Ça s’est passé l’autre mardi chez Taddeï ; d’ailleurs, c’est souvent là que ça se passe. Ce soir-là on revenait, entre autres, sur la fameuse “affaire Guéant” : cette espèce d’Himmler de sous-préfecture n’avait-il pas osé affirmer, et en public, que « toutes les civilisations ne se valent pas » 

Sur le plateau de Ce soir (ou jamais !), les avis sont partagés : grossière “manœuvre politique !”, dénoncent les uns ; et si Guéant était sincère ? , s’inquiètent au contraire les autres.

Pour départager ces indignés de tous poils, Taddeï a déniché le client idéal : Richard Millet, excellent écrivain et, à l’occasion, provocateur de génie. D’emblée, il attaque fort : « Je suis un Français de souche, catholique et hétérosexuel, quelle horreur ! J’ai tout contre moi. »

Face à un parterre atterré jusqu’au mutisme, notre fauteur de troubles n’hésite pas à en remettre une bonne louche : « Je prends régulièrement le RER et pour moi, la station Châtelet-Les Halles à 6 heures du soir, c’est le cauchemar absolu. Surtout quand je suis le seul Blanc ! »

Les autres invités, qui n’en croient pas leurs oreilles, hésitent entre la nécessaire condamnation de ces propos “intolérables” et une coupable empathie envers cet artiste fragile qui, apparemment, a fondu un plomb.

Certains lui font la leçon : « Il y a des Noirs français ! » révèle l’un ; « Techniquement, les Arabes sont des Blancs ! », renchérit l’autre. Autant dire que l’identité dont se revendique Millet, ni blanche ni française, est purement fantasmatique.

C’est sur ce fantasme-là que d’autres s’interrogent : comment un écrivain par ailleurs talentueux et sympathique a-t-il pu sombrer dans cette névrose identitaire – ce délire raciste ?

Le mot ne sera jamais prononcé cependant, par égard pour l’artiste égaré. On lui parle avec ménagement, comme à un Vincent Van Gogh qui tiendrait dans sa main son oreille saignante.

Denis Podalydès tentera même, sans succès, d’expliquer à l’écrivain que « le multiculturalisme, le métissage, c’est le mouvement même de l’Histoire ! Refuser ça, c’est vouloir arrêter la vie ! » Et l’acteur est d’autant plus navré de trouver Richard Millet, dont il est par ailleurs grand lecteur, dans cette funeste disposition d’esprit.

L’écrivain, de son côté, ne cherche pas à convaincre, il dit juste ce qu’il ressent, parle de sa “douleur” et tente même de s’autoanalyser : « J’ai grandi au Liban et j’ai fait la guerre aux côtés des chrétiens »

Mais c’est Franz-Olivier Giesbert qui va parler le mieux du “problème” de son ami Millet : « Richard, ce très grand écrivain, c’est un nostalgique ! Son problème c’est qu’il aime sa nation, il aime sa Corrèze et il est très malheureux du déclin. »

Cette nostalgie, ce malheur, Franz les respecte sans les partager : pourquoi se soucier du passé, alors que l’avenir est devant nous ? « Moi je suis un citoyen du monde, je me sens chez moi en Inde, en Birmanie, partout… » « Et moi, réplique Millet, je me sens chez moi au Liban. »

Lequel de ces deux-là est le plus romantique ?

 

Publié dans Valeurs Actuelles le 16.02.2012
Photo © Patrick Iafrate

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