2019 au cinéma

MitchellJ’aimerais beaucoup dire du bien du cinéma français, mais voilà : il y a bien peu de films sur lesquels pourrait se greffer mon sentiment d’admiration (pas seulement le plaisir, hein, ni la jouissance : l’admiration du style). La « troisième cinématographie mondiale », après Hollywood et Bollywood, est complètement à la ramasse, et je me félicite chaque jour de ne pas avoir la télévision, ce qui m’évite d’y voir des réalisateurs géniaux pleins d’ego et de pets contrariés étaler leur nombril orné de phrases creuses.
J’ai donc repris la liste de ce que j’ai vu au cinéma cette année, et dont j’ai souvent rendu compte ici-même. Pour tenter de comprendre pourquoi c’est à l’étranger que se concoctent les films que j’aime, pendant qu’en France s’élabore, avec une patience obstinée, tout ce que je n’aime pas. Aucun « french bashing » dans mon propos : je parlerais de littérature à peu près dans les mêmes termes, et j’adore la littérature française : mais j’échangerais volontiers un baril d’Edouard Louis contre une pincée de Proust ou de Flaubert. Et les quelques-uns qui subsistent (Echenoz, par exemple) sont autant d’oasis qui marquent le désert ambiant.

Pareil en cinéma. L’année a été plutôt fertile en très bons films, et même en grands films. Parasite, Palme d’or à Cannes, est une merveilleuse comédie noire, servie par une maestria technique ébouriffante — l’exemple-type aussi de ces films politiques auxquels la France, pays du bonheur, comme chacun sait, ne pense pas. Vice est un portrait au vitriol renforcé de Dick Cheney, biographie au scalpel d’un homme politique nocif : si nous sommes incapables d’en faire autant, c’est sans doute que nos hommes politiques sont tous exceptionnels, probes et compétents. Et non, je ne suis pas subventionné par le cinéma américain pour en dire du bien ! Rappelez-vous : El Reino, de Rodrigo Sorogoyen, dresse le portrait d’un homme politique espagnol corrompu jusqu’aux oreilles. Ce n’est pas en France que nous croiserions ses homologues. Quant à Sorry, we missed you, de Ken Loach, c’est un drame social de très haute tenue qui épingle cette société livrée à Amazon et Uber à la fois — deux travers dont l’Hexagone, c’est bien connu, a su se protéger.
Il faut aller au Québec pour trouver un film parlant français et inspiré politiquement. La Chute de l’empire américain raconte par le menu les moyens de blanchir de l’argent sale et de rouler sur l’or quand la veille encore on en était à livrer des paquets — une condition où Denys Arcand a superbement trouvé son inspiration, comme Ken Loach. Mais pas chez nous, où tout le monde a un boulot stable qui n’implique pas de pédaler comme un perdu pour trois clopinettes avec des pizzas ou des sushis sur le dos. Il est vrai que nous n’avons qu’à traverser la rue pour trouver un job à la hauteur de nos ambitions.
Ah, il y a de capitaux français dans Adults in the room. Mais le film de Costa-Gavras a été taxé de manichéisme par la presse française, la plus européaniste et la mieux informée au monde, qui a trouvé le moyen de prédire la chute de la maison Johnson en Angleterre, et qui tente encore de nous persuader que Alexander Boris de Pfeffel Johnson, passé par Eton et Oxford, capable de citer l’Iliade dans le texte, est un sous-Trump.

Politique aussi le splendide Joker. Ici, personne ne descend les escaliers de Montmartre en dansant sa folie. Nous, nous produisons les Misérables, une belle occasion pour le réalisateur, adoubé par Emmanuel Macron, d’exhaler sa haine à l’égard de Zineb El Razhoui, par ailleurs menacée de mort par tout ce que la religion de paix et d’amour compte de vrais croyants.
Ça n’a pas fait réagir grand-monde. Nous préférons nous en prendre à Roman Polanski — qui a produit avec J’accuse l’un des très rares films de l’année qui tienne un propos intelligent sur l’Histoire — et à Woody Allen, réalisateur du très touchant Jour de pluie à New York — l’un des deux films, avec le magnifique Motherless Brooklyn (Brooklyn Affairs, comme on dit en français), qui sache combiner des images bien cadrées, un vrai scénario et le jazz de Miles Davis, Chet Baker et Wynton Marsalis.
Nous, nous ne savons même plus filmer Paris.

Quant à la Mule de Clint Eastwood, c’est une belle approche des p’tits boulots auxquels sont contraints les retraités américains pour envoyer leurs petits-enfants à l’université — des circonstances auxquelles nous sommes étrangers, nous qui avons l’enseignement Supérieur le plus performant au monde, ce que signale, année après année, le classement de Shanghai. Nous qui n’avons aucun problème avec les retraites des seniors — ni avec leur emploi, de sorte que Laurent Pietraszewski, le dernier « Monsieur retraites » sorti de la gibecière Macron, suggère que ceux qui eurent un emploi pénible soient recyclés dans d’autres occupations afin d’atteindre les 64 ans du couperet dans le confort de Pôle Emploi. Et pourquoi pas en biscuits protéinés, comme dans Soleil vert ?

Peut-être avons-nous brillé dans le film de genre… Mais non, il n’y a pas de capitaux français dans First Man, le film avec lequel Damien Chazelle dissuade à tout jamais les enfants de se faire astronautes (mais nous avons notre propre idée de la pédagogie), ni dans Ad Astra, dernière mouture de l’Œdipe inter-sidéral, le film où Brad Pitt joue bien. Allons, dans le genre de la fiction militaire, nous avons fait le Chant du loup, qui est très fort, à une scène de cul près — mais où voir un film français où il n’y ait pas une étreinte superflue ? Pas chez Abdellatif Kechiche, dont Mektoub, my love : intermezzo est un long exercice de style sur le cunni, son histoire, sa pratique, et son illustration. Bah, pour ça, il y a xhamster.

