ne l’est pas resté, est critique à l’égard de Gilles de Robien à ce sujet ?), la fonction même, et en même temps de reprendre au départ — au b-a-ba — des programmes qui étaient, ces dernières années, le fer de lance de l’impensé pédagogiste. Le souci d’enseignants conscients, ces prochaines semaines, doit être d’attendre et de voir — et de ne pas se précipiter, malgré les chantages éventuels (« vous ne retrouverez pas forcément l’année prochaine la ligne budgétaire pour les manuels que nous vous ouvrons cette année »). Si encore il y avait dans les manuels proposés un ouvrage qui se démarquât nettement des autres, et proposât une vision renouvelée de l’enseignement de la littérature ! Mais devant le trop-plein de vide qui nous accable, nous pouvons, raisonnablement, sourire, et nous abstenir.

Jean-Paul Brighelli

(1) Biet, Brighelli, et Rispail. Les trois mêmes lurons, trois ans auparavant, avaient concocté chez Magnard (mais c’était alors une grande maison dirigée par Louis Magnard, homme exceptionnel, et non l’étoile naine de la galaxie Albin Michel) une collection qui a fait date, Textes & Contextes. Qu’ils reposent en paix.

(2) Non content de respecter aveuglément des consignes — les « objets d’étude » — dont tout le monde sait qu’elles sont stupides et mortifères, ce manuel Magnard propose l’analyse (le terme est certainement excessif) de trois mouvements littéraires… Et entre autres le « Classicisme » dans lequel on retrouve pêle-mêle Racine et Boileau — pourquoi pas ? —, mais aussi bien Retz, qui est un héros baroque à lui tout seul, et le Corneille du Cid. Et, p. 6, dans une rubrique sur « la déconstruction du personnage » (Derrida, au secours, ils sont devenus fous !), on nous apprend que Proust aurait écrit un roman intitulé « Du côté du Swann »… Les auteurs sont-ils bien sûrs d’avoir fait des études ? Même Dave en sait plus long qu’eux sur le sujet…
Ou plutôt, ai-je tort de voir dans ces approximations très douteuses un témoignage du mépris, de cette culture de l’à-peu-près dont on accable des élèves qui ne nous ont rien fait ?

Rapport Darcos

De la condition enseignante

Xavier Darcos a fourni en mars dernier au futur (et actuel…) président de la République un rapport sur la « condition enseignante » qui en finit avec un certain nombre de mythes obligeamment relayés par les médias (et par les syndicats, qui ne sont pas blanc-bleu dans cette affaire) : obligations de serice, salaires réels, statuts, absentéisme, tout y est.
Il y fait aussi un certain nombre de propositions, qui ouvrent des pistes de réflexion pratiques.
Les enseignants y trouveront du grain à moudre. Les non-enseignants y apprendront quelques vérités de base qui peuvent bien bousculer leurs certitudes sur les avatages forcément monstrueux dont nous jouissons — si c’est ça jouir, demain je me fais moine.

Vous trouverez l’ensemble du rapport sur http://www.lalettredeleducation.fr/IMG/doc/Rapport_Darcos.doc

Croyez-moi, ça vaut le coup d’y jeter un coup d’œil attentif. Ça évitera aux uns et aux autres de continuer à trimballer des idées reçues sur le libéralisme dévoreur de fonction publique…

J’ajoute qu’il manque à ce rapport un volet, à construire complètement, sur les réformes nécessaires de la pédagogie, qui vont à mon sens de pair avec une revalorisation des statuts, des carrières et des salaires. Parce que ces derniers points s’adressent naturellement aux enseignants avant tout, et qu’une refonte réelle des programmes s’adresserait aussi aux parents dont la progéniture est, durant une bonne quinzaine d’années, sous les feux des projecteurs.

À vous de réagir — et pour éviter les insinuations sympathiques, je précise que je ne suis pas mandaté pour vous demander de le faire : ce blog est libre et le restera — il disparaîtrait dans l’instant même où moi-même, par obligation, ne le serait plus.

JPB

Et maintenant ?

Les élections sont derrière nous. Dans quelques jours, un gouvernement sera constitué, et même si — l’avez-vous remarqué ? — même si les médias, friands de distribuer les postes, se gardent bien de prévoir qui ira à l’Education (ou plutôt : qui veut de l’éducation…), il n’en reste pas moins qu’un ministre, capable ou incapable, sera nommé au poste.
L’Appel à la refondation de l’école (http://www.refondation-ecole.net/) que j’ai signé, parmi bien d’autres, est plus un constat qu’un programme. Nous avons ici même, il y a deux mois, élaboré une charte-programme.
Reste à savoir ce qui, pour vous qui passez sur ce blog, est l’absolue priorité. Par quoi commenceriez-vous si vous étiez ministre de l’éducation d’un gouvernement Sarkozy ? La formation des maîtres ? Les programmes ? Une réforme immédiate de la carte scolaire ? Réformer le CNRS ? Lancer un Grenelle de l’éducation — la rue s’y prête assez ? Pendre Meirieu — allez, Philippe, je plaisante…
Que faire, comme disait l’illustre Oulianov ? Que faire tout de suite, indépendamment des arbitrages financiers qui seront décidés à Bercy ? Que faire simultanément ? Consulter ? Gouverner par décret ? Sur qui s’appuyer, à l’intérieur du mammouth ?
Faut-il immédiatement régionaliser — ou plus tard — ou jamais ? Supprimer le Bac sous sa forme actuelle, machine folle et onéreuse qui ne sert pas à grand-chose — mais en échange de quoi ? D’une sélection à l’entrée en fac ? Quels sont les risques ? L’UNEF a-t-elle encore une audience, ou une crédibilité ?
En même temps, quelles résistances peuvent s’organiser ? Les syndicats peuvent-ils jouer le jeu rapidement, ou faut-il leur laisser le temps de bouder — de se faire à l’idée que dans les prochaines années, ils ne contrôleront pas la rue de Grenelle ? Les fédérations de parents d’élèves, les associations diverses, ont-elles un rôle à jouer ? Quelles pressions intelligentes peuvent s’exercer ? Ou quelles pressions mortifères ?

C’est à ces questions, que je me pose pour mon compte, que je vous invite à répondre. Et qui sait ? Des suggestions ici rassemblées pourrait, demain, éclore un vrai programme…

Jean-Paul Brighelli

Gargantua

« Buveurs très illustres, et vous, vérolés très précieux… »
Les enfants de Gargantua se sont essaimés sur la planète, et aujourd’hui, leur nom est légion — ce qui est, à tout prendre, plus joli que de parler de massification. Après bien des détours pr tous les continents, ils sont revenus en France où ils ont retrouvé leurs cousins gaulois — une immense famille qui a, comme toutes les familles, ses illustrissimes et ses sans-grade — car tous les enfants, figurez-vous, n’ont pas les mêmes talents, quand bien même leur ancêtre serait aussi prestigieux que le géant de Rabelais…
Et nous voici, comme il y a cinq siècles, avec un rude choix devant nous…
Rude ? Peut-être pas. Entre les pédagogues meirieuticoles qui ont envahi le marché depuis trente ans, sous les effets conjugués d’une gauche qui cultive en parallèle culpabilité et bonnes intentions, et d’un droite qui, fascinée, a largement laissé faire, et les disciples de Ponocratès, — cette éducation à l’Humanisme dont je me réclame, le choix pourrait sembler clair…
Il ne l’est apparemment pas pour tout le monde.
Pourtant, quels en sont les termes ? Soit vous perpétuez une clique qui fera de vos enfants, de nos enfants, des « apprenants » « tout rêveurs et tout assotés », comme dit Rabelais (1) ; soit vous remettez l’Ecole sur ses bases, vous « réinstituez les Lettres », et vous remettez au goût du jour des objectifs qui permettent de « ne perdre heure quelconque du jour », mais au contraire de « consommer tout son temps en Lettres et honnête savoir ».
Je plaide, comme toujours, pour le Savoir. Je plaide pour une restauration — et elle sera en bonne voie, parce qu’il y a, chez ceux qui pourraient, à droite (le mot vous effraie ? Et « gauche », qu’est-ce que vous en pensez ? Le terme est-il encore mérité ?) se retrouver aux affaires, la volonté d’en finir avec cette pédagogie de l’échec programmé.
Je discutais avec le plus sérieux postulant au Ministère de l’Education, il y a deux jours. « Avec la moitié de ce que coûtent les IUFM, me disait-il, nous pourrions réinventer les IPES — ce système de bourse, sur concours, qui a permis à tant d’enfants du peuple, dans les années 50 et 60, de faire leurs études d’enseignants en étant pré-payés » (moi-même, au passage). Et nous avons besoin d’un système qui incitera les meilleurs à se tourner à nouveau vers l’enseignement. « Avec l’autre moitié, nous réévaluerons les salaires des enseignants français, aujourd’hui parmi les moins bien payés d’Europe… Et nous créerons dans les facs les postes nécessaires pour enseigner à ces nouveaux postulants de vrais Savoirs — et un peu moins de « sciences de l’éducation », cette tarte à la crème de tous ceux qui prétendent « apprendre à apprendre » aux autres ce qu’ils ne savent pas.

