« Il peut sembler évident qu’un sadique et un masochiste doivent se rencontrer. Que l’un aime à faire souffrir, l’autre à souffrir, paraît définir une telle complémentarité qu’il serait dommage que la rencontre ne se produise pas. »
Ainsi parle Gilles Deleuze (in « Le Froid et le cruel », Présentation de Sacher-Masoch, Editions de Minuit, 1967). Mais d’ajouter tout aussitôt que le sadique est le cauchemar du masochiste — et vice versa. Il faut au sadique une mise en scène violente, voire une vraie violence. Il faut au masochiste la certitude que le jeu ne dépassera pas les limites prescrites auparavant par contrat, tacite ou écrit.
Et quand on outrepasse ? Quand l’entente initiale repose sur un malentendu, une connivence fallacieuse, un mensonge enrobé ?
Dans la seconde version (1991) des Nerfs à vif, grand film de Martin Scorsese, remake du film de Jack Lee Thompson (1962) adaptation d’un beau roman noir de John D. MacDonald intitulé The Executioners (1957), le tueur psychopathe, Max Cady, joué par Robert De Niro (physiquement sculpté comme jamais), met à mal — vraiment à mal — la jeune Lori Davis, jouée par Illeana Douglas, qui gravite dans l’entourage de la cible, l’ex-avocat de Cady, joué par Nick Nolte. Mais leur relation a commencé comme un jeu — sauf que la soumission que voulait bien jouer la fille se clôt sur un viol bien réel, et des morsures au visage qui la défigurent. Alors, quand on voit Cady séduire la fille de son ennemi (parfaitement interprétée, avec sa niaiserie naturelle, par Juliette Lewis), on frissonne. Chic ! Que va-t-il lui faire ?
(Parenthèse. Le premier film de 1962 opposait Gregory Peck à Robert Mitchum. Peck fait une apparition clin d’œil dans le film de 1991. Les deux versions, dans des genres différents avec la même histoire, sont remarquables).
Le surmoi étant ce qu’il est, il y a heureusement peu de sadiques décomplexés en circulation. Mais régulièrement, un rapt d’enfant nous remet en mémoire que les fauves sont parmi nous.
Dans une relation SM standard, le contrat vise à bloquer tout dérapage. Exemple :
« Sont considérés comme des instruments envisageables : pinces, aiguilles, badines, poids, martinets, fouets, électricité, etc. Aucun instrument réalisé à base de câbles et/ou fer ne pourra être utilisé pour frapper.
« Toutes les parties du corps, sauf le visage (à l’exception de gifles de moyenne intensité), sont susceptibles d’être l’objet de punitions. Toutefois, ces punitions ne pourront pas excéder 100 coups pour le martinet, et 80 pour le fouet, la badine ou la cravache. De surcroît, ces quantités seront diminuées de 20% lorsqu’elles seront appliquées devant. « Elles pourront bien sûr être augmentées à la demande de Mlle M***, si elle juge ne pas avoir été suffisamment punie.
« Les pinces peuvent être utilisées sur toutes les parties du corps.
« Les aiguilles seront exclusivement utilisées sur les seins. »

Evidemment, il y en a qui trouveront cela bien excessif. Mais pensez que cela a été rédigé par la demoiselle M*** elle-même. Et qu’elle ne manquait pas d’expérience dans ce domaine.
Juridiquement, quelle est la limite de ce qui est acceptable « entre adultes consentants » ? Sade ne faisait pas signer de contrat à ses proies — des prostituées en général. Mais Sade — révélation — était sadique (il était également masochiste, comme le révèle l’affaire de Marseille en juin 1772. Le sadisme est-il un masochisme inversé — et vice versa ? À voir).
Le désir de certain(e)s masochistes est de trouver enfin un sadique, et d’aller jusqu’au bout du fantasme. J’ai raconté ça dans une nouvelle signée Florence Dugas et intitulée « Le Protocole de La Fère » — reprise dans Les Patientes, en 2004. Un bon maître doit sentir ce désir — et rester en deçà. Légèrement en deçà.

Jean-Paul Brighelli

18 commentaires

  1. Pour illustrer son billet, le Maestro a choisi un dessin qui date de 2012 (Peillon)- qui l’avait sans doute frappé à l’époque.