Ou dans le film historique ? Mais Colette, jolie biographie d’une femme qui écrivait à l’époque où les romancières connaissaient le français, est américano-britannique (c’est même le seul film étranger que je suis allé voir en version française, tant cela me faisait drôle d’entendre Colette, l’un des plus beaux prosateurs du siècle, parler anglais).
Allons, ne boudons pas notre plaisir : Curiosa, au moins, évocation de la vie tumultueuse et érotique de Pierre Louÿs et de Marie de Heredia, est un film français. Descendu par la presse française, et qui ne méritait certainement pas cet assaut d’indignités. Reste Jeanne, un film confidentiel, le texte de la pièce de Claudel, justement couronné récemment par le prix Louis-Delluc.
Et j’avoue avoir pris du plaisir à regarder Edmond, qui filme intelligemment du théâtre. Mais bon, avec Cyrano, on me vendrait de la chair humaine en me faisant croire que c’est de l’agneau de prés-salés.

L’horreur même nous échappe — nous qui avons filmé les Yeux sans visage, le film qui fait encore tressaillir d’horreur les lycéennes. Ça est américain, tout comme Us, que je ne saurais trop recommander. Ou le Phare, démonstration lovecraftienne impeccable et implacable, exercice de style en noir et blanc et format quasi carré. Le film qui m’a fait redécouvrir Robert Pattinson, que Bel-Ami, il y a quelques années, m’avait dégoûté de revoir.
Mais sans doute, avec ou sans ma recommandation, avez-vous vu Midsommar, le plus grand film d’horreur de l’année, où Greta Thunberg et ses émules prennent le pouvoir dans une campagne suédoise idyllique ?

Quant aux thrillers… Au premier degré, nous avons eu la suite des aventures de John Wick. Il est toujours divertissant, quand on est hanté par le syndrome de Caligula, qui souhaitait que le peuple romain n’ait qu’une seule tête, afin de pouvoir la couper, d’assister au massacre en temps réduit d’un très grand nombre de ses contemporains. C’est ce qui, l’année précédente, m’avait fait aimer Atomic Blonde
Puis il y a eu, au plus brûlant de l’été, le dernier opus de Tarentino. Pour avoir dit tout le mal que je pensais de ce ratage intégral, je me suis pris ici-même une volée de bois vert : Tarentino est l’une de ces vaches sacrées qu’il est interdit de bousculer. Ce n’est pourtant pas de ma faute si ce garçon, depuis qu’Harvey Weinstein est sur la touche, ne produit que des sous-produits.
(Parce qu’il faut le dire : Miramax, la société des frères Weinstein, a financé en vingt ans une série impressionnante de très bons films. Le fait qu’Harvey soit — ou ne soit pas : attendons l’éventuel procès — d’une indélicatesse notoire n’enlève rien à son coup d’œil de producteur avisé).
Ici, en films d’action, rien. Mais c’est que nos producteurs, certainement, respectent les actrices…

Et le nombril alors, notre spécialité nationale ? Il se trouve que le plus beau film intimiste de l’année est espagnol — Almodovar s’est surpassé avec Douleur et gloire, épaulé par des acteurs de génie. Les nôtres sont tellement bons qu’ils se dispensent de jouer dans des productions de qualité.

Reste l’humour. Avez-vous vu l’hilarant Séduis-moi si tu peux ? Allons, ne soyons point médisant, la France a produit le Grand bain, qui est très drôle et très bien mené par Mathieu Amalric — mais Amalric est d’une classe à part. Et on pouvait sourire devant Alice et le maire, où Luchini, débarrassé de ses tics, offre une prestation exemplaire. Au passage, la Gauche en prend pour son grade. La raison sans doute pour laquelle une certaine presse l’a trouvé « ennuyeux ». 500 000 personnes se sont quand déplacées pour le voir — mais c’est loin, très loin des pellicules hexagonales de la franche rigolade, genre Ch’tis, qui font notre fierté.

Quant aux enfants… La Fameuse invasion des ours en Sicile, un petit bijou, est en partie français, quoique le réalisateur soit italien. Et Shaun le mouton, dont les aventures cosmiques ne me lassent pas (il y a dans la Ferme contre-attaque, un personnage merveilleux, une bureaucrate des étoiles inspirée par la Dana Scully des X-Files, qui dégage in fine une poésie magnifique de l’au-delà des étoiles et de l’enfance perpétuée), est déplorablement anglais.

Un bilan mitigé, comme on dit dans les conseils de classe pour ne pas avouer que c’est nul. Alors, risquons une hypothèse et une proposition.
Vers 1965, Malraux organisa un grand raôut où furent invité les principaux acteurs de la scène littéraire. Comme il se demandait comment aider la création, il s’entendit répondre : « Monsieur le ministre, si vous voulez vraiment aider les écrivains, mettez-les en prison. »
Le cinéma anglais, tombé dans le marasme au cours des années 1970, a relevé la tête lorsque Thatcher lui a coupé tout crédit. Quand on souffre, on réfléchit mieux — ce fut l’époque de Full Monty, des Virtuoses et de Billy Elliot. Le cinéma français, tout en ronds de jambe, auto-congratulations et renvois d’ascenseur, est gavé de subventions : coupons-les, et laissons la créativité réagir. Faisons souffrir scénaristes et réalisateurs. Et peut-être alors aurons-nous moins de films, et de meilleure qualité.

Jean-Paul Brighelli