– Mais mon cher, objectai-je, les promesses de ton candidat de ne remplacer qu’un poste de fonctionnaires sur deux…
– La fonction publique est pléthorique. Mais les 350 000 enseignants qui, dans les cinq ans, partiront à la retraite, ça, c’est une réalité que l’on ne peut nier. Et même si je suis favorable à un allègement des programmes — que d’options inutiles, d’heures perdues, de prétentions académiques insupportables, alors qu’il serait si simple d’en revenir à des fondamentaux bien maîtrisés —, je sais bien qu’il faudra inciter des jeunes, des dizaines de milliers de jeunes, à entrer dans la carrière. Nous recruterons des enseignants — pas nécessairement des « emplis-jeunes » qui sont des cache-misère, au mieux — et, au pire, une porte ouverte à des « grands frères » qui viendront, comme en 2000-2002, vérifier qui est ou n’est pas salafiste — rappelle-toi le rapport Obin.
– Ça n’en prend guère le chemin… Quel néo-bachelier de bon sens s’engagera aujourd’hui dans un métier qui envoie les moins aguerris au casse-pipe des ZEP les plus dures ? Qui prendra le risque de se faire cracher à la gueule par des gosses auxquels on a seriné depuis des années qu’il est interdit d’interdire — un beau slogan pour Gargantua, mais une mauvaise idée pour un ilote ravagé de l’intellect ! Des enfants sans défense auxquels on a répété qu’ils ont la liberté de l’expression et, faute de mots, du coup de boule !
– C’est bien pour ça que nous ambitionnons de rompre — voilà, le mot est lâché — avec ce qui s’est fait depuis tant d’années. Gilles de Robien a eu la maladresse de mélanger de vrais soucis pédagogiques et des déclarations intempestives sur le statut ou la fonction des enseignants. Peut-être parce qu’il a mis du temps à se mettre au courant. Mais, nourri dans le sérail, j’en connais les détours. Je vais même te dire… Mon dernier fils a aujourd’hui sept ans, et, comme les autres, il est à l’école publique. Et j’ai vu, de très près, ce que sont les croyants du pédagogisme et de l’égalitarisme forcené. J’ai vu comment on prétendait lui apprendre à lire — on était loin, très loin, de Boscher ou de Léo & Léa…
« Il faut inciter de nouvelles équipes à fabriquer les manuels scolaires dont nous aurons besoin, dès que nous aurons toiletté les programmes et les couloirs de la rue de Grenelle — au kärcher, s’il le faut !
« Car je crains bien moins les voyous des cités que la racaille de la haute administration, si imbue de ses privilèges, si loin du peuple… Je ne m’imagine pas ministre de l’Education autrement qu’en garant de l’accès au Savoir de tous. Il est scandaleux que tant de pédagogie ait enfanté les écoles privées et les cours du soir dans lesquels les plus fortunés comblent le vide intellectuel du Collège et du Lycée. Scandaleux que tant de jeunes grands-mères aient à apprendre à lire à leurs petits-enfants ! Et bien plus scandaleux encore qu’une frange déshéritée soit abandonnée à elle-même — nous donnerons plus à ceux qui ont moins, et qui veulent vraiment davantage.

Ainsi parlions-nous dans les avoines folles du XIIème arrondissement, et la nuit seule entendit nos paroles…
Mais ce blog n’a d’autre raison d’être que de faire avancer la réflexion. Alors, je me suis permis de divulguer ces propos hors campagne — ces propositions pour une Ecole à venir.

Jean-Paul Brighelli

(1) Avez-vous un doute sur le fait que d’aucuns préparent non seulement leur revanche (sur qui, bon sang ! Ils ont tous les pouvoirs !), mais veulent enfoncer le clou ? Jetez donc un coup d’œil sur cet article du Monde — qui se ressemble s’assemble : http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-823448,36-903885@51-823374,0.html