    Il y est certes question de masochisme …mais pas uniquement et même pas principalement.
    (le masochiste, dans son costume comme dans son discours est caricatural)

    L’idée:pour choisir (en 2012) ce métier,il faut être masochiste- ce qui suppose qu’il y a pas loin un sadique. Qui ? Le type derrière le bureau. Le Ministre sans doute.

    Et alors on peut appliquer tous les raisonnements développés dans le billet à cette relation (professeur / hiérarchie). Par exemple, si la hiérachie (et le Ministre à son sommet) sont sadiques, on peut évoquer le cauchemar qu’ils sont l’un pour l’autre :
    « le sadique est le cauchemar du masochiste — et vice versa.  »

    Et encore, le contrat…fixant des limites; les limites sont-elles dépassées ? Le professeur-masociste en veut-il toujours plus ? Quand on écoute certains syndicats, on a l’impression que pour eux les sévices ne sont jamais suffisants;

    référence du dessin:

    https://www.huffingtonpost.fr/life/article/prof-qui-veut-epouser-la-carriere_12956.html

  2. Le surmoi étant ce qu’il est, il y a heureusement peu de sadiques décomplexés en circulation. Mais régulièrement, un rapt d’enfant nous remet en mémoire que les fauves sont parmi nous.
    =========================================================

    Tiens! C’est à méditer.

    i) Le Maestro nous a dit, à plusiures reprises qu’il n’avait jamais éprouvé de sentiment de honte… Du surmoi, je ne me souviens pas qu’il ait explicitement parlé. Mais bien des indices concordants nous incitent à penser qu’il en est dépourvu; (comme JP Sartre,à propos de qui le Maestro et Lormier eurent naguère une brève conversation)
    ii) Le fauve (qui martyrise les enfants) serait un sadique sans lmite parce que sans surmoi ?

  3. Le sadique a besoin du masochiste est un bon mot.
    Intuitivement je crois que le sadique ( le vrai) a besoin de quelqu’un d’innocent et pas d’un ou une  » complice », pas de quelqu’un qui  » joue  »

    Il me semble que ça n’est drôle que si c’est l’innocence qui subit.
    Cf les romans de Sade où les héroïnes sont des oies blanches .
    Pour le masochiste c’est different
    Et évidemment il y a le sadique civilisé qui cherche des partenaires acceptant de jouer le jeu.

    • ECHO
      5 juin 2026 à 9h49
      Le sadique a besoin du masochiste est un bon mot.

      Ah?
      Ne serait-ce pas plutôt une « banalité déguisée » ?

    • Il faudrait avoir lu Les Patientes pour savoir si le Maestro est d’accord avec l’idée que le sadique a besoin de quelqu’un d’innocent.

      La joueuse de tennis,menée dans un jardin privé,sommée de retirer jupette et culotte,puis cinglées au ceinturon, était-elle innocente, ou pratiquante ?

      De toute façon, l’oie blanche cesse vite de l’être. Dès la première séance,dirais-je.

      Evidemment, si elle se rebiffe

  4. Lormier 9h25

    Quand Lormier tente – avec ses moyens – de se libérer de l’emprise du référent, sa tentative se solde par un résultat encore bien pire qu’avec son approche habituelle…
    Lormier, recevez ce conseil gratuit et bienveillant : restez sous l’emprise dictatoriale du référent. C’est finalement là que vous êtes le moins risible – et malgré tout, paradoxe ultime, le plus drôle.

  5. c’est terminé sans avoir commencé.

    Mais si ça lui plaît, elle reviendra. Et alors, contrat et tout le tintouin.

    Je me demlande si le sadique a l’oeil pour repérer les oies blanches qui feraient de bonnes candidates;

    j’ai l’impression que le Maestro se classerait parmi les doués pour le repérage.

    Dans Dolorosa Soror, il y a un professeur sadique ,JP, qui drague les élèves qui l’intéressent en sacquant leurs copies.

    « JP était fort différent…. Il était plus vieux — le double presque de mon âge…
    En cours, nous avions sympathisé assez pour qu’il me sacque. Comme je devais
    plus tard m’en apercevoir, c’était sa technique d’approche la plus habituelle. »

  6. Contrat,suite…

    Pourquoi le Maestro chosit-il un dessin datant de l’époque Peillon pour illustrer son billet (qui n’a qu’un rapport lâche avec la question scolaire) ?

    Peillon est connu (et admiré par certains) pour avoir réussi à abolir les fameux « décrets de

    50 »-lesquels pouvaient s’apparenter à un contrat entre l’Etat et ses fonctionnaires-professeurs.

    Plus de contrat,le sadisme ministériel peut se déplyer avec pleine licence.

  7. Oui, Lormier, bien, voilà, là, à 10h55, vous êtes dans votre élément.
    Vous vous vautrez dans la dictature du référent et, pour notre plus grand bonheur, vous y êtes fort divertissant.

  8. ECHO 5 juin 2026 à 9h49
    Le sadique a besoin du masochiste ….est un bon mot.

    N’est-ce pas,grosso modo, ce que dit Deleuze (cité en début de billet) ?

    • Deleuze ne dit pas ça du tout, ni grosso ni modo, ni à peu près, ni presque, ni stricto sensu, ni à la louche, ni en gros, ni en détail.
      Il dit :
      Que l’un aime à faire souffrir, l’autre à souffrir, paraît définir une telle complémentarité qu’il serait dommage que la rencontre ne se produise pas. »

      Et le Maestro de Lormier commente ainsi les propos deleuziens:
      « Mais d’ajouter tout aussitôt que le sadique est le cauchemar du masochiste — et vice versa. »

      Lormier, de grâce, restez-en à la dictature du référent. N’essayez pas d’interpréter, c’est au dessus de vos capacités, vous n’êtes pas fait pour cela. Allez au bout de ce que vous savez faire, faites-nous rire, c’est déjà beaucoup.

      Songez qu’une estimable contributrice comme WTH place en critère numéro 1 de séduction la capacité à la faire rire ou sourire, la capacité à la sortir de l’Ennui…
      L’Ennui…:
      « Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
      Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ! »

      Eh bien vos commentaires sont si involontairement drôles que vous réussissez souvent à terrasser le « monstre délicat » évoqué par le Grand Charles : avec WTH vous avez toutes vos chances !

  9. « Le surmoi étant ce qu’il est, il y a heureusement peu de sadiques décomplexés en circulation. Mais régulièrement, un rapt d’enfant nous remet en mémoire que les fauves sont parmi nous. »

    Voudriez-vous dire qu’un sadique complexé dont le passe temps favori serait, après avoir assouvi ses pulsions physiques avec l’accord tacite de l’oie blanche, de pousser au suicide cette même proie serait plus propre, plus convenable dans sa fréquentation, qu’un assassin pédophile ?
    C’est tout le talent du grand pervers, convaincre sa proie qu’elle est maître de son libre-arbitre, arriver à lui faire oublier que la seule chose qui intéresse son Maître, c’est sa souffrance. Nous savons qu’il y a une grande majorité d’esclaves hommes en recherche de punition, sur les réseaux, dans les lieux interlopes, combien sont-elles au prorata de ces hommes masos en perpétuelle recherche à être véritablement célibataires, à ne pas être furieusement amoureuse de leur Maître ?

  10. Lormier
    De toute façon, l’oie blanche cesse vite de l’être. Dès la première séance,dirais-je.

    Dans Sade, l’oie blanche le reste ,malgre ses mésaventures, croyant toujours tomber sur des gens honnêtes, et toujours déçue par la méchanceté.
    Le monde de Sade est manichéen, le bon ( ou l’innocent ) le reste malgre tour ( il me semble ). Évidemment de mémoire. les méchants femmes qu’on rencontre expliquent qu’elles aussi ont commencé par etre innocentes – mais on peut ne pas les croire..
    Le sadique sadien a besoin de l’innocence et c’est pour cela qu’il recherche toujours une nouvelle proie, sans quoi le renouvellement de ses sensations est impossible .
    De son côté l’héroïne reste innocente malgre tout, prête a subir les assauts d’un nouveau tortionnaire.comme si c’était la premiere fois.

Laisser un commentaire

